CHAPITRE VII

Une petite pluie gluante dégouline sur le pare-brise de la camionnette. Il fait froid. Engoncés dans nos lardeuss, nous avons la sensation déprimante, le Gros et moi, d’être transformés en statues de marbre.

Sa Majesté renifle puissamment et murmure :

— J’en ai plein les galoches de cette planque. Voilà plus de six heures qu’on se gèle les breloques dans cette saloperie de voiture. En plus de ça, j’ai contacté le torticolis à force de bigler les fenêtres de ton gars.

— Tu n’aurais pas fait un bon astronome, Béru. Si tu prends le tournis en regardant une croisée, qu’est-ce que ça serait si tu visionnais la planète Mars !

— Acré !

Il me désigne le troisième étage de l’immeuble modeste où demeure Belloise. Ce dernier est en train de fermer ses volets. Je branche le contact de mon poste radio et j’appelle les zigs du service d’écoute !

— Du nouveau ! monsieur le commissaire. On vient de téléphoner à Belloise. Une voix de femme. On lui a fixé rendez-vous porte de Saint-Cloud, au rond-point de la Reine. On lui a dit de se tenir devant le marchand de journaux dans vingt minutes et d’attendre.

— Envoyez deux inspecteurs sur les lieux.

— Bien, monsieur le commissaire !

— Plus une voiture-piège munie de l’équipement cinématographique. Je veux un film complet de l’arrivée de Belloise et ses éventuelles conversations.

— Entendu.

Je coupe le jus au moment où Riri débouche de chez lui. Il se met en marche dans la rue. Puis avisant un taxi qui survient, il lui fait signe. Le bahut stoppe à sa hauteur. Riri prend place dans le véhicule et fouette cocher !

Je décarre à mon tour. J’espère que c’est pas Fangio qui pilote ce tréteau, car avec ma camionnette je ne suis pas équipé pour faire du slalom dans le flot de la circulation.

Nous roulons un bout de temps, peinards. Je me dis que tout est en ordre. Au cas où je perdrais le contact, je sais où va Riri, et puis mes hommes seront en place, prêts à intervenir.

— Dis donc, murmure Béru tout à coup, c’est pas par là, la porte de Saint-Cloud. M’est avis qu’il va plutôt du côté de Denfert-Rochereau !

Le Mastar a raison. Au début, j’ai cru que le chauffeur du bahut voulait éviter des sens uniques trop emmaverdavants, mais cette fois, y a pas d’erreur : il va carrément au sud au lieu de foncer à l’ouest.

— Qu’est-ce que ça signifie ! murmuré-je. Nos services d’écoute ne se seraient pas gourés par hasard !

Je remets le contact.

— Ici San-Antonio, voiture 24. Dites, les enfants, vous êtes certains que le rendez-vous a été fixé au rond-point de la Reine ?

— Absolument certains, monsieur le commissaire.

— Il n’y a pas eu d’astuces ?

— Non. La fille a été extrêmement brève et précise.

— Dites à une bagnole équipée de se mettre en liaison avec nous et d’essayer de nous joindre, nous filons sur Denfert-Rochereau ! Terminé !

— Appuie un peu, San-A., recommande la Seigneurie, le taxi a changé de développement !

Le Gros pousse un cri.

— Vise un peu !

— Quoi ?

— Le taxi ! Maintenant ils sont trois dedans ! Et pourtant personne est monté en route !

— Pigé, Gros. C’est un taxi piégé ! Il y avait un deuxième type caché près du chauffeur. Il tient sûrement Riri sous la menace de sa seringue. Les gens de la bande se sont méfiés. Ils ont donné un rendez-vous bidon par téléphone en prévision d’une table d’écoute éventuelle. Ce sont des malins !

Le taxi nous sème du poivre et je n’aime pas ça.

À ce moment le grésillement de la radio retentit et la voiture 2 entre en liaison avec nous.

— Nous remontons le boulevard Raspail ! annonce l’intéressé.

— Alors foncez jusqu’à la place d’Italie, nous allons y arriver…

— Appuie ! hurle Béru. Ils nous moulent !

J’appuie, la rage au cœur. Il ne manquerait plus que Belloise se fasse mettre en l’air ! C’est pour le coup que je n’oserais plus reparaître devant le Vioque.

La poursuite continue.

— Tu crois qu’ils nous ont repérés ? demande le Gravos.

— Je l’ignore.

Je lance dans le micro :

— Nous piquons sur l’avenue de Choisy !

J’attends un instant et ajoute :

— Maintenant rue de Tolbiac, en direction de la Seine !

Le taxi nous est masqué par une grosse voiture de déménagement, jaune cocu. Lorsque nous doublons le lourd véhicule, nous poussons un cri de désespoir : le bahut a disparu.

Je roule comme un perdu jusqu’au quai de la Gare : rien ! Pas plus de taxi en vue que de beurre dans un restaurant espagnol.

— Et maintenant ? demande notre bagnole suiveuse.

Maintenant ils peuvent aller faire une belote.

— Le taxi a disparu, dis-je.

Et je coupe le contact.

— Tu sais ce que je pense ? murmure le Gros.

— Non.

— Le taxi n’a pas eu le temps de parcourir toute la rue jusqu’au quai. Ce p… de camion nous l’a caché quelques secondes seulement. C’était pas suffisant pour qu’ils arrivent au quai ; on les aurait vus.

— Alors quoi ?

— Alors ils se sont arrêtés en route !

— Mais on n’a vu aucun taxi en stationnement !

— T’as pas remarqué ? Il y avait un garage ; suppose que…

Je ne lui laisse pas le temps d’achever. En moins de temps qu’il n’en faut à un lapin pour perpétuer son espèce, je vire sur les chapeaux de roues, je contourne le paquet de maisons, comme dit le Béru, et je me retrouve dans Tolbiac Street. Le garage est là, à cent mètres sur la droite. C’est un établissement modeste, délabré. Un atelier de réparations plus qu’un garage. Une vieille pompe à essence maculée d’huile et crépie de poussière se trouve à l’intérieur.

— Je te parie un sandwich rillettes que c’est ici qu’il est entré, m’assure le Gravos.

Je fais un mignon virage et je me présente dans le garage. Je stoppe près de la pompe. On ne voit rien de suspect : pas de taxi.

Un type en combinaison bleue, brun et pas sympa, s’avance.

— Qu’est-ce que vous désirez ?

— De la tisane, fais-je.

— Ici y a pas de super !

Je lui désigne ma fourgonnette.

— Vous savez, je la nourris pas à l’éther ! Je ne suis pas aussi volatile !

Il a un sourire aussi torve que le pied d’un fauteuil Louis XIII et opine. Je fais signe à Béru d’explorer les zabords. Tandis que le mécano décroche le tuyau of the pompe.

— Mande pardon, fait l’enflure Bérurienne, ou c’qu’sont les lavoirs taris, siouplaît ? demande-t-il au garagiste.

— Les quoi ? s’étrangle l’homme à la salopette salopée.

— Les gogues, rectifie le Gravos.

Et d’ajouter aimablement :

— L’anglais, c’est comme le cassoulet toulousain : ça vous échappe !

— Y a pas de toilettes ici ! rétorque le pompiste.

À ce moment-là, il jure comme un perdu. Il a une vieille pompe à main, d’un modèle très vétuste. Elle ne débite le sirop que par tranche de cinq litres. Or, l’essence coule de mon réservoir que c’en est une malédiction !

— Mais il est plein, votre réservoir ! grogne le garagiste.

— Tu vois que ça venait pas de l’essence ! décrète le Mahousse avec une présence d’esprit dont il convient de le féliciter chaudement.

— C’est l’allumage, dis-je. Vous pouvez regarder mon delco, patron ?

Sans mot dire, mon zèbre va soulever le capot. Béru en profite pour gagner les profondeurs du garage. Il revient illico, surexcité comme trois chatons sur une plaque chauffante.

— Le bahut est ici, me souffle-t-il, derrière la grosse dépanneuse que t’aperçois !

Bravo Béru ! Je lui roulerais une galoche, pour peu que la fée Marjolaine veuille bien le transformer en une ravissante pucelle de dix-huit ans (blonde de préférence).

— O.K., lui dis-je, alors on va donner l’assaut, bonhomme. Primo, le garagiste. Je vais lui faire déguster une infusion de capot.

— Mettez voir le contact ! brame l’intéressé.

Je mets le contact, et il emballe le moteur.

— Mais il n’a rien, votre delco. Ça tourne rond ! clame-t-il.

Pour toute réponse, je pousse le capot relevé. Il le morfle en pleine nuque et pousse un cri. Mais il a une tirelire en fonte, le chéri ! Le voilà qui fait un patacaisse de tous les tonnerres, battant l’air de ses bras.

Je relève le capot !

— J’ai vu trente-six chandelles ! dit-il.

— C’était beau ? rigole Béru.

— Non, mais dites donc !

Le Gros rejette son bitos en arrière, ce qui, chez lui, a toujours été le signe d’une détermination profonde.

— Tu permets que j’offre à môssieur l’éclairage au néant ?

Et sans attendre mon approbation, voilà Sa Majesté qui place un crochet à l’estom du pompiste. C’est pas le modèle jeune fille, et d’ailleurs il ne figure sur aucun catalogue. Le style locomotive quoi !

Mon mécano émet un râle d’extase, que le Béru lui fait gober d’un coup de boule dans le clapoir. Monsieur Joint-de-Culasse s’expatrie au pays des pommes, sans demander de visas.

On traîne ce charmant homme jusqu’au box vitré servant de burlingue. Le local est encombré de pneus pas déballés et de courroies de ventilateur. Comme nous le déposons sur de la gomme d’hévéas traitée par Michelin, il reprend ses esprits et essaie de venir au suif. Je le calme en lui montrant l’ami Tu-Tues.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demande le gars.

— Ça veut dire les mains en l’air, dis-je. Mais si je presse sur la détente, ça voudra dire « adieu, mon pote » ; tu ne risques pas de te gourer dans l’interprétation. Y en a qui le disent avec des fleurs, moi je suis plus direct.

— Qui êtes-vous ? bredouille la victime du Gros.

— Si tu es bien sage, je te promets qu’on t’enverra nos extraits de naissance. Mais si tu n’es pas sage, on te fait avaler le tien, c’est facile à comprendre, même avec une cervelle pleine de cambouis, non ?

« Ligote-le, Gros. J’aperçois du fil de fer accroché au mur ! »

Béru, je ne sais pas si c’est son amour du saucisson qui veut ça, mais pour attacher un bipède il est de première !

En moins de temps qu’il n’en faut au Vieux pour se faire faire une indéfrisable, voilà mon garagiste déguisé en momie.

— Parfait, dis-je. Avant que de te bâillonner, mon fils, nous aimerions avoir un entretien à bâtons rompus.

Il nous demande du tac au tac si son appareil à s’asseoir c’est du poulet. Le Gros lui répond par une droite qui ferait un trou dans la coque d’un contre-torpilleur. Le type crache six dents en ordre de marche, plus une qui avait justement besoin d’un rodage de soupape et essaie de faire passer des lamentations à travers ses lèvres fendues.

— Un taxi est entré ici avec trois hommes à bord, lui dis-je. Où sont passés ces trois gars ? Réponds vite, sinon tu vas ressembler à une pellicule de film d’ici pas longtemps.

Le poing de Béru se dresse au-dessus de sa pauvre frite.

— Au chouchol ! auvergnate-t-il.

Le Gros lui dit merci et lui met un coup de pompe dans le temporal.

— Ça va plus mieux vite que de lui poser un bâillon, explique-t-il.

Nous fonçons dans le garage, à la recherche d’un escalier et nous découvrons celui-ci, dans la petite cour fétide et noire située derrière le hangar. Deux bagnoles accidentées achèvent de rouiller tandis que d’énormes rats dégustent le crin des banquettes. Tout à fait entre nous et la paix d’Eraste, je ne suis pas rassuré à propos de Riri. Avec ma petite cervelle de flic à roulement à billes, je me dis que mon retard peut être vachement pernicieux pour le gars Belloise. Je risque fort de trouver ses os groupés par petits paquets, comme des bottes d’asperges !

Nous descendons un escadrin étroit, plein de salpêtre (nous ne sommes pas éloignés de la Salpêtrière, ne l’oublions point), et nous atteignons une cave voûtée. Je perçois un rai de lumière (ce qui est plus joyeux qu’un rai du culte) et un bruit de voix, en provenance d’un local situé au bout du couloir.

— Il est bien attaché ? demande un organe noble.

— On l’aurait fabriqué en même temps que la chaise, ça serait pas mieux, rétorque une voix à accent.

Je respire mieux : ils n’ont pas encore buté mon petit camarade Riri. Marrant tout de même que sur ces deux niveaux superposés, la même opération ait eu lieu, vous ne trouvez pas, bande de ce que je me pense ?

L’humidité qui règne ici est glaciale. Le Gravos se met à jouer les Atchoum. Je lui comprime la patate à pleines pognes pour écraser la déflagration, et nous arrivons à endiguer le fracas.

À pas de loup, le pétard en main (et sans cran de sûreté) je m’annonce jusqu’à la lourde de bois aux planches disjointes.

— Alors, Belloise, fait la première voix, si j’en crois tes petites annonces, tu saurais des choses, mon garçon ?

— Pourquoi pas ! riposte Riri d’un ton plutôt mauvais.

— Eh bien ! nous t’écoutons, que sais-tu ?

— Je sais que vous êtes une belle paire d’enviandés !

Un bruit de tarte retentit.

— Mais non, laisse-le, fait la première voix. Tu vois bien qu’il a la tête comme un chaudron. Il a été élevé à coups de poing, ce cher Belloise. Allume la lampe à souder, Jérôme !

— Eh, vous n’allez pas me faire ça ! bredouille Riri.

— Mais si, mon bon ami, nous allons vous le faire.

La lampe à souder se met à cracher son souffle embrasé. Riri pousse un cri terrible. Peut-être ferais-je bien d’intervenir, non ?

— Jolie, cette flamme, n’est-ce pas ? murmure le tortionnaire de Belloise. Elle me fait penser à des paysages exotiques, je suis poète !

— Si vous êtes poète, récitez-lui plutôt des vers, conseillé-je en ouvrant grande la lourde !

Les tourmenteurs de mon petit ami ont un instant de flottement.

— Les pattes en l’air, vite ! aboyé-je.

Il y a là un type brun, frisé comme un Noir, avec des traits épais et des yeux en accents circonflexes, et un bonhomme grand, pâle, aux paupières sans cils et aux cheveux châtain terne ! Ce dernier a une tête de tortue, en moins sympa. C’est lui qui tient la lampe à souder. Il la lève et les pierres du plafond se mettent à noircir.

— Vous arrivez bien ! grogne Belloise. Regardez un peu ce que ce fumier vient de me faire !

Il a une large plaque rouge sur le menton et la joue droite.

— T’inquiète pas, Riri ; Félicie, ma brave femme de mère, a une recette d’onguent fabuleuse pour soigner les brûlures. Si Jeanne d’Arc l’avait connue, elle aurait pu danser le twist sur son bûcher !

— Détache-le, enjoins-je au Gros.

Béru s’empresse. Lorsque Belloise a recouvré la liberté de ses mouvements, je lui demande :

— On peut refaire surface, vieux ?

— Je vous demande seulement une seconde, m’sieur le commissaire !

En entendant mon grade, les deux malfrats tressaillent et prennent des mines consternées. Belloise s’approche du soudeur-poète et lui prend sa lampe des mains.

— Bouge pas, mon pote, gronde Riri, je vais te faire une petite épilation définitive !

J’interviens :

— Laisse quimper, Riri, je suis de la police, pas de la Gestapo !

Mais autant exhorter un camion-citerne en panne ! Il ne peut pas s’empêcher de balader son lance-flammes sur la devanture du blondasse. L’intéressé pousse une drôle de goualante ; Bécaud, Aznavour et consorts peuvent déclarer forfait !

Je saisis le bras de Belloise.

— Arrête, je te dis, je ne permettrai pas qu’on moleste quelqu’un que je viens de mettre en état d’arrestation.

— Avec toi on peut jamais se marrer, bougonne le Gros. Ce que t’es bonnet de nuit dans ton genre.

— Fouille ces messieurs et prends leurs armes, tranché-je.

Le Gros obtempère. Chacun de ces deux messieurs possédait un outil grand format susceptible de décider le caissier le plus tatillon à vous remettre le contenu de ses tiroirs sans vous faire signer de quitus.

— Bon, maintenant on va remonter ! annoncé-je. Ces messieurs vont marcher devant en gardant les bras levés. Et pas de coups fourrés, sinon je vous colle tellement de plomb dans la carcasse qu’il faudra un bulldozer pour vous charrier jusqu’au cimetière du coin !

Malgré sa brûlure, Belloise se marre.

Il a tort.

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