La première alerte avait eu lieu deux ans plus tôt alors qu’il se rendait chez une maîtresse, une douleur aux arêtes vives qui l’avait empêché de conduire. Mc Cash avait laissé tomber la conduite et la fille avant de s’enfermer chez lui, le temps que ça cesse. La crise s’était atténuée après quelques heures qui avaient compté double, mais la Bête avait fini par revenir, de plus en plus fréquente, frappant à l’improviste, méchante à vous casser les os. Parfois la douleur grimpait très vite, en larsen, trace oblique d’une lame récurant son moignon, ou bien la garce restait lancinante des heures durant, comme l’accouchement d’un ventre mort…
Ne plus bouger.
Ne plus respirer.
Mâcher ses crocs et s’y tenir.
Mc Cash resta allongé sur le canapé, parfaitement immobile. La Bête ce soir était véloce, une saloperie pur-sang qui enfonçait ses banderilles. Il en pleurait de rage, possédé, la tête enfouie dans les coussins.
Des visions s’animaient, il en poussait des poutres, des enfants noyés qui flottaient hors éther, des enfants complètement morts, les yeux mangés par les carpes de la rivière — et elles sautaient les garces, sur les nénuphars.
Le corps d’Alice couvert de lentilles vertes, la peau si diaphane qu’on y voyait les os, son visage immergé et ses yeux qui le regardaient fixement, vides : « Qu’as-tu fait pour moi, père ? ! » Alice et son gros ventre, comme une qui aurait souffert de malnutrition, pauvre baudruche divaguant au fil de l’eau, Alice à la trace, à la tasse. Alice, hélas… Et dans son sillage, des trépassés par grappes compactes sortant de l’école, des enfants morts à la pelle, des pelletées entières balancées à la rivière, hop, hop, hop, il en pleuvait des tonnes de gosses morts, des quantités industrielles, tous bientôt défigurés, pour ainsi dire sans yeux, barbouillés de lentilles vertes — et des carpes joyeuses le long de la rive, toutes gavées d’yeux.
Les cachets de morphine le faisaient délirer.
La crise dura une heure, peut-être moins. Dix dans sa tête. Le défilé macabre avait laissé la place à une sourde léthargie, Mc Cash n’avait pas desserré les dents ; la drogue l’avait brisé et lâché là comme un sac, il fallait encore ramasser ses miettes.
Il se redressa sur le canapé, mais le monde lui sembla terriblement oppressant : les angles de la table étaient devenus saillants, agressifs, et attendaient qu’il fasse un geste pour l’entailler, l’écorcher, les objets mêmes se tenaient tapis, affûtés, un monde aigu, coupant. Il resta en équilibre sur le canapé râpé.
Dehors la nuit était tombée, ou plutôt elle s’était écroulée ; l’hiver avait pendu les feuilles, les branches orphelines se balançaient tristement par la fenêtre. La bûche s’était consumée dans la cheminée et fumait maintenant à petites volutes. Peu à peu, tout redevenait normal.
La lune pointant sous les nuages, le clébard du jardin y alla de son long hurlement lugubre… Étrange : on n’entendait plus que l’agonie du feu dans la cheminée et le souffle du vent dehors… La morphine lui laissait un goût de pâte molle dans la bouche. Plus de spectre au plafond, ni d’ombre aux silences accusateurs : la Bête était repartie comme elle était venue.
Mc Cash se leva et passa l’œil par la vitre embuée du salon :
— Putain.
La gamine était toujours là, sous le poirier : elle attendait dans l’herbe mouillée, la capuche sur la tête.
Le chien s’était rangé à ses côtés, les babines vautrées sur ses pattes qu’il avait croisées, comme conversant au petit salon. La pluie non plus ne semblait pas le déranger.
Mc Cash essuya son orbite humide du revers de la manche, ouvrit la porte et marcha vers la gamine. Alice leva la tête en se serrant contre le chien.
— Qu’est-ce que tu cherches au juste ? dit-il, gigantesque sous la lune. Tu n’as pas compris qu’on ne pouvait rien pour cette fille ? Tu n’arrives pas à le croire, eh bien crois-le : parce que c’est ça la réalité. Je n’y peux rien.
Le vieux chien avait baissé les oreilles. Alice se réfugia sous sa capuche.
— Vous n’avez jamais eu d’enfant : ça se voit…
La porte de la maison était restée entrouverte et ses pupilles dorées luisaient faiblement dans le faisceau de la lumière. Aucune lentille verte sur ses cils, aucun signe létal : sa peau diaphane ne cachait ni os ni cadavres. Alice était tout à fait vivante.
— Bon, dit-il. Reste pas là : lève-toi.
La gamine grelottait sous sa capuche. Une fois debout, elle tenait à peine sur ses jambes.
— Je te ramène chez tes parents, grogna-t-il. Enfin, chez les autres là…
Les Plabennec.
— Vous ne m’avez toujours pas dit si vous vouliez m’aider, dit-elle tout bas.
— T’as la tête dure, toi.
Mais c’est son cœur qui venait battre comme une porte.
Mc Cash ravala sa salive.
— Tu l’as racontée à qui d’autre, ton histoire ?
— À personne, répondit-elle.
— Même pas à ta meilleure copine ?
— Astrid est partie en vacances, dit-elle, et il y a des choses que je garde pour moi.
Le visage d’Alice s’assombrit sous la lune.
— Il est presque sept heures, dit-il : ta famille d’accueil va s’inquiéter.
— Alors vous êtes d’accord ?
— Pas un mot à qui que ce soit, OK ?
Alice opina, toujours frigorifiée. Mc Cash palpa brièvement son anorak bleu : de la camelote.
On trouvait de tout à bord de la BM : des mégots, des emballages de sandwiches, des papiers administratifs et des PV crottés, des petits cailloux, un livre de poche…
— Elle est marrante votre voiture, fit remarquer Alice.
— Je vois pas ce qu’il y a de marrant.
Du pied, elle secoua les emballages de plastique qui jonchaient le tapis de sol.
— On dirait une décharge publique.
— C’est intéressant, les bagnoles.
— Oh ! non, mais maman avait une deux-chevaux : c’est marrant aussi… comme voiture.
Ne pas parler de sa mère. Pas maintenant.
Il alluma une cigarette, enfumant l’habitacle. Ça faisait dix fois qu’il arrêtait, trente qu’il reprenait. Ils contournaient le centre-ville de Montfort — Alice était en retard pour le réveillon et on jaserait si l’on apprenait que « le borgne » traînait le soir avec des jeunes filles… Assise à ses côtés, Alice déchiffrait le titre du livre par terre, Le théoriste, d’Yves Pagès. Elle parcourut la quatrième de couverture.
— Ça a l’air bien, dit-elle.
— Tu n’y comprendrais rien.
La morphine le faisait planer et il ne savait pas comment lui parler, s’il devait même le faire : il était son père qui pourrissait sur pied, pas son sauveur international. Elle était venue le trouver mais la seule aide qu’il pouvait lui donner, c’était un deuxième deuil. Plutôt crever que lui avouer. Il ne changerait pas son malheur en bonheur, il n’était pas Jésus, non, il laisserait son petit malheur à sa place, sans venir en rajouter une couche. La petite avait sa dose.
— Vous faites une drôle de tête, fit-elle remarquer.
La sournoise avait profité de son angle mort. Changer de sujet.
— Je pensais à ton Le Guillou, se radoucit-il : tu m’as dit que tu l’avais connu au foyer ?
— Oui. J’y suis restée un mois avant qu’on me trouve une famille d’accueil.
— Comment ça se passe avec les gosses ? Je veux dire, au foyer, les gamins, ils vont, ils viennent ?
— Ben… Certains sont au foyer parce que leurs parents sont morts, d’autres parce qu’ils ne peuvent pas s’occuper d’eux, ou qu’on les tape. D’autres sont placés en famille d’accueil… Mais le but, quand on a encore ses parents, ajouta-t-elle, c’est qu’un des deux nous reprenne un jour avec eux.
Il en aurait dégueulé ses cachets de morphine sur le tableau de bord.
— Qui t’a placée là ? demanda-t-il.
— Chez les Plabennec ? Mlle Debetz : l’assistante sociale.
Alice grelottait toujours, les mains dans les poches de son anorak.
— Ils sont sympas, dans ta famille d’accueil ?
— Hum.
Alice avait rapetissé sur le siège.
— Ça n’a pas l’air de t’enchanter.
— Ma mère est morte cet été, lâcha-t-elle sans trembler.
Ils arrivaient au lotissement. Ils allaient se quitter. Ils allaient passer leur temps à se quitter.
— Elle n’avait pas de la famille, demanda-t-il : des frères ou sœurs pour s’occuper de toi ?
La gamine secoua la tête :
— Ils font partie d’une secte. Je ne les ai jamais vus. Ils ne savent même pas que j’existe… Quant à mon père, ajouta-t-elle froidement, il est mort.
— Ah.
— J’étais petite, continua Alice, j’avais même pas trois ans quand il a eu un accident de voiture, mais je me souviens de lui : il me racontait des histoires le soir avant de dormir. Des histoires de souris…
Elle inventait.
Elle voyait des pères où il tombait des spectres.
Elle voyait un visage aimant où il y avait un éborgné.
Et vivante une gamine noyée.
Comme lui, Alice avait le sens du tragique.
Elle ne disait plus rien. Ils roulaient au ralenti parmi un méandre d’allées baptisées comme s’il faisait bon y vivre. La pluie tombait dru sur le pare-brise de la BM, Mc Cash détestait conduire la nuit et toutes ces baraques identiques finissaient de lui fiche le cafard.
— Bon, c’est où ? s’agaça-t-il.
— La première à droite, là, au bout de l’allée…
Il se gara à cent mètres et éteignit les feux. Le pavillon de la famille Plabennec se situait en bordure du lotissement ; on apercevait les enseignes des magasins de la zone industrielle toute proche et la guirlande clignotante d’un sapin par les vitres embuées du salon. Ils allaient se quitter et, sur le siège voisin, Alice n’avait pas envie de rentrer.
— Et vous, qu’est-ce que vous faites pour le réveillon ?
Il la regarda comme si on l’avait invité à un fest-noz.
— Vous êtes seul chez vous, non ? renchérit Alice. À part le vieux chien, je n’ai vu personne.
— Je me fous du réveillon, et encore plus de ce clébard.
— Ce n’est pas votre chien ?
— Il dort dans la boue du jardin et croit que je lui balance des cailloux pour jouer, c’est tout.
Elle souriait. Ils allaient se quitter.
— Bon, dit-elle en ouvrant la portière. Alors au revoir.
Une bourrasque siffla dans l’habitacle.
— Moi aussi, dit-il avant qu’elle parte, Noël, ça me fout le moral à zéro.
Elle lui fit un signe de la main derrière la vitre et partit en courant. Une bruine glacée l’accompagna jusqu’au perron : Alice ouvrit la porte d’entrée et disparut à l’intérieur.
Déjà elle vivait sans lui.
Il rentra chez lui.
N’importe quoi ce Noël.