Une demi-heure passe, dans de la fumée de gauloises et des remugles de beaujolais. Javer est allé rejoindre son collègue dans la pièce voisine. De temps à autre, le bruit d’une mandale ponctué d’une plainte coupe la paix nocturne de la maison. Enfin un grésillement se fait entendre. La voix de l’agent Gradubide gazouille :
— On demande le commissaire San-Antonio.
— Envoyez ! dis-je.
C’est Béru.
Il a dû se dégriser, l’air de la nuit et les rince-cochons aidant.
L’organe a retrouvé un timbre qui, s’il rappelle encore le débordement d’un égout, laisse bien augurer de ses facultés intellectuelles.
— Je suis chez la vieille, fait le Gravos.
— Alors ? Pourquoi son larbin m’a-t-il laissé en rade au bout du fil ?
— Parce que lui aussi était au bout du fil, se marre Béru.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que quand c’est que j’suis arrivé ici, j’ai trouvé môssieur accroché à la suspension du salon par une corde.
— Pendu ! meuglé-je.
— Jusqu’à ce que mort s’en a suivi, affirme Sa Majesté, qui connaît les formules sacramentelles !
— Mais… Enfin, bon Dieu, explique-toi !
— Qu’est-ce que je pourrais expliquer ? Y avait de la lumière, la porte était ouverte. J’entre, j’aperçois le bonhomme pendu.
« Le lustre était tout de traviole et une chaise renversée se trouvait sous lui.
— Suicide ?
— Ça m’en a tout l’air…
— Alors ce vieux crabe serait canné d’un coup de téléphone ? dis-je.
À l’autre bout, le Gravos se gondole, ce qui fait des bulles dans l’appareil.
— Un coup de téléphone, quand tu le prends sur la théière, gars, ça te ramollit les méninges…
— T’es certain qu’on ne lui aurait pas donné un coup de main pour s’accrocher au lustre ?
— Je peux pas te le dire. A priori, ça n’en a pas l’air, mais des fois que c’en a la chanson…
Je sursaute :
— Tu ne m’as pas dit que la porte était ouverte quand tu es arrivé ?
— Fectivement.
Voilà qui est intéressant. Lorsque j’ai sonné le larbin, il pionçait. La maison était close. S’il s’était suicidé, il n’aurait pas ouvert la porte avant de le faire…
— Qu’est-ce que je fais ? s’inquiète l’Enflure.
— Tu t’installes at home jusqu’à nouvel ordre. Je t’enverrai du monde, fils.
— Vu !
Et il éructe. Je me grouille de raccrocher. Javer réapparaît, le masque éclairé d’un feu intérieur qui le fait ressembler à Vulcain.
— Du neuf ? demande-t-il en essuyant son magnifique front de taureau.
— Oui, le domestique de la vieille s’est suicidé !
Il pousse une triste mine, Javer !
— Ça va être notre fête, décidément, murmure-t-il. Déjà qu’on a été assaisonnés par les journaux de Paris avec les mystères de Grangognant, maintenant qu’en voilà un de plus…
Pendant qu’il se lamente, je potasse à nouveau un annuaire du bigophone. C’est toujours le numéro de bignou de Léocadie Soubise que je cherche, mais cette fois, c’est celui de son adresse à Lyon qui m’intéresse. Cette digne dame créchait près du parc de la Tête-d’Or, le quartier urf de la ville. Je compose les six numéros, mais la sonnerie ne résonne qu’à deux reprises et c’est la Chinoise des Japonais absents qui me répond. Elle m’explique que Mme Soubise est à la campagne et que je dois appeler le 69 à Grangognant.
Je réponds : « Merci bien, c’est très intéressant », et je convoque toute mon énergie pour une enquête dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elle n’est pas piquée des vers à soie.
— Que décidez-vous ? demande Javer.
Je me gratte la nuque.
— Est-ce la proximité du lac du Bourget ? murmuré-je, toujours est-il que je me sens lamartinien en diable. « Ô temps, suspends ton vol ! » Faites exactement comme si je ne vous avais rien dit, cher ami !
— Mais…
— À midi je serai de retour pour une conférence avec le boss ; mais jusqu’à ce moment-là, je conserve les pleins pouvoirs…
Vous avez déjà pigé, j’espère, vous qui me connaissez un chouïa, que je viens de prendre le mors aux dents. Des coups fourrés de ce genre m’asticotent les étagères à mégots.
Je mate l’heure au beffroi de mon oignon. Le cadran lumineux annonce quatre heures en chiffres romains. J’ai huit plombes pour clarifier un brin la situation.
— Peut-on me conduire dans le quartier Perrache ? demandé-je, je voudrais reprendre ma tire au garage où je l’ai remisée…
Lorsque je me retrouve au volant de mon coupé Jag, type E, je reprends confiance en mon étoile. Rien de tel que de piloter un petit monstre de cette sorte pour se donner de l’énergie. Je drive mon obus à roulettes jusqu’au Mistigri. L’enseigne est éteinte. Des poubelles pleines d’équevilles[5] bordent le trottoir.
Un ouvrier lesté d’une musette rebondie passe à vélo en sifflotant. Je pousse la porte d’allée[6] qui n’est pas fermée et je vais dans une lumière de cave jusqu’à une petite entrée latérale sur laquelle on a écrit « Mistigri Service ». À la craie orange. La lourde est en fer rouillé. Une serrure de sûreté la verrouille. Seulement, vous le savez, mon petit sésame se moque de ce genre d’obstacle comme d’une tirelire d’épicerie. Le temps pour un bègue de compter jusqu’à trente, je suis dans la forteresse.
Je débouche dans une sorte d’espèce d’arrière-boutique où s’entassent des caisses d’eau minérale et des cartons de champagne. Je fais jouer ma loupiote portable. Deux autres portes se proposent à mes investigations. Celle de gauche donne dans la salle, celle de droite dans la partie service. C’est cette dernière qui me plaît le mieux.
Toujours précédé du faisceau lumineux de ma loupiote, je traverse un office cradingue, encombré de vaisselle sale, puis je passe sur un palier carrelé de tomettes ébréchées.
L’escalier de bois sent le rance. On ne croirait jamais qu’il dessert les communs d’un cabaret de nuit. On est loin des boîtes de Las Vegas, les gars ! Je me le gravis gravement et bravement car chaque marche branle comme la dernière dent d’une centenaire qui vient de bouffer des lentilles mal triées. Au premier étage, une porte laisse filtrer le rai de lumière qu’on trouve dans tous les bons romans policiers qui se respectent, et même dans ceux qui ne se respectent pas.
Je tends l’oreille, mais aucun bruit ne me parvenant, je m’enhardis et m’approche de la lourde. Le trou de la serrure est gothique. J’y cloque mon œil droit, le meilleur. Ce que j’aperçois ferait dresser des cheveux sur la tête d’un hanneton : Ambistrouyan en grande tenue d’Adam est au plumard avec la môme Berthy et sa chanteuse enrouée. Ces dames ont mis leur costume d’Ève des grands soirs. J’ai idée qu’une chouette séance de fignedé à ressort vient d’avoir lieu, car le trio est passablement essoufflé. À l’instant précis où je vais actionner le loquet de la porte, une sonnerie éclate à l’étage au-dessous.
Voilà bien ma veine ! Prompt comme un éclair qui ne serait pas au chocolat, je dévale l’escalier. Une fois en bas, je pénètre dans la cuistance, j’éteins ma calbombe et je fais de louables efforts pour mettre un silencieux à ma respiration. L’escalier craque comme un barlu bouffé aux mites par gros temps. Faut dire que l’Arménien pèse son poids de saindoux ! Il est toujours à poil. Les Carillons sans joie, c’est ce que j’aperçois par l’entrebâillement. Il passe à quelques centimètres de moi et va jusqu’au bar. La sonnerie a continué. Ambistrouyan décroche, ce qui fait éternuer, semble-t-il, le timbre d’appel.
— Allô ! fait-il, car c’est un monsieur qui sait prendre des initiatives lorsqu’il le faut.
Un instant assez long s’écoule. Le patron du Mistigri doit se farcir le grand blabla que lui vaporise son interlocuteur. Il se contente de grogner de temps à autre. Puis l’entretien se termine brusquement, sans que l’Arménien ait proféré le moindre mot intelligible. Il raccroche sèchement. Je m’attends à le voir radiner, mais rien ne se produit. C’est le silence. J’attends une douzaine de secondes et je hasarde mon physique de théâtre par l’encadrement. Le suifeux est à poil devant la porte de fer donnant sur l’entrée de l’immeuble. J’ai laissé celle-ci ouverte pour assurer mes arrières et ça choque cruellement notre homme qui doit se demander si ses sens carburent mal. Tout en étudiant la question, il se gratte le dargeot. Je ne veux pas vous berlurer, mes mignonnes, mais le spectacle est de qualité. Ça vaut son et lumière à Versailles, croyez-moi ! À loilpé, Ambistrouyan fait plus gros qu’habillé. Il a la brioche ronde et tombante. Avec ses tifs gras décoiffés et sa barbe du petit matin il ressemble à un gorille obèse. Il se décide enfin à repousser la lourde. Comme il fait demi-tour pour regrimper l’escadrin, il se trouve face à face avec l’adorable, l’irrésistible, le surprenant, le merveilleux San-Antonio.
Sa bouche aux lèvres épaisses comme des escalopes s’ouvre, découvrant une langue de bœuf tapissée d’une salive mousseuse. Je lui cligne de l’œil aimablement et, sans une parole, je lui place mon crochet du droit 44 bis, celui qui a fait passer le hoquet au champion d’Europe de catch toutes catégories et guéri la migraine chronique d’une tête de cheval aux haricots rouges. Il prend ma pincée de cartilages au menton, hoche la tête et s’écroule. Pourquoi ai-je agi de la sorte ? Impossible de vous l’expliquer. Après une nuit blanche riche en émotions, on se contrôle mal ; l’instinct prend le dessus et il faut bon gré mal gré lui obéir, non ? Je mate le corps inanimé d’Ambistrouyan. J’en suis brusquement embarrassé. C’est comme si la Samaritaine de Luxe me livrait trois douzaines de machines à laver. Qu’en faire ? Je chope la paire de menottes qui encombre toujours mes vagues et je les passe au taulier après avoir glissé la chaînette d’acier derrière le tuyau du chauffage central. C’est un procédé assez classique, mais je n’ai pas le temps de raffiner. Certain que ce digne garçon ne se tirera pas de chez lui, je monte l’escalier et j’entre délibérément dans la piaule. La chanteuse vient de s’endormir, mais ma petite amie Berthy m’aperçoit et trois rides en V forment aussitôt une escadrille sur son front.
— Par exemple ! dit-elle.
Je referme la porte d’un coup de talon. La chanteuse rouvre ses jolis yeux et tressaille.
— Qui c’est ? articule-t-elle péniblement.
— Tu le reconnais pas ? Il était avec nous ce soir, fait la brune Berthy.
Et à moi :
— Vous avez plaqué Léo ?
— C’est plutôt elle qui m’a plaqué !
— Ça m’étonnerait, sourit la gosse, vous aviez l’air d’être drôlement son genre.
— Son genre, à c’t’heure, ce serait plutôt l’archange saint Michel, dis-je en m’asseyant sur le bord du lit.
Elle ajoute un V de plus à ceux qui lui tapissent le pignon Nord.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— La pauvre mémé est morte ! C’est de son âge, comme me le faisait remarquer un de mes copains de la Sûreté, y a pas plus de dix minutes…
— Morte ! s’exclame la copine de lit.
— Et c’est à se demander si elle a jamais vécu.
Ces petites chéries réalisent seulement le saugrenu de ma présence à leur chevet. Elles se regardent. La chanteuse remonte le drap pour se voiler les flotteurs qu’elle a plutôt chétifs. Berthy demande en regardant la lourde :
— Et Ambistrouyan ?
— Il s’est endormi brusquement en me voyant !
Elles bichent les copeaux. Berthy se met à glapir :
— Qu’est-ce que vous faites ici ? qui êtes-vous donc ? que nous voulez-vous ?
Ça fait beaucoup de questions dans une même phrase. Je les traite point par point, comme mon prof de français m’a appris à le faire au lycée Papillon où j’ai fait mes études.
— Je viens vous faire la bise.
Et je l’embrasse à tout-va, car faut vous dire que, vue sous cet angle, elle a tendance à vous chanstiquer les rognons.
— Je suis le commissaire San-Antonio, l’as des as de la rousse…
Et de produire ma plaque professionnelle à l’appui de mes dires.
— Et je ne vous veux que du bien, à condition que vous soyez très franches avec moi l’une et l’autre, conclus-je.
Le jour où les Pygmées ont reçu sur la frime leur premier avion, ils ne devaient pas être plus sidérés.
Profitant de leur émoi, je passe aux précisions.
— Lorsque je suis parti du Mistigri avec la vieille tout à l’heure, qui est sorti sur nos talons ?
Mlle Chochote-du-Gland paraît ne pas comprendre et sa potesse non plus. Je m’explique avec une méritoire patience :
— Voyons, mes poulettes, nous festoyions. Et puis on s’est barrés, la mère Soubise et moi, tu t’en souviens, Berthy ?
Elle opine.
— Quelqu’un de la bande est alors sorti tout de suite derrière nous ! Je veux savoir qui, c’est clair ?
Mais elle secoue véhémentement sa tête de linotte.
— Personne n’est sorti derrière vous, je le jure ! Pas vrai, Maryska ?
Elle ajoute aussitôt :
— C’est vrai que tu n’étais pas là !
Je mate Maryska et je vois friser son regard. C’est fugace, mais je suis certain de ne pas m’être gouré : elle a eu un éclair de panique dans les yeux. Voilà qui m’intéresse.
— C’est vrai, poupée, que vous n’étiez pas là ! dis-je. Et maintenant vous êtes là ! Qu’avez-vous fait dans l’intervalle ?
— Je suis montée me coucher.
Elle est braquée tout à coup. On la devine sur ses positions et bien décidée à n’en pas bouger. Maintenant c’est Berthy que je considère. Je constate qu’elle paraît surprise. Visiblement, la réponse de Maryska la trouble, car elle n’est pas conforme à la vérité.
Mon petit doigt qui en connaît long comme une facture de garagiste sur l’âme humaine me suggère que la chanteuse sans voix ne doit pas avoir la blancheur Persil. D’ailleurs la tête de cette Maryska ne me revient guère. Elle a des yeux verts, de garce 1900, et une bouche aux commissures tombantes.
— Écoute, ma jolie, lui dis-je, je ne suis pas un fortiche pour ce qui est de lire les lignes de la main, mais je peux néanmoins te prédire les pires ennuis au cas où tu ne parlerais pas. Y a déjà tellement de macchabes dans cette affaire que le maire de Lyon va sûrement débloquer des crédits pour la création d’un nouveau cimetière. Ça m’étonnerait que ton teint de pêche résiste à l’air confiné des cachots.
— Maryska ! bredouille Berthy, mais qu’est-ce que tu as fait ?
L’autre hausse les épaules.
— C’est une histoire de fou ! affirme-t-elle.
Comme pour lui donner raison, j’entends deux détonations à l’étage au-dessous.