Comme j’aime, dans les cas d’exception, avoir mon équipe à dispose, je lance des appels à mes différents archers, et avant tout à Mathias. Il radine, avec un air étrange, venu de chez lui et huit de ses lardons. Embarrassé, il m’explique que sa panthère rosse a fait un patacaisse de tous les diables en le voyant partir un soir de 31 décembre (plus exactement une nuit de 1er janvier) et n’a consenti à ce qu’il sorte qu’à condition qu’il prenne avec lui les huit aînés qui n’étaient pas encore couchés. Probablement est-ce la première fois dans les annales policières qu’un flic s’amène sur les lieux d’un assassinat, flanqué de huit mômes rouquins, avec des minois qui ont l’air martelés dans du cuivre rouge à force de taches de rousseur. Il les installe au bar du Grand Vertige où ce lycée Papillon d’un nouveau genre se met à écluser des Coca.
— Occupe-toi du fusil, lui enjoins-je. Empreintes, s’il y en a, calibre, signes particuliers, tout le chemelu ! Etudie aussi à fond la loggia pour s’il y aurait des indices…
Quant à ma pomme, j’ai déjà fait embarquer César Césari-Césarini par deux inspecteurs jusqu’à mon P.C. des Champs-Zé. Qu’ils le mettent au secret dans le local situé près des lavabos et ne lui adressent pas un mot en attendant mon arrivée. Interdiction au taulier de bigophoner à qui que ce soit.
Après quoi, je m’occupe des gens de sa tablée. S’y trouvent : sa femme, une grande cavale peinte en guerre, et ployant sous le faix d’une joncaillerie à grand spectacle, son frère cadet, un lavedu à bouille d’ahuri, le genre fin de famille qui se laisse haler par les plus marles, la dame de celui-ci, autre pécore ressemblant à la devanture d’une bijouterie de quartier (mais surtout pas de Cartier), un monsieur bourré de tics, à la limite du hors jeu, lequel, je l’apprends sur l’heure, est le vieux tonton de Castella-Nove. Et puis il y a encore un gars à frime de souteneur pour film « B », aux épaules trop larges, aux favoris trop touffus, qui doit servir de porte-flingue ou de porte-coton, selon les circonstances. Il n’arrête pas de maugréer, lançant des blasphèmes qui mettent en cause Notre Seigneur et les Siens, qu’au bout de cinq minutes je lui ordonne de la boucler vite fait qu’ou sinon. Alors bon, il la ferme, mais me roule des gobilles grosses comme ses poings pour me marquer son antipathie. Je me promets de le châtaigner avant la fin de notre bavardage. On est toujours trop bon avec les méchants. Si on était vraiment méchant avec eux, malgré notre bonté, peut-être deviendraient-ils bons à leur tour et pourraient-ils alors accéder au salut éternel ; on n’a pas le droit de les priver de cette chance.
Comme le zigominche continue un peu trop de se croire vedette américaine dans Chicago for ever, tout en discutant avec Mme Césari-Césarini (qui n’a, en fait de culture que ses trois rangées de perles), je file un coup de boule dans les badigues du voyou : vraoum ! C’est si bref et si fort qu’il en reste comme sa photo radar. Et puis il se met à crachoter ses incisives tels des pépins de raisin.
A la vérité, cette tablée dite « des chefs », n’est guère prolixe. Personne ne sait rien sur personne. Tout ce que j’arrive à recueillir c’est qu’Al Kollyc, le défunt, est un vieux pote à Césari-Césarini. Ils se sont connus pendant la guerre, du côté du Monte Cassino. Lequel a sauvé la peau de l’autre ? J’arrive pas à le déterminer. Toujours est-il qu’ils se vouaient une amitié éternelle. Quant aux deux types en complet rayé qui ont fait la malle, onc ne les connaît. « Des amis d’Italie », a seulement annoncé le big boss. C’est une famille où la curiosité ne vous démange pas trop, ce qui permet de vivre vieux et en bonne santé. Qui a composé la table ? Mais César, of course. Les déclarations de ces braves gens recoupent celle du maître d’hôtel. Césari-Césarini a lui-même disposé son monde, mais de manière improvisée, semble-t-il.
J’ai conservé le mariolle pour la fin. Je l’entraîne dans la partie bar, là où la demi-tribu de Mathias écluse des boissons gazeuses. La manière qu’ils sont en déconnance, les chiares, me fait entraver qu’en fait de boissons gazeuses, ils ont passé la vitesse supérieure, et que, profitant de l’ambiance bracadabrande, ils ont largué le Coca pour le Dom Pérignon ! Le plus grand pisse dans un shaker, le plus jeune se cogne une assiette de caviar saupoudré de sucre en poudre, la plus moche des filles biberonne à même la boutanche de roteux avec une paille, et les cinq autres s’aspergent de Mumm Cordon Rouge après avoir secoué la bouteille et en obstruant du pouce une partie du goulot. Le vrai carnage ! Quand le father rentrera sa collection de tournesols at home, la mère Mathias le lapidera avec la vaisselle de grand-maman, puis demandera le divorce, ma main au feu !
— Alors, ça boume, les espiègles ? je leur demande.
— Vouaiais ! qu’ils me répondent.
— C’est beau, la jeunesse, non ? fais-je à mon casseur cassé.
Il continue d’effeuiller ses marguerites et de glavioter rouge.
Alors, je l’empoigne par ses revers et le juche sur le rade à l’arraché-jeté !
— T’es beau comme une marionnette, gars. Guignol, tu connais ? Tiens, moi je fais le gendarme, O.K. ?
Il me regarde comme un qui se questionne très fort pour savoir s’il ne va pas me lancer ses deux talons dans la gueule. De mon côté, je le visionne façon fakir Lûpanhar, afin de lui indiquer que je devine ses pensées secrètes et que ça me ferait vachement plaisir qu’il se laisse aller à les suivre. Alors, il se résigne et ses pattounes pendent contre l’acajou, inertes.
— Tu veux que je te dise ? je lui fais ; t’as une morphologie à trimbaler un rasif sur toi, ou une babiole du genre sacagne, me gouré-je ?
Je lance mes deux papattes pour palper ses fouilles. Il m’a devancé et a interposé sa dextre sur sa poche droite. Dans l’action du jeu, je lui biche un doigt, je tire, ça casse. Il crie. Les enfants Mathias, bourrés comme des coings, se fendent le pébroque. Je coule ma menine dans sa vague et j’en ressors un rasoir pas dégueulasse, que le barbier de Séville aurait pu raser toute la ville gratis. Comme quoi ma perspicacité est confondante. Je promène l’objet sous le nez penaud du gus.
— Un rasoir ! Dans un smoking ! Mais où as-tu été élevé, bébé vert ?
— Usant de la lame aiguisée jusqu’au-delà du possible, je découpe une fenêtre dans sa belle veste de cérémonie et son larfouillet choit, comme un parachutiste saute de l’avion transporteur.
Impudemment, saute l’explore. Mon tortionné s’appelle Vincent (comme dans Mireille), Couchetapiane (comme dans la vérole). Natif de Gênes. Profession : secrétaire de direction ; décidément ils emploient des vocables bien pompeux dans le Mitan, de nos jours.
C’est la seconde éblouissante où une grosse et noble voix lance, du haut des marches gainées de moquette bleu roi :
— Et z’alors ! Et z’alors ! Qu’est-ce c’est qu’ tout c’bigntz, bordel ?
Bérurier ! Stupéfiant de présence ardente, tout de noir vêtu, mais la trogne violacée par la suite des funérailles à m’sieur l’maire d’Saint-Locdu-le-Vieux, rotant, pétaradant, mains aux hanches, la cravate de traviole, la chemise déboutonnée jusqu’à la ceinture, l’œil comme deux fois le cher drapeau espagnol, c’est-à-dire jaune et rouge.
Une godasse délacée, une chaussette verte, l’autre noire. Un moignon de saucisson dépassant de sa poche supérieure ; beau, gras, intense.
Je l’hèle. Il descend à moi. Avisant mon « client » assis sur le bar, il lui balance une torgnole, histoire de lier connaissance et de se « faire des phalanges ».
— Y m’dit rien qui vaut ! m’assure-t-il. Faut-il qu’j’l’entreprisse ? T’aim’rais savoir quoi ?
Tiens, l’idée n’est pas mauvaise.
— C’est cela, Gros, occupe-t’en, fais-lui dire tout ce qu’il sait à propos de la victime, le truand américain et des deux loustics ritals dont l’un a lardé le gars Lurette.
Sa Majesté opine, ôte son veston qu’il accroche au presse-citron à levier fixé au rade. Posément, il roule ses manches.
— Mais c’est la portée à Mathias, ces rouquemoutes ! s’attendrit-il. Pas encore dans les torchons à c’t’heure induse ? C’est vrai qu’on est l’premier janvier.
« Bon, dégagez un peu la piste, mes p’tits albinos, j’ai b’soin de mes zaizes pour opérationner. Si vous voudriez prend’ un’ leçon d’interrogement, les garçons, au cas qu’ vous feriez roycos plus tard, perdez-z-en pas une broque, l’tonton Béru, c’est l’top niveau question questionnaire. »
Je laisse l’éminent pédagogue à sa démonstration pour vaquer à des besognes d’ordre général.
L’ambiance est bizarre au Grand Vertige. Faut comprendre les clilles. Ils se sont saboulés à l’extrême, ont carmé mille tickets par tronche pour venir festoyer dans ce luxe bordélo-vénitien et leur belle noye façon moscovite-du-temps-des-tsars tourne au caca. Sang et lumière ! voilà que ça grouille de flics. On leur réclame leurs fafs, et défense de sortir. Le mécontentement gronde comme un torrent souterrain. Mais l’homme, tu le connais ? Il s’adapte à tout. Alors, les voilà qui se remettent à turluter et à discutailler. Les loufiats demandent la permission de renouveler le champ’, j’accorde. Pas de raison de les faire tourner neurasthéniques une nuit comme celle-là.
Mathias a disparu derrière le garde-fou de la loggia, étudiant la moquette poil à poil.
Je biche un siège et m’installe à la table située devant celle-ci. Quatre personnes. La partouze chantée. Cadres supérieurement moyens, qui jouent à poéter plus haut que leur luth. Ça doit biberonner sec et, en fin de parcours, s’offrir une petite méli-mélodie en chambre. A trois, on frappe dans ses mains et les messieurs changent de partenaire.
— Pardonnez-moi, je leur fais-je en exhibant ma carte, juste quelques questions.
— Vous parlez d’une soirée ! gronde le plus autoritaire des messieurs.
— J’en parle, dis-je, et parlez-m’en aussi. Permettez-moi de vous faire observer que ce n’est pas moi qui ai tué un homme, mais quelqu’un d’autre que j’ai à charge de découvrir. Je le regrette d’autant plus que j’ai une bouteille de Château d’Yquem et ma vieille mère qui m’attendent au foyer.
J’ai pas fini ma phrase que chacune des deux dadames se met à me faire du genou à tout-va. Je laisse filer le câble…
Abondance de biens ne nuit pas, sauf quand les sans-culottes assiègent ton castel.
— Votre table est devant cette petite loge, dis-je ; or c’est de cette niche, purement décorative, que le meurtrier a tiré, utilisant un fusil à lunette infrarouge lui permettant de viser dans l’obscurité.
— Mon Dieu ! roucoule l’une des deux dames en déposant sa main, en secours, sur mon genou.
Très belle exclamation, révélatrice de sa parfaite éducation religieuse. Je lui souris. Sa main remonte en direction de ma grosse bébête à moustache.
— Pendant toute la soirée, reprends-je néanmoins, l’homme est resté tapi dans la loggia, attendant la petite cérémonie des douze coups de minuit : on éteint, on égrène les secondes à coups de cymbale, puis on rallume. Tous quatre, vous étiez les convives les plus rapprochés, vous avez fatalement perçu la détonation et la fuite précipitée du type, quand bien même vous ne songiez qu’à vous souhaiter la bonne année. J’aimerais que vous regroupiez bien vos souvenirs et que vous me fassiez part de vos impressions. Vous, madame ? dis-je à celle qui est en train de chercher (et de trouver) la tirette de ma fermeture Eclair pantalonnière.
Elle suspend son viol.
C’est une fausse rousse, mais vraie salope, avec des yeux fauves et une robe en lamé qui a failli n’être qu’un tutu. Elle entrouvre la bouche avant de parler, me montre son bout de langue prêt à tout, derrière des lèvres plus conséquentes que celles de son frifri.
— Oui, j’ai entendu une détonation, j’ai cru qu’on faisait exploser un pétard pour marquer l’an neuf.
— Et le gars qui enjambait la balustrade ?
— Rien remarqué.
— Et vous, deuxième et jolie madame ? m’adressé-je à la seconde, une brune dite piquante, coiffée court, façon garçonne, et je te passe pas le grain de beauté tapageur, style Pompadour (et pompons-la bien) qui trône sur sa pommette gauche.
Comme sa potesse (laquelle me masse le Nestor folâtre avec témérité), elle a pris la détonation pour l’explosion d’un pétard (le sien n’a pas l’air mal) mais elle est en mesure de m’en apprendre davantage sur le meurtrier ; je vais t’expliquer, mais auparavant, permets-moi de te signaler, cher lecteur ou trice de mes deux, qu’à l’instar de son amie, la voilà-t-il pas qui m’avance sa pattoune en terrain chibré ! Tu parles de dévoreuses ! La grosse goinfrerie ! Et moi, quand je quitterai mon siège ? Je vais marcher comment ? Façon relève de la garde à Buckingham Palace ?
Le nouveau qu’elle a à dire c’est le suivant. Après la dernière détonance, elle se précipitait dans les bras de leur ami Jean-René pour la bisouille nouvelle quand elle a été bousculée assez violemment. Si fort, même, qu’elle a tourné la tête malgré l’obscurité. La luce est revenue opportunément et elle a aperçu une femme assez forte qui fonçait entre les tables. Une grosse platinée, avec une robe bleue curieusement retroussée qu’elle s’efforçait de baisser tout en se déplaçant. Et puis elle ne s’en est plus occupée, les embrassades commandant.
Le Jean-René, un peu déplumé sur le dessus, début de brioche, début de bajoues, confirme. Lui aussi, surpris par la volte intempestive de Christiane, il a eu un regard dans la direction qu’elle fixait et il a aperçu la forte dame retroussée. Il a pensé que quelqu’un lui avait envoyé la paluche au valseur pendant la période obscure. Il a même estimé que ladite personne, étant donné sa carrure, devait être allemande, ou bien scandinave à la rigueur.
Je remercie pour ces tuyaux-minute.
Le deuxième julot, un blondasse moustachu qui compasse pour avoir l’air intellectuel, ne s’est aperçu de rien. Il déclare finement :
— J’embrassais Marie-Solange, ce qui m’ôte toutes mes facultés.
On rit.
La main de Marie-Solange rencontre celle de Christiane dans la touffeur de mon kangourou. Elles ont un sursaut, puis un rire.
— Ça se bouscule au portillon, n’est-ce pas, mesdames ? leur fais-je en me levant. Si vous voulez bien me lâcher, je descends à cette station !
Et je me réintègre posément Pollux, coucouche-panier, tout bien en ordre. Les deux bonshommes font une gueule pas croyable. Les pimbêches se marrent jaunasse.
— Merci, leur fais-je, je vous souhaite une bonne et heureuse année.
Là-dessus, je carapate vers la sortie. Dans l’escadrin devine qui je croise ? Lurette ! Le gamin m’explique qu’il a refusé de se laisser hospitaliser. Huit points de suture, une piquouze, une épingle de nourrice pour tenir le lambeau de manche, et vogue la galère ! Un courageux.
— J’allais pas me foutre à l’horizontale au moment où ça devient palpitant, me dit-il.
Je lui mets une caresse fraternelle sur la nuque.
— Tous mes compliments, môme. Je vois que je n’ai pas recruté une mauviette.
Le compliment met une tache de couleur sur sa figure livide, écrirait Ponton du Sérail.
— Je fais quoi ? demande-t-il.
— Questionne le personnel au sujet d’une grosse dame platinée, vêtue d’une robe bleue retroussée.
Il continue de descendre d’un pas évasif. Il a le bras en écharpe et je te parie ta petite sœur contre ce que les deux épouses des cadres tripotaient en chœur naguère, qu’il a besoin d’un grand godet de raide pour se vitaminer l’infrastructure.
Le portier du Grand Vertige bat la semelle devant la crèche. Il regarde l’agitation poulardière. Les voitures de police décrivent un petit ballet. Des autos de presse les rejoignent. Je me dis qu’il va me falloir mettre les bouts avant que ça foirdempoigne trop fort dans le coin.
— Dites donc, l’ami, au moment de minuit, avez-vous vu sortir une dame très blonde, plutôt forte, portant une robe bleue ?
Il prend l’air marri, ou mari, ou enfant de Marie. C’est un grand diable d’origine slave, moi je le vois assez polak d’après son accent.
Il m’explique qu’il a quitté son poste à minuit, selon la tradition, pour aller au bar s’en jeter un aux frais de la direction.
Tant pis.
Je vais rejoindre Bérurier. Le dénommé Couchetapiane est inerte le long du somptueux comptoir d’acajou. Le Gros biberonne de la vodka au poivre en rigolant avec les enfants Mathias, lesquels lichetrognent également, mais eux, « fais-toi pas de souci : c’est du Pimm’s », me rassure le Mammouth.
— Il a eu une syncope, ton copain ? m’informé-je.
— Non : il tient pas la gnole, j’lu ai fait pinter une boutanche de bourbon et il a plongé comme un’ ancre.
— Il a parlé ?
Sa Majesté fait la moue.
— Juste pour dire qu’y n’savait rien ; et croye-moi, y n’sait rien. C’t’ un micheton qui joue les casseurs. Césari-Césarini l’envoye chercher le journal et remplir son stylo à la poste.
— Bon, allez, viens : si les saints sont muets, on va tâcher de faire parler le Bon Dieu !
Mon éminent compère hésite, enfouille la boutanche de vodka dont le cul ruisselle d’avoir trempé dans de la glace.
Avant de quitter le Grand Vertige, je parcours la salle du regard. Je vois Lurette, blanc comme un linge qui ne lui appartiendrait pas, vacillant comme un flan caramel sur le porte-bagages d’une moto lancée dans le Paris-Dakar, interroger son monde, cramponné de sa main valide aux dossiers de sièges et aux colonnettes gainées de velours. Brave petit gars ! Quelque chose en lui m’émeut. Il a renoncé à mâchouiller ses bouts de pneu, probable qu’il souffre trop pour apprécier, non ?
— Faut qu’j’vais prendre ma tire, annonce l’Enorme, biscotte j’sus garé à la mords-moi-le-nœud.
— Rancard au siège ! tranché-je.
A peine m’éloigné-je que le Mammouth pousse ce grand cri publicitaire qui n’a pas empêché les consommateurs de se risquer dans les antres de la bête.
Je reviens sur mes pas. La vision que je capte alors de mon ami est indicible. Appuyé des deux mains à la carrosserie de sa vétuste traction noire, modèle 1937, le cher homme sanglote, le front contre le pavillon du véhicule.
— Qu’est-ce qui t’arrive, chérubin ?
Il hoquette.
— J’sus l’ dernier des cons, Sana !
— Ah ! ça non ! récrié-je.
— J’t’jure qu’si !
— En tout cas, pas le dernier ; pourquoi ces larmes qui fissurent mon cœur ami ?
— Regarde !
Il me désigne l’arrière de sa vénérable guinde. J’avise, à la lumière d’un bec de gaz électrique (si je puis dire) une couronne mortuaire.
— Je ne pige pas, Gros.
— J’ai oublié d’déposer c’te couronne su’ la tombe à Evariste Grossel ! Non, mais tu t’rends compte ! Un homme qu’était l’ami d’ mon père ! D’une gentillesse à pas croire ! Et moi, j’ramène ma couronne ! Qu’est-ce y doit-il penser, d’là-haut ? Non, mais vise un peu l’objet. Cent cinquante pions ! J’l’ai ach’té d’occase, mais l’inscription est neuve, j’ai acquéri des lettres de noblesse et c’est moi et Berthe qu’on les a écrive. A not’ maire qui a z’été un père pour sa commune. Signé Bérurier fils. Torché, non ? Y avait l’sous-préfet. Et moi qu’j’reviens av’c ma couronne. J’vais en fiche quoi, à c’t’heure, mec ?
— Mets une annonce dans le Chasseur Français, conseillé-je, tu trouveras sûrement acquéreur. Ou alors retourne à Saint-Locdu la déposer !
Il réfléchit.
— La déposer, la déposer, c’est vite dit ! Et à quoi t’est-ce ell’ servira ? Y aura plus personne au cimetière pour la voir.
Puis, brusquement :
— Dis vois, j’y pense : le gusman qui s’est fait refroidir au Grand Vertige, il a d’ la famille ici ?