Dans les périodes noires de ma vie, j’use d’un procédé très lâche, donc tout à fait dans mon personnage : je me gave de somnifère.
En m’engloutissant dans la perfidie somptueuse d’un sommeil artificiel, je ressens comme un sentiment de triomphe. Triomphe sur la vie. Cet « au revoir » n’est-il pas une victoire ? L’existence m’accable, alors je lui tourne les talons. Et quand je reviens à elle, les choses n’ont plus le même aspect parce que pendant mon « absence » le temps a travaillé pour moi.
Ce soir-là, je n’ai pas dîné. Du reste, je mange peu. J’ai bu un verre de lait frais, j’ai pris trois comprimés de Phenergan et je me suis mis au lit sans faire de nouvelle tentative pour amadouer Riton. Le portrait de Danièle continuait de me dévisager à la clarté blonde de ma lampe de chevet. Les yeux fixes de la jeune femme contenaient comme une promesse. Je me suis endormi en laissant la lumière.
J’ai eu vaguement conscience d’une présence dans ma chambre. J’ai perçu le faible grincement de ma porte, le raclement des anneaux de bois des rideaux sur leur tringle et j’ai deviné le jour cru qui entrait dans la pièce, mais sans parvenir à m’éveiller vraiment. Ouvrir les yeux me paraissait un exploit irréalisable.
Lorsque, beaucoup plus tard, j’y suis parvenu, des heures s’étaient écoulées et j’avais des tiraillements d’estomac. Je pensais avoir rêvé cette présence dans ma chambre ; mais effectivement les rideaux étaient écartés et ma lampe de chevet ne brillait plus. J’ai sonné Achille et en attendant l’arrivée du domestique, j’ai contemplé mon œuvre en cours. Elle a achevé de m’apaiser. C’était une bonne toile dont on parlerait.
— Il a sonné, le signor ?
Achille portait une blouse blanche, trop longue, qui lui battait les mollets.
— Quelle heure est-il ?
— Midi !
— C’est vous qui êtes entré dans ma chambre ?
— Non.
— M. Henri est descendu ?
— Il est sorti.
Achille fumait une cigarette fichée au bout d’un fume-cigarette d’ambre. Il suivait des yeux, avec extase, le filet de fumée rectiligne qui paraissait en équilibre sur l’extrémité de la cigarette.
— Quand ?
— Ce matin…
— Il n’a rien dit ?
— Niente !
Je voulais poser une question, mais je n’osais pas. Je redoutais trop la réponse.
— Vous voulez petit déjeuner ou déjeuner ?
— Servez-moi du café et des toasts en bas, je me lève…
— Si, monsieur !
— Attendez…
Il a attendu. Décidément non, je ne pouvais me résoudre à lui demander si Riton était parti ou non avec ses bagages.
— Rien !
Achille est descendu sans marquer d’impatience. Il fumait mes cigares, buvait mon scotch, empruntait mes cravates, mais il avait une qualité essentielle à mes yeux : il était je-m’en-foutiste. Ce qui se passait autour de lui ne l’intéressait pas.
Comme je nouais la ceinture de ma robe de chambre devant la fenêtre, la cloche de la grille a tinté et Riton est entré. Il portait son pardessus noir et il avait son appareil photographique en bandoulière. Pour une fois, il s’était coiffé avec autre chose qu’un clou ; tel quel, il faisait étudiant cossu, pourtant je le préférais en blouson, avec ses blue-jeans, ses bottes de cow-boy et sa chemise ouverte sur sa poitrine lisse.
Il m’a vu à la fenêtre, mais il s’est efforcé de ne pas regarder dans ma direction. La situation lui plaisait. Il allait la prolonger aussi longtemps que possible afin de se donner l’illusion de vivre un drame.
Je l’ai retrouvé à table. Il sentait le froid. La température s’était considérablement abaissée durant la nuit, si bien qu’Achille avait monté la chaudière au maximum. On entendait bouillonner l’eau dans la tuyauterie du chauffage central.
— Tu boudes toujours ?
Il a essayé de ne rien répondre, s’est aperçu que cela était au-dessus de ses forces et a maugréé :
— M’fais pas ch…, cher Maître !
— Charmant !
Il s’est attaqué à un reste de poulet sans plus s’occuper de moi. J’ai explosé :
— Tu t’imagines que je vais supporter ça indéfiniment ?
Riton avait les doigts et les lèvres luisants de graisse. Il mangeait gloutonnement en exagérant le bruit de sa mastication.
— Écoute, cher Maître, a-t-il déclaré après avoir jeté un os mal rongé à travers la table ; quand tu pourras plus me supporter, préviens-moi, je ferai ma valoche ! Après tout, on n’a pas de contrat, hein ?
Ses yeux étaient presque cruels. J’ai baissé le nez sur mon bol.
Je ne voulais plus travailler dans ma chambre. Je m’y sentais trop seul décidément, et puis ce tête-à-tête permanent avec le portrait de Danièle me devenait insupportable. Aidé d’Achille, j’ai donc redescendu tout mon fourbi dans la tour. Vous ne pouvez savoir à quel point j’ai été réconforté en retrouvant mes habitudes. Le visage de la doctoresse a perdu de sa fascination. C’est devenu vraiment de la peinture et ça n’a plus été seulement la reproduction d’une personne qui me troublait. Riton avait regagné son pigeonnier pour y torturer du fer incandescent.
Un calme réparateur régnait dans la maison. J’ai mis de la musique de chambre sur le tourne-disque à changeur automatique, puis je me suis versé à boire et tout en travaillant le détail de ma toile, je me suis sérieusement demandé ce que serait ma vie si je flanquais Riton à la porte.
Ce garçon perturbait par trop mon existence décidément. Si les choses continuaient de la sorte, je n’allais bientôt plus être le maître dans ma maison. Or je savais depuis longtemps que la liberté est non seulement le bien le plus précieux des hommes, mais aussi une condition indispensable à la création artistique. D’autre part, je m’étais habitué à ce polisson turbulent. Son côté chien fou, sa gouaille, sa gaieté insouciante et son parler faubourien constituaient autour de moi un mouvement agréable dont j’aimais à m’étourdir et qui me permettait de me relaxer pleinement. Non, ce que je devais faire, c’était récupérer une autorité perdue depuis longtemps. J’étais l’aîné, j’étais le maître, cela créait des prérogatives, que diable !
En fin d’après-midi, la cloche du portail a retenti. Je n’aimais son bruit que lorsque c’était moi qui l’actionnais. Je lui trouvais alors un son émouvant, un peu grêle et triste, comme un bruit d’automne. Mais quand un visiteur carillonnait, elle me faisait sursauter et sa résonance en moi était un peu celle d’un glas.
Chaque fois que quelqu’un s’annonçait, avant d’aller ouvrir, Achille montait au premier pour voir, grâce à la perspective plongeante, de quoi il s’agissait. Riton prétendait que notre serviteur avait dû être archer dans une vie antérieure et qu’il avait gardé de cette période militaire moyenâgeuse la notion de la tour de guet. Quand il reconnaissait un fournisseur, il allait lui ouvrir sans m’en informer. Mais s’il s’agissait de quelqu’un qu’il ne connaissait pas, il ne manquait pas de me prévenir en me donnant un signalement hâtif de l’arrivant.
Achille était natif de Trévise et il avait le teint un peu bistre des gens de Vénétie. Son beau visage brun s’est insinué par l’entrebâillement de la porte.
— C’est oune messieur avec oune capé.
— Eh bien, va lui demander ce qu’il veut. Si c’est un représentant ou un assureur, dis-lui que je ne suis pas là.
— Va bene !
Ce n’était ni un voyageur de commerce ni un assureur, mais un homme courtaud, blanc comme un linge, en qui j’ai reconnu sans peine le mari de Danièle.
Vu de près, Carbonin faisait plus vieux que lorsque je l’observais à travers la vitrine du photographe.
Son visage était ridé comme ces pommes oubliées sur une claie qui se ratatinent sans pourrir. Il avait les yeux clairs, une bouche sans lèvres (entourée de rides serrées qui constituaient comme des rayons), des bajoues et pas du tout de cou. Il m’a fait penser à certains dessins de Daumier. Au lieu de me regarder, il est allé tout droit au chevalet et a contemplé le portrait de sa femme. J’aurais voulu dire quelque chose, tout au moins me composer une attitude convenable, mais j’étais mort d’angoisse. Mon cœur cognait si fort que toute la poitrine me brûlait et qu’il ne me restait pas assez de souffle pour lui dire bonjour. Mes jambes tremblaient. Je trouvais la situation profondément ridicule et mon être la refusait tout en l’estimant périlleuse. De quoi ce jaloux était-il capable ? Il gardait la main droite dans la poche de son pardessus à carreaux et au frémissement du poignet, je ne doutais pas qu’elle fût crispée sur la crosse d’un revolver.
Il a passé plusieurs minutes devant ma toile. Les couleurs ne revenaient toujours pas à son visage décomposé. Enfin, il a retiré sa main de sa poche. Avec un certain soulagement j’ai constaté qu’il ne tenait pas une arme mais une photographie. Il m’a collé l’image sous le nez. J’ai cru rêver. La photo était celle de mon tableau. Une dédicace la barrait, au-dessus du portrait. « À mon cocu préféré. »
Et c’était signé : « François Givet ».
Je n’ai pas eu de mal à reconnaître l’écriture inculte de Riton. La petite ordure avait photographié mon tableau, pendant mon sommeil ! il était allé faire développer d’urgence son cliché et… Ah ! il allait me payer ça !
Je me suis rendu compte que nous n’avions encore parlé ni l’un ni l’autre et que ce silence mutuel devenait presque effrayant.
— Monsieur, ai-je croassé, c’est une farce de mauvais goût. Jamais je n’ai écrit cela. Je puis vous soumettre un exemplaire de mon écriture et vous vous rendrez compte que…
Je n’ai pas pu en dire plus long. Il m’a giflé. Il avait des mains comme des pattes de gros chien. La douleur m’a empli les yeux de larmes. Bêtement j’ai porté la main à ma joue meurtrie.
— Vous êtes fou !
C’est alors qu’il a parlé. Sa voix lui allait bien. Elle était massive et trapue comme lui, et avait des inflexions bizarres.
— Depuis quand connaissez-vous Danièle ?
— Mais, monsieur…
— Répondez !
Si je ne lui donnais pas satisfaction, il allait me frapper. Il avait tellement envie de cogner que ses épaules bougeaient toutes seules.
— Depuis une quinzaine. Je suis allé me faire faire une prise de sang. Elle a un visage intéressant, j’ai pris un croquis d’elle et j’ai exécuté cette œuvre de mémoire.
— Qui vous a permis ?
La question était ahurissante !
— Enfin, monsieur…
Il semblait chercher quelque chose autour de lui. Il s’est décidé pour mon couteau à peinture. Je n’ai pas eu le temps d’intervenir : il a plongé la large lame dans le portrait. J’ai poussé un cri terrible. Il me semblait qu’on assassinait sous mes yeux un être cher. Carbonin éprouvait une joie sadique à mutiler cette toile. Il s’acharnait sur elle, la cisaillait dans tous les sens en soufflant du nez comme un fauve qui se repaît. Lorsque ma toile a été en lambeaux, il est venu sur moi avec le couteau et j’ai cru qu’il allait me l’enfoncer dans l’estomac.
— Écoutez-moi bien, mon salaud. Si vous revoyez ma femme une seule fois, je vous tue ! Vous comprenez ?
Comme je ne répondais pas, il a appuyé sur le manche du couteau. La lame souple s’est incurvée, mais je sentais une meurtrissure sous le sternum.
— Vous comprenez ?
J’ai hoché la tête. Il a laissé tomber l’objet et a fait demi-tour. Son pas brutal a résonné dans le hall. Un moment plus tard, le portillon refermé brusquement a arraché une plainte fêlée à la cloche. Je fixais la photographie du tableau gisant à terre. C’était tout ce qui me restait de mon chef-d’œuvre. Car, sur ce morceau de papier glacé je comprenais que ç’avait été un chef-d’œuvre.
Je me sentais mutilé, à vif ! Je venais de perdre plus qu’une partie de moi-même : un enfant que j’aimais.
Le départ bruyant de Carbonin avait alerté mon domestique qui se tenait devant la porte.
— Madré de Dio ! s’est-il écrié en voyant la toile lacérée.
— Jetez cela, Achille. Brûlez-le. Je ne veux plus le voir.
Je me suis élancé au-dehors, en tenant la photographie dédicacée. Des sanglots rauques me nouaient la gorge. Je n’avais pas conscience du froid intense qui faisait craquer les flasques d’eau. J’ai couru au pigeonnier de Riton. Une grosse ampoule nue l’éclairait. Mon jeune ami actionnait le soufflet de sa forge en chantonnant. Les braises incandescentes éclaboussaient sa figure de traînées rouges ; on aurait dit un démon blond.
En me voyant surgir il a sursauté car j’étais en pantoufles et il ne m’avait pas entendu venir.
— Tu reconnais ça ? ai-je demandé en lui présentant la photographie.
Il l’a reconnue et s’est demandé comment ce cliché était parvenu aussi vite entre mes mains. Mon expression devait être terrible car il a reculé.
— Tu es une petite vermine, Riton !
J’ai empoigné la barre de fer qui mijotait dans le centre du foyer. L’autre extrémité était pourvue d’un morceau de feutre permettant de la manipuler sans se brûler.
— Écoute, François, je…
— Je te défends de parler. Le mari sort d’ici ! Il a détruit ma toile, tu entends ? Toi qui n’es qu’une vomissure de l’humanité, tu ne peux pas te rendre compte ce que ça représente pour un peintre !
— François, je n’ai pas voulu !
— Je ne te pardonnerai jamais ce que tu as fait ! Tu es pourri du dedans, Riton ! Tu n’es qu’une basse crapule ! Tu souilles tout ce que tu approches. Alors tu vas filer d’ici tout de suite, petit saligaud ! Tout de suite !
Je décrivais des moulinets avec la barre de fer qui pâlissait déjà.
— Oui, François, oui…
— Je te donne cinq minutes pour mettre tes fringues dans une valise, tu m’entends ?
— Oui, François, oui…
Il reculait jusqu’à la porte ; lorsqu’il a senti le vide de la nuit dans son dos, il a fait un saut en arrière, une véritable cabriole de lapin, et s’est mis à détaler dans le jardin pétrifié.
J’ai repiqué la barre de fer dans le nid de braises et je l’ai suivi à distance. La neige commençait de tomber. Des flocons légers comme des parcelles de papier voletaient entre les arbres. La silhouette sombre de Riton escaladait déjà le perron.
Ma colère ne faiblissait pas. J’ai levé la tête vers le ciel hermétique comme pour implorer sa clémence. J’avais besoin d’un apaisement immédiat, sinon j’allais devenir fou.
Mais le ciel ne m’adressait que des flocons de neige qui me tombaient mollement dans les yeux.