À la suite de cette visite à Danièle Carbonin, plusieurs petits événements ont quelque peu modifié ma vie. Le plus important, je crois, est que j’ai évacué mon atelier. Au lieu de peindre dans ma « tour à grand spectacle » j’ai monté mon chevalet dans ma chambre. J’ai prétendu, pour éviter les sarcasmes de Riton, que je voulais peindre cette vue de la Seine que j’avais de ma croisée. Il n’a guère prêté attention à ce déménagement, le considérant sans doute comme une lubie d’artiste. Il vivait de plus en plus dans son pigeonnier et travaillait — du moins le laissait-il entendre — à une invention qui risquait de faire du bruit.
Lorsque j’ai été installé dans ma chambre, j’ai commencé par tracer une esquisse du paysage en effet, puis très vite je l’ai abandonnée pour me consacrer à Danièle.
À mes débuts, j’avais essayé de travailler le portrait. Mais mes aspirations, mes conceptions surtout, allaient à d’autres figures !
Je me suis mis à l’ouvrage avec une ferveur que j’ignorais jusqu’alors. Souvent j’avais connu l’état de grâce en peignant, mais jamais encore je n’avais eu cette musique en moi tandis que j’étalais de la couleur sur la toile grenue. Je tenais fermée à clé la porte de ma chambre et, quand Achille ou Riton montaient me voir, vite je remplaçais le portrait en cours par l’esquisse des bords de la Seine. C’était une toile clandestine. Je crois que le côté furtif et inavoué de mon œuvre me la rendait plus chère encore. Il accentuait ma fièvre créatrice.
Plusieurs jours se sont écoulés sans que je songe à autre chose qu’à ce visage qui se composait sous ma main. Comprenez-moi bien, je pensais à lui, à lui seulement et pas à Danièle. La jeune doctoresse ne constituait plus pour moi qu’un déclic. Je n’avais plus envie de la voir, ni de revoir son cabinet. Je me moquais de son mari jaloux, de sa bonne qui l’espionnait, et de la salle d’attente morose où fleurissaient les cerisiers du Japon. Ce qui comptait, c’était le portrait ! Il venait bien. Je l’exécutais de mémoire sans presque faire appel à mes croquis et sans avoir besoin de le confronter avec le modèle. J’étais heureux en sa compagnie. Il dégageait un charme plus pénétrant encore que celui de Danièle, plus suave. Sur la toile, le fameux « mystère » de la doctoresse s’était accru. C’était devenu une énigme. À cause des yeux. Son regard oblique allait jusqu’au fond de vous-même et captait toutes vos pensées sans rien livrer des siennes.
Oui, quand j’y pense, je m’aperçois que jamais je n’ai été aussi pleinement heureux, artistiquement parlant, que pendant la période de ce portrait. Et puis, comme tout a une fin, surtout les bons moments, un après-midi ça s’est gâté.
Cela a commencé par la sonnerie du téléphone. Depuis un bon moment elle vrillait le silence sirupeux de la maison. Je me demandais ce qu’Achille attendait pour répondre. Agacé, j’ai ouvert ma porte et l’ai appelé, mais ce diable-là avait filé en douce. Il était au mieux avec une serveuse de café des environs et sous les prétextes les plus fallacieux il s’esquivait pour aller lui faire un brin de cour devant son comptoir.
La voix de Riton m’est parvenue du hall.
— Te casse pas le chou, François, je vais répondre !
Quelques brefs instants se sont écoulés. De nouveau, la voix du garçon a retenti, légèrement altérée.
— Tu veux descendre ?
Au ton, j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’insolite. Je suis descendu en sautant trois marches à la fois. L’écouteur gisait près de l’appareil et je lui ai trouvé je ne sais quoi d’inquiétant. Riton se tenait adossé au mur, les yeux en coin, la bouche tordue, avec le bout des doigts joints à l’ouverture de ses poches.
— Qui est-ce ?
Il n’a pas répondu. Ses mâchoires saillaient et il faisait grincer ses dents pour m’énerver, sachant que je ne pouvais supporter ce bruit. J’ai saisi l’écouteur.
— Je vous dérange ?
C’était Danièle. Elle me dérangeait en effet beaucoup. Je suis un garçon terriblement compliqué, je trouvais que sa voix altérait mon enthousiasme pour le portrait.
— Bonjour !
— Vous étiez en train de travailler ?
Si elle avait pu me voir, en pantalon de velours et pull-over déchiré, poisseux de peinture, elle aurait été la première à rire de la question.
— Oui.
— Vous travaillez sur…
La présence hargneuse de Riton me gênait. Pour comble de bonheur, il s’est avancé et d’un geste rapide a pris l’écouteur annexe. J’ai voulu le lui reprendre, mais il s’est écarté, faisant basculer l’appareil téléphonique qui s’est mis à pendre ridiculement entre les deux fils que nous tenions. Je l’ai récupéré et tenu sous mon bras.
— Que se passe-t-il ? a demandé Danièle, inquiète de ce remue-ménage.
— Rien, j’ai fait choir le téléphone.
Riton se tenait de profil afin de me cacher l’oreille sur laquelle il pressait le second écouteur. Il était hors d’atteinte. Prenant mon parti de la situation, j’ai enchaîné.
— Comment se fait-il que vous m’appeliez ?
— J’espérais que vous répondriez à cette question car je me la pose aussi.
Riton retroussait sa lèvre supérieure et faisait un signe d’approbation. Il jubilait.
— Eh bien, vous m’embarrassez…
— Comment se porte mon portrait ?
— Très bien.
— J’aimerais le voir ; ce n’est pas du narcissisme, vous savez. Cet intérêt vous concerne exclusivement vous !
— Merci.
— Vous ne me répondez pas : puis-je passer le voir ?
— Votre mari relâche sa surveillance ?
— Non, mais ma bonne est malade, il me serait possible de m’échapper un moment demain, alors, c’est possible ?
— Non !
Je ne savais qu’inventer. Si je lui disais que j’étais pris le lendemain, elle viendrait le jour suivant. Or je ne pouvais pas la laisser arriver ici, car j’étais certain que Riton ferait du scandale. J’ai toujours eu horreur du scandale. C’est une chose que je ne supporte pas et qui me donne envie de disparaître. Quelquefois, au cours de mes nuits d’insomnie, j’évoque des moments gênants de ma vie ; des fausses situations, voire des esclandres auxquels je fus mêlé, alors je suis obligé de me lever et d’aller respirer l’air frais à ma fenêtre pour dominer la sensation d’étouffement que me causent ces évocations.
Il fallait que je gomme un peu l’effet désastreux de ce « non » catégorique.
— Je ne veux pas que vous voyiez mon tableau avant qu’il soit fini. Vous comprenez ?
— Oui. C’est naturel. Pardonnez-moi de m’être invitée.
Elle semblait navrée. En tout cas, elle n’éprouvait aucun ressentiment à mon égard.
— Quand j’aurai fini, je vous préviendrai !
— Le matin, n’est-ce pas, entre huit et neuf ?…
C’est-à-dire après le départ du mari, mais avant l’arrivée de la bonne ! La maladie de celle-ci ne devait pas être très grave.
— Oui, c’est cela !
— Au revoir !
Je n’ai pas répondu. Ce chameau de Riton avait lâché l’écouteur et le bloc d’ébonite m’avait frappé les chevilles assez violemment.
Le garçon venait de s’élancer dans l’escalier. Quand je suis monté, il était déjà dans ma chambre et contemplait le portrait de Danièle.
— T’es en pleine forme, cher maître ! a-t-il affirmé.
— Écoute, Riton, je ne comprends pas ton attitude.
— Franchement, a-t-il continué en détaillant le portrait de très près comme l’aurait fait un expert, franchement, François, tu la gâtes. Là-dessus, on dirait le Sphinx…
— Pourquoi le Sphinx ? ai-je questionné, surpris par sa réflexion et oubliant mon appréhension.
— Parce qu’on dirait une chouette ténébreuse. Qu’est-ce que tu crois donc qu’elle à dans la tronche, Mme Pikouze ? Hein ? T’es en plein délire décidément. Et de plus tu te caches pour la peindre ! Je vous d’mande un peu !
Il m’a foncé dessus et a mis son poing crispé sur mon estomac. Il n’avait pas des mains prolétariennes. Son poing était menu et dur.
— Avoue que t’es chipé pour cette pétasse, François !
— Tu te trompes ; je n’éprouve rien pour elle.
— Alors, qu’est-ce qui t’a pris de faire sa gueule, toi qui peins jamais de portrait ?
— Elle a un physique intéressant !
— Tu parles, Charles !
— Enfin du moins pour moi, mais il ne m’intéresse que sur le plan pictural !
Le poing de Riton a esquissé un brusque mouvement de va-et-vient et j’ai eu le souffle coupé.
— Espèce de sale c…, a grommelé Riton.
Il est sorti et a fait claquer la porte si fortement que les murs en ont tremblé. J’ai fini par respirer normalement. Ma chambre chavirait un peu et une nausée terrible me nouait l’estomac. Pour la combattre, j’ai bu une grosse rasade d’Élixir Bonjean. C’est pour moi un sirop magique, à base de plantes et d’éther. Ensuite je me suis allongé sur mon lit, les tempes bourdonnantes et j’ai fixé le visage énigmatique de Danièle dont les yeux en amande me contemplaient fixement. J’avais du mal à assimiler tout ce qui venait de se produire, tout ça avait été si inattendu, si rapide…
Pourquoi diable avait-elle appelé ! J’étais si heureux cinq minutes plus tôt. Et voilà que ce coup de fil anéantissait ma quiétude et tuait ma ferveur. Le charme était rompu, non plus cette fois entre Danièle et moi, mais entre son portrait et moi.
J’ai attendu longtemps ainsi, prostré, sans parvenir à détacher mes yeux du tableau.
Lorsque Achille est venu m’annoncer que le dîner était prêt, je n’avais pratiquement pas changé de place. Je me suis aperçu alors qu’il faisait nuit et l’obscurité a accru cet effroi glacé qui me faisait claquer des dents.
— Éclairez ! ai-je crié.
Le domestique a actionné le commutateur. La lumière a éclaboussé ma vue de myriades d’étincelles piquantes. Je me suis approché de la fenêtre pour tirer les rideaux. On distinguait encore la tache grise de la Seine, et celle, plus sombre, des arbres bordant la rive d’en face.
Achille me regardait avec surprise. Il arborait ce jour-là une veste jaune pâle, boutonnée à la russe, et ses cheveux d’ébène ruisselaient de brillantine.
— Vous dormir ?
— Oui, Achille. Je dormais. Le temps de me passer un linge mouillé sur le visage et vous pourrez servir.
— Vous être malade ?
— Pourquoi, j’ai mauvaise mine ?
— Si.
La glace impitoyable du lavabo m’a prouvé qu’il disait vrai. J’avais une tête épouvantable ; la mine grisâtre, des cernes sous les yeux et une expression déjetée de fêtard regagnant au petit jour son domicile. Je me suis trempé la tête dans l’eau froide à plusieurs reprises, après quoi j’ai troqué mon pull de travail contre une chemise de velours champagne et un blouson de daim. J’appréhendais un peu de revoir Riton après sa crise de tout à l’heure. J’espérais qu’il s’était calmé et que je pourrais lui faire entendre raison. C’était un être terriblement primaire et fruste ; il n’était pas très sensible aux nuances. Il devait avoir pas mal d’alcooliques dans ses ascendants et ces gens lui avaient légué des nerfs ravagés qui le portaient aux pires extrémités.
Riton ne se trouvait pas dans la salle à manger. En général il aimait la table et ne se faisait pas prier lorsque Achille annonçait les repas. Je le trouvais à califourchon sur une chaise, grignotant du pain ou des hors-d’œuvre en lisant des journaux dessinés.
Il adorait les « Comics » et en faisait une consommation ahurissante. Au début, j’avais tenté de l’éduquer un peu et de lui proposer des lectures moins sommaires que les exploits de Ted Jackson ou de K 68 le petit Martien, mais Riton les avait refoulées avec horreur. Il s’était employé à me convaincre que rien n’était plus distrayant que cette espèce de cinéma muet rudimentaire où le dialogue est remplacé par des onomatopées écrites dans des ballons. Et, en fin de compte, c’était moi qui avais fini par faire ma pâture des opuscules à cinquante francs. Riton m’affirmait que les dessinateurs de ces imprimés étaient beaucoup plus fortiches que moi et que s’il y avait eu une justice, ce sont eux qui eussent dû avoir la gloire.
Achille est arrivé, portant une soupière d’argent, trop somptueuse pour le brouet qu’elle contenait. Hormis les pâtes et les conserves, mon domestique ignorait tout de la cuisine ; si bien que lorsque je recevais je faisais venir un extra d’une maison spécialisée.
— M. Henri n’est pas là ?
— Il est dans sa chambre.
— Vous l’avez prévenu ?
— Si.
J’ai patienté un moment. Mais Riton ne descendait toujours pas ; sans doute boudait-il ?
— Achille !
— Si ?
— Allez dire à M. Henri que c’est servi.
— Bene.
Quand Achille est revenu, il faisait une tête épouvantable.
— Il ne descend pas.
— Alors ?
— Perqué il m’a dit merda !
J’ai posé ma serviette. Nous avions eu déjà des fâcheries, Riton et moi, mais jamais il n’avait refusé de manger.
— Remportez le potage, je vais le chercher.
Achille a haussé les épaules pour bien montrer qu’il ne croyait pas au succès de mon intervention. Riton logeait au même étage que moi. Sa chambre était plus petite que la mienne et ressemblait à une porcherie. Le parquet était jonché de papiers, de mégots, de bouteilles de coca-cola, de linges sales…
Il accrochait ses slips aux appliques, ses rares cravates aux montants de son lit de cuivre et il utilisait le tiroir supérieur de sa commode comme établi. Depuis belle lurette, le marbre du meuble ancien était brisé par les marteaux et autres outils qu’il y entreposait.
J’ai frappé. Il n’a pas répondu. Un rai de lumière filtrait sous la porte.
— Riton !
Silence…
— Ouvre, Riton, j’ai à te parler.
Je savais que je faisais sa joie en l’implorant de la sorte. Maintenant il n’ouvrirait plus. Il aurait le courage de se priver de dîner.
— Tu es ridicule, Riton. Tu te montes la tête pour rien. Je me fous de cette femme. Elle n’est rien pour moi ! Voyons, tu t’en doutes bien ! J’ai fait son portrait parce que… Tu m’écoutes, Riton ? Parce qu’elle est malheureuse. Elle a épousé par charité ou par calcul, peu importe, un mari bien plus âgé qu’elle et follement jaloux, qui la terrorise. C’est un cas, tu comprends ? Ce cas m’a intéressé. J’ai cherché à le traduire en peinture. C’est pour cela que la femme ressemble au Sphinx sur ma toile. Riton !
Je n’entendais presque pas de bruit ; tout juste un glissement feutré, puis un léger cliquetis. Le petit salopard m’entendait et il se délectait. En moi une voix m’exhortait à la pudeur. « Tu n’as pas honte, François, de faire ces simagrées ? Comment peux-tu… »
Mais c’était plus fort que moi.
— Ouvre, Riton ! Je te donne ma parole que tu vas tout comprendre.
C’est à cet instant que la musique a éclaté. Riton possédait un électrophone que je lui avais offert pour son anniversaire. Sa discothèque ignorait la grande musique, par contre elle était riche en rocks et en jazz. Il m’a flanqué les Plater’s à bout portant dans les oreilles, en mettant l’amplificateur au maximum de sa puissance.
Il savait que je haïssais le vacarme et, en effet, le bruit m’a fait fuir.