Il vous est certainement arrivé, à la campagne, de franchir des clôtures barbelées, pas vrai ? Vous savez par conséquent ce que c’est de se piquer les paumes des mains, les cuisses, le dargeotin et les modulateurs de fréquence ; d’abandonner aux griffes perfides un lambeau de son costar ou une pincée de ses crins. Figurez-vous que mes foies blancs, lorsqu’ils nous ont ramenés à la casbah, ne trouvent rien de mieux pour nous faire tenir tranquilles que de nous entortiller dans les barbelés. Sans serrer, je vous le concède, mais tout de même c’est une sensation drôlement désagréable, croyez-moi (et si vous ne me croyez pas allez vous faire considérer par les Grecs). Seul détail réconfortant, la môme Éva nous apporte à becqueter. C’est pas le menu gastronomique du Coq Hardier, puisqu’il s’agit d’une assiettée de riz cuit à l’eau, mais dans l’état où nous sommes, cette céréale est la bienvenue. L’inconvénient majeur des barbelés est de nous forcer à rester debout car, à moins d’être le fakir Bâ-Louch-Chî, on ne peut guère se coucher sur des fils barbelés. Béru se chante la Marseillaise pour justifier sa position verticale.
Mais il ne connaît qu’un couplet et, l’ayant chanté quatorze fois d’affilée, il finit par la boucler. Maintenant, le gardien qui nous surveille ne se tient plus dans le couloir, mais dans notre geôle. Il est à califourchon sur une chaise avec une mitraillette accrochée au dossier du siège et il fume en nous considérant d’un œil blanc. Cette fois je me dis qu’il faudrait un peu plus qu’un miracle pour nous sortir de ce pétrin. Ce qui me trouble, c’est qu’on ne nous ait pas encore interrogés. Pourquoi diantre ces gens-là nous ont-ils amenés si loin de France ? Espèrent-ils encore que nous leur dirons ce qu’est devenu Lormont ? Et, au fait, qu’est devenu Lormont ? Si je comprends bien, il y a deux bandes sur le coup. Celle de Quincy, et celle de l’homme blanc. Éva m’avait l’air de briffer à deux râteliers. Toujours est-il qu’elle a pigeonné Quincy en nous délivrant et en s’assurant de nos personnes. À moins que, ce faisant, elle n’ait obéi à un plan d’action savamment préétabli. Mystère et boule Bégume. Comme Riri se lamente, je lui dis de garder confiance.
— Vois-tu, gars, ces braves gens l’avaient belle pour nous scrafer. S’ils nous détiennent prisonniers, c’est que nous représentons pour eux un certain intérêt, à défaut d’un intérêt certain. Or on ne détruit pas les choses de valeur.
Il hausse les épaules, ce qui lui cause des démêlés avec ses barbelés personnels.
— Tout ce que vous pouvez me bonnir, m’sieur le commissaire, c’est poudre aux châsses et compagnie.
Il y a une petite heure que nous voilà déguisés en porcs-épics (et colégramme), lorsque notre chère Éva réapparaît. Elle s’est déguisée en Diane chasseresse pour safari et porte des culottes de cheval blanches et une chemisette à grille largement ouverte sur le devant. Les mains aux poches elle se campe sur ses deux jambes de pouliche musclée et me regarde en souriant. Ses cheveux blonds sont noués derrière sa petite tête de linotte par un ruban de velours noir. Vous verriez ce sujet, mes chers camarades, vous contracteriez illico un engagement dans la Légion ou une crise d’urticaire.
— Ce que vous êtes bath, mon cœur, je lui distille. Être martyrisé par vous devient un plaisir.
— Vraiment ? fait la môme, en s’approchant du ravissant San-Antonio, l’homme qui ferait vibrer une plaque de blindage.
Elle me regarde à bout portant et murmure :
— En martyr, vous n’êtes pas mal non plus.
— Merci. Mais je préférerais être déguisé en séraphin.
La gosse approche sa bouche de la mienne et, aussi vrai que je vous le bonnis, par-dessus mes barbeloches se met à me galocher férocement.
— Après vous s’il en reste ! clame Bérurier.
Le baiser se prolonge, et je sens que je me prolonge aussi dans mon hémisphère sud.
— Dites, darling, je balbutie lorsqu’elle refait surface because l’oxygène fait partie des nécessités humaines, vous devriez penser que je suis entortillé dans du barbelé de bas en haut ; avec une séance pareille je risque de ne pas laisser que des lambeaux de mon cœur à ces ronces d’acier.
Ça l’amuse et elle remet la table séance tenante. Cette fois c’est le grand service, avec couverts à poisson, verre à eau et cuillère à dessert.
— Si t’es pas son genre, grogne l’Enflure, c’est vachement bien imité.
M’est avis que c’est pas du Burma, les gars. Cette petite squaw appartient à la tribu des Langues agiles. Elle a les labiales aspirantes et les quenottes fourbies au Super-Colgate !
Moi, je ne regrette que deux choses : de ne pas avoir connu plus tôt l’École Universelle, et d’être entortillé dans des ronces artificielles. Si j’avais la liberté de mouvement, vous voudriez voir ce travail d’équipe ! Ce serait dare-dare l’embrocation Moldave, façon pivert survolté ; le Magic-City avec entrée libre ; Pearl à rebours !
Mais soudain je déchante. Cette fille de Garches vient de me mordre la lèvre inférieure jusqu’au sang. La douleur me ramène sur terre sans escale. J’ai la fusée Mercury qui décélère, mes fils ! Si mon parachute à condensation émolliente fiscale ne s’ouvre pas je vais me fracasser la capsule !
— Espèce de petite panthère ! fais-je en promenant ma menteuse caressante sur la lèvre endommagée.
Éva part d’un rire hystéro. Je serais sa maman, je prendrais un rancart pour elle chez un neurologue patenté, et je ferais fissa car, sans vouloir formuler un diagnostic définitif à son sujet, il se pourrait que sa courroie de transmission patine un peu.
— Et maintenant, on va vous donner un peu de compagnie ! fait-elle.
Elle retourne à la lourde. Je ne puis m’empêcher d’admirer sa démarche ondulante, sa silhouette souple et provocante. La chute de reins de cette souris vaut celle du Zambèze, je vous le dis. Des frangines commak zambèzerais des treize à la douzaine, ze vous le zure !
Elle fait claquer ses doigts et deux gars bruns s’annoncent en coltinant un troisième gars qu’ils jettent sans ménagement sur le plancher. L’arrivant porte des pansements rouges de sang autour de la tête, aux mains et aux pinceaux.
Le mot pansement est excessif. Il s’agit en fait de vieilles serviettes grossièrement nouées afin de stopper des hémorragies. La figure de l’arrivant est marbrée de bleus.
Il gît sur le plancher, immobile. Son souffle est saccadé ; de brèves convulsions parcourent son corps.
J’ai idée qu’il s’est payé une séance à grand spectacle, avec nerf de bœuf, moulin à viande, fouet à neuf queues et gros sel.
— Faites bon ménage ! plaisante cette garce d’Éva en s’en allant.
— Qu’est-ce que c’est que ce julot ? demande Bérurier.
— I don’t know, boy.
— J’ai l’impression que ç’a été sa fête, murmure Belloise. Ce qu’ils ont eu à lui dire ils le lui ont pas dit avec des fleurs !
Je regarde fixement l’arrivant. Il me semble que je l’ai vu quelque part. Et puis, soudain, comme il remue et me dévoile sa pauvre figure, je pige : c’est Lormont !
Vous avez bien lu ! Lormont en chair (à pâté) et en os (fêlés). Du coup, je ne pige plus. Ce qui m’échappe, c’est moins les raisons de sa présence ici que les raisons de la mienne. Puisque ces bandits ont Lormont, qu’attendent-ils de moi, de nous ?
Vous avez une idée, vous qui en manquez tellement ? Non, bien sûr ! Le jour où vous aurez pour trois balles d’esprit de déduction, il faudra pavoiser. Seulement c’est pas demain la veille, hein, les zenfants ? Vous autres, dès qu’une pensée vous traverse le cerveau, vous affichez complet. Et encore faut voir quelle pensée ! De l’article en solde, of course ! De la bimbeloterie avariée, sans phosphore et sans forme précise. Vos idées — vous ne vous faites pas d’illusions, j’espère ? — sont aussi infourgables qu’une bagnole américaine. Vous les donneriez que personne n’en voudrait. Pas même un chiffonnier, pas même la ramasseuse de lots d’une kermesse paroissiale. Même à la poubelle elles ne font pas sérieux et les boueux sont obligés de se cogner un coup de vulnéraire pour les coltiner jusqu’aux immondices. Vous avez du papier tue-mouches à la place du cervelet, voilà la vérité. Ça poisse à l’intérieur et les saloperies de la vie courante s’y agglutinent. Tous les slogans, les lieux communs, les déclarations, les bobards, se collent à votre matière grise comme du chewing-gum à des fausses dents.
Votre tronche ressemble à la poche d’un aspirateur après usage. C’est bourré de « Je vous ai compris », de « Je t’aime chéri », de « Jeanmineureries », de « journalparleries », de T.V., d’U.M.D.P., d’U.N.R., de P.M.U., de P.G., de C.C.P., de S.R., de O.K., de K.O., de S.O.S. et surtout, oui, surtout : de C.O.N. (avec un S au pluriel).
Non, je ne pige pas ce qu’on me veut. Jusqu’alors on m’a demandé Lormont. Or, ils ont Lormont.
Un silence long comme une lance de jouteur s’établit. François Lormont se dresse sur un coude, tant bien que mal car il a les poignets et les chevilles attachées.
— Alors, monsieur Lormont, fais-je, vous êtes donc des nôtres à cette garden-party ?
— Comment ! C’est lui Lormont ! bée Béru. Depuis le temps qu’on nous cause de lui ! On va peut-être nous ficher la paix maintenant.
— Que vous est-il arrivé ? je questionne.
L’industriel émet une faible plainte, ce qui est navrant de la part d’un homme qui a émis tant de chèques provisionnés.
— Ils m’ont assommé dans votre chambre de Courchevel. Ils s’étaient fait passer pour des inspecteurs.
— Et ensuite ?
— Le voyage a été long. On m’a amené ici et torturé. Les misérables ! Vous ne pouvez pas savoir les sévices qu’ils m’ont infligés ! Mon corps n’est plus qu’une plaie !
— Pourquoi ces mauvais traitements ? demandé-je.
Il ne répond pas.
— Pour vous faire cracher du fric ?
— Non, pas exactement.
— Alors ?
Re-silence. Lormont est au bord de l’évanouissement.
— Vous n’avez pas confiance en moi ? insisté-je.
Il paraît hésiter. Il est vrai qu’après un tel coup foireux il est en droit de mettre mon génie policier en doute. Mais quoi ! je peux me tromper, je ne suis pas le Pape. Dans toutes les carrières on trouve des échecs.
— Au point où j’en suis, murmure-t-il, ça n’a plus guère d’importance.
Il respire doucement et j’en déduis qu’il doit avoir pas mal de côtes cassées.
— Vous savez que mes usines ont un laboratoire de recherches nucléaires ?
Tiens, pourquoi le Vieux ne m’en a-t-il pas parlé ?
— Un groupe d’ingénieurs de l’État travaillaient chez moi sous la direction du professeur von Klafouti à la création d’une arme thermo-statique-mixte à virevolteur cadastral électronique dont la force destructrice est terrible !
— Et c’est à cette arme qu’en ont tous ces foies blancs ?
— Naturellement.
— C’est à cause des plans qu’ils vous ont torturé ?
— Oui. Ils ont été tirés en deux exemplaires. L’un est au ministère de la Guerre, l’autre en possession de mon groupe.
Il est prostré soudain. Pour qui connaît l’âme humaine (et je suis de ceux-là), son attitude donne à réfléchir.
— Monsieur Lormont, appelé-je, vous avez parlé, n’est-ce pas ?
— Hélas !
— Si bien qu’ils vont pouvoir se procurer les plans ?
— Ils les ont !
La colère béruréenne vient faire diversion.
— Espèce de vieille guenille ! Visez-moi un peu c’t’tronche d’avachi ! Dire qu’on fout des secrets d’État dans les mains de cervelles comme ça !
— J’aurais voulu vous y voir ! proteste misérablement François Lormont.
— Moi z’aussi, mon pote, j’eusse voulu que vous m’y vissiez ! riposte la Globule. Question courage, vous pourriez prendre des cours du soir z’avec moi ! Ah ! ces grossiums, ronchonne le démocratique Béru, une fourmi qu’éternue et ils grimpent sur la table en appelant leur vioque ! Pas besoin de leur z’y faire prendre de la Quintonine pour qu’ils se mettent à table !
— Écrase, Gros ! intimé-je. Ainsi, monsieur Lormont, l’invention est entre leurs mains sales ?
— Je suis déshonoré à tout jamais ! S’ils me relâchent un jour je me logerai une balle dans la tête !
— Avec une cuillère à café, je vois ça d’ici ! ricane le Formidable. Môssieur a bien le genre à se faire le rat-qui-rit avec un couteau à lame de caoutchouc mousse !
Je vais pour questionner Lormont, mais des pas dans le couloir m’incitent au silence. Le pauvre bonhomme pleure de souffrance et de honte sous les yeux injectés de réprobation de Bérurier le Valeureux.
Belloise, lui, s’en tamponne le coquillard avec une patte d’astrakan.
La porte s’ouvre sur une escouade. Il y a là Éva, l’homme en blanc et trois autres mercenaires armés de revolvers et de tenailles.
— Délivrez-le ! ordonne Éva en me montrant.
Les mercenaires se mettent à trancher le barbelé qui m’encoconne. C’est vite réglé.
— Emmenez-le au salon ! fait l’homme en blanc.
Le Gros se fout à beugler.
— Et nous alors ? On commence à attraper de la pénicilline sous les radis à force de se tenir debout dans votre combinaison de protection pour pucelle.
— Soyez sage ! lui gazouille Éva.
— Faites-nous au moins apporter à becqueter ; votre bol de riz, c’était comme qui dirait pour ainsi dire un grain de millet dans la gueule d’un âne !
— Je ne vous le fais pas dire ! plaisante Éva.
Et elle referme la porte sur les protestations de ce pauvre Gravos, lequel doit rêver tout éveillé à des homards Thermidor et à des poulardes demi-deuil.
La cohorte m’emmène dans une vaste pièce agréable, au plafond de laquelle un immense ventilateur zonzonne en remuant l’air de ses pales. Les zigs qui me coltinent me jettent sur le tapis, sans égard pour ma personnalité.
— Dites donc, les gars, je proteste, vous n’avez donc pas lu l’étiquette ? Je suis marqué « Fragile ». Ma chère Éva, poursuis-je, si un jour je monte une entreprise de déménagements, je n’embaucherai certes pas vos zigotos : ils couleraient ma boîte !
— Fermez votre damné bec, dit rudement le type en blanc, et ouvrez plutôt vos oreilles !
— Avant d’ouvrir quoi que ce soit, commencez par me détacher. Je suis tellement ankylosé qu’à côté de moi, la statue d’Abraham Lincoln a l’air de remporter le décathlon des Jeux olympiques !
— Détachez-le, Stevens, conseille la jolie amazone.
— Merci, chérie, je susurre, je savais bien que votre petit cœur était plus tendre que de la laitue d’avril.
Un coup de savate en pleine poire me fait taire. Il n’est pas facile à vivre, le pays. J’enrage in petto. Si j’étais délié, je voudrais drôlement faire des taches sur son costar OMO.
— Il restera attaché ! décrète Stevens. Ce damné flic n’est fréquentable que lorsqu’il est déguisé en momie !
— Vous me flattez beaucoup, assuré-je, très Régence.
Stevens hausse les épaules.
— Commissaire, murmure-t-il, l’instant est venu d’avoir une conversation sérieuse.
Boum, servez chaud ! La minute de vérité est arrivée. Je ne sais pas ce que ces braves gens attendent de moi, mais je sais que je ne pourrai pas le leur donner tant qu’ils emploieront la manière forte. Voilà des gnons en perspective ! Si j’avais eu pour vingt-cinq centimes de jugeote, mes amis, je me serais fait marchand de rameaux, comme ça j’aurais eu trois cent soixante-quatre jours de vacances par an !
— Ne me faites pas languir, dis-je, je vous écoute. Surtout ne vous approchez pas trop près de mon oreille : elle est tellement béante que vous choperiez le vertige.
— Nous avons en notre possession les plans d’une arme secrète à laquelle votre gouvernement tient sûrement beaucoup !
— Je sais.
Il sourcille.
— Oh ! je vois que Lormont vous l’a déjà dit !
— Il me l’a balbutié, oui. Entre nous et le marchand de boules de naphtaline du coin, vous l’avez salement bousculé, ce pauvre biquet !
Il rit jaune.
— Un proverbe dit qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs !
— Dites, coupé-je, à propos d’omelette… J’ai l’estomac en forme de 8.
— Revenons à nos moutons !
— C’est ça. Vous m’en mettrez trois côtelettes, sur un lit de haricots de préférence. Vous disiez donc, chère ignoble fripouille ?
Il tique, son soulier remue. Il a grande envie de me le propager dans la région faciale, pourtant il s’abstient.
— Je disais que nous avons les plans de cette arme secrète. Plusieurs nations étrangères nous les paieraient très cher, vous vous en doutez !
— Un peu.
— Seulement, poursuit Stevens sans rire, nous sommes de grands patriotes, monsieur le commissaire, et nous préférons les revendre à la France.
Je ne bronche pas.
— Vous m’avez entendu ?
— Très bien. Qu’est-ce que vous espérez ? Que je vais vous chanter la Marseillaise ou vous décorer de la Légion d’honneur ?
Il fait la moue.
— Ce que j’espère est beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus discret, commissaire.
— Ce ne serait pas un petit tas de billets de banque ?
— Exactement.
— Combien ? demandé-je, comme si j’avais la possibilité de signer un chèque.
— Les comptes ronds sont ceux qui circulent le mieux, plaisante Éva.
Elle étend la main et me caresse la joue.
— Nous voulons un million de dollars, mon cher ami.
— C’est pas un nombre, c’est un roulement à billes !
— Et il nous le faut dans les trois jours, sinon nous traitons ailleurs.
Je fais une petite grimace, style publicité pour le célèbre laxatif « Bédolart ».
— Et pourquoi me racontez-vous ça à moi, mes amours ? Pour soulager vos petites consciences dont les amortisseurs doivent être K.O. ?
— Une idée d’Éva, fait Stevens, elle va vous l’exposer.
— Eh bien, fait la belle enfant, voyez-vous, San-Antonio, j’ai pensé que vous étiez le messager idéal pour négocier cette affaire… heu… délicate !
J’en suis comme douze mille ronds de flanc rangés par paquets de six dans le tiroir de votre cravate du dimanche.
— Siouplaît, baronne ?
— Le gouvernement français ne peut qu’accorder toute l’audience et tout le crédit souhaitables à l’un de ses plus prestigieux serviteurs. Vous avez vu Lormont ici, vous savez donc que nous ne bluffons pas. Vous savez en outre que nous sommes hors d’atteinte, puisque nous trouvant en territoire étranger. Vous avez pu constater en outre combien notre organisation était forte. Bref, allez dire tout cela en haut lieu et réclamez pour nous le million de dollars en question.
— Petit détail au passage, souligne Stevens, nous voulons vraiment des dollars, en coupures de dix au maximum.
— Contre cette rançon, nous vous remettrons les plans, commissaire, continue la belle Éva. Et nous vous offrirons à titre de prime : Lormont, votre gros inspecteur et même ce pauvre truand de Belloise si sa peau vous intéresse. Correct, non ?
— C’est un lot, c’est une affaire ! m’ex-clamé-je.
Et je continue, parodiant un camelot :
— À tout acheteur de l’arme atomique, je donnerai : son constructeur qui fait un, un flic obèse qui fait deux, un voyou au grand cœur qui fait trois. Et afin de vous faire réaliser la bonne affaire du siècle, j’ajouterai le joli stylo que voici. Corps galalithe, remplissage automatique, plume or dix-huit carats ?
« Vous êtes tellement marrants tous les deux que quand je vous regarde j’ai envie de suivre le premier enterrement venu pour pouvoir rattraper mon sérieux ! »
Stevens se lime un ongle et dit sans me regarder :
— Votre tempérament fougueux vous égare, commissaire. N’oubliez pas que si vous refusez ce marché, nous traitons ailleurs : nous n’avons que l’embarras du choix et déjà, des contacts sont pris autre part. Si les transactions avec la France n’aboutissaient pas, nous devrions nous débarrasser de vos petits amis, de Lormont et… de vous-même !
— Ce serait infiniment dommage, soupiré-je, je connais au moins cent quarante-six ravissantes personnes qui ne s’en remettraient pas.
Je réfléchis comme le premier miroir venu. La vie est poilante, vous ne pensez pas ?
San-Antonio, représentant en documents volés ! San-Antonio — votre beau San-A., mes chéries — voyageur de commerce pour le compte d’un réseau d’espionnage, c’est nouveau, non ?
— Rien ne vous force d’accepter, reprend Stevens d’un ton badin. Si vous dites non, nos hommes auront vite fait de creuser un trou susceptible de recevoir vos quatre carcasses.
Je me convoque d’extrême urgence pour une conférence de presse. Que doit faire un commissaire des Services spéciaux en pareil cas ? Se draper dans sa dignité et attendre qu’on lui décalotte le pariétal avec une praline coulée à la Manufacture française de Saint-Etienne ; ou au contraire accepter la mission et voir venir ? Sans aucun doute, c’est la seconde solution qui se doit de l’emporter, n’est-il point vrai, doux amis ?
— Alors, réponse ? demande brusquement Stevens.
— Yes, monsieur. J’accepte.
Éva et lui se regardent.
— Mais donnez-moi un petit quelque chose à tortorer, supplié-je, je me sens en pleine saponification.
— Je vais vous faire apporter un sandwich, décide Éva. Au bœuf, ça vous va ?
— Ça me va comme une feuille de vigne à Adam, tendre amie. Il serait à la girafe enrhumée ou au flamant rose que je le trouverais délicieux. Alors, comment allons-nous procéder ?
— Je vous reconduis en France avec l’avion. Nous atterrirons sur un terrain privé. On vous bandera les yeux et une voiture vous conduira jusqu’à Paris. Vous verrez vos supérieurs et vous leur montrerez une photocopie des documents afin de leur prouver que nous les avons bel et bien en notre possession.
— Et ensuite ?
— Ensuite vous attendrez qu’ils vous remettent un million de dollars.
— Que ferai-je alors de cet argent de poche ?
— Vous le mettrez dans une valise rouge.
— Pourquoi rouge, vous êtes né sous le signe du Taureau.
— Trêve de balivernes, commissaire. Nanti de cette valise, vous prendrez un bus pour Nice.
— Un bus pour Nice ! Vous savez qu’il y a des services d’avions réguliers et que…
— Faites ce qu’on vous dit ! Comme on vous le dit ! Et songez qu’au moindre coup d’arnaque les plans seront à tout jamais perdus pour la France et que vos amis auront droit à des funérailles express, compris ?
— Compris !