CHAPITRE VI

Je me lève toujours de très bonne heure car c’est le matin que je peins le mieux. J’aime préparer moi-même mon café et traînasser dans la maison endormie pendant qu’il « passe ». Ensuite je vais déjeuner debout devant ma toile en cours, étudiant avec un certain détachement le travail qui m’attend. Je ne suis pas de ces peintres qui plantent leur chevalet dans la nature. Sur place je ne prends que des croquis — beaucoup de croquis — et c’est dans le silence recueilli de mon atelier que j’ordonne tout cela et que je le traduis suivant mon inspiration.

Le lendemain, je commençais à disposer mes couleurs lorsque Danièle Carbonin a téléphoné. Son appel ne m’a pas surpris. À vrai dire, une espèce de sixième sens me le faisait attendre et j’ai été soulagé en la reconnaissant. Je crois que c’est au téléphone qu’on mesure le mieux la personnalité de quelqu’un. Une voix « nue », ça ne trompe pas. Il m’est arrivé de croquer des interlocuteurs invisibles que je ne connaissais pas et chaque fois, j’ai pu constater que j’avais mis dans le mille.

Les voix me font penser à de la peinture. Tout me fait d’ailleurs penser à de la peinture. Celle de la doctoresse évoquait pour moi Rouault. Elle était nette, dense et chacune de ses phrases était corsetée d’un serti vigoureux qui lui donnait un je-ne-sais-quoi de décidé, de presque viril.

— Monsieur Givet ?

— Bonjour !

— J’avais peur de vous réveiller. Les médecins et les peintres n’ont pas les mêmes horaires !

— Vous voyez qu’il y a des exceptions.

— Vous aimez le matin ?

— Je n’aime que ça. C’est le moment de l’espoir, j’ai horreur d’en rater un.

— Tant mieux.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis certaine que le matin est fait pour créer. Dites…

Là, sa voix a marqué un léger fléchissement. Un fléchissement volontaire. Elle avait besoin d’un encouragement, alors elle l’attendait. Je ne l’ai pas trop fait languir.

— Oui ?

— Je vous téléphone pour hier. J’ai dû vous paraître stupide ?

— Pourquoi ? À cause de votre croque-mitaine ?

— Oui, j’aimerais connaître le fond de votre pensée.

— Je ne crois pas qu’elle en ait un, je manque trop de logique pour ça.

— Ne plaisantez pas et répondez-moi !

— Après vous avoir laissée j’ai eu la curiosité d’attendre.

— Je m’en suis doutée, alors ?

— Je peux être franc ?

J’ai deviné de la tristesse dans son silence.

— Dites…

— Eh bien, je ne comprends pas, voilà !

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, monsieur Givet ?

— Ne m’appelez pas M. Givet, ça m’agace !

— Vraiment !

Son ironie m’a fait mal. Un mal inattendu, que j’ignorais.

Elle a répété :

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

— Vous et lui d’abord ! Ensuite la peur que vous avez de lui.

— C’est toute une histoire !

— Je l’espère !

Nous nous sommes aperçus brusquement que nous n’avions plus rien à nous dire. Cela a fait comme la veille, lorsqu’elle ajustait son imperméable dans la tour. En vérité, nous ne nous supportions qu’à petites doses.

Si elle s’était imaginé que j’allais lui réclamer son histoire, elle avait fait fausse route. Son passé avec le plantigrade qui lui servait de mari m’indifférait. J’ai toujours ressenti un manque d’intérêt absolu pour le passé des gens que je connais. Ils ne m’intéressent qu’au présent. L’instant, voilà ce qui importe ! Sa fascination, sa puissance ! Oui, l’instant et rien d’autre.

— Vous êtes au travail ? a-t-elle murmuré, timide comme une jeune fille.

Sa voix, ce n’était plus du Rouault, mais plutôt du Soutine.

— Je vais m’y mettre.

Et, narquois, j’ai ajouté :

— D’après mes calculs, je dois gagner deux cent mille francs sur chaque tube de couleur que j’achète. Joli bénéfice, hein ?

— Je vous ai donc fait si mal à l’orgueil, hier ?

— Non, je plaisante. Beaucoup de pipi et de sang à analyser, aujourd’hui ?

— Beaucoup ! Mais du sang de prolétaire ; celui dont on arrose les vallons de Champagne. Bonne journée, monsieur Givet !

Elle a murmuré : « Oh ! pardon ! » comme si le mot monsieur que je lui avais demandé de ne pas employer équivalait à une injure.

Puis elle a raccroché.

Je suis resté en plan avec l’écouteur à la main. L’automatique n’étant pas encore installé dans le pays, au bout de quelques secondes, la standardiste m’a demandé ce que je voulais. J’ai posé l’appareil sans lui répondre.

Je commençais une cathédrale de Chartres. Les flèches de l’édifice dressées sur le ciel moutonneux de la Beauce m’inspiraient. Je découvrais dans ces aiguilles de pierre, non le témoignage d’une ferveur, mais au contraire une bravade.

Je me suis mis à peindre hardiment. Mais j’éprouvais une espèce de malaise et les touches de couleur que je déposais sur ma toile m’écœuraient.

« Sapristi, me suis-je dit, qu’est-ce qui t’arrive ! »

D’ordinaire, mon travail m’exalte. Il me communique une fièvre voisine de l’ivresse. Or, ce matin-là il me flanquait la nausée.

Je pensais comme les autres jours, je possédais mon art des autres jours et voici que j’étais las de penser et de concevoir comme de coutume.

« Ça va te passer ! » me suis-je promis.

J’avais toujours redouté cet instant. Il me semblait qu’un jour je serais sans chaleur devant mon chevalet et qu’alors commencerait un effroyable calvaire. Cela s’appelait perdre la foi. Voilà : je n’avais plus la foi. En tout cas, elle m’avait momentanément quitté.

Pourtant je me suis entêté à peindre. Je lançais des coups de pinceau rageurs sur mon rectangle de toile. Et rien ne se produisait. Rien d’autre que des taches et des traits inacceptables.

Deux heures plus tard, lorsque Riton s’est levé, je suais sang et eau devant une cathédrale que la grâce n’avait pas visitée.

Il est venu à mes côtés pour examiner mon tableau.

— Mince ! Tu te lances dans le bon Dieu, maintenant ? a-t-il gouaillé.

— Ça n’a pas l’air de me réussir !

— Pourquoi ?

— Tu trouves ça beau, toi ?

Riton s’est reculé comme il se doit afin de capter une vue d’ensemble de l’ébauche.

— Non, a-t-il convenu. Ça manque de quelque chose…

— De quoi ?

— M…, qu’est-ce que tu veux que j’te dise, j’suis pas peintre, moi !

J’ai dégagé la toile du chevalet et l’ai tendue à Riton.

— Rends-moi service, va flanquer ça à la poubelle !

— T’es dingue ! Même comme ça, ça vaut des ronds si tu le signes !

J’ai tressailli. Elle avait des dons de visionnaire, Danièle Carbonin. La veille, je me serais peut-être laissé convaincre par l’argument de Riton. J’aurais forcé mon talent comme un dompteur fouette le fauve qui refuse d’exécuter son numéro. Cela aurait donné un François Givet de plus devant lequel mon marchand de croûtes n’aurait pas sourcillé. Et il se serait bien sûr trouvé des critiques avertis pour déclarer « que j’étais en pleine évolution et qu’on devinait un prolongement de mon moi second dans le devenir de mon trait ».

— Je te dis de balancer cette toile !

— Bon ! Comme tu voudras. Qu’est-ce qui t’arrive, t’as des crampes ?

— Au cerveau, oui !

— T’es pas malade ?

— Mais non.

— C’t’un reste de ta grippe, tu ne crois pas ?

— J’en suis persuadé, ai-je fait avec amertume.

— Je suis sûr qu’on devrait faire un voyage ! C’t’ hiver est dégueulasse. T’aimerais pas faire du ski ?

— Je ne pense pas.

— C’est vrai, tu pourrais te casser le poignet. Eh bien, alors, l’Italie ! Venise, dis ?

— J’ai horreur de cette ville. J’ai l’impression d’être à une représentation du Châtelet.

— Et la Sicile ? Paraît que c’est si beau. On se baignerait ! De nuit, dis, vieille cloche, tu te figures en plein mois de décembre ? Moi j’ai pris qu’un bain de minuit dans ma vie, et c’était dans la Seine, entre deux péniches. Quand je suis sorti de la baille, je puais le mazout…

Son idée me paraissait intéressante. Un voyage ? Pourquoi pas !

— On va étudier ça, Riton.

— O.K. !

Il faisait tourner le cadre de bois de ma toile au bout de son index.

— Alors c’est dit, on le jette ?

— C’est dit.

— Une fois, deux fois, trois fois, pas de regret ? Adjugé !

Il a lancé la toile en l’air, l’a rattrapée des deux mains et a passé sa tête à travers la cathédrale de Chartres. Il est sorti, nanti de cette cangue, en sifflant un air italien pour rappeler la Sicile à mon bon souvenir.

* * *

Dix minutes plus tard, je passais des après-ski et une canadienne de daim fourrée pour sortir. Ma maison me gênait aux entournures comme un vieux vêtement lorsqu’on a pris de l’embonpoint.

Je désirais filer à l’anglaise, mais le colombier transformé de ce diable de Riton constituait un mirador idéal. Comme j’ouvrais la porte en tenant le battant de la cloche pour l’empêcher de tinter, il a poussé un coup de sifflet qui m’a cloué sur place. Mettant sa main en porte-voix, il a hurlé :

— Alors, cher maître, on s’évade !

Puis, enjambant la fenêtre pour aller plus vite, il accourut vers moi.

Ses cheveux emmêlés brillaient comme du cuivre fourbi sous le maigre soleil. Sa bouche pendait d’un côté. Il voulait se constituer un air très avantageux, très « on-ne-me-la-fait-pas ».

C’était avant tout sa puérilité de gamin qui me plaisait.

— Tu pars viv’ ta vie, vieille cloche ?

Il n’y avait que Riton pour vous appeler « vieille cloche » sans que vous songiez à vous offusquer. Dite par lui, l’expression perdait toute trivialité.

— J’ai besoin de prendre l’air.

— T’as déjà pris l’air d’un conspirateur !

— Oh ! pour l’amour du ciel, cesse tes calembours de noces et banquets ! Il y a des moments où je me demande si tu n’es pas réellement idiot !

— Où vas-tu ?

— J’ai besoin de marcher.

— On fait une balade ?

— J’ai besoin de marcher seul, Riton !

Il s’attendait à la rebuffade, néanmoins elle l’a surpris. Il a eu l’air choqué, peiné aussi. Je lui ai donné une petite tape sur la joue.

— Il faut que je pense à mon travail, tu comprends, mon bonhomme ? Ce matin j’ai été lamentable devant mon chevalet et c’est le genre de truc qui gâche la journée d’un artiste…

— Pourquoi que tu tenais la sonnette ?

— Je ne voulais pas te déranger.

— Tu parles !

— Mais si… Je me doutais que tu allais accourir et me proposer de m’accompagner.

— Et comme t’as pas besoin de moi pour aller là où tu vas…

— Viens si ça te fait plaisir !

— Non, c’est offert de trop bon cœur.

— Mais si, viens !

Et en moi-même je me disais : « C’est Riton qui va décider. S’il m’accompagne, je n’irai pas la voir. Et si je ne vais pas la voir maintenant, je n’irai jamais plus ! »

Il a secoué la tête :

— Plus envie ! Pis t’as besoin de marcher seul ! Après tout, François, t’es assez grand pour sortir sans ton ange gardien !

Je m’en suis tiré par un haussement d’épaules et j’ai franchi le porche. Le chemin bordant la Seine était boueux et jonché d’ultimes feuilles mortes. Je m’y suis engagé, les épaules étroites, comme un fuyard qui redoute une rafale de balles. Je craignais que Riton se ravisât. Lorsque la distance a été à mon avis suffisante, je me suis retourné furtivement. Riton se tenait adossé au mur, une jambe repliée. Il m’a fait signe de poursuivre ma route et s’est mis à chanter à pleine gorge :

Marchons ! Marchons !

Qu’une prise de sang impur, abreuve nos sillons !

Le petit salaud !

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