L’endroit est d’une somptueuse sauvagerie. Surtout pas que je rate la descriptance. Tu sais ce que c’est : des fois, on a une gueule de bois tenace, ou bien des hémorroïdes en folie, quand c’est pas ta feuille d’impôts qui te déboule à l’improvisation (comme disait Béru) sur la marigoule, et t’es moins apte à te lancer dans l’agreste, l’enchanteur, le poétal.

Mais faut que je te campe de first force ce panorama exceptionnel. Magine-toi la forêt de sapins, très noire. Et puis une déchirure, et là t’as deux éléments primordialeurs : sur la gauche, un lac bleu sombre, couleur épinard ; sur la droite, la montagne avec une cascade féerique comme celle du Lido de Paris, sauf qu’a pas de gonzesses avec plumes dans le fion pour gambader autour, mais des vraies biches. Tu crois rêver. Au centre de ce site enchanteur, tu sais quoi ? Une sorte d’espèce d’isba de rondins (pléonasme, les isbas étant toujours faites de rondins) évoquant une pendule suisse (made in Formose).

Superbe, que je te dis. Chromo ! Le rêve « Sam-’Suffit » en pleine apothéose !

On stoppe devant la lourde. Je vais y frapper à index replié. Mais, comme prévu, onc ne répond. Alors, mû par une impulsion de toute beauté, je contourne la construction pour aller placarder notre tire dans la forêt. N’ensuite on se rabat sur le chalet, je le force sans barguigner avec mon sésame et nous voici à pied d’œuvre.

Nid d’amoureux. Murs tendus de tissu cretonne. Mobilier d’arole plein de jolis nœuds. Objets délicats (bouquets séchés sous globe, instruments de musique très anciens, tableautins dans le style galant). Ça sent les plantes odoriférantes, le tabac blond, l’encaustique à la pure cire d’abeilles. C’est délicat, un brin foufou, vaporeux. La joliesse de l’habitat détonne avec l’ampleur du panorama servant de cadre au chalet.

— Vous êtes téméraire d’entrer chez quelqu’un que vous ne connaissez pas, s’enhardit Margaret, époustouflée par mon audace.

— Cas de force majeure, lui objecté-je. Nous allons nous installer là pour la nuit en attendant le retour de Robinson.

On bivouaque, malgré les protestations de la jeune fille qui demande à ce que nous la conduisions chez elle.

Quelques boîtes de conserve nous défringalent un peu ; une bouteille de vin californien nous réconforte. Bientôt nous sommes languissamment vautrés sur les canapés du toubib, contemplant par les baies le lac désert et immobile.

Seul le grondement monotone de la cascade rompt le silence.

Nous avons décidé de faire le guet, à toutes fins utiles, afin de ne pas nous laisser surprendre. C’est à Jérémie qu’échoit le premier tour de garde. Assis, face au chemin d’arrivée, à l’abri d’un rideau de tulle, il sonde les alentours de son regard de guerrier noir tandis que je mandoline avec deux doigts futés la culotte de Margaret.

C’est un instant d’extrême délicatesse. Suave. Tu vois le climat ? Le mec fatigué, surmené, qui est assis dans les pénombres confortables, tandis que la nuit magistrale monte lentement et qu’il caresse une jeune chatte frémissante. Il est bénaise. Nuageux ! Flottant. Il bandoche mollo dans son kangourou, en réfléchissant à son affaire en cours. Il fait le point. Capital ! Le point, c’est déterminant dans notre job. Quand tu fais une addition, faut tirer un trait sous les chiffres alignés.

Alors, je tire un trait.

Et je compte…

Les frères Karamazov, tu parles d’un cadeau ! Tout est singulier dans leur vie, et même avant leur vie. Leur papa et leur maman ne se sont jamais rencontrés ; que dis-je : ils n’ont jamais su qu’ils existaient. Papa Bérurier en Normandie. Maman Martha dans le Colorado. Trait d’union : le docteur Golstein. Ce savant traqué par les nazis continue vaille que vaille ses expériences sur la génétique. C’est lui qui va prélever la semence du père Béru pour aller, plus tard, l’inséminer sur Martha (future Woaf). Clic-clac ! merci Kodak ! Résultat : des jumeaux ! Le père Golstein les a voulus. Ce doublé faisait partie de son expérience. Par quel moyen a-t-il pu conserver le foutre de Bérurier père et lui faire traverser l’Atlantique ? Mystère ! Mais les faits furent là !

Passons.

Les jumeaux grandissent auprès d’une étrange maman détachée des joies de ce monde. Elle avait servi de cobaye à Golstein. Pour l’en remercier, il l’a dotée après l’avoir si étrangement mise enceinte. Vie détachée, pour ainsi dire. Ses deux jumeaux-du-diable se passionnent tout jeunes pour les armes à feu. Ils deviennent champions de tir au revolver, allant même jusqu’à perfectionner une arme tant leur ferveur est grande pour ce sport. Ils en font leur gagne-pain…

Oh ! tiens : mes doigts distraits ont cessé de taquiner la culotte de Margaret pour partir à l’aventure et les voilà qui folâtrent dans sa forêt amazonienne. Elle en roucoule d’aise, la mignonne !

Petit ange, va ! Je t’en glisserai une, ma poule, sois tranquille. Je ne suis pas homme à te laisser en rade de fade. Tu l’auras, ta troussée jolie, ma divine ! Avec une petite minouchette préalable pour te rendre la case trésor plus avenante encore.

Je t’en reviens aux frères Woaf…

Le cirque. Et puis la tuile, un jour. Ce pénible accident. Séparation. Dur dur pour des jumeaux. L’un part pour l’asile, l’autre pour la déchéance ; ce dernier est le plus à plaindre, sûrement. Il dévale la pente jusqu’au sous-sol des bas-fonds, Jess. Le voilà clodo ! Alcoolo ! Fin de section ! L’antichambre de la mort !

Qu’est-ce qui pourrait modifier l’ordre des choses ? Sa famille sombre mornement. La vieille Martha, veuve depuis lurette, va bientôt clamser. Sa frangine tapine dans un ignoble boui-boui. Elle est noire, obèse, chtouillée peut-être ? La tragédie silencieuse.

Et puis il se passe quelque chose. Jess refait surface. L’étrange lieutenant Mortimer prétend qu’il a été récupéré par une bande mystérieuse à cause de ses qualités de tireur pour perpétrer un coup fumant dans une base de recherche classée top secret. Balivernes ! Il était rincé, comme tireur d’élite, le mec. A preuve : avant de déchoir, il avait zingué accidentellement son frelot ; alors tu penses comme des années de cloche pouvaient se « remonter » !

Qu’est-ce qu’elle est en train de me bricoler, Margaret ? Oh ! dis, la v’là qui s’attaque à mon bénouze ! Se suspend à la tirette de ma fermeture Eclair ! Je bée du futal. Sa main faufileuse part à la recherche de coquette. La trouver est un jeu d’enfant (de pute) ; la dégainer présente par contre certaines difficultés, biscotte l’incompliance de mon kangourou que la dilatation rapide de ma marionnette à tête ronde rend duraille à manœuvrer. Mais enfin, la volonté vient à bout de tous les obstacles. Bonjour tout le monde ! Oh ! le beau bébé rose ! J’épanouis du joufflu. Dodeline du chauve à col montant. Et voilà-t-il pas que l’assistante du docteur Robinson m’entonne le Crusoé ! Merde, ça existe donc, la pipe, dans ces contrées perdues ? Elle est arrivée plusieurs siècles après le Mayflower ?

J’en reviens pas. Tu verrais comme elle m’extrapole le Nestor, la grande fille ! En toute délicatesse. Langue roulée Bocuse avec béchamel sur le mardi-gras ! Wahou ! J’en perds le fil de mes pensées ! Je disais quoi, tu te le rappelles ? Je causais de Jess Woaf. Oh ! oui, sa remontée des abîmes ! Mon œil ! De bronze !

C’est pas ses prestations qu’on lui a achetées ! C’est son revolver truqué ! L’invention qu’il avait mise au point avec son jumeau, à l’époque héroïque. Comment a-t-elle été connue ? Etait-elle donc si importante que cela pour qu’on s’y intéresse et qu’on lui en propose du blé ?

Là, mes pensées flottent, vu que la Margaret me fait un travail sur la tige à coulisse digne des meilleures pompeuses professionnelles de la chère Madame Claude.

Ce qu’elle n’a pas acquis d’expérience, elle le possède de tempérament. L’inspiration, c’est irremplaçable en ce domaine enchanté ! Quelle initiative ! Quelle subtilité ! Même un gonzier sourd et aveugle prendrait son foot à ce régime-là !

Qu’est-ce que je te disais ? Non, rien… Je m’en fous ! Continue, môme ! C’est chouette ! Le tout vrai calumet. Le calumet de l’happé, comme j’aime à dire. Du nectar ! Hectar de dunes ! Oh ! je ne peux plus… C’est trop too ; c’est tout trop ! Je… je… Ben oui, je, quoi ! Après tout, je vote et je paie des impôts, non ? Oh ! la belle bleue !


Pour tout te dire, elle est très bien, cette fille. Pas chipoteuse. Elle prend son plaisir où elle le trouve, et j’aime bien où elle le trouve, franchement ! Ça ne mange pas de pain, ça ne bouche pas de trou, mais ça soulage ! Mieux : ça euphorise.

Jérémie s’est montré d’une discrétion exemplaire pendant la séance et il est resté le dos tourné.

— Tu sais à quoi je pense ? lui fais-je-t-il, après un silence de récupération.

— Tu peux encore penser ? il hurricane.

— Aux deux souris que nous avons laissées à Lyons.

— Elles ne sont pas sous la pluie, philosophe le Négro.

— C’est vrai, bravo : je n’avais pas songé à ça ! N’empêche que la position de la petite Molly est inconfortable. Si les amis de Peggy Ross les retrouvent, ça risque de chier pour elles !

— S’ils nous retrouvent, ça chiera bien plus fort pour nous !

Arguments égoïstes mais imparables ! Je baisse les bras pour remettre mister Dugland dans sa niche.

Faudrait que je renoue avec mon « bilan ». Que j’expose jusqu’au bout ce que je sais et ce que je devine ; mais franchement, ma mayonnaise mentale retombe. Je poursuivrai plus tard. La petite Margaret est blottie à mort contre moi. Je crois qu’elle n’a plus peur. Elle est totalement conquise, soumise, comme chantait la mère Printemps au siècle des Lumières.

Je béate.

On tient le bambou !

Faut qu’on s’en sorte. Cette équipée coloradienne m’a mis k.-o.

J’aperçois des lumières dans les vitres.

— Retour du propriétaire ! annonce calmement M. Blanc.

Déjà !

Tant mieux.

— Place-toi derrière la porte, avec le tisonnier de la cheminée, au cas où, ordonné-je à Jéré.

Mais en homme averti, il a déjà trouvé mieux : un bronze d’art représentant un chat arqué avec la queue droite.

Dehors, c’est la bruyance d’une arrivée. Claquements de portières, vidage d’un coffre d’auto. Les loupiotes se sont éteintes. Double bruit de pas, gravissement (d’aucuns écrivent gravissage ; pour ce que je veux en foutre, l’un et l’autre se dit) du perron de bois. Les clés (car j’ai relourdé) in the serrure. Heurt d’une valoche contre la cloison. Et puis la lourde du petit livinge s’écarte. Une main tâtonne pour le commutateur. Lumière ! On se met à ciller, tous, d’être brusquement illuminés.

Un grand type pâle, chauve du dessus, mais le restant des douilles coupés en brosse se cabre. Il porte un futal de daim et un blouson de même métal. Mâchoire carrée, nez copieux, regard clair. Tout de suite derrière lui, il y a un grand jeune homme languissant qui tient deux chiens de race yorkshire dans ses bras. Il fait Werther amerloque, le minet. Habillé d’un élégant costume sport dans les teintes automnales, foulard de soie jaune négligemment noué. Lunettes cerclées d’or.

Le docteur Robinson, tu sais quoi ?

— Eh bien ! Margaret ! il sévérise en nous découvrant vautrés sur son canapé, elle et moi.

La gosseline, apeurée, me fait penser à la môme Molly. Elle cloaque des labiales ; veut causer, ne peut !

— Il faut la pardonner, docteur Robinson, interviens-je, j’ai dû beaucoup insister pour qu’elle me conduise jusqu’ici.

Un silence succède. Je te parie mon cierge de premier communiant (que maman conserve dans sa chambre) contre ta dernière chaude-pisse que ce médecin SAIT qui je suis.

Pendant cette brève scène de confrontation, le gars Jérémie se tient toujours placardé derrière la lourde, prêt à interviendre le casé chéant.

— Vous êtes au courant des dernières nouvelles ? reprends-je. Un peu tumultueuses, n’est-ce pas ? Le temps est lourd. Nuageux à couvert !

— Que voulez-vous ?

— Mettre certaines choses au point ; rien de plus, mais rien de moins !

Il réagit enfin, et pas mal du tout pour un intellectuel. Il tient un sac de cuir à soufflets, de type ancien. Epoque « Autant en emporte le vent ». Il fait mine de le déposer sur un meuble, mais d’un geste fulgurant, me le propulse en plein portrait. Je dérouille le projectile dans la poitrine, ce qui me coupe le souffle. Le fumelard ! Là, il m’a niqué de première. Et puis c’est pas fini, son rodéo. Dans tout Américain — fût-il futile ou intello —, t’as un Buffalo Bill qui somnole. Il porte sa sinistre à sa poche, déplâtre un pistolet extra-plat, l’arme de l’homme du monde (convient pour le smoking et le bleu croisé), et me le braque plein cadre en criant :

— Tirez-vous de là, Margaret !

Tu sais qu’il va me roussir les poils avec sa lampe à souder, ce veau ! C’est écrit sur sa gueule et son carton s’appellera « légitime défense ! »

N’heureusement, M. Blanc se tenait en réserve de la République. Te lui balance le chat de bronze dans le dossard, au docteur ! Vacca, ce parpaing ! Il fait « Eeeeehhhh ! », Robinson. J’y change pas une lettre. Comme ça « Eeeeehhhh ! » Mais en plus fort. L’impact le (tu vas voir le mot que je vais trouver !) tétanise.

T’as bien lu, tête en os ? Tétanise ! Son bras armé retombe, tout son corps aussi. Floc ! Au tapis.

Les yorkshires, courageux, se mettent à aboyer comme toute une chasse à courre quand le pauvre cerf est débusqué. La petite pédale n’arrive plus à les tenir dans ses bras divins. Une brassée de cadors en furie, tu parles ! Il glaglate moche, le chérubin !

Est-il besoin de te dire que Mister Jéré a déjà ramassé l’arme du toubib ?

Retournement de situation : avec nous, t’as l’habitude. On finit par te blaser, d’à force d’à force ! Vexé, je me remets sur pied.

— Doc, dis-je, penché sur Robinson, tout cela est de bonne guerre, mais ce sont « les feux de la Saint-Jean » comme nous disons, nous autres, dans nos contrées civilisées, voire « le chant du cygne ». J’ai cru remarquer que vous possédiez un petit laboratoire ; allons-y. Simplement pour me servir du téléphone. Je vais appeler les services de police français afin de leur dicter devant vous mon rapport complet sur toute cette affaire. Après quoi, nous aviserons. M. Jérémie Blanc, mon éminent collaborateur va prendre votre giton en otage ; c’est une pratique très usitée de nos jours, n’est-ce pas, monsieur Blanc ? Montrez un peu au docteur Robinson ce que vous ferez à ce garçon, si quelque chose cloche.

— Volontiers, dit Jérémie.

Et il balance un aller-retour fulgurant sur la frite du môme qui titube et chougnasse. Les abominables yorkshires (que J.-P. Belmondo me pardonne de ne pas aimer les chiens pesant moins de quarante kilogrammes) se redéclenchent.

— Parfait, approuvé-je, et que faites-vous à ces affreuses bestioles quand elles vous cassent les couilles, inspecteur Blanc ?

— Ceci ! répond Jérémie.

Ils ont un truc peu banal, en Afrique, pour neutraliser les mammifères de petite taille. Ils leur appuient sur le nerf chiato-vasculeur et ça les, tu sais quoi ? Tétanise comme dans un roman policier à la con. C’est sans danger pour l’animal et ça produit un monstre effet. Il agit, le Négus. Illico, le premier cador verminique se raidit, comme foudroyé.

— Misérable ! gronde Robinson ! D’adorables animaux sans défense !

On a touché le point sensible, m’est avis. P’t-être qu’il préfère ses roquets à son minet, va savoir ! Des fois qu’ils partouzent, les quatre. La zoophilie, ça existe.

J’entraîne le médecin, mort d’angoisse, jusqu’en son antre.

* * *

Travail précis. Pourtant, je déteste dicter. Quand on commet, faut « regarder » sa pensée se développer sur le papelard, sinon tu te mets à vagabonder de la gamberge. Mais là, non, correct : ça sort bien. No problème. Mes idées sont nettes et mes phrases à peu près cohérentes.

Je m’y suis pris de la manière suivante : j’ai tubé au Vieux, lui ai annoncé que j’étais dans une situation critique et que j’allais balancer un rapport soi-soi. Il a mandé une secrétaire spécialisée, a branché le diffuseur et je n’ai plus eu qu’à dicter. C’est parti tout seul, comme un orgasme. Mon esprit était d’une limpidité de source. J’oubliais rien. Je cheminais pépère dans ce paquet d’embrouilles. Ça me venait comme te revient une récitation apprise dans ta jeunesse. « Il fait nuit, la cabane est pauvre mais bien close. Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose… » Tout pareil, je te dis. Un pur bonheur. Ça devait me résulter de cette immense fatigue qui m’affûtait la perception.

Je restais assis, face à Robinson, son flingue en pogne toujours dirigé vers lui. Il m’écoutait. Au début, j’ai eu l’impression de lui apprendre des choses. Marrant, non ? Des trucs que d’autres n’avaient pas pris la peine de lui expliquer, bien qu’il fût leur allié.

Là-bas, à l’autre bout, dans son burlingue de la belle France, le père Chilou ne pipait pas. Peut-être qu’il se laissait lanturer le zifolo en m’écoutant, car il est capable de ça, le dirluche, lorsqu’une greluse lui perturbe le glandulaire. Grave ou pas, l’instant est toujours à la disposition de son bec verseur, l’apôtre ! Priorité absolue au chipolata, il est commako, l’Achille au pied léger !

Je percevais le tapotis léger de la sténotypiste. Des fois que c’était elle qu’il bricolait en loucedé ? Un petit solo de poiluchards pendant que s’escrimait la pauvrette à capter mon verbe sacré. Comment qu’elle aurait rebiffé, talonnée qu’elle se trouvait par mes phrases rapides ?

Et puis, bon, j’ai eu fini. Il s’en est suivi comme un silence.

Le Vénérable a fini par murmurer :

— Vous ne trouvez pas ça un peu extravagant, Antoine ?

— Terriblement, voire même à la limite du vraisemblable, patron !

— Heureux de vous l’entendre dire.

— Vous connaissez la vieille formule : incroyable mais vrai !

Nouveau silence.

— Que comptez-vous faire ? a-t-il questionné.

— Le plus dur. Mais il faut que vous me balisiez la piste pour « après ».

Réflexion prolongée de l’Eminent, ou alors on lui tergiversait le guignol à deux mains (il adore). Enfin, il a soupiré :

— D’accord, San-Antonio. Je vais réaliser l’impossible. Réclamer l’aide du président, si nécessaire ; vous savez qu’il vous a à la bonne.

* * *

De nuit, l’asile ressemblait à une citadelle bavaroise du siècle dernier. Il se découpait, en noir d’encre de Chine, sur une dégueulasserie de ciel gris marqué de lourds nuages. Le docteur a stoppé sa tire là où il la garait habituellement.

Je conservais son pétard en fouille.

— Soyez naturel, Dac, l’ai-je prévenu. Au moindre problème, j’interromps votre saloperie de carrière.

Il n’a pas réagi. Semblait boudeur. Mécontent ! Il allait sonner à la grande porte, mais j’ai arrêté son geste.

— Ne me faites pas croire que vous n’avez pas la clé de votre propre boutique, mon vieux !

Alors il hausse les épaules et tire un trousseau de clés de sa vague, en sélectionne une. On pénètre dans cette affreuse bâtisse. Nos pas résonnent sur les dalles. Direction : first floor. Large couloir qui pue le désinfectant. Un gros balèze à frime de gorille constipé surgit. Il porte un bénouze de toile blanche, un pull à col roulé, des sabots blancs garnis de caoutchouc en dessous.

— Oh ! Docteur ! exclame-t-il, surpris.

Mon compagnon ne bronche pas et se dirige vers la pièce où « demeure » Standley (avec un « d ») Woaf. Il fait un signe du menton au gorille constipé. Icelui sort un passe dont il se sert pour délourder la porte.

Nous entrons. Il donne la lumière. Le lit est occupé par un très vieil homme à tête de mort barbue.

Je bondis :

— Où est Woaf ?

Chose curieusement étrange, voire étrangement curieuse, Robinson paraît tout aussi stupéfait que moi. Il se tourne vers le garde nocturne pour répercuter ma question (en anglais my question). L’autre a le menton noir de barbe. Il est à ce point pileux que tu la vois croître sur son minois de chourineur.

Il répond, surpris de la surprise du toubib, que « Mais, le malade a été transféré, selon vos instructions, docteur. »

— Quelles instructions ? égosille le chef de cet étrange asile.

Moment de transition. On passe la vitesse supérieure.

Je défrime Robinson avec le regard qu’avait Vendredi, le jour où le ravitaillement ne s’étant pas opéré, il se mettait à envisager des choses.

Je phosphore à une vitesse supersonique. T’entends le « bang ! » de ma pensée qui déchire le silence de cet établissement.

Dominé, le doc interroge son singe à poils longs. Nous apprenons ainsi que la veille, une ambulance est venue chercher Standley Woaf pour le conduire vers une destination inconnue.

Pincemi et Pincemoi sont sur un bateau, le commandant tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste à faire ?

T’as déjà entendu jouer de la scie musicale ? Quand le scieur étire une note entre ses genoux, la longue vibration imprimée par son tremblottement… En moi, « ça » joue de la scie. C’est sur mes nerfs que frotte l’archet. Je m’exhorte :

« Antoine chéri, tu as cinq secondes pour piger. Passé ce délai, aucune réclamation ne sera prise en considération. »

Je mate la fenêtre. Oui, c’est bien la chambre où se trouvait Standley.

Je contemple le lit, avec le petit vieillard barbu, quasi mort (ce qui lui reste à vivre doit se compter en jours, peut-être en heures.) Il est pratiquement « out », la paupière retroussée sur du blanc, le souffle imperceptible, la bouche pareille à celle d’un poisson naturalisé.

Puis mon regard dévie sur la potence soutenant le matériel du goutte-à-goutte, dérisoire poste à essence schématisé. Son tuyau est accroché au bras de la potence à l’aide d’une grosse pince métallique. Bibi, comme en état second, s’approche du vieux malade et rabat drap et couvrante. Il gît sur sa couche, les deux bras allongés le long de sa décharnance ; pudiquement je le recouvre.

La scie musicale file un aigu au fond de moi. Mais alors tout à fait à la cave !

Tout à coup ça se déclenche. Sans crier gare ! L’impulsion incontrôlable.

Je prends mon élan et shoote dans les roustons de l’infirmier de nuit ! Il s’attendait pas, le gorille ! Un tir pareil du gauche dans les amulettes, ça te désastre tout l’organisme. Il ne profère qu’un mot. Si on peut appeler cela un mot. Il s’agit plus exactement d’une onomatopée. Il fait « Beurg ». En américain. Mais très fort ! Un rugissement de lion !

Et puis il serre les genoux, se penche très en avant et dégueule des denrées évasives, passablement digérées déjà, si je puis me permettre cette précision indispensable pour la compréhension de l’œuvre. Il tremble en gerbant. Sa gueule verdit poireau. Il porte ses mains devant ses couilles en un geste de tardive protection. De si beaux roustons qu’il couvait comme des œufs dans son bénoche flottant ! Oh ! l’infortuné ! Heureusement qu’il a deux enfants, dont l’un de sexe mâle, ce qui perpétuera sa race de con !

Robinson pige mal l’objet de cette agression. Il me frime craintivement, se disant que si je lui accorde le même régime, il est pas près de ramoner la voie romaine de son gigolpince.

— Je déteste qu’on me bourre la caisse, lui dis-je. Votre gros primate prétend qu’on a évacué Standley Woaf hier, or ce goutte-à-goutte est toujours en place et il perle encore du sang sur l’aiguille alors que les poignets du vieux moribond ne comportent pas la moindre trace de piqûre. En réalité « on vient de déménager Standley », juste avant notre arrivée. Je crois comprendre pourquoi. Dès que nous avons eu le dos tourné, cette petite garce de Margaret a profité de ce que mon ami était occupé à surveiller votre minet pour donner l’alerte. Elle cache bien son jeu !

Robinson hausse les épaules.

— Je n’en sais pas plus que vous, fait-il.

Et c’est probablement vrai. Seulement le gorille éburné, lui, sait tout puisqu’il ment. Pour travestir la vérité, il faut la connaître, non ?

Qui vient de crier que je suis génial ? Vous, mademoiselle ? Merci. Vous changerez de culotte et vous viendrez me voir dans mon bureau après le livre, j’en n’ai plus pour très longtemps.

Je me sépare momentanément du bon docteur Robinson d’un coup de crosse sur le cigare, qu’ensuite je vais appuyer le canon de l’arme sur la tempe du simien :

— Je me suis toujours demandé si une cervelle humaine était beaucoup plus grosse qu’une cervelle de mouton, lui dis-je ; si tu ne me racontes pas où tu as planqué Standley Woaf, j’aurai la réponse à ma question.

— Au sous-sol, il s’empresse.

— Tu peux marcher ?

— Je ne sais pas.

— Essaie, tu verras bien. Ça joue ? Bueno ! Aide-moi à coucher le toubib dans le lit du grand-père, ensuite, tu lui feras une piqûre de Staphylome glauque pour qu’il puisse récupérer en paix ; j’en ai aperçu sur la petite table de chevet à Pépé.

* * *

Standley Woaf est allongé sur un brancard roulant, recouvert d’un drap jusqu’au menton, le regard vide. Nazé, prostré. Out ! Et même septembre, tu vois !

Je me penche sur lui et avance une main tremblante vers son cou que traverse une longue cicatrice d’un sale brun rougeâtre. De la peau de mes doigts, je la caresse. Puis, de l’ongle de mon cher auriculaire, en titille le commencement. A force de grattouiller, un petit bout se soulève. Je le pince entre le pouce et l’index, tire. Ça vient. Cicatrice parfaitement imitée.

Une fois arrachée, elle découvre un large cou à replis, couperosé, sur lequel se lisent les traces d’ecchymoses anciennes.

D’un geste rageur, je fous loin le drap-suaire.

— Maintenant, retire-lui le bas de son pyjama, enjoins-je à mon accompagnant.

Il commence à retrouver figure humaine, si je puis dire, le gorille. Des projets de couleurs s’amorcent derrière sa barbe satanique.

A gestes expérimentés, il dépiaute le bas du patient.

— Je vais te poser une question, l’ami. T’est-il déjà arrivé de voir une bite de cette ampleur ? je lui demande gentiment.

Il secoue négativement la tête. Sincère.

— Non ! reprends-je. Plus mahousse, plus long, plus turgescent, on ne peut pas trouver. Même le cheval est ridiculisé. Franchement, y a que l’éléphant qui lui fait la pige. Mais C’EST L’ÉLÉPHANT !

« Il est également sous Staphylome glauque ? » fais-je en désignant Béru.

Mon Béru ! Notre Béru à tous.

— Exact.

— Depuis plusieurs jours ?

— Depuis son arrivée ici.

— Et le Staphylome glauque fait effet combien de temps ?

— Si on cesse les injections, il commencera à récupérer dans les quarante-huit heures.

— Avant, déclaré-je, je prends le pari. Tu ne sais pas ce que c’est que ce mec ! Raspoutine était une gonzesse pubère en comparaison !

* * *

Effectivement, il a commencé à rouvrir les yeux le lendemain à midi, le Gros.

L’heure du déjeuner, tu penses bien qu’il allait pas rater ça ! Par contre, le docteur Robinson, lui, pionçait toujours, je crois que l’infirmier, dans son brouillard de souffrance, avait dû lui voter la dose gladiateur.

On attendait la conclusion au chalet de rondins. C’était plus joyce que l’abominable hospice. J’avais puni Margaret de sa trahison (elle m’a expliqué qu’elle avait agi par crainte des futures représailles) en ne la touchant plus. J’avais même interdit à Blanc de se laisser moduler la haute fréquence par cette péteuse de merde. Si ses sens lui trémulsaient le baigneur, elle avait qu’à se rabattre sur le petit pédoque du docteur Robinson, histoire de le convertir ou bien se pratiquer une lutinerie ambivalente dans le Comptoir des Indes !

On a profité de l’attente pour questionner le giton aux yorkshires. Il aurait préféré prendre un gouine dans le rond que des baffes dans la gueule, mais il savait se contenter des torgnoles. Elles l’émoustillaient. Quand il avait une nouvelle dent branlante, il répondait à mes questions. A la fin, pour l’accoucher complet, je lui ai laissé entendre qu’en récompense, mon pote noir lui interpréterait peut-être la Danse du Sabre en première mondiale et sans lubrifiant.

Alors il a complètement craqué. Cela dit, depuis que j’avais accouché la môme Peggy près du rouleau compresseur, je savais à peu près tout : à preuve mon rapport circonstancié au Vieux. Toutefois, il restait des points obscurs, des précisions, tout ça. T’sais, après des embrouillaminis de ce tonneau, on oublie des choses, des trucs, des machins. Cent fois sur le métier faut repasser à tabac Pierre, Paul, Jacques, pour compléter la vulve d’ensemble. Mastiquer les fentes !

L’histoire…

Tu veux vraiment que je te la résume ? A quoi bon, puisque je l’ai narrée au Vieux ? T’insistes ? Tu quoi ? Ah ! t’as payé. Oui, c’est vrai. Toujours ces bon vieux arguments minables ! Le pognon sacré ! Finir le plat puisqu’il est réglé ! Tant pis si tu vas au refile ensuite.

Bon, tout ce cinoche parce que Jess Woaf, un beau matin, comme il n’avait plus un cent pour s’acheter de l’alcool, a eu une idée. Il s’est souvenu de l’arme qu’ils avaient inventée, son frère et lui, puis planquée et oubliée. Il s’est dit qu’il pouvait peut-être monnayer leur découverte. Il s’agissait d’un pistolet hydrothérapique capable de tirer des balles en glace. T’as bien lu, mon Lulu ? En glace, c’est-à-dire en eau congelé ! Son efficacité résidait dans la force propulsive qui ne s’accompagnait d’aucune élévation de température grâce à une chambre de gaufrage modulé incorporée au combusteur latent.

Je t’explique : le tireur conservait ses balles, solidifiées au diamètre de l’arme, dans une boîte isotherme. Il les introduisait l’une après l’autre dans le canon et un système d’air comprimé extrêmement puissant, précipitait la balle de glace sur la cible. Elle accomplissait son travail perforateur tout comme si elle eût été en acier, mais, évidemment, sans provoquer d’éclatement des tissus. Il fallait donc un tireur d’élite pour s’en servir efficacement, c’est-à-dire un homme capable de viser rigoureusement juste un point vital : le cœur, ou le cerveau via l’œil ou l’oreille.

Cette invention permettait d’abattre un individu sans laisser de trace, le projectile fondant rapidement dans le corps qu’il venait de trouer. Etant des artistes de music-hall, les deux frères n’avaient pas l’emploi de cette trouvaille pour tueur à gages, ils la cachèrent donc chez eux et l’oublièrent.

Et voilà que, par ce méchant matin (au fait, peut-être était-ce un soir ou une nuit ?), Jess Woaf, totalement à la cote, repense au pistolet. Comment en tirer de l’artiche ? Un truand se fout de cette invention, les flingues classiques lui suffisent. A y bien réfléchir, Jess se dit que l’arme ne saurait intéresser à la rigueur que certains services occultes de l’Etat. Alors il écrit carrément à la C.I.A.

C’est vraiment, quand on y réfléchit, une bouteille à la mer. Que pèse dans cette institution la lettre d’un quelconque zozo plus ou moins illuminé ? Pourtant, Jess a dû fournir suffisamment de détails pratiques pour que sa propose ne tombe pas aux oubliettes. Sans doute a-t-il joint des programmes de leur période artistique pour inspirer confiance, prouver qu’il avait été un professionnel des armes à feu ? Toujours est-il qu’il est contacté.

Malgré qu’il soit un homme déchu, un clodo de dernière zone, on « traite » avec lui. Et sur ses dires, ses explications, ses graphiques, il touche une avance et écrit à sa mère de lui envoyer « la chose ». Combien lui a-t-on versé pour son gadget ? Je l’ignore. M’en tartine la prostate. Toi aussi, je gage ? Assez, sûrement, pour qu’il puisse se beurrer un bon bout de temps et ne plus coucher sur les trottoirs.

Seulement, sa période faste ne durera pas. Il sera victime de son génie, car il se trouve que le fameux pistolet s’avère être une totale réussite. Un certain compartiment (je n’ose employer le mot « département ») de la C.I.A. groupe tous les coups pas cathos, y compris les recherches louches et les exécutions dites « de nécessité ». Ce service a pour chef le lieutenant Mortimer.

Ce mec, c’est le diable avec la gueule de Monsieur Tout-le-Monde ! Il a commencé dans la truanderie, mais il a obliqué en cours de route pour devenir — ô ironie ! — une espèce de gangster de l’Etat. Les grandes entreprises ont de coupables besoins ; pour garder les mains propres, il leur faut des « valets de sang ». Le pistolet des frères Woaf est appelé à de drôles de missions. Lorsqu’elles s’accompliront, il est impensable qu’un poivrot se répande en révélations gênantes. Mieux vaut le museler radicalement. Le voilà pour ainsi dire condamné à mort. On veut du travail propre. On organise donc un « accident de la circulation ».

Par miracle, Jess Woaf en réchappe. Seulement, il n’est pas si abruti qu’on le pense, « l’inventeur ». Ses méninges font peut-être un peu la colle, because le bourbon, n’empêche qu’il sait les faire travailler dans les cas graves ! Il entrevoit de sales perspectives concernant sa retraite heureuse, l’ancien tireur d’élite. Il lui vient comme des présages méchamment funestes, Ernest ! Alors, comme ça reste un zig plein de culot, il reprend contact avec ses potes de la C.I.A. et leur balance un avertissement sans frais. En substance, celui-là : « Méfiez-vous, j’ai un demi-frère qui est une huile dans la Police parisienne. Je viens de l’affranchir de ce qu’il se passe. Qu’on me bute et y aura de sacrées révélations à propos de votre damnée baraque. Un patacaisse in-ter-na-tio-nal ! »

Vous savez ce qu’on pense des Ricains sur la planète ? On les craint encore un peu, mais le monde entier ou presque rêve de les barbouiller de merde ! Et alors tu sais quoi, Benoît ? Jess balance le nom de Bérurier. Comment il est au courant ? Par sa maman, la vieille Martha. Elle s’est fait affranchir par le docteur Golstein après qu’il l’eût fécondée artificiellement.

C’était une fille pas comme les autres, une fille à idées fixes. Et moi, dans mon immense tronche ruisselante d’intelligence, avec, de surcroît (voire de suroît quand le vent souffle du sud-ouest) un pif de flic qui équivaut à douze antennes paraboliques géantes, moi donc, je ne puis m’empêcher d’évoquer l’étrange mort des Golstein et de me dire… Parce qu’enfin, ils étaient bien à l’abri, aux U.S.A., ces braves israélites teutons ! Leur existence était cool, non ? Ils possédaient du blé (peut-être trop ?), lui poursuivait ses travaux… L’ennui, selon moi, c’est qu’il les ait entrepris sur une diablesse comme la môme Martha ; une frangine pas du tout comme les autres, qui haïssait les matous de la terre entière ! Alors, oui, je peux pas m’empêcher de songer que… Tu piges ? Oui : qu’elle ait assassiné les Golstein. Mais enfin, c’est pas mon problème, Arsène. Elle avait ses raisons. Y a prescription, de toute manière.

Pour t’en revenir, Martha a voulu connaître les origines de ses foutus jumeaux. Elle avait de l’argent pour faire procéder à des recherches. Peut-être s’y est-elle pris tardivement, à l’époque où Alexandre-Benoît était directeur intérimaire de la Rousse ? Elle a cassé le morcif à ses garçons, pour leur assurer un condé en cas de besoin. Je sais pas. Je suppute, comme disait une péripatéticienne de mes relations. Elle leur a narré les expériences de Golstein sur sa personne. Tout, quoi ! Les secrets sont faits pour être révélés. Anastasia, Louis XVII, le Masque de Fer, c’est juste des exceptions chargées de fournir des sujets à mon ami Decaux quand il est pas ministre.

Du coup, ça l’a passionné, Mister Mortimer. Il a carrément fait assaisonner Jess Woaf et a mandé Bérurier afin d’avoir le cœur net à propos des révélations faites à Béru. Il a monté tout un barlu sur la fameuse base où l’autre con se serait soi-disant fait descendre, afin que l’histoire revête de telles proportions que les fariboles du gars Jess ne tiennent plus la route devant un bigntz top secret. Affaire d’Etat ! Il a prétendu que Jess, dans sa mourance, avait proféré le nom du Gros : c’était pour tâter le terrain, tenter d’accoucher mon pote. Le hic c’est que je suis venu avec le Mastar et qu’on ne la fait pas à Sana, si tu veux bien l’admettre !

Quand il nous a vus à l’œuvre, le salaud a pris peur. Il a décidé de procéder à une fausse mise à mort du Mammouth. On a sacrifié Standley, le déplafonné, pour pouvoir le remplacer par Bérurier, et ainsi avoir mon pote à dispose, le médicamenter à bloc pour, lorsqu’il serait à point, le faire parler. Une équipe « spéciale », dirigée par Miss Peggy et ayant Horace Berkley comme « chef exécuteur » a pris les choses en main.

Béru officiellement mort, et ma pomme soupçonné de son assassinat, Mortimer a cru avoir aplani la situasse. On rapatriait le cadavre et moi, libéré par protection, j’allais retourner vite fait à Pantruche, heureux de m’en tirer à si bon compte. Seulement il est pugnace, ton Sana chéri. Et pas qu’au plumard ! Il s’accroche pire qu’un morpion alpiniste ! J’opère un faux départ et reviens en force avec mon collaborateur noir ! Je me berlurais en espérant leur avoir donné le change.

Ils ont su immediately que, non seulement je ne regagnais pas l’amère patrie mais que, tout au contraire, je revenais à la charge. Cette fois, ça cacatait un peu trop pour leur pomme ; ils aiment pas les vagues, à la C.I.A. ! Je commençais à leur franchir le mur du son, aux vilains. Fallait me couper l’herbe sous les arpions. Alors, liquidation de Nancy qui devait savoir trop de choses, à mon nez et barbe ! Couic ! Pile à l’instant où j’allais l’accoucher en grand, lui faire une césarienne.

Après cette déconvenue, je me pointe à l’asile où l’on m’empêche de voir Standley ! Tu parles : il avait été remplacé par le Gros ! Malgré l’interdit et la douce complaisance de Margaret-le-feu-aux-meules, mon pote parvient jusqu’au « malade ». Cette fois, la mesure est comble. On décide de me faire figurer sur la liste des allongés. Mais le commissaire bénéficie jusqu’à ce jour de la protection divine, j’aimerais que tu le suces ! Le reste, t’es au courant, Bertrand ! Les embûches de Noël, t’as vu comme il s’en rit, Antonio, dit beau dard ? Même quand le hasard cynique nous met entre les pattes veloutées d’une gourgandine assoiffée de veuvage, il s’en sort, l’Invincible ! Mieux, ce drame qui se greffe sur l’autre s’avère bénéfique quand on considère les choses avec le recul.

Le téléphone sonne. On sursaute. Le Black décroche. Ecoute.

— Je vous le passe !

Il m’adresse un clin d’œil :

— Mortimer !

Une bouffée libératrice me débloque les éponges. Je me disais, en sourdine que, de deux choses l’une : ou bien le lieutenant faisait donner l’assaut à l’isba afin qu’on nous mette le ventre en l’air, ou bien il nous téléphonerait pour « négocier ».

J’empare le combiné :

— Hello, Dave, comment va ? lancé-je d’un ton léger.

Il a sa voix de mêlé-cass, ce gros dégueulasse. Celle d’un gonzier qui n’a pas roupillé depuis quarante-huit plombes et qui a remplacé le sommeil par de la bière et du bourbon.

Il grommelle :

— Qu’est-ce que c’est que ce micmac, San-Antonio ?

— Vous le savez bien, cher Dave ! Qui sème le vent récolte la tempête ! Je pressens que mon valeureux directeur vous a déjà appelé ?

— Vous nous foutez dans une drôle de merde ! élude ce porc carré.

— Vous avez le sens de l’humour, lieutenant ! Je fous la merde parce que je ne me laisse pas égorger comme les autres ?

Un temps.

Il soupire :

— Qu’est-ce que vous proposez ?

— Les solutions les plus simples sont toujours les meilleures : vous nous rapatriez en France, mes deux collaborateurs et moi, à bord d’un jet privé plein de kérosène et on fait comme si on ne s’était jamais rencontrés ! La vie reprend son cours languissant. Vous tirez des balles de glace sur qui vous voulez et moi des coups de bite sur toutes les femmes qui bougent.

— Je pourrais vous faire rapatrier morts, objecte-t-il, cynique, car maintenant les masques glissent de nos gueules.

— Naturellement. Mais je connais Achille, mon saint patron : il a l’air un peu gâteux, mais il ne pardonne pas les entourloupes. S’il nous recevait à l’état de cadavres, il rameuterait toutes les polices et toutes les chancelleries de l’univers. Ce ne serait pas la fin de la C.I.A., mais son crédit en prendrait un sérieux coup ! Il est en mesure de prouver que le cadavre de Bérurier que vous lui avez remis n’est pas le vrai. Personne au monde, pas même un demi-frère ne saurait passer pour lui.

« Et savez-vous pourquoi, Mortimer ? Parce que l’officier de police Bérurier possède le plus gros membre qui ait jamais existé sous le ventre d’un individu. Vos gredins ont eu beau s’employer, quand j’ai découvert le cadavre de mon ami égorgé, à Cheyennes Village, pour « adapter » celui de Standley, il a suffi que j’ouvre sa braguette pour constater qu’il s’agissait d’une macabre supercherie. Bérurier ne saurait être le sosie d’un autre que par son hémisphère septentrional. Il est rigoureusement unique de l’austral ! D’ailleurs, le musée de l’Homme a retenu sa queue pour l’exposer un jour, dans un bocal. Un énorme bocal. »

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