Dave Mortimer a beau être « très bien », je lui garde un chien de ma cheyenne. S’il n’avait pas réclamé la venue du Gros aux States, mon pote serait toujours en vie.

Cela dit, il a facilité tout le bigntz, le lieutenant. Zob pour les délais de ceci-cela, la paperasserie, le reste. On a placé le cercueil de bois dans un autre de zinc, et fouette cocher ! A présent, on assiste à la mise en soute. Il a organisé un semblant de cortège officiel : quelques personnages inconnus, compassés, bien qu’ils mâchassent du chewing-gum et, tiens-toi bien : un drapeau français sur le cercueil. Y a même deux policiers en uniforme d’apparat au garde-à-nous, de part et d’autre du sarcophage béruréen. Tout juste qu’il a pas convoqué le Philharmonique de Boston pour nous gratifier d’une solide Marseillaise !

Mais bon, on souscrit à ces démonstrations officielles. Jeu du serrement de paumes. On nous drive à la passerelle des first et nous prenons place en priorité dans l’avion. Ultimes condoléances. Il promet de tenir Chilou au courant du développement de l’enquête, Mortimer. Bon baisers, adios, salutations au Président Bush ! De même chez vous : il n’a pas bonne mine, ces jours.

Berthe est installée au côté de Jérémie Blanc ; moi à côté de Pinuche, et le Vieux auprès de sa donzelle. La veuve dit combien c’était émouvant, ce départ du cercueil entouré de hautes personnalités américaines, avec le drapeau français, la « troupe ». On sent que la chose va prendre de l’ampleur dans ses futurs récits. Cela va devenir une cérémonie sous l’égide du Président des Etats-Unis en personne, avec le cercueil posé sur un affût de canon et plusieurs détachements de l’armée U.S. rendant les hommages. Nous sommes tous les transis de l’imaginaire, les délirants du rêve éveillé.

Elle dit :

— Mon Béru aurait été fier d’assister à ça ! Vous croyez à une survie, vous, Jérémie ? Il est vrai que vous êtes nègre et que chez vous on meurt pour tout de bon, n’est-ce pas ?

— Comme les animaux, en effet, dit M. Blanc, pince-sans-rire.

— Naturellement, approuve Berthe, et pourtant vous êtes des hommes, dans votre genre, n’est-ce pas ?

— Nous avons l’outrecuidance de le penser, admet Jérémie.

Elle glousse :

— Et d’en ce qui vous concerne, vous êtes même franchement bel homme.

— Merci du compliment.

— Ce qui est formidable, ce sont vos muscles si durs ! poursuit l’ogresse.

Sa main doit se promener sur le pantalon de Jérémie (je perçois un glissement) car elle commente :

— Ecoutez, des cuisses pareilles, on jurerait du bronze. Si le reste est à lavement, mon cher, vous devez donner beaucoup de bonheur aux dames.

— Mon épouse ne se plaint pas, répond chastement mon black pote.

Il se penche dans l’allée centrale et me chuchote :

— Elle est chiément pute, cette vache ! J’ai déjà vu des pétasses chiées, mais aussi chiées qu’elle, jamais ! Tu crois que je vais pouvoir tenir le coup jusqu’à Paris en me laissant caresser les roustons ?

— Essaie de la supporter au moins jusqu’à New York, exhorté-je. Là-bas, on quitte le groupe organisé, toi et moi ; elle branlera Pinuche pendant le reste du voyage : les cas désespérés sont les cas les plus beaux.

— Et pourquoi quittons-nous les amis ?

— Pour retourner à Denver, grand. Mon enquête n’a pas encore commencé.

— Nous sommes partis en même temps que les autres pour donner le change ?

— Affirmatif ! comme déclarent les cons et les soldats. Ces Ricains de la C.I.A. ne me disent rien qui vaille. En les laissant croire que je décrochais, j’acquiers une liberté de mouvement indispensable et je retourne dans le Colorado, bien décidé à découvrir le fin mot de ce circus. Tu es d’accord pour m’accompagner ?

— Tu parles ; ça me surprenait aussi que tu laisses tomber le morceau aussi facilement, ce n’est pas ton style.

Il reprend sa position habituelle.

On décolle. Berthe murmure :

— Jérémie, sans vouloir empiéter, c’est pas votre pistolet ce que je sens sous mes doigts ?

— Non, convient le Noirpiot.

— Ah ! bon ! fait-elle, rassurée. Vous ne pensez pas qu’on devrait demander des couvertures à l’hôtesse pour se mettre sur les jambes ? Ils ont dû mal fermer un n’hublot : je sens des courants d’air.

Jérémie assure que tout est O.K., mais elle insiste :

— Je vous affirme qu’on s’enrhume par les jambes, mon chou. Laissez-vous dorloter ; c’est pas quand on éternue qu’il faut aller s’acheter un mouchoir.

Elle appelle l’hôtesse et obtient gain de cause, grâce d’ailleurs au Noirpiot qui parle anglais à ne plus en pouvoir.

Tandis que la Bérurière se livre à ses louches entreprises dont j’entrevois distinctement l’issue, j’éveille tendrement Pinaud-lapinuche dont les ronflements concurrencent le bruit des réacteurs.

— César, comment se fait-il que tu te sois trouvé à Paris à l’annonce du décès de Béru ? Je te croyais en train d’enquêter en Normandie, comme je te l’avais demandé.

— Je m’apprêtais à m’y rendre, mais j’ai eu l’idée de questionner Berthe sur la famille du Gros afin de mieux diriger mes investigations. Il m’intéressait d’avoir la liste des parents encore vivants de notre pauvre ami : oncles, cousins, etc. Et c’est pendant que je me trouvais chez elle que la terrible nouvelle est arrivée !

Le Fatal déploie son mouchoir grand comme une toile de parachute ascensionnel et y dépose des larmes, de la chassie, et un rien de morve liquide.

— De le savoir raide dans la soute de cet avion me tue, Antoine. Je crains de ne pouvoir lui survivre longtemps car il insufflait aux autres son amour de la vie. Cher Alexandre-Benoît ! Il faisait des projets d’avenir. Il rêvait, lorsqu’il aurait été à la retraite, de se lancer dans le commerce. Il voulait ouvrir une lingerie-charcuterie, tant il raffolait des froufrous et du cochon ! Te souviens-tu de lui, pratiquant quelque luronne ? Ou bien à table ? Ou les deux à la fois, Antoine ?

« Tiens, je me le rappelle un soir, dans une auberge de Sologne où nous avions débarqué tardivement. La patronne fermait. Elle a bien voulu nous accueillir et nous préparer un repas. Accorte personne, bien en chair, rieuse. Pendant que nous mettions à mal son plateau de charcuterie, elle est venue bavarder avec nous. Bien sûr, le Gros lui a envoyé la main sous les jupes. Comme elle n’était pas déconcertée, la chère femme, il l’a prise sur la table, au milieu de la boustifaille. Il la sabrait à la romantique, avec son énorme membre qui tant ravissait ces dames. Elle criait de plaisir et lui, content de ce bonheur qu’il donnait, continuait de manger.

« A un certain moment, il s’est même coupé une tranche de pâté et l’a étalée sur son pain sans interrompre son va-et-vient. Il lui parlait en mastiquant. J’entends encore sa bonne voix : « Tu grimpes au fade, Ninette ? Tu la sens venir, ta béchamel d’amour ? Attends que je te ralentisse l’extase. Je rétrograde, pas te mouliner le trésor trop fort. Comme ça, t’aimes, ma frivole ? Ça t’agace bien la glandaille ? A la Roméo, mon trognon. Je t’embroque Valse de Vienne ! C’est du Strauss que t’as dans les miches, ma poulette ! Du gros Strauss calibre travailleur de force ! »

« Il savait leur parler, le bougre. Il avait son vocabulaire bien à lui, des manières pas toujours orthodoxes, mais il enfilait comme un seigneur, ce soir-là, en Sologne, Antoine, la bouche pleine de pâté de lièvre. Il était un peu trop assaisonné pour mon goût, le pâté, mais pour Béru, c’était jamais suffisamment corsé. Il aurait mangé des piments rouges en croyant qu’il s’agissait de pralines ! »

J’ai idée que Dalle Mortimer a fait le grand jeu au dirlo, car une hôtesse vient lui dire que le commandant de bord serait honoré de l’accueillir dans le poste de pilotage.

Ravi, le vieux paon s’empresse.

Du coup, je prends sa place auprès de la belle fille cuivrée. Je coule un regard en chanfrein au tandem Berthe-Jérémie. Y a du brouhaha sous la couverture. Ça s’agite vilain, comme si Berthy tenait un lapin par les oreilles au-dessus de la braguette du Négro et que le mammifère lagomorphe rebiffe des quatre pattes. Il paraît rêveur, Jéjé. Ses deux sulfures font les boules de loterie en cours de tirage dans la sphère. La veuve est en train de lui assaisonner une salade de phalanges pas triste.

De l’autre côté de leur travée, une dame japonaise suit l’opération de son regard en trous de pines. Elle ne semble pas surprise, à peine intéressée. C’est une pratique qui n’a pas cours, au pays du Soleil Levant : les mâles y ont des trop petits bistounoches, gros comme des noix de cajou. A saisir délicatos entre pouce et index ; même les gallinacés leur font la pige, question dimensions. Alors tu penses, la mère Yamamoto, elle peut pas cerner la vérité. D’autant que le braque de Jérémie est plus grand que son époux !

— Vous me permettez de faire l’intérim ! je demande en m’asseyant auprès de la nouvelle élue d’Achille.

Sourire vorace du sujet.

— Oh ! oui, fait-elle avec tellement de sous-entendus que j’en rougis jusque sous les bras.

— Vous connaissez l’histoire du type qui secoue un tapis sur son balcon ? Il y a un fort coup de vent et le bonhomme bascule dans le vide. Il a juste le temps de saisir un barreau. Mais ses doigts glissent et il va s’écraser six étages plus bas.

« — Au secours ! crie-t-il. Est-ce que quelqu’un m’entend ? »

Une voix retentit :

« — Oui, moi. »

« — Qui Ça ? »

« — Dieu ! N’aie pas peur, lâche ce barreau, je te doterai alors d’ailes qui te permettront de voler jusqu’en bas. »

Le type réfléchit un quart de seconde et se remet à hurler :

« — Est-ce que quelqu’un d’AUTRE m’entend ? »

Ça ne la fait pas marrer. Intelligence au-dessous de la ligne de flottaison, la Cuivrée. Mais comme ce qui m’intéresse chez elle se situe également dans cette région, je pose ma main sur ses cuisses.

— Tu as du charme, lui susurré-je, et c’est ce qui fait ton charme !

Là elle rit. C’est fin, tu comprends, racé, spirituel.

— Vous allez vite en besogne, dit-elle.

— Sauf quand je suis à l’établi, alors là, je ralentis un max. Va aux toilettes poser ta culotte et demande toi aussi une couverture à l’hôtesse, qu’on puisse s’exprimer avec discrétion.

— Mais Chilou va revenir !

— Lui ? Bien trop heureux de se pavaner avec le personnel navigant ! On ne le revoit plus avant New York où il prétendra avoir posé tout seul le Boeing.

Elle a un long sourire de levrette, quitte son siège en me balançant dans les naseaux, au passage, une bouffée de « 5 » de Chanel, intense comme le nuage de Tchernobyl.

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