— Je...

— Et aujourd'hui, tu peux connaître la vraie vérité, pas ta vérité, et tu la refuses ? C'est toi-même qui disais que les souvenirs font ce que nous sommes, nous donnent une raison de vivre ! Qui seras-tu Manon, si tu te fabriques un faux passé ?

Manon tenta de refouler ses sanglots. Tout se bousculait en elle, à une vitesse prodigieuse.

— Je... Je vis peut-être déjà avec un... un passé qui n'est pas le mien, bafouilla-t-elle, que je me suis fabriqué pour... que tout aille bien... J'évolue peut-être... dans une bulle... Tout ceci, ce qui gravite autour de moi n'a peut-être jamais existé. Je ne sais pas... Je ne sais plus...

Cette fois, Lucie ne rompit plus le silence. Le lent anesthésique de l'oubli allait de nouveau envelopper la jeune mathématicienne, la détacherait de la réelle valeur des choses. Elle n'en garderait aucun traumatisme, pas la moindre trace mnésique. Juste une sensation de vide, une impression somme toute tranquillisante. Qu'allait-elle devenir ? À qui se raccrocherait-elle, sans le soutien de son frère ? Continuerait-elle à traquer le Professeur, à tourner en rond, à vivre une histoire sans fin ?

Lucie éprouva la brutale envie de tout casser dans ce monde tellement déséquilibré.

Dans le faisceau des phares se dessina le contour d'un panneau routier.

« Caen, 129 km. »

— J'aimerais que vous m'accordiez une faveur, demanda Manon. Je voudrais faire un saut à Caen. J'ai besoin de voir ma mère...

Elle regarda Lucie.

— J ' ai mal au crâne... Pourquoi j ' ai pleuré ? Qu'est-ce que cela signifie ? Et vous ? Vos yeux en larmes ? Pourquoi ?

La flic soupira et s'essuya les yeux.

— C'est une longue histoire... Je te la raconterai plus tard...

Manon se mit à fouiller dans ses poches, la boîte à gants, les rangements latéraux.

— Mon N-Tech ! Où est-il ?

— Cassé... Il est cassé...

— Cassé ? Mais...

— Fais-moi confiance, dit Lucie avec tendresse. Tu sais que tu peux me faire confiance, tu sais ça ?

— Je... Oui, je sais... Alors, pour ma mère ? Elle nous préparera quelque chose, avant qu'on reprenne tranquillement la route ! Et puis, vous avez l'air franchement fatiguée. Je conduirai sur la fin du trajet.

— C'est que... Je suis... Je suis vraiment pressée de rentrer... Mes jumelles m'attendent...

— Ah, vos jumelles ! Oui, je sais. Vos petites filles...

Lucie avait envie d'exploser, de crier que Marie Moinet croupissait sous terre, que sa maison avait été vendue. Que Manon aurait dû apprendre la mort de sa mère, malgré la souffrance, les efforts nécessaires pour

le faire. Qu'on ne peut pas garder que le meilleur. Car c'est le pire qui régule une vie, qui forge l'existence et rend les êtres forts.

— Je comprends... fit Manon. Ce n'est pas grave... Je reviendrai avec Frédéric. Ça doit faire longtemps qu'on n'est pas allés lui rendre visite.

Et elle continua à poser des questions, et Lucie à répondre sans entrain. Manon ne se rappelait même plus de l'arrivée de Turin sur l'enquête, de leur route commune vers Bâle, moins encore qu'il avait profité d'elle. Tout était perdu, évanoui quelque part. Un jour, d'autres Turin débarqueraient dans sa vie... Et tout recommencerait... La spirale...

Sans trop savoir pourquoi, Lucie songea au jeune Michaël, frappé du syndrome de Korsakoff, dont la seule place restait, en définitive, l'hôpital psychiatrique. Là où il vivrait en sécurité, avait confié Van- denbusche. Manon, malgré son intelligence et toute sa volonté, finirait-elle un jour dans ce genre d'établissement, parmi les schizophrènes et les suicidaires ?

Abattue, démontée, Lucie décrocha néanmoins son téléphone qui vibrait sur le tableau de bord.

C'était Kashmareck.

Les quatre autres avaient été arrêtés.

C'en était fini du Professeur, pour toujours.

Et Manon constatait, en s'observant dans le rétroviseur central :

— C'est bizarre, cette coloration rousse... J'ai vraiment de drôles de goûts, parfois...

À Dunkerque, Clara et Juliette se ruèrent dans les bras de leur mère. Lucie, épuisée après une nuit blanche au volant, les serra contre elle, émue. Il s'en était fallu de si peu pour qu'elle se noie dans la grotte.

En début d'après-midi, sur le trajet du retour, les filles ne cessèrent de parler, de raconter les petites choses de leur vie. Lucie les écouta, leur répondit, mais alors que Lille se rapprochait, elle ne put s'empêcher de replonger progressivement dans ses pensées. Obsédée par la Chimère, elle redoutait de retrouver son appartement.

À peine s'était-elle garée devant chez elle qu'elle aperçut des étudiants en train de fumer sous le porche de l'entrée. Elle prit ses jumelles, une dans chaque bras, et avança dans le hall, la tête baissée. Rentrer, se cloîtrer, le plus vite possible. Ne pas avoir à affronter leurs regards. Pas maintenant. Tout tournait tellement en elle. Elle ne se rendit même pas compte de la présence d'Anthony dans le groupe.

Sans un mot, Lucie récupéra la nouvelle clé auprès de la concierge et s'enferma à double tour.

La vue du verre brisé, dans sa chambre, lui porta un coup supplémentaire au moral. Elle se précipita vers sa petite armoire, comme si, au fond d'elle-même, elle espérait un miracle.

Mais le meuble était bel et bien vide.

La jeune femme s'écroula sur son lit, tandis que Clara et Juliette retrouvaient leur chambre, leurs jouets, leur univers ludique. Si heureuses dans leur cocon.

Soudain, on frappa à la porte. Juste un coup. Lucie tourna lentement la tête, puis se leva, un mouchoir à la main. Elle ouvrit pour ne découvrir que le vide du couloir, s'avança, rejoignit les étudiants dans le hall, parmi lesquels elle reconnut Anthony, et demanda :

— Vous n'avez vu personne sortir? Là, maintenant ?

Elle obtint le silence pour seule réponse. Après un échange de regards, l'un des garçons osa enfin :

— Non, personne n'est sorti...

Lucie serra ses deux poings.

— Vous allez me harceler comme ça longtemps ?

— Vous harceler ? Mais qui vous harcèle ici ? Ça ne va pas, madame ?

Elle partit à reculons, sans comprendre. Alors, ce coup sur la porte ? Juste un jouet qui tombe ? Une farce de ses filles ? Probable.

Dans sa cuisine, elle se versa un grand verre de jus d'orange qu'elle ne réussit même pas à avaler. Trop nauséeuse. Tout à l'heure, elle irait chercher Manon à l'hôpital et la raccompagnerait chez elle, impasse du Vacher. Tout promettait d'être vraiment compliqué. La mort de Frédéric... son implication dans les meurtres du Professeur... Les arrestations en série... Cette folie...

Mais Lucie faisait confiance à Vandenbusche. Il saurait prendre les bonnes décisions quant à l'avenir de sa patiente... La liberté, ou alors...

Ce soir également, Lucie obtiendrait les dernières conclusions de l'enquête. Savoir qui, parmi les quatre interpellés, avait enlevé Manon et tué Dubreuil. À moins qu'il ne s'agisse d'Ardère ou en définitive de Frédéric. Dans ce cas, le « pourquoi » resterait sans doute en suspens pour toujours.

Lucie inspira. Aux autres de trouver les réponses à présent. Son rôle s'arrêtait là.

D'un mouvement lent, elle fit tourner le jus d'orange sur lui-même, puis regarda longuement dans le vide. Tout à coup, elle posa avec fermeté le verre sur la table, se leva, se rassit, se leva de nouveau.

Une fois dans le hall, elle appela :

— Anthony ?

L'étudiant releva la tête.

— Oui?

— Viens, s'il te plaît.

— Pourquoi ?

— Viens, dépêche-toi !

Il chercha un soutien dans les yeux de ses amis, qui détournèrent le regard. Alors il s'approcha, la démarche hésitante.

— Madame, écoutez... On a vu les policiers, chez vous. On sait que votre porte a été forcée, mais ce n'est pas moi qui...

— Peu importe si c'est toi ou un autre. Je veux juste te parler.

Le jeune homme suivit Lucie dans l'appartement. La vue des gamines dans leur chambre le rassura. Rester seul avec cette folle... Pas question...

Direction la cuisine. La flic ferma la porte donnant sur le salon.

— Vous pouvez pas laisser ouvert ?

— Assieds-toi...

Anthony obéit, les mains moites. Lucie s'installa sur une chaise en face de lui.

— Je sais que l'un de vous a volé le contenu de mon armoire. Que vous êtes tous au courant.

Anthony répéta, en baissant les yeux :

— Ce n'est pas moi qui...

— Peut-être, peut-être pas, qu'est-ce que ça change ?

La voix tremblante de Lucie fit place à un interminable silence. Anthony ne savait plus où se mettre. La jeune femme finit par reprendre :

— Je... Je ne veux pas que vous racontiez des bêtises. Alors, je vais te dire la vérité, que tu rapporteras aux autres. Je peux compter sur toi ?

Anthony acquiesça. D'un geste rapide du bras, il essuya la sueur sur son front.

Le silence, de nouveau. Lucie peinait à commencer son récit. Rouvrir la cicatrice, des années plus tard... Laisser affleurer son passé, sans fermer les barrières, sans rien refouler...

— Dans cette armoire se trouvaient deux échogra- phies. Tu les as bien vues... Je me trompe ?

— Euh... J'ai vu celle de vos jumelles, mais...

— Ce n'étaient pas mes filles. Ces échographies me viennent de ma mère...

Anthony eut un léger recul de surprise.

— Votre mère ? Vous voulez dire que...

— L'une des deux jumelles, c'est moi... J'avais trois mois et je mesurais moins de dix centimètres... Et sur la seconde échographie, j'ai cinq mois... Mes membres avaient grossi. Tu as dû voir les petites mains, les doigts... la masse sombre du crâne, les os de la colonne vertébrale.

— Oui, oui, mais... c'est pas moi, je vous jure... Et puis j'y comprends plus rien. On croyait que c'était un troisième enfant sur l'autre échographie... Un enfant qui...

— Que j'aurais découpé en morceaux par exemple, et conservé dans un bocal, c'est ça ?

— Non, c'est pas ça... Mais il n'y a qu'un bébé sur cette échographie ! Où se trouve votre...

Anthony ne termina pas sa phrase, soudain frappé par l'évidence.

Lucie le regarda droit dans les yeux.

— Eh oui Anthony, entre le troisième et le cinquième mois ma jumelle avait disparu. Je l'avais purement et simplement... absorbée. J'ai dévoré ma sœur...

Elle se prit la tête dans les mains, incapable de continuer de parler. Elle revit la chambre d'hôpital, se rappela ces bandages, autour de son crâne, les visages des médecins, les sons, les couleurs, les odeurs écœurantes... Puissance de la mémoire... Manon avait tellement de chance, parfois, de pouvoir choisir.

Péniblement, elle chuchota enfin :

— Dans le petit récipient, il y a... une mèche de cheveux, deux ongles et... et trois dents, qui baignent dans un liquide verdâtre. Je les ai mélangés à du formol... On avait retrouvé tout ça sous mon crâne, à l'intérieur d'une excroissance, ce que les médecins appellent un kyste dermoïde intra-cérébral.

Anthony se sentait de plus en plus mal à l'aise. D'un geste hésitant, il plongea la main dans la poche de son jean.

— Euh... J'ai du mal à vous suivre... Vous voulez un Kleenex ?

— Non. Écoute-moi Anthony... Quand... Quand j'ai découvert la vérité, j'ai fait toutes les recherches possibles et imaginables... La majeure partie des kystes der- moïdes se forment très tôt, au stade embryonnaire... Ce qu'il se passe, c'est que... l'ectoderme, un feuillet externe de l'embryon dont, plus tard, dérivent divers éléments comme la peau, les cheveux, les dents, se trouve enfermé à l'intérieur d'autres tissus... Mais cet enfermement n'empêche pas l'ectoderme d'évoluer... Et cela entraîne l'accumulation de substances impossibles à évacuer. Elles constituent ce fameux kyste dermoïde... Généralement, il se développe dans l'utérus... Mais en ce qui me concerne, il... il a grandi sous la boîte crânienne... Les douleurs sont apparues à l'âge de la puberté. J'avais seize ans au moment de mon opération.

— C'est horrible ce que vous racontez... Des ongles, des dents, là, dans la tête ?

Lucie détourna le regard.

— Le pire, c'est que mon cas ne correspond pas vraiment à la définition traditionnelle du kyste dermoïde... La matière organique que l'on a sortie de mon crâne n'était pas la mienne... La vérité, c'est qu'une partie de ma jumelle avait continué à grandir, à se développer en moi, alors que je l'avais avalée...

— Ce n'est pas possible !

— Si, c'est possible... J'ai fait des tests ADN de ce kyste, il y a des années. Les dents, les ongles, les cheveux...

Elle inspira.

— Cet ADN n'était pas le mien... Je suis ce que la science appelle une Chimère, Anthony. Une Chimère... Je suis responsable de la mort de ma propre sœur.

L'étudiant ne savait plus comment réagir. Cette histoire était une abomination. Il dit cependant :

— Vous savez, quand j'ai vu votre bocal, j'ai cru que... Je sais pas... Que vous aviez fait des trucs bizarres, genre magie noire, ou vaudou. Que vous aviez tué l'un de vos propres enfants, et gardé les restes... Un peu comme le drame de ces bébés congelés. Mais là... vous n'étiez même pas née, c'est pas de votre faute ! C'était juste un accident !

Lucie esquissa un petit sourire triste. Elle se leva et dit:

— En tout cas, toi et les autres, vous devez me rendre ce qui m'appartient... Il est temps que je coupe le cordon. Que je me sépare de ma jumelle. Pour toujours...

Anthony se leva à son tour et recula de sa démarche maladroite vers la porte de la cuisine, sans quitter la jeune femme des yeux. Il resta là quelques secondes, avant de s'enfuir, les épaules baissées.

Dix minutes plus tard, Lucie ramassait une boîte fermée devant sa porte d'entrée.

Les squatteurs, dans le hall, avaient tous disparu.

Elle s'isola dans la salle de bains et posa le carton sur le bord du lavabo. Avec une douleur infinie, elle sortit alors les échographies et le bocal, ces traces venues hanter ses nuits depuis l'adolescence et qui l'avaient transformée en un être solitaire et incompris.

Elle avait tant à donner, à partager. Tellement d'amour. Et elle n'avait jamais pu. À cause de ça.

Les yeux en larmes, la jeune flic tourna le robinet, hésita une dernière fois, et fit basculer le contenu du récipient qui glissa contre l'émail avant de disparaître définitivement.

La Chimère venait de mourir.

L'avenir s'ouvrait, enfin...


Épilogue

Manon avait retrouvé son appartement sans aucune émotion particulière. Tout s'était résumé à une simple série de gestes minutieux dictés par la mémoire procédurale. Enfoncer la clé dans la serrure, la tourner, entrer, et la poser à son emplacement, dans une coupelle, à proximité du téléphone. Finalement, rien pour elle ne semblait vraiment différencier ce jour d'un autre, sauf peut-être la perte de son N-Tech. Selon la jolie flic aux boucles blondes qui l'accompagnait, il était cassé.

La jeune amnésique relisait à présent les consignes notées sur une des feuilles de papier qu'elle ne lâchait pas des mains depuis son retour chez elle.

« Faire confiance au lieutenant de police Lucie Henebelle, ouvrir la partie room, saisir la combinaison du coffre, récupérer les mots de passe, allumer l'ordinateur, se connecter au serveur de MemoryNode et charger la sauvegarde sur le nouveau N-Tech. »

— Vous voyez, dit-elle fièrement à Lucie en se dirigeant vers la lourde porte de métal. Impossible de me voler la mémoire. J'ai été extrêmement prudente.

Elle pianota sur le digicode et se retourna. Face au regard étonné de Lucie, elle expliqua :

— J'avais appris quelques numéros par cœur avant mon accident. Alors dès que je vois qu'il faut taper un code, je les essaie. Vous savez, je ne laisse personne pénétrer ici.

— Après ce que nous venons de vivre toutes les deux, je vais me permettre d'entrer quand même.

Sans comprendre à quoi Lucie faisait référence, Manon la laissa néanmoins passer devant elle. Les deux femmes s'engagèrent dans la caverne hermétique couverte de papiers, d'articles, de clichés...

Rapidement, Lucie se perdit dans les formules mathématiques, les déductions alambiquées, les faits historiques, les indications personnelles... Autant d'idées qui, l'espace de quelques minutes, avaient habité Manon avant de venir tapisser ces murs.

Avec calme, dégoût aussi, la flic se dirigea vers les photos des victimes et se mit à les décrocher une à une.

Manon se précipita sur elle et la repoussa violemment.

— Que faites-vous ? Ne touchez pas à ça !

Dans un long soupir de résignation, Lucie répondit :

— Regarde tes notes... Tout est terminé... Le Professeur n'existe plus...

Manon se plongea nerveusement dans ses feuilles et redécouvrit les phrases qu'elle avait elle-même inscrites de sa petite écriture fine.

«... Romain Ardère, directeur d'une société de pyrotechnie, a été abattu par une équipe de police que j'accompagnais. Il est mort sous mes yeux... »

Suivaient des pages et des pages d'un récit hallucinant qui racontait dans le détail comment Manon avait d'abord découvert la tombe de Bernoulli, puis la grotte de l'île Rouzic et les scalps carbonisés des vie- times. Comment elle avait alors prévenu Lucie Hene- belle qui, grâce à des cheveux et des poils retrouvés sur place, avait pu faire analyser l'ADN de l'assassin et remonter sans problème jusqu'à lui, Ardère étant évidemment fiché dans le FNAEG[10].

Une version digne d'un épisode des Experts.

Manon avait passé sa matinée à rédiger ces fausses explications à partir des données obtenues par le professeur Vandenbusche auprès de la police. Quand Lucie était venue chercher la jeune amnésique à l'hôpital, le neurologue lui avait expliqué qu'il approuvait sa patiente. Selon lui, elle avait « choisi sa vérité », et si elle pouvait, grâce à cela, vivre heureuse malgré la part sombre de son histoire, c'était le plus important.

Manon releva la tête et expira longuement.

— Il faut absolument que je mémorise cela ! Je vais tout enregistrer, tout apprendre par cœur ! C'est terminé Lucie ! Grâce à vous ! Je me sens tellement... Je ne sais pas, c'est inexplicable. J'ai le sentiment d'une grande paix intérieure. Ma sœur a enfin obtenu vengeance...

Elle attrapa la main de Lucie et la serra très fort. Un signe de gratitude que la flic accepta à contrecœur.

Manon avait refusé d'affronter la réalité et décidé de vivre dans une bulle, dans un monde à des années- lumière de la crasse terrestre. Alors, toujours sur le papier, Frédéric était parti précipitamment travailler en Australie, dans une entreprise internationale qui fabriquait des puces RFID, il garderait un pied-à-terre à Lille, et leur mère avait décidé de le rejoindre pour y couler une retraite tranquille. Tous deux allaient s'installer dans la baie de Port Phillip. Un conte de fées. On aurait presque dit la fin d'un roman.

Et tellement d'autres mensonges... Mais se mentir à soi-même sans en avoir conscience, était-ce toujours un mensonge ?

Combien de temps tiendrait-elle ainsi ? Qui enverrait des réponses à ses courriers vers l'Australie ? Qui continuerait à remplir les trous pour que tout se passe bien ? Pour qu'elle ne finisse pas dans un hôpital psychiatrique, comme Michaël ? Qui ? Vandenbusche ? Au fond, pouvait-on lui donner tort ? De quel droit s'autoriser à juger ? Manon conservait le souvenir de la chaleur de sa mère, de son frère. Elle ne vivait plus qu'au travers de ces seules perles de bonheur. C'étaient les derniers éléments qui la raccrochaient réellement à la vie. Alors, pourquoi les détruire par l'annonce d'un décès ? Pourquoi les rendre douloureux ?

Après tout, personne ne pouvait se mettre à sa place.

Peu à peu, elle allait retrouver ses habitudes, à nouveau tourner dans son bocal de poisson rouge. Donner à manger à Myrthe, ranger ses vêtements dans des casiers, poser son peigne à droite de sa brosse à dents, aller à Swynghedauw faire des siestes, en suivant les grosses flèches grises dans les couloirs de l'hôpital. Et, peut-être, s'inventer un autre objectif, pour combler le vide de cette traque qui n'existait plus. Chercher une autre motivation. Se donner l'impression d'être utile...

Manon se dirigea vers son coffre-fort, qu'elle ouvrit sans problème.

— Je possédais déjà ce coffre longtemps avant mon amnésie. J'y stockais des documents confidentiels. Cette combinaison-là, elle est toujours restée en moi, comme mon passé. À l'intérieur, on trouve une dizaine de mots de passe qui me servent à verrouiller mon N- Tech et à accéder au site de MemoryNode.

Manon s'installa devant son ordinateur, déjà relié par un câble USB au nouveau N-Tech que Vandenbus- che lui avait donné le matin à l'hôpital. Elle ouvrit un navigateur Internet et se connecta à un serveur distant.

— L'une des premières choses qu'on apprend à Swynghedauw ! Accéder au serveur de MemoryNode ! Il contient la dernière sauvegarde du N-Tech.

— Je sais. Ton neurologue m'a expliqué. Tu vas pouvoir récupérer ta mémoire dans ton nouvel engin. Et... y ajouter les derniers événements, le happy end... Ta mère et ton frère en Australie, le Professeur abattu...

Sur l'écran, une longue liste de dossiers apparut, avec différentes dates.

— Plusieurs sauvegardes ? s'intéressa Lucie en s'approchant.

Manon fronça les sourcils.

— Étonnant, en effet. Je pensais qu'il n'y en avait qu'une seule. Que chaque sauvegarde écrasait la précédente. Il faut dire que je n'utilisais jamais l'application dans ce sens, celui de la récupération de données. Enfin, je crois. J'en sais rien, en fait.

— Des dizaines de sauvegardes... Depuis janvier 2006... Donc quasiment depuis le début de MemoryNode...

Manon téléchargea la dernière sauvegarde d'avril 2007 sur son PC. Elle saisit ensuite un autre code de sa liste servant à ouvrir le dossier et à décrypter son contenu. En quelques secondes, les données s'affichèrent : photos, notes, sons.

— Je n'ai quasiment rien perdu ! se félicita-t-elle en synchronisant son N-Tech. La sauvegarde date du 24 ! Une chance, non ? Avec mes observations écrites, il y a moyen de tout réparer ! Clore définitivement l'affaire Professeur. Ah ! Lucie... Je me sens si bien...

Lucie resta interloquée. Si des données avaient été effacées du N-Tech, l'avaient-elles été des sauvegardes précédentes ? Personne ne pouvait être au courant pour ce système, hormis Vandenbusche... En fouillant suffisamment loin dans le passé, ne pouvait-on pas retrouver l'origine des cours d'autodéfense, des cours de tir ? L'histoire de ce Beretta ?

Pour la période de juin 2006, un seul dossier, daté du 25. La flic pointa son doigt sur l'écran.

— Dis, Manon, tu peux télécharger ce dossier ? J'aimerais bien voir en particulier tes notes du 4 juin.

— Pourquoi ? La monotonie de mon existence vous intéresse ?

— Le 4 juin 2006, tu gravais un message sur un rocher de l'île Rouzic... «4/6/2006. Ai tourné des heures et des heures. Rien. Il n'y a absolument rien. MM » Je veux comprendre ce qu'il s'est passé...

— L'île Rouzic? Qu'est-ce que vous... Qu'est-ce que tu racontes ?

— Fais-moi confiance... S'il te plaît...

Manon s'exécuta... pour constater qu'elle se trouvait effectivement en Bretagne la journée du 4.

Elle plissa les paupières et dit :

— Tu vois l'icône, là ? Il y a un enregistrement audio de dix-huit minutes.

— Ouvre-le, demanda Lucie.

Elles se mirent toutes les deux à écouter. Manon racontait avoir dormi dans la maison de Trébeurden, seule, avant qu'Erwan Malgorn ne la dépose sur l'île...

«... Six heures que je tourne sur Rouzic... La spirale de Bernoulli n'a mené nulle part... L'image de l'île est fidèle à mon souvenir, quand je venais avec Frédéric... Côte déchiquetée, falaises impraticables... Rien à découvrir ici, strictement rien... La nuit tombe... Rentrer à Trébeurden, puis chercher encore demain... Il faut impérativement trouver quelque chose... Primordial... C'est primordial... »

L'air inquiet, Manon se retourna vers Lucie et demanda :

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Je l'ignore.

Le lieutenant de police fit glisser la souris sur les jours suivants : courts enregistrements, notes, rendezvous, clichés inutiles... Rien d'anormal.

Puis, le dernier jour, le 25 juin 2006, trois semaines après l'aventure sur l'île Rouzic, de nouveau un enregistrement plus long : « J'ai beau fouiller et fouiller. Reprendre toutes mes déductions. Plus rien n'avance. Cul-de-sac. Tout ne peut quand même pas s'interrompre ainsi ! Les spirales, mes cicatrices, Bâle, Bernoulli. Je ne trouve pas la faille, l'erreur du Professeur. Et pourtant, elle se cache là, sous mon nez. J'ai fait fausse route, forcément. Le Professeur m'échappe... Je dois tout reprendre à zéro... La traque doit continuer, à tout prix.

Lucie fronça les sourcils.

— Juillet... Installe-moi une sauvegarde de juillet !

— Je vais essayer... Mais franchement, je ne te suis pas...

Manon cliqua sur une autre icône et lança le décryptage.

— D'accord, commenta la flic, d'accord... Chaque dossier reprend l'intégralité du N-Tech, depuis le début. En juillet on doit donc retrouver les données de janvier à juillet 2006...

Dans cette nouvelle sauvegarde, elle se déplaça sur le mois de juin. Au 4, précisément...

Plus rien. On ne parlait plus de l'île Rouzic, ni de Trébeurden, ni de spirales. Même chose pour les jours d'après. Rien sur l'état d'anxiété de Manon, ni sur son désespoir.

Tout avait été effacé entre juin et juillet.

Lucie sentit sa gorge se serrer, une horrible intuition venait de l'envahir. Quelque chose d'inimaginable.

Elle demanda à Manon de télécharger depuis le serveur toutes les sauvegardes sur le disque dur. Cela prit plus d'une demi-heure. Assise dans un fauteuil, la jeune amnésique finit par s'endormir d'épuisement.

Alors, Lucie se mit à fouiller dans les fichiers.

Et elle comprit. Le monde lui sembla s'écrouler autour d'elle. Ce qu'elle venait de lire lui paraissait inconcevable.

Son intuition avait malheureusement été la bonne.

Elle leva des yeux tristes vers Manon et lança :

— Mon Dieu... C'est toi... C'est toi qui as tout effacé...

Manon se réveilla soudain. Brusque panique avant de voir sur ses feuilles : « Faire confiance au lieutenant de police Lucie Henebelle... » et le descriptif de la jeune flic.

— Comment ? Effacé quoi ?

— Tu te forçais à repartir de zéro à chaque fois que tu étais bloquée... Tu voulais te donner l'illusion de continuer à avancer, de t'approcher du Professeur...

Pour te sentir vivante, tu ne pouvais pas t'arrêter. Tu n'avais que... que cet objectif... Le retrouver...

Lucie cliqua sur une sauvegarde d'octobre 2006 et déclencha un enregistrement. On y entendait clairement la voix de Manon :

« 18 octobre 2006... Vide... Je me sens vide et inutile. Abattue. Abattue est plutôt le terme. Envie de parler, de hurler, de partager. Mais il n'y a personne. Juste cette île. Ce rocher. Et mon N-Tech. Alors je raconte. Je raconte tout ce qui me pèse sur le cœur, pour que tout ceci reste. Mon Dieu... Je suis déjà venue ici... Le 4 juin, il y a quatre mois ! C'est gravé là, en face de moi. Mon écriture. J'ai les doigts posés sur les lettres en ce moment même et il s'agit bien de mon écriture. Ce n'est pas possible... J'ai déjà foulé ces plages, ces galets, escaladé ces rochers. Une note écrite ce matin sur mon N-Tech dit qu'Erwan Malgorn s'est souvenu de m'avoir déjà amenée ici. C'était bien en juin dernier. Juin 2006, comment est-ce envisageable ? Il n'y a rien dans mon N-Tech ! Rien non plus avant juin qui parle de Bâle, de la tombe de Bernoulli, de la spirale ! Je réfléchis... Quelqu'un a tout effacé... Forcément... Et j'ai peur de ce que j'ai pu faire... Parce que ce quelqu'un, j'ai l'intime conviction que c'est moi... Je me sens capable d'avoir agi ainsi... Alors maintenant que faire ? Rentrer ? Rentrer et tout abandonner ? »

Manon paraissait hypnotisée par le son de sa propre voix. Lucie cliqua sur d'autres onglets.

— Dans les notes précédentes, tu racontes que tu t'es rendue à Bâle avec ton frère. Je te cite : « Frédéric m'a aidée à me scarifier dans le cloître, à côté de la tombe de Bernoulli. Mais ni lui, ni moi ne comprenons le sens du message sur mon ventre. A quoi cela rime- t-il ? » Malgré cette interrogation, tu as fini par comprendre qu'il fallait superposer la spirale à une carte de France. Frédéric n'a rien pu faire pour t'en empêcher. Alors, tu as décidé de te rendre seule en Bretagne. Tu as écrit : « Je ne veux pas impliquer Frédéric dans cette histoire plus qu'il ne l'est déjà. J'irai là-bas en cachette. »

D'un geste paniqué, Manon leva son chemisier, y lut le nom du mathématicien suisse et s'écria :

— Arrêtez vos bêtises ! Vous délirez !

— Je n'invente rien Manon, tout est inscrit noir sur blanc dans tes vieilles sauvegardes. Dans les notes suivantes, après ton second échec sur l'île Rouzic, on te sent dépressive. De nouveau, tu t'aperçois que tu n'arrives plus à progresser, que tu tournes en rond, que tu n'y parviendras jamais sans aide. Cela t'obsède, jour et nuit. Et c'est là que... sur Internet, tu tombes sur de vieux articles qui racontent mon enquête sur la « chambre des morts »...

Manon écoutait sans bouger, écrasée par le poids de ces révélations. Lucie poursuivit :

— Tu apprends que j'habite Lille, que je suis lieutenant de police à la brigade criminelle, que la psychologie des tueurs en série me fascine... Du pain bénit pour toi. Je suis celle qu'il te faut pour t'assister, t'aider à traquer le Professeur. Une femme... Une femme parce que tu ne fais plus confiance aux hommes, tu te sens trop vulnérable... De nouveau, tu supprimes tout concernant Bernoulli, Rouzic, et tu prends une autre voie. Une voie bien plus sombre. Tu vas commencer par me suivre, me photographier à mon insu. Et c'est là que tu vas mettre en place ton idée diabolique !

— Non, non. Ce n'est pas possible...

— Tu le sais, n'est-ce pas ? Tu sais au fond de toi que tu étais prête à tout pour arriver à tes fins. Tu ne t'en rappelles pas, mais tu le sais ! Puisque tu l'as fait !

— Fait quoi, bon sang ?

Lucie regarda Manon droit dans les yeux. Tout paraissait soudain si cohérent. Si logique, en définitive. Elle continua :

— Si tu n'arrives pas à aller au Professeur, alors il suffit que le Professeur vienne à toi... Il suffit de réveiller la police, de relancer l'affaire grâce à un bon pigeon ! Moi, en l'occurrence !

— Vous... Vous dites n'importe quoi! Comment osez-vous ?

— Regarde ce que j'ai retrouvé ! Un mémo qui décrit avec une précision chirurgicale l'ébauche de ton scénario ! Et des descriptions comme celles-là, il y en a des tonnes et des tonnes, qui s'affinent au fur et à mesure qu'on s'approche de l'acte ultime : le meurtre de Dubreuil et cette simulation d'enlèvement ! Tu veux voir comment tout a germé dans ta propre tête ? Comment tu t'y es prise pour contourner ton amnésie, et même pour l'utiliser comme une force ?

Affolée, tremblante, Manon fit un pas en arrière.

— Allons-y ! s'exclama Lucie. Je sais que tu vas oublier, mais je veux que tu saches ! C'est si facile d'oublier ! De ne garder que le meilleur ! D'avoir la conscience tranquille !

Elle se mit à lire :

— «... Première étape : trouver une arme. Dénicher le bon contact, grâce à Internet. Une fois en possession du revolver, le cacher au-dessus de l'armoire de la chambre, et déclencher une alerte dans le N-Tech à la date du 25 avril 2007. Car c'est là que tout s'accélérera, au lendemain de l'acte... Comme j'aurai oublié la raison de la présence de ce revolver, je devrai impérativement le garder sur moi en permanence. Cette arme me permettra de me défendre s'il remonte jusqu'à moi. Et je pourrai le surprendre, le regarder dans les yeux, et lui fourrer le canon dans la bouche.

Deuxième étape : s'inscrire à des cours de tir et d'autodéfense. Même raison : pouvoir me défendre.

Troisième étape : le problème du nautile. La piste pourrait être remontée si je m'en procurais un dans un magasin de pêche. Hors de question, également, de partir à l'étranger. Reste la solution du cap Blanc-Nez. On y décroche des ammonites très facilement. L'identification de la spirale par le légiste ne devrait pas poser de problème. La police fera alors le rapprochement entre nautile et ammonite et le fait qu'il s'agisse du Professeur ne laissera plus aucun doute.

Quatrième étape : apprendre tout ce qui existe aujourd'hui en matière de police scientifique. Chaque jour. Afin d'éviter les erreurs.

Cinquième étape : la strychnine. Se la procurer assez tôt. De nuit. Les vieux hangars des fermes en regorgent encore.

Sixième étape : l'organisation de la « chose ». Inventer une énigme mathématique suffisamment corsée pour que personne, sauf moi, ne comprenne. Je deviendrai ainsi un élément essentiel, incontournable, de l'enquête. On aura besoin de moi. Dieu merci la vieille sadique est encore vivante. Alors ce sera elle. Sans hésitation. Elle mérite de mourir. Elle le mérite, elle le mérite vraiment. Je dois me persuader de cela Toujours. Je penserai aux enfants martyrisés quand il faudra affronter son regard.

... Reste à savoir de quelle façon j'entrerai dans l'enquête sans que cela paraisse suspect... Atteindre cette Lucie Henebelle. Et m'arranger pour qu'elle ne puisse plus me lâcher. Me rendre indispensable. »

Lucie était ébranlée. Elle releva lentement le front.

— Plus on avance dans les notes, fit-elle, plus on voit à quel point tu peaufines ton plan. Le moindre détail est organisé, analysé, disséqué... Question préméditation, on doit battre des records... Le pire c'est que tu as réussi à faire tout ça sans rien apprendre, sans rien mémoriser. Simplement avec des alarmes et des rappels que tu lisais à chaque fois.

— Non, non. Je n'ai pas fait une chose pareille. Vous... Tu dis n'importe quoi !

Manon se mit à tourner dans la pièce comme un lion en cage, faisant crisser ses ongles contre les murs.

— C'est ça ! cria Lucie. Cherche à fuir, à oublier comme tu l'as déjà fait tant de fois ! Mais je ne vais pas m'arrêter ! J'irai au bout ! Tu te rappelles, la maison hantée de Hem ? Ces décimales ? Eh bien, c'est toi qui les as peintes ! Écoute bien ce que tu as écrit : « Je peindrai de la main gauche afin qu'on ne puisse pas identifier mon écriture. » Mais plusieurs fois tu as oublié, alors tu as noté quelques décimales de la main droite... Ces chiffres se trouvent dans ta machine, il y en a des pages et des pages ! Combien de temps y as- tu passé ?

Lucie se leva brusquement et continua :

— Tu suis purement et simplement les instructions laissées dans ton organiseur, comme s'il s'agissait d'une notice, sans savoir où ceci va te conduire. Tu te fais confiance, voilà tout... Tu te rends à tes cours de tir, d'autodéfense. Tu achètes régulièrement des allumettes par petites quantités. Tu vas au cap Blanc-Nez pour y décrocher l'ammonite avec un burin ramassé dans l'un des appartements de Frédéric. Tu progresses avec MemoryNode, qui te rend plus forte, plus autonome, et tu parviens même à devenir l'égérie de N- Tech. Ce qui sera pour toi un atout supplémentaire. Tout s'enchaîne à la perfection. Bien évidemment, tu agis dans le secret. Ni ton frère, ni Vandenbusche ne connaissent tes plans. Ton système de mots de passe est très efficace, et personne, sauf toi, n'a accès à tes informations. Tu vas plusieurs fois à Roeux, endroit que tu connaissais dans ton enfance, tu pars aussi repérer la cabane de chasseurs à Raismes cinq, dix fois, pour t'assurer que personne ne la squatte. La veille de ton pseudo-enlèvement, tu peins cette fameuse énigme : « Ramène la clé. Retourne fâcher les Autres. Et trouve dans les allumettes ce que nous sommes. Avant 4 h 00 », tu déposes de la corde sur place, ainsi que les milliers d'allumettes.

— Arrêtez ! Arrêtez de raconter n'importe quoi !

— Je ne dis pas n'importe quoi ! Tu veux lire ? Tu veux lire toi-même ce que tu as noté ? Approche ! Affronte la vérité !

Manon se plaqua contre le mur, les larmes aux yeux.

— Non ! Non !

— Dans la dernière sauvegarde que tu as effectuée avant le crime, tu détailles clairement chaque heure, chaque minute de ton projet infernal. Le matin, tu t'es rendue au lac Bleu, tu t'es garée « à côté des six arbres disposés en cercle », tu es passée par les fourrés, tu as enfilé des gants, un bonnet, tu as frappé à la porte, sachant que Dubreuil ouvrirait sans difficulté à une jeune femme d'apparence inoffensive. Puis tu as agi comme le Professeur... Une imitation parfaite. Dans ton N-Tech, il n'y a rien qui décrive tes gestes. Avais- tu des instructions sous le nez quand tu tuais la vieille ? Ou alors, y es-tu allée à l'intuition ? Qu'as-tu ressenti durant la mise à mort ? De la colère, tant cette sadique te dégoûtait ? Combien de fois m'as-tu confié qu'elle méritait son sort ?

— Taisez-vous ! Je n'en peux plus. Je ne comprends rien à ce que vous dites !

— Tu ne comprends pas, ou tu fais semblant ? Toutes ces consignes, c'est moi qui les invente ? « Nettoyer le sol à la Javel. » « Vérifier dehors avant de sortir. » « Fermer la porte. » « Rejoindre la voiture. » « Rentrer à l'appartement. » Un véritable mode d'emploi !

Lucie était rouge de colère. Elle contrôla sa respiration et poursuivit :

— Et donc, te voici de retour chez toi. Dubreuil est morte, et nous sommes en fin de matinée, aux alentours de midi... Ton frère ne m'avait pas menti. Il t'avait bien vue à 9 h 10, juste avant que tu t'apprêtes à commettre ton crime.

— Mon frère ? Pourquoi vous parlez de Frédéric ?

— Arrive maintenant le passage délicat. Le moment où tu décides de tout effacer. Midi, donc. Tu viens de tuer Dubreuil et de rentrer chez toi. Dans ton N-Tech, il est noté que tu dois inscrire sur une feuille toutes les actions futures à effectuer. Le papier, en quelque sorte, deviendra le miroir de ton N-Tech, le temps que tu passes à la dernière phase de ta machination. Une fois que tu as recopié tout ce qui t'intéressait, tu supprimes méticuleusement les données compromettantes de l'organiseur, toutes les traces de la préparation de ton crime. Cours d'autodéfense, Beretta, ammonite, spirale de Bernoulli, les infos me concernant... Bref, tu vas encore décider de repartir de zéro, mais avec un atout de taille : les forces de police à tes côtés, cette campagne de pub, et tout le reste... Tu ne commets qu'une seule erreur : alors que tu penses écraser ta précédente sauvegarde et donc effacer également toute trace sur le serveur de MemoryNode, tu ne fais en réalité qu'en ajouter une de plus à toutes celles qui t'accablent.

Chacune des étapes du plan machiavélique de Manon apparaissait maintenant aux yeux de la flic dans toute sa clarté.

— Ensuite, tu abandonnes le N-Tech près de ton ordinateur, et, à partir de ce moment-là, tu suis uniquement les instructions de ta feuille. Sur cette feuille, il est indiqué que tu dois rester habillée avec ton survêtement et tes baskets, sortir sans te faire remarquer, chose facile dans ton impasse, prendre le bus jusqu'à Valenciennes, puis aller à pied jusqu'à Raismes, en passant par des sentiers pédestres, afin de t'épuiser... pour que tout paraisse plus vrai. Le docteur des urgences avait remarqué tes pieds gonflés, tes ampoules... Je n'ai pas pensé à creuser ce détail, mais j'aurais dû ! Car la cabane était très proche de l'endroit où une voiture t'a recueillie ! Et ce n'est pas ton errance dans Lille qui pouvait t'amocher les pieds de la sorte !

Des coups sur le mur. Manon qui frappait du poing.

— Tu peux chercher à perdre la mémoire, fit Lucie, mais ça ne changera rien à la réalité.

Elle poursuivit, imperturbable :

— Avant d'arriver dans l'abri des chasseurs, tu t'entailles la main avec un caillou tranchant. Tu inscris : « Pr de retour », puis tu te débarrasses du caillou. Une fois dans la cabane, usée, à bout de souffle, la paume en sang, tu te frottes les poignets et les chevilles avec la corde, tu ressors et tu rejoins la route. On connaît la suite. Le type qui te recueille, puis te ramène sur Lille. Ta marche dans les rues de la ville, avant que tu te débarrasses de ta feuille et que tu t'échoues dans la résidence étudiante, juste à côté de chez moi... Je cite : «Tu arracheras, puis jetteras la feuille au moment d'atteindre la résidence. Fais-toi confiance... » C'était ça, Manon, cette impression que tu avais de me connaître, sans savoir pourquoi !

Lucie éteignit l'écran de l'ordinateur et souffla longuement.

— Et pourtant, malgré tout ce que tu as fait, malgré... ton crime, je crois que tu as été honnête avec moi... Tu t'es laissé prendre par ta propre mise en scène... Tu as vraiment cru à ton enlèvement par le Professeur... Tu as réellement tourné en rond... Tu t'es scarifiée, tu t'es fait agresser et kidnapper par Ardère... Tu as failli mourir.

La flic ne parvenait plus à juger du bien et du mal. Tout s'embrouillait en elle.

— Et tu as réussi... Par ton acharnement. Par ta volonté de tout reprendre à chaque fois depuis le début... Tu as continué à traquer le Professeur, à combattre tes propres fantômes... Là où nous avons échoué, tu as réussi... Tu as trouvé le Professeur... Et le Chasseur... Tu as rendu justice à toutes ces familles... Manon... Que vas-tu devenir? À peine comprendras-tu ce qui est arrivé que tu auras déjà oublié... Comment te juger, Manon ? Comment t'ima- giner à ton procès, ignorant la raison de ta présence sur le banc des accusés ? Comment t'imaginer derrière les barreaux d'une prison, dans cet environnement hostile, te demandant sans cesse ce que tu fais là ?

À présent, Lucie laissait parler son cœur, oubliant pour un temps son insigne de flic.

— Tu savais que le visage de Dubreuil s'effacerait de ta mémoire quelques minutes à peine après le meurtre. Tu as choisi un monstre, tu n'as pas tué une innocente... Dubreuil a torturé... Elle a torturé ses trois enfants qui auraient pu être mes filles. Mérite-t-elle que tu paies pour elle ? Je... Je ne crois pas... Tu as besoin d'une nouvelle vie... Laisser le passé derrière toi. Couper le cordon, comme je viens de le faire avec la Chimère... Et je pense que je serai là pour t'aider...

Le N-Tech se mit à sonner trois fois d'affilée, deux longues et une courte. Manon leva l'index.

— Ah! Myrthe ! L'heure de son repas! Vous m'attendez ici ?

Et alors que Manon s'éloignait, Lucie alluma de nouveau l'écran.

Lentement, elle sélectionna les dossiers un à un sur le serveur externe.

Et enfonça la touche « Suppr ».

— Personne ne saura jamais, Manon. Ce secret t'appartient... Ce secret nous appartient...


NOTE AU LECTEUR

Deux des victimes du Professeur ont été confrontées au problème d'Einstein. Il s'agit d'un exercice de logique qui ne demande aucune connaissance mathématique particulière, juste une certaine forme d'acharnement.

En voici l'énoncé :

« Il y a cinq maisons de couleurs différentes, toutes sur une rangée.

Dans chaque maison vit une personne de nationalité différente.

Chacune de ces cinq personnes boit une boisson, fume une marque de cigarettes et élève un animal.

Personne n'a le même animal, ni ne fume les mêmes cigarettes, ni ne boit la même boisson.

L'Anglais vit dans la maison rouge.

Le Suédois a un chien.

Le Danois boit du thé.

La maison verte est à gauche de la maison blanche.

Le propriétaire de la maison verte boit du café.

Celui qui fume des Pali Mail a un oiseau.

Celui de la maison jaune fume des Dunhill.

Celui de la maison du centre boit du lait.

Le Norvégien vit dans la première maison.

Celui qui fume des Blends vit à côté du propriétaire du chat.

Celui qui a un cheval vit à côté de celui qui fume des Dunhill.

Celui qui fume des Blue Masters boit de la bière.

L'Allemand fume des Princes.

Le Norvégien vit à côté de la maison bleue.

Celui qui fume des Blends a un voisin qui boit de l'eau.

Qui possède le poisson ? »

Vous pourrez également vous amuser à vérifier que jamais dans ce roman le soleil n'éclaire le ciel, livré aux ténèbres tout au long de ces pages. Et parmi la centaine de milliers de mots qui en constituent la trame, jamais vous ne verrez apparaître plaisir, joie ou espoir.

Parce qu'ils ne se prêtaient pas à une telle histoire. Ou peut-être parce que je me suis laissé prendre aux jeux douloureux du Professeur, allant jusqu'à en inventer un moi-même...

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