— Mais bon sang, quel rapport avec un mollusque vieux de plusieurs millions d'années ?

— Vous aimez les maths ? demanda Turin.

— Je crois que la seule raison pour laquelle je suis devenu flic, c'est pour ne plus jamais en entendre parler.

— Eh bien, vous risquez d'être déçu. Le nombre d'or, ça vous dit quelque chose ?


19.

Confortablement installé dans un fauteuil en toile, au fond de son petit bureau, Romain Ardère faillit recracher son riz au curry. À la radio, le flash de 13 heures parlait d'un assassinat commis dans le Nord- Pas-de-Calais. Les médias avançaient que le Professeur, ignoble tueur qui avait sévi au début des années 2000, était sans doute de retour.

Impossible !

Ardère jeta son plat à la poubelle, sortit une flasque de rhum et en avala une douloureuse rasade.

Sur le mur, le gigantesque poster du « calisson d'étoiles » explosant en plein ciel se mit à tourbillonner devant ses yeux.

Ardère vit rouge. Un rouge sang.

La veille, les photos de Manon Moinet éblouissante, dans le métro parisien, lui avaient déjà sérieusement levé le cœur. Mais là, ce reportage, sur une radio nationale ! Cette soi-disant maison hantée, ces décimales de 71 ! Cette vieille tortionnaire empoisonnée alors qu'elle essayait de résoudre une énigme sur une ardoise !

Les mathématiques, plus puissantes que jamais.

Pouvait-il s'agir du hasard ? Ardère grinça des dents. Non ! Il n'y avait pas de hasard !

Mais alors ?

Quelque chose était en train de se produire. Quelque chose d'inimaginable. Ce meurtre portait bel et bien la griffe du Professeur.

Le directeur de Mille et une étoiles se rua sur son ordinateur portable pour écrire en urgence un email. Avant de l'envoyer, il le crypta avec l'algorithme incassable RSA en appliquant sa clé privée, Eadem mutata resurgo - Changée en moi-même, je renais.

Des gouttes de sueur vinrent mourir sur le clavier.

Il fallait rencontrer les autres, de toute urgence. Et tenter de comprendre ce vaste merdier.

Tout ne pouvait pas s'interrompre ainsi. Son entreprise. Sa vie.

Dans les minutes qui suivirent, il ouvrit un navigateur web, se précipita sur le site des Pages blanches et tapa « Manon Moinet », en indiquant « Calvados » dans la rubrique « Département ». Rien. Il élargit sa recherche à chacune des régions de France. Toujours rien. Il recommença la même opération avec « Frédéric Moinet ». Le résultat fut bien plus probant.

« 3, impasse du Vacher, 59 000 Lille. »

Ardère ressentit un léger soulagement. La salope ne devait pas se trouver bien loin de son connard de frère.

En évitant Paris, il atteindrait le Nord à la tombée de la nuit.

Il s'empara d'une fusée à ailettes et la serra dans son poing. De la poudre grise coula entre ses doigts.

Manon Moinet était devenue bien trop dangereuse.

Il fallait l'éliminer avant qu'il ne soit trop tard.

La museler définitivement.


20.

Un bureau. Six hommes. Une femme aux boucles blondes.

— Octobre 2001, banlieue lyonnaise. Premier meurtre. François Duval, responsable d'un pôle de recherche et développement, quitte très tard sa société de production de microprocesseurs, Microtech. Il emprunte toujours le même trajet. Une partie ville, une partie campagne. Il ne rentrera pas chez lui et on le découvrira deux jours plus tard dans un entrepôt destiné à la démolition. Scalpé, les pieds ligotés empoisonné à la strychnine et l'estomac rempli de morceaux tranchants de coquilles qu'on identifiera comme étant des fragments de nautiles. A côté de lui, à proximité d'une ardoise, sur une feuille, un beau petit problème de logique, tapé à l'ordinateur, à l'énoncé simple mais à la solution coriace. Le problème d'Einstein[7], que seulement deux pour cent de la population est capable de résoudre. Bien évidemment, avec la torture des coquilles ingurgitées et la peur de crever, difficile d'être dans ces deux pour cent.

Hervé Turin se racla la gorge et se mit à tousser. Trop de cigarettes. Face à lui, Lucie Henebelle, le commandant Kashmareck, Greux, Salvini et deux brigadiers-chefs de la brigade criminelle lilloise.

— Pour nous narguer, on recevra, au lendemain de la découverte du corps, une drôle de petite annonce publiée dans Le Quotidien Lyonnais un mois avant le meurtre : « En 97, Robert a écrit ceci : l'un des ressentiments de Microtech munira dans un moka. Il étuvera le prénom d'une loqueteuse literie. Le Profiterole. »

Silence médusé dans l'assemblée.

— Ça vous inspire pas, hein ? La technique employée est ce qu'on nomme le T+7, issue d'un jeu littéraire créé par un groupe d'écrivains, appelé Oulipo. On prend chaque verbe, adjectif ou substantif du message original, et on le déplace de sept éléments dans le dictionnaire utilisé, ici le Robert de 1997. Pour coder le nom « professeur » par exemple, on regarde dans le dictionnaire : le septième nom commun consécutif, et on tombe sur « profiterole ». Ainsi, l'original était : « L'un des responsables de Microtech mourra dans un mois. Il sera le premier d'une longue liste. Le Professeur. »

— Sympa, fit Kashmareck, l'air dépité.

— Ouais, on peut dire ça. Ainsi se profile le mode opératoire de celui qui se fait appeler « Le Professeur » : il annonce l'identité de sa victime en la cachant dans un message qui peut se situer n'importe où en France, sur n'importe quel papelard ou support, de n'importe quelle façon, et il réalise ses putain de prédictions. Dans le cas qui nous concerne aujourd'hui, il s'agit d'un numéro de sécu, planqué dans le nombre n. À chaque fois, il y a un rapport évident avec les maths ou la logique.

Lucie l'observait attentivement, le stylo au bord des lèvres. Elle dut admettre que la face de fouine s'en tirait plutôt bien. Il parlait avec aisance, professionnalisme, maîtrisait chaque partie du dossier. Elle se demanda jusqu'à quel point il avait bien pu s'investir dans l'enquête. Elle glissa :

— Le Professeur a aussi laissé un autre message, dans la maison hantée. « Si tu aimes l'air, tu redouteras ma rage. » Manon pense que là encore, il y a un rapport avec l'une de ses énigmes tordues.

— Mouais. Vu son état, Manon ne pense plus grand-chose d'intelligent.

— Vous...

— Bref, sur les six crimes commis, jamais on n'a retrouvé la moindre trace exploitable. Ni empreintes, ni sang, sperme, fibres, poils ou cheveux, hormis ceux des victimes elles-mêmes ou de certains proches. Il prend un soin particulier à bien nettoyer le lieu du crime à l'eau de Javel. Est-il chauve, imberbe ? Porte-t-il une charlotte, des gants, des surbottes ? On n'en sait que dalle. Les éléments abandonnés sur place sont toujours les mêmes. Ardoise, craie et corde qu'on se procure facilement au Carrefour du coin. L'ardoise est à chaque fois identique, à bords rouges, avec un côté vierge et l'autre quadrillé en jaune, et la craie toujours bleue. Le papier pour l'énigme provient du même lot de feuilles. Quant à la strychnine, à l'époque elle était encore en vente libre.

D'un mouvement du menton, il s'adressa à l'IJ.

— Vous avez pu trouver des éléments plus intéressants, cette fois ?

Salvini hocha négativement la tête.

— Les équipes sont encore sur place, mais, pour le moment, rien de vraiment déterminant. À Hem, la maison est contaminée par des centaines d'empreintes différentes Squatteurs, curieux, adolescents en mal de sensations fortes, pire qu'un supermarché... Ça risque de prendre du temps. On a quand même prélevé des échantillons de peinture et des poils de pinceau. Avec un peu de chance, on en tirera quelque chose. On a aussi fait appel à un graphologue, pour le tracé de ces chiffres qui, à première vue, ont été peints de la main gauche. Et cela voilà un bon bout de temps puisqu'un léger voile de poussière recouvrait déjà la peinture et que des photos de l'endroit circulent sur Internet depuis un mois...

— Un gaucher, donc... Ça, c'est du lourd si c'est confirmé.

— Concernant la cabane de chasseurs, difficile, là aussi, d'avancer correctement. Beaucoup d'empreintes, de poils de bête, de traînées de boue, quelques cheveux, dont probablement ceux de Manon Moinet. En plus, les conditions météo jouent contre nous. Le vent et la pluie ont tout effacé à proximité du lieu, ce qui rend nos chiens inefficaces. Vous aviez demandé, lieutenant Henebelle, de vérifier si la branche de l'arbre ayant provoqué l'accident avait bien été arrachée. La réponse est oui. Il ne s'agit pas d'un acte criminel.

Lucie acquiesça en silence.

— Quant à ces milliers d'allumettes, ajouta-t-il, nous allons vérifier si elles proviennent de chez le même fabricant. Mais elles n'ont, a priori, rien d'extraordinaire.

— On va faire le tour des magasins dans le périmètre, histoire de voir si personne n'a acheté des allumettes en quantité importante, intervint Kashmareck. Mais le problème c'est qu'on ignore en fait dans quel coin chercher. Lille, Valenciennes, Arras... Ou Marseille.

— Ça a toujours été l'un de nos soucis majeurs, fit Turin. Où chercher...

— S'il le faut, nous solliciterons les différents commissariats et la gendarmerie de la région.

— Je crois qu'on va pas y couper...

Ils se tournèrent de nouveau vers Salvini, qui poursuivit :

— Chez Dubreuil, le sol avait été lavé à la Javel. On a retrouvé la serpillière et le seau pas loin de l'entrée, le tout appartenant sans doute à la victime. Pour l'instant, le crimescope est resté muet. Quelques cheveux gris, un seul type d'empreintes, probablement celles de Dubreuil. Elle ne devait jamais recevoir de visites...

— Et pourtant, elle a ouvert à notre assassin, fit remarquer Lucie.

Salvini approuva.

— Très juste, rien n'a été forcé, vous avez raison de le souligner. On analyse aussi la poussière récoltée sur place. On continue à ratisser, il risque d'y en avoir encore pour plusieurs heures, voire plusieurs jours.

Turin alluma une cigarette.

— OK... Je constate qu'on n'est pas plus avancés qu'il y a quatre ans...

— N'oubliez pas que nous ne sommes qu'à J+l.

— Ouais. Bon, je ne m'étalerai pas sur les autres meurtres, vous verrez tout ça dans les copies du dossier qu'on vous a filées. On y parle de Julie Fernando, directrice de projets d'Altos Semiconductor, trente-sept ans, massacrée en banlieue parisienne. Caroline Turdent, quarante-trois ans, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, à Rodez. Jean-Paul Grunfeld, trente-quatre ans, professeur de physique, dont le corps a été retrouvé à Poitiers. Jacques Taillerand, cinquante et un ans, producteur de spectacles, liquidé au Mans. Et enfin... Karine Marquette, la sœur de Manon Moinet, trente-cinq ans, assassinée à Caen. Elle était à la tête, avec son frère, d'une entreprise familiale qui fabriquait des emballages. Ce dernier crime a été légèrement différent. Karine Marquette a été violée post mortem, avec préservatif.

Lucie haussa les sourcils. Ce pan de l'enquête avait échappé à la presse. Turin s'adressa directement à elle.

— Eh oui, les pulsions du Professeur avaient évolué. Ou alors, il a voulu tenter de nouvelles expériences. Ce qui rend encore plus incompréhensible le fait qu'après ce meurtre, il ait tout arrêté.

— Jusqu'à aujourd'hui.

— Ouais, jusqu'à aujourd'hui...

Turin s'empara d'une baguette en bois et désigna sur une carte de France les villes où le sang avait coulé.

— Il frappe n'importe où, hommes, femmes, de tous âges, sans rapport physique dominant entre eux. Les catégories socioprofessionnelles sont variées. Il n'y a aucun repère temporel, aucune régularité flagrante. Les deux premières victimes ont été butées à quatre mois d'écart, puis il a agi sept mois plus tard, puis quatre, puis cinq, puis trois, ce qui fait quand même une activité intense, sur environ deux ans...

— Lui s'arrête, et le Chasseur de rousses prend le relais trois mois après, souligna Kashmareck. C'est sans doute idiot ce que je vais dire, mais est-ce qu'on a cherché à établir un rapport entre ces deux tueurs en série ? Ne pourraient-ils pas n'être qu'une seule et même personne ?

Turin secoua fermement la tête.

— Avec le viol post mortem de Karine Marquette, on y a pensé, vous vous doutez bien. J'ai beaucoup travaillé avec la police nantaise à l'époque. Conclusion ? Assassins différents. Les deux modes opératoires n'ont absolument rien à voir. Le Chasseur frappe exclusivement dans les environs de Nantes. Il séquestre des jeunes femmes qui ont toutes le même profil : célibataires, rousses, mignonnes, entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Il les retient plusieurs jours, s'amuse à les torturer en leur infligeant toutes les brûlures possibles et imaginables, avant de se les enfiler, encore vivantes. Et on les repêche dans la flotte, à chaque fois. Pas d'énigme, pas de maths, pas de mise en scène, rien ! Juste de la perversité, brut de fonderie. Sa dernière victime date d'il y a deux mois. Avouez que c'est à des années-lumière de « l'élégance », si vous me permettez l'expression, de notre Professeur.

Lucie se frotta le menton du plat de la main, bien obligée de reconnaître que Turin avait raison. Effectivement, les tueurs en série pouvaient évoluer dans leur modus operandi, y apporter des modifications, mais jamais de façon aussi radicale.

Turin plissa les yeux et marqua un silence, avant de reprendre :

— Pour en revenir à notre affaire, les individus côtoyant les victimes de près ou de loin, tant dans le cadre familial que professionnel, ont tous été disculpés.

— Frédéric Moinet, par exemple ?

— En effet, Henebelle. Plus de trois cent cinquante personnes peuvent témoigner que le frère Moinet donnait une conférence aux États-Unis, sur le recyclage, au moment du décès de sa sœur. Et Manon Moinet était avec lui. Elle aussi s'était rendue à New York, pour participer à un colloque autour de ses recherches en mathématiques. Ça vous va, comme alibi ?

— C'est parfait.

— OK. Pour en finir avec les victimes, elles n'ont absolument aucun point commun. Elles ne se connaissent pas, de près comme de loin, n'ont pas fréquenté les mêmes écoles ou les mêmes bars à putes, et ne sont pas parties se bronzer le cul ensemble au Club Med. Rien, rien, rien !

Kashmareck fit osciller un stylo-bille entre son pouce et son index.

— Pas d'autres indices, en six ans d'enquête ?

— À peu de chose près, non... On peut difficilement attraper, quatre ans plus tard, un meurtrier qui n'agit plus, qui s'est fondu dans la masse. Disons qu'en un sens, son retour va nous être... bénéfique.

Turin vint se placer devant un bureau, d'où il dominait l'assistance, les mains en appui sur le rebord.

— Intéressons-nous un peu au crime de cette nuit. Parlez-moi de cette Dubreuil. Une ancienne tortionnaire d'enfants, vous m'avez dit ?

Le commandant enchaîna :

— Dubreuil et son mari ont infligé des sévices à leurs propres enfants, dans les années soixante-dix, pendant des semaines et des semaines. Brûlures de cigarettes, coups de poing et de ceinture, ongles arrachés, coupures sadiques. Et puis, un jour, alors qu'elle n'était pas là, le mari a finalement achevé les gamines d'un coup de fusil dans la tête, avant de retourner l'arme contre lui et de se suicider... Elle n'a fait « que » participer aux tortures. Ce qui a surpris tout le monde, à l'époque de son procès, c'est le côté impassible du personnage face à un tel déchaînement d'horreur. Jamais aucun regret. Et pourtant, rien de psychiatrique dans son dossier. Depuis qu'elle s'était installée à Roeux, après sa sortie de prison, on l'appelait le « diable du lac ».

— Vous êtes aussi servis que nous en dégénérés, à ce que je vois... Donc, cette fois, le Professeur s'en est pris à un personnage « public » et la mise en scène est plus élaborée. Mais pour le reste, tout semble rigoureusement identique. Corde utilisée, feuille imprimée, ardoise rouge, craie bleue, mode opératoire. Il faudra quand même attendre confirmation des analyses comparatives entre les points qui seront saisis dans SALVAC[8] et ceux qui s'y trouvent déjà...

— La comparaison est en cours, précisa Kashmareck.

— Très bien. Alors qu'est-ce qu'on a appris, là, aujourd'hui, sur notre petit rigolo ? Qu'il est gaucher car, pour la première fois, il laisse une trace de son écriture dans votre maison soi-disant « hantée ». Qu'il s'est attaqué à une victime assez atypique : une vieille sadique de presque quatre-vingts balais. Nous devons comprendre pourquoi pour avancer.

Kashmareck ajouta :

— Un autre élément diverge assez de son mode opératoire habituel. Cette espèce de fossile, qu'il lui a fait ingérer. Et qui n'était pas un nautile.

Turin tira sur sa cigarette et cracha lentement la fumée, les yeux à moitié fermés.

— Exact, cet aspect est, ma foi, assez troublant. Pour ceux qui l'ignorent, c'est la première fois que le Professeur fait bouffer autre chose que des coquilles de nautiles à sa proie. À première vue, une sorte de fossile... Les nautiles, c'était pourtant très chic. Ça ne se trouve que dans le Pacifique Sud.

— Ou dans des magasins de pêche, non ? intervint Lucie en agitant le bras pour signifier que la fumée l'indisposait.

Turin ne sembla pas se soucier de ce détail.

— Des analyses poussées, notamment dans les constituants en carbonate de calcium des coquilles, nous ont prouvé que les nautiles venaient tous de la même région du monde. Ou du même magasin, comme vous dites. Mais vous pensez bien que ces boutiques, on les a toutes passées au peigne fin. Evidemment sans succès.

Lucie se recula sur son siège et demanda :

— En tenant compte de ces divergences, pourrait-on émettre l'hypothèse qu'il ne s'agisse pas du Professeur cette fois, mais d'un simple imitateur ? Un « élève » qui aurait fait du Professeur son mentor, et qui essaie de le surpasser en créant des mises en scène plus élaborées ?

Turin éclata d'un rire gras.

— Vous avez sucé un clown ou quoi ? Certains aspects, comme la strychnine ou les coquilles de nautiles, n'ont jamais été divulgués ! Et tout concorde ! On ne s'improvise pas tueur en série d'un claquement de doigts. Ces fumiers ne tuent pas pour copier, mais pour assouvir leurs fantasmes de pervers !

— Je sais tout ça, se défendit Lucie. Et je sais aussi que, sauf cas exceptionnel, un tueur en série est incapable de s'arrêter sur une si longue période.

— Ouais... Vous semblez oublier l'affaire Fourniret par exemple. Six enlèvements et meurtres de 1987 à 1990, avant une mise en veille de dix ans, pour une reprise en 2000. Ça, vous l'expliquez comment ?

— Fourniret agissait dans l'ombre, il se débarrassait des corps, les enterrait. Le Professeur, lui, fonctionne à l'envers. Il cherche la lumière, les médias, il veut qu'on parle de lui, il a un besoin évident d'exprimer sa supériorité sur ses victimes, sur nous tous... Par les mathématiques, par les énigmes, par les lieux qu'il choisit. Pourquoi se serait-il brusquement arrêté, au faîte de sa gloire ? Non, non, quelque chose cloche. Il faudra vérifier les libérations récentes de prison, ou les sorties de longues convalescences.

— Ah ouais, et dans quel hôpital ?

Kashmareck tenta de recadrer la conversation. Il

s'adressa à Turin :

— Vous allez peut-être enfin nous expliquer pourquoi il choisissait des nautiles ?

— Ah ! Le point sensible ! Le nœud du problème, assurément. Au départ, on pensait que le Professeur sélectionnait ses victimes au hasard, sans mobile. C'est Manon Moinet qui nous a détrompés. Comme elle nous voyait paumés, elle s'est mise à réfléchir, et un jour elle a émis une hypothèse très intéressante. Elle a commencé à nous parler de spirale logarithmique...

— Quoi ?

Turin dévoila un cimetière de dents jaunes.

— J'ai eu la même réaction que vous, à l'époque. La première fois où j'ai rencontré Manon Moinet, pas longtemps après le meurtre de sa sœur, je suis rentré chez moi avec un putain de mal de crâne. La sale impression d'avoir bouffé une purée de chiffres.

Léger flottement dans le groupe, avant que le sérieux ne reprenne le dessus.

— La coquille du nautile présente une propriété mathématique fabuleuse. Il suffit de diviser la longueur de sa spirale par son diamètre, et on obtient le nombre d'or. Historiquement, ce nombre a toujours représenté la perfection mise en équation. Il est la divine proportion pour les peintres, il cachait les dieux pour les Grecs, les Égyptiens l'ont utilisé pour bâtir la Chambre royale dans la Grande pyramide. Au xnf siècle, le mathématicien Fibonacci s'en est servi pour établir une suite algébrique...

— Merci pour le cours d'histoire, l'interrompit Lucie.

Turin l'ignora superbement.

— Ce n'est pas anodin si le Professeur a choisi ce nombre. Il est le reflet de ce qu'il cherche dans ses actes : la perfection. Il se dit qu'en adoptant une logique mathématique pour commettre ses crimes, il chasse le hasard et ne peut pas faire de bourde.

— Ça reste vachement flou, fit Kashmareck en se grattant le crâne.

— Je sais, je sais, mais Moinet a su me convaincre, et son raisonnement tient sacrément la route. Pour comprendre, songez simplement à ces fameuses spirales. On en dégote partout dans la nature. La forme des galaxies, celle des artichauts, des pommes de pin, ou l'organisation des graines de tournesol. Quelle que soit l'échelle, le domaine, dans l'infiniment petit ou l'infi- niment grand, on les retrouve. Certains scientifiques, et Moinet en fait partie, pensent que la présence de la spirale ou des fractales dans notre univers n'est pas fortuite. Que des objets si parfaits, aux propriétés mathématiques si extraordinaires, ne peuvent exister par hasard. Qu'ils s'inscrivent dans une fonction très complexe, tout comme les destinées de chacun d'entre nous ou plus généralement la vie sur Terre. Une fonction qui régirait les lois de l'univers tout entier.

L'assistance, en face, resta sans voix, désorientée. Lucie prit quelques notes dans son carnet. Turin était aussi allumé que mal fringué, mais il touchait sa bille.

— Toujours pas pigé ? continua-t-il. Normal, pas facile. Alors, pensez à ce numéro de sécu, trouvé dans le nombre ! L'identité de Dubreuil n'était-elle pas gravée dans l'inaltérable depuis des lustres, bien avant sa naissance, bien avant que ces putain de numéros de sécu voient le jour ? C'est symbolique, je sais, mais notre illuminé y croit dur comme fer. Et cette spirale du nautile est là pour nous indiquer que dans l'esprit de l'assassin le hasard n'existe pas. Le Professeur suit un parcours précis, tracé, dont lui seul a connaissance. Un chemin mathématique qui relie nécessairement ses victimes entre elles. Et ces quatre années d'attente font peut-être tout simplement partie de son plan. À nous de déjouer ce plan.

Il regroupa un paquet de feuilles sur le bureau et ajouta :

— C'est là qu'il faut creuser ! Et non pas à la sortie des prisons ou des hôpitaux. Ce serait trop simple, trop... primitif. En tout cas, messieurs, mademoiselle, bienvenue dans l'esprit tordu du Professeur.

Greux se lissait la moustache, Kashmareck fumait du crâne. Lucie, elle, tournait les pages de son carnet, sans lire, sans noter, hypnotisée par les paroles de Turin. Elle se redressa un peu et proposa :

— Laissons un peu de côté ces maths qui semblent vous enchanter, si vous le voulez bien. Au-delà de...

— Pas plus que vous. Mais quand je mène une enquête, je la mène à fond.

— Hmm... Au-delà de tout ce charabia, a-t-on quand même une idée de son profil psychologique ? De sa réelle identité ?

Le lieutenant au perfecto râpé répondit :

— Contrairement au Chasseur de rousses, c'est un itinérant. On peut supposer que son métier, s'il en a un, l'oblige à se déplacer. Représentant, commercial, conférencier... Il étudie avec minutie ses victimes. Il connaît leurs habitudes, leurs horaires, leur environnement. Il sait où frapper, et quand, sans être vu. Ce qui sous-entend qu'il crèche sur place un certain temps, plusieurs semaines avant de passer à l'acte probablement. À l'époque, on avait tout épluché. Locations, hôtels, caméras des péages ou des parkings, en vain...

— Jamais rien ?

— Jamais rien. Les psys impliqués sur le dossier estiment qu'il doit ressentir une frustration, un sentiment de dévalorisation. Voilà pourquoi, comme vous le souligniez, il éprouve le besoin de sublimer ses actes, et aussi pourquoi il confronte ses proies à une énigme dans leurs derniers instants. À ce moment-là, il reprend le dessus et exprime sa supériorité, car lui possède la solution. Il est le maître, et les autres, ses élèves. Ses victimes sont couchées sur le sol en position inférieure, les pieds liés, il les domine et les torture, mentalement, et physiquement avec des éclats de coquilles rares. La rareté apporte une touche « élégante », classieuse, à son crime. Et si l'on doit voir une évolution dans ses pulsions, le fait que Karine Marquette ait été violée post mortem semble confirmer cette envie de dominer plus encore, de posséder.

— ATV. Amoindrir. Tuer. Violer... précisa Lucie.

— ATV, ouais, et pourquoi pas TGV tant que vous y êtes ? Il est asocial, renfermé, frustré, ça doit se lire dans son comportement. Les mathématiques sont peut- être, dans son cas, symbole d'isolement et de patience, vous savez, le mythe du mathématicien coupé du monde des années durant, et qui s'acharne, sans jamais s'interrompre ? Célibataire, probablement, car, même sans compter ses déplacements, la préparation de ses crimes lui demande beaucoup de temps et d'efforts. C'est un caméléon. Et un voyageur. Nous pensons qu'il est allé récupérer ses coquilles de nautiles sur place, loin, très loin d'ici, avec l'idée de toutes ces monstruosités en tête. Il est allé chercher lui-même la spirale parfaite... Et c'est sans doute le moment où cet enfoiré a le plus pris son pied !

Il agita le paquet de feuilles.

— Mais tout est là-dedans. De quoi passer une belle nuit.

Lucie se laissa submerger par les images qui lui arrivaient.

— Et donc, fit-elle, il s'approprie définitivement ses proies en les scalpant. Ces scalps lui permettent de prolonger ses fantasmes, il les place peut-être sur des têtes de mannequins, toutes alignées, et il se rejoue le film de ses meurtres quand il n'agit pas. Comme ça, il peut patienter trois ou quatre mois. Voire plus.

— Sacrée imagination, lieutenant. Pour les mannequins, je sais pas, mais il est clair que le scalp marque la supériorité tribale et possède en plus une connotation fétichiste. Disons que, comme pas mal de frappa- dingues de son genre, il se garde un petit souvenir.

Lucie se mit à griffonner inconsciemment sur son carnet, alors que Turin la dévisageait. Joli nez, beaux petits yeux, beau petit cul. Bref, baisable.

— Il y a tout de même quelque chose de flagrant qui m'interpelle... ajouta-t-elle.

Turin soupira. Cette crétine était inusable. Et au pieu ? Il répliqua :

— Je vous écoute...

— Après le décès de sa sœur, Manon Moinet se met à vous aider. Son neurologue m'a raconté qu'il s'agissait d'une personne acharnée, rigoureuse, et qu'elle s'était entièrement consacrée à la recherche du meurtrier, allant même jusqu'à abandonner sa carrière prometteuse et ses équations.

— Très juste. Un bel exemple de dévouement.

— Donc, elle vous aiguille à travers les mathématiques, vous aide à pénétrer l'intimité du Professeur, et repère un semblant de faille avec cette histoire de nautiles et de spirales. Elle trouve « l'objet caché » de l'assassin, ou son erreur, peut-être...

— Ouais, et elle nous guide aussi par rapport aux énigmes qu'il pose. Elle nous conduit vers des sources, des groupes de passionnés auxquels le Professeur pourrait appartenir.

— Bref, grâce à elle et à cette histoire de spirales vous prenez d'autres voies d'investigation, puisque vous croyez désormais que les victimes ont un rapport entre elles. Je me trompe ?

— Non, non, exact. Le Professeur était sans doute persuadé que personne ne comprendrait le sens de ces coquilles. C'était... son truc à lui. Sa griffe.

— Une sorte de défi envers la police. Il pensait vous dominer.

— Il nous a sous-estimés.

— N'empêche qu'il court toujours. Quoi qu'il en soit, voilà que... quelques mois après cette découverte, Manon se fait sauvagement agresser, et ne serait assurément plus de ce monde sans l'intervention de ses voisins. Un cambriolage... Cette malchance ne vous a pas... étonné ?

Turin s'empara nerveusement d'une nouvelle cigarette, alors que la précédente vibrait encore entre ses lèvres.

— Bien avant son agression, Manon Moinet avait cessé de bosser avec nous. Une fois tous les éléments en sa possession, elle s'est mise à évoluer seule, dans son coin... Elle nous a largués.

— Pourquoi ?

Il haussa les épaules, incapable de réprimer des pensées qui, soudain, lui ordonnaient d'étrangler cette petite garce de flic.

— Vous lui demanderez, d'accord ?

— Si vous voulez.

Après un moment de silence qui déstabilisa tout le monde, Turin reprit la parole. Il semblait éprouver le besoin de se justifier.

— Son cambriolage a été traité par le commissariat central de Caen. Et il n'y avait, pour les collègues du coin, aucune raison d'établir une relation avec le fait que sa sœur ait été victime d'un tueur en série. N'oubliez pas que des objets de valeur ont effectivement été piqués, et que dans l'année, cinq villas du même quartier ont été visitées ! À Paris, on a été au courant de l'agression de Moinet que bien plus tard, quand j'ai essayé de la joindre de nouveau pour clarifier certains détails. Mais... son frère l'avait déjà emmenée avec lui à Lille.

— Et vous y croyez vraiment, à ce cambriolage ?

Sa voix regagna en fermeté.

— Bien sûr que j'y crois, putain ! Ça n'a rien à voir avec le Professeur ! S'il avait voulu l'éliminer, il l'aurait fait avec brio, et non pas en cherchant à se planquer derrière un cambriolage ! Renseignez-vous sur le dossier, avant d'avancer des trucs pareils ! Vous arrêterez peut- être de voir des liens là où il n'y en a pas !

Lucie soutint le regard de Turin sans ciller. Mais elle se dit qu'il avait raison. Après tout, il était très certainement mieux placé qu'elle pour pouvoir juger.

— Excusez-moi... Mais une dernière chose, surenchérit-elle en mordillant son vieux stylo.

— Écoute Henebelle, c'est vrai que tu devrais t'atta- quer au dossier avant de tirer tes conclusions, râla Kash- mareck en regardant sa montre. Le proc m'attend, et nous sommes tous écrasés de travail.

— Je me suis excusée, commandant ! Et ça ne concerne pas le dossier, mais les événements de cette nuit. Et je crois que ça va vous intéresser.

Quelques soupirs dans le groupe. Turin n'en pouvait plus.

— Bon, vas-y. Mais rapidement.

— OK. Il y a d'abord cette cabane de chasseurs, où Manon a été retenue. Là-bas, un message : « Retourne fâcher les Autres », en référence à une expression que Manon utilisait dans son adolescence. Dans un premier temps, je pensais que le Professeur l'avait sans doute obligée à révéler ce pan de sa vie privée pendant qu'il la retenait. Il la contraint à se confier, puis il note la phrase, censée nous conduire à Hem.

— En effet. Continue...

— À Hem, les décimales de n ont été peintes voilà quelques semaines, on est toujours d'accord ?

— Toujours.

— Il avait donc préparé le terrain à Hem, avant d'enlever Manon. Il savait pertinemment que lorsqu'il détiendrait Manon, il inscrirait l'énigme « Retourne fâcher les Autres » qui nous permettrait de remonter à la maison hantée, et ainsi à Dubreuil. Il en connaissait déjà la signification.

Elle marqua un temps, avant de conclure :

— Et donc, il avait percé l'intimité de Manon avant de l'enlever, depuis très longtemps. Il a fait, ou fait encore, partie des individus qui ont, d'une manière ou d'une autre, croisé sa vie. Une personne à qui elle s'est peut-être confiée. Il peut avoir rencontré Manon avant son amnésie ou après... Mais une chose est certaine, il la connaît, et elle le connaît... Enfin, pas elle... plutôt son N-Tech.


Le CHR, de nouveau, identique à lui-même.

Un peu plus tôt dans l'après-midi, Lucie avait prévenu le docteur Vandenbusche qu'elle souhaitait assister à la séance de travail à Swynghedauw. En attendant un début de piste et les retours des différents experts, l'occasion peut-être de comprendre l'univers dans lequel évoluait Manon, celui de l'oubli, et surtout de faire le tour des personnes que la mathématicienne côtoyait depuis le début de son suivi en ces lieux d'études.

Cintré dans une blouse blanche, un porte-nom sur la poitrine, le neurologue attendait Lucie dans le hall rouge vif de l'hôpital. Soigneusement coiffé, rasé de près, parfumé, il s'était glissé cette fois dans la peau d'un professionnel. Difficile de reconnaître en lui l'homme arraché de son lit au milieu de la nuit.

— J'ai fait au plus vite, dit-il après lui avoir serré chaleureusement la main. Voici la liste du personnel et des membres du groupe en contact régulier avec Manon. J'ai aussi indiqué les différents horaires pendant lesquels Manon travaille avec nous et avec les commerciaux de N-Tech. Le lundi, le mercredi et le samedi.

— Avez-vous précisé l'identité de ces commerciaux ?

— Évidemment, vous me l'aviez demandé. Et je respecte toujours mes engagements.

— Merci docteur.

Vandenbusche lui tendit un porte-nom. Toujours pas maquillée, certes, mais infiniment plus craquante que la veille, la petite.

— Appelez-moi Charles, si vous le voulez bien... Les porte-noms sont très importants ici, vous verrez... Votre...

Il désigna son front.

— Oh ! Ça va ! Juste une mauvaise porte...

— Ah bon... Suivez-moi, en attendant que Manon se réveille, j'aimerais vous présenter quelques cas très... intrigants. Ils vous aideront à comprendre le fonctionnement de notre mémoire et à aborder un tant soit peu l'incroyable machinerie du cerveau.

Lucie regarda sa montre. 16 h 51.

— Parce que Manon dort ici, à l'hôpital ?

— Les siestes l'aident à consolider son vécu de la journée. Le sommeil lent, après l'endormissement, favorise la mémorisation des faits et des épisodes. Ces conversations qu'elle enregistre, par exemple, ou ces notes qu'elle prend sans cesse.

— Ah, je vois ! Vous les lui diffusez en boucle pendant qu'elle dort.

— Non, pas pendant qu'elle dort. Ça, c'est une idée reçue. On n'apprend certainement pas une langue étrangère en se posant des écouteurs sur les oreilles et en dormant ! Le travail d'apprentissage se fait avant, le sommeil est juste là pour consolider. D'ailleurs, petit conseil, si vous avez des enfants...

Lucie revit ses filles...

— J'ai des jumelles de quatre ans. Clara et Juliette.

— Quand elles grandiront, faites-leur toujours réciter leurs leçons le soir, juste avant de les coucher, plutôt que le matin ou le midi. La magie du sommeil fera le reste.

Ils avançaient dans un décor étonnamment coloré. Chaises d'un bleu violent, rambardes jaunes, carrelage d'un rouge éclatant. Une construction de Lego géante, assez loin de l'idée qu'on se fait généralement des hôpitaux.

— Je vous parlais du sommeil lent, mais le sommeil paradoxal aussi joue un rôle primordial dans l'acquisition des connaissances. Il permet, entre autres, le stockage des automatismes dans la mémoire procédurale, comme apprendre à utiliser le N-Tech. Contrairement à ce que l'on croit, le sommeil est une période d'activité cérébrale très intense. On n'apprend pas à faire du vélo uniquement sur un vélo, mais aussi en dormant ! Surprenant, non ?

Il enfonça ses mains dans ses poches, fier de ses explications.

— Donc... Après son réveil, Manon saura enfin ce qui lui est arrivé hier ?

— N'allez pas trop vite. Tout sera très flou, et assez désorganisé. Il lui faut un peu plus de temps, de répétitions, de sommeil. Et elle n'aura en tête que les points essentiels.

— Mais c'est tout de même un bon pas en avant... Dites, doc... euh, Charles, j'aimerais savoir si, malgré son amnésie, Manon pourrait se souvenir un jour du sens des scarifications sur son ventre. Pensez-vous qu'il soit possible d'obtenir quelque chose... je ne sais pas... avec l'hypnose par exemple ?

Vandenbusche esquissa un léger sourire avant d'expliquer :

— L'hypnose a pour but de faire resurgir tout ce que le cerveau enregistre, même de manière inconsciente. Manon, elle, n'enregistre plus sans un effort soutenu, et les deux petites taches blanches révélées par IRM au niveau de ses hippocampes sont là pour nous rappeler qu'elle n'a ni passé post-traumatique, ni aucun élément lui permettant d'appréhender le futur. Les données ne sont pas en elle, tout simplement. Il est donc strictement impossible de les faire resurgir !

Ils s'engagèrent dans un couloir. Au sol, une moquette verte imprimée de grosses flèches grises indiquait la direction de la salle de travail. Le docteur poursuivit :

— Manon n'est pas la première de mes patientes à se scarifier, c'est même malheureusement assez fréquent. Pour ces personnes, la chair devient souvent l'unique moyen d'exprimer leur détresse intérieure, c'est un appel au secours. Ce qui est plus rare, c'est qu'elles se fassent aider dans leur geste, comme Manon avec son frère... Il s'agit d'un acte hautement personnel.

— Savez-vous pourquoi il l'a mutilée ?

— Pas plus qu'hier. Frédéric ne m'a rien avoué, je l'ai découvert moi-même parce que la cicatrice a été faite par un gaucher, et que Frédéric est gaucher. Sinon, je crois qu'il ne m'aurait rien dit. Il paraissait assez... secret et embarrassé à ce sujet, d'ailleurs.

Lucie songea aux chiffres et à l'énigme peinte sur le sol, dans la maison hantée de Hem. Tracés par un gaucher.

— Pour en revenir à notre sujet, continua Vandenbusche, ces mutilations ont dû être extrêmement douloureuses pour Manon. Et si son esprit ne se souvient pas de ces scarifications, son corps, lui, s'en souvient nécessairement.

— Je ne saisis pas bien.

— On n'a pas de réelle explication scientifique, mais le soma possède aussi une mémoire, mademoiselle Henebelle. Songez au membre fantôme par exemple, cette jambe amputée qui provoque encore des lancinements alors qu'elle n'existe plus. Et cela va encore plus loin. Que dire des réflexes néonatals ? Il ne s'agit de rien d'autre que de la mémoire des gènes. Savoir téter, respirer ou même crier.

Lucie eut un léger mouvement de recul. La mémoire du corps... Sa cicatrice derrière le crâne... Tellement présente...

— Mais si vous êtes sceptique, vous allez vite comprendre après cette expérience, ajouta le spécialiste en constatant le trouble de son interlocutrice.

Il s'arrêta devant une chambre fermée à clé. Numéro 209.

— Michaël Derveau est arrivé voilà une semaine. Il souffre du syndrome de Korsakoff, une pathologie engendrée par l'accoutumance à l'alcool, provoquant des lésions au niveau des corps mamillaires, des hippocampes et du thalamus.

— Jamais entendu parler.

— Et pourtant... L'une des principales causes d'amnésie antérograde. Michaël est incapable de se souvenir de quoi que ce soit après trente secondes et il ignore même qu'il est amnésique. Pour lui, tout est normal, il est complètement inconscient de sa maladie. Conséquence directe, il est aussi atteint de confabula- don, c'est-à-dire que de faux souvenirs meublent le grand vide du temps qui s'écoule. J'aimerais que vous entriez, que vous vous présentiez en tant que médecin,

que vous lui serriez la main avec... cette épingle, en le piquant assez fort.

— Que je le pique ?

— Oui, pas trop fort tout de même... Ensuite, res- sortez.

Lucie s'empara de l'épingle et vint se placer devant la porte, d'un pas hésitant.

— Vous ne risquez rien ! la rassura le neurologue. Nous n'avons pas affaire à un fou dangereux ! Et puis je reste là, derrière vous, vous n'avez qu'à laisser la porte ouverte.

Intriguée, Lucie tourna la clé dans la serrure et pénétra dans la pièce, la gorge serrée. Michaël lorgnait par la fenêtre, les mains dans le dos. C'était un jeune homme « normal », comme on en croise chaque jour dans la rue, ni tremblant, ni shooté, pas même de cernes sous les yeux, plutôt bien habillé.

Il se retourna.

— Ah ! Docteur...

Il plissa les yeux en direction du porte-nom.

— ... Henebelle ! Pour les chemises que je vous ai demandées tout à l'heure...

Lucie lui tendit la main et l'interrompit :

— Euh... je ne les ai pas encore. Je revenais vous demander quelle couleur vous préfériez.

Il serra la main tendue et retira la sienne aussitôt.

— Aïe ! Bon sang de bonsoir ! Qu'est-ce que vous foutez ?

Lucie partit à reculons.

— Je vous rapporte vos chemises...

— Quelles chemises ? Eh ! Mais répondez !

Et elle claqua la porte.

— Parfait, fit Vandenbusche. Vous vous débrouillez très bien. Patientons quelques secondes...

Lucie faisait plus que se prêter au jeu, elle vivait l'expérience avec une passion malsaine. Comprendre les dysfonctionnements de cette chose bizarre, sous le crâne... Quelle fraction du cerveau générait les schizophrènes, les fous, les pervers, les Dubreuil ? Comment les neurones, des messages chimiques, des connexions purement électriques, créaient-ils la conscience, la mémoire, la ronde humanisante des sentiments ? Combien de millimètres défectueux, dans ces centaines de kilomètres de plis et de replis, engendraient les monstres ? Et elle, que lui était-il arrivé pour que...

Le spécialiste l'arracha à ses pensées.

— Allez-y...

Elle s'exécuta, pleine de curiosité. Cette fois, Michaël fouillait dans la poubelle. Il observa Lucie lors de son entrée. La jeune femme resta quelques secondes complètement déconcertée. Il ne la reconnaissait absolument pas, alors qu'elle venait de sortir ! Un Manon puissance dix.

— Vous ne savez pas ce que j'ai pu faire de mes clés de voiture ? l'interrogea-t-il en remuant à présent les draps de son lit. Ça fait des plombes que je les cherche ! Elles ont disparu, et tout le reste aussi !

— Vous... ignorez qui je suis ?

— Qui vous êtes ? Mais j'en sais rien, moi ! Un docteur, une infirmière, je m'en tape ! Je n'arrête pas d'appeler, mais pas un crétin ne vient m'aider ! Je veux juste récupérer mes clés ! Putain, c'est si compliqué ?

Lucie s'approcha de lui et lui tendit de nouveau la main.

Il s'avança vers elle et fit exactement le même geste que la première fois, mais comme par réflexe il s'interrompit avant que leurs paumes n'entrent en contact. Puis il enfonça sa main dans sa poche, troublé.

— Pourquoi vous ne me saluez pas ? s'étonna Lucie.

— Je... J'en sais rien. Je... On se connaît ?

Lorsque Lucie rejoignit Vandenbusche, celui-ci

expliqua :

— La mémoire du corps... Celle associée avec notre mémoire implicite... Celle qui provoque les suées, qui accroît les pulsations cardiaques face à une situation déjà vécue mais dont on n'a pas forcément le souvenir. Son corps se rappelle que vous l'avez agressé, mais pas sa mémoire.

— C'est... stupéfiant.

— Même les patients les plus gravement atteints conservent cette mémoire, et nous pouvons ainsi les conditionner à exécuter certaines actions, comme apprendre à utiliser des organiseurs électroniques ou des ordinateurs. Le seul problème est que cette mémoire est inconsciente, et qu'on ne peut pas l'appeler quand on veut.

Il claqua des doigts.

— Je suis persuadé que Manon « sait » ce que ces cicatrices signifient, même s'il lui est impossible de faire revenir leur sens au-devant de sa conscience. Seul un événement déclencheur, ce que l'on nomme une « amorce » ou un rappel indicé, permettrait de tout faire resurgir. Il peut s'agir d'un geste, d'un mot, d'une situation qu'elle aurait à revivre. Songez à la madeleine de Proust, évoquant chez l'auteur son enfance et un tas de détails très précis, qu'il n'aurait pas pu se remémorer autrement qu'au travers de cette madeleine. Grâce à cette amorce, tout remonterait à la surface, Manon pourrait peut-être se souvenir pourquoi elle s'est sentie obligée de se mutiler ainsi. Tout le problème est d'être capable de retrouver ce déclencheur, et de l'invoquer. Et cela...

Ils avancèrent de nouveau dans le couloir. Lucie restait pensive, la détresse de Michaël l'avait profondément émue.

— Que va devenir Michaël, votre patient ?

Vandenbusche eut un haussement d'épaules désabusé.

— Hormis notre hôpital, il n'existe quasiment aucune structure en France pour accueillir les Korsakoff. Si vous ne souffrez pas d'Alzheimer ou d'une maladie «à la mode », vous n'êtes plus rien pour l'État ni pour la sécurité sociale. Avec un peu de chance, il restera avec nous pour un long séjour, et participera à MemoryNode. Mais je suis plutôt pessimiste. Il y a par exemple vingt-trois étapes à suivre pour savoir prendre et honorer un rendezvous à l'aide du N-Tech. Vingt-trois, c'est beaucoup trop pour Michaël... Si rien n'évolue, alors... il partira pour l'hôpital psychiatrique. Ou des centres spécialisés, en Belgique par exemple.

— C'est choquant.

— Comme vous dites. Nous sommes les sous-sols de la société, cher lieutenant, les zones de stockage des laissés-pour-compte. Et la psychiatrie est malheureusement encore trop souvent le moyen de s'en débarrasser en toute discrétion. Une mise à mort de l'âme, tout simplement, à coups de camisole chimique.

Lucie tendit l'oreille. Au-dessus d'elle, des enceintes.

— Des chants de canaris, expliqua Vandenbusche en notant l'intérêt grandissant de la jeune femme pour ses anecdotes. Ils ont un effet apaisant. J'ai insisté personnellement pour qu'on les diffuse. Savez-vous que les canaris en changent à chaque printemps, et ce jusqu'à la fin de leur vie ?

— Je l'ignorais.

— Ce simple constat est d'ailleurs à la base d'un nouveau courant de réflexion, inimaginable il y a à peine dix ans. Il porte à penser que le cerveau adulte continue à produire des neurones, alors qu'on croyait que ce stock était maximal à la naissance et diminuait après un certain nombre d'années. Vous savez, l'histoire des vingt ans, où tout commence à se détruire dans l'organisme... Ce sont des pistes nouvelles et encourageantes pour les recherches sur Alzheimer, et la mémoire en général.

Ils croisèrent un patient, qui tout en marchant remplissait à une vitesse folle une grille de Sudoku.

— Docteur Vandenbusche, fit-il, c'est exactement la soixante-septième fois que je vous croise dans ce couloir ce mois-ci, et la vingtième sur cette dalle, la numéro douze en partant de l'entrée. Ça se fête, non ?

— Champagne, alors, plaisanta Vandenbusche en prenant élégamment Lucie par le bras pour le laisser passer.

Après qu'il se fut éloigné, Lucie demanda :

— Encore une bizarrerie de l'hôpital ?

— Damien est hypermnésique, tout l'inverse de Michaël. Sa mémoire n'a pas de limites, il retient tout. Il est capable de restituer des listes de mots, même dénués de sens, des mois, des années plus tard. Il vous a à peine regardée, mais si je lui demande dans trois semaines quelle tenue vous portiez le mercredi 25 avril 2007, il saura me répondre.

Il jeta un œil derrière lui avant d'ajouter :

— Je l'ai vu au bout du couloir, attendre puis se précipiter vers nous, afin de nous croiser à cet endroit précis... Pour que la somme des quantités qu'il nous a énoncées soit égale à quatre-vingt-dix-neuf... Damien est obsédé par ce nombre, et nul ne sait pourquoi. Même pas lui.

— Impressionnant. C'est un peu comme ce qu'on raconte de Mozart, qui avait une mémoire démente ?

— Ah Mozart... Malheureusement pour Damien, ce n'est pas exactement la même chose. Mais vous avez entièrement raison, Mozart était doué d'une mémoire prodigieuse. Ce qui lui a d'ailleurs permis de pirater de la musique avant tout le monde. Connaissez-vous cette anecdote ? Le 11 avril 1770, il a quatorze ans et écoute, à la chapelle Sixtine, l'œuvre musicale la plus secrète du Vatican, le Miserere d'Allegri. Un morceau joué deux fois par an, dont la partition est mieux gardée qu'un trésor. Quelques heures plus tard, tranquillement installé à sa table de travail, Mozart en retranscrit l'intégralité, sans aucune fausse note. Il ne l'a écouté qu'une seule fois.

— Non, je ne connaissais pas... Excusez-moi, Charles, mais je ne comprends pas bien ce que Damien fait ici. A priori il n'a pas vraiment de problème de mémoire, c'est plutôt l'inverse !

— Le problème, c'est que tous ces détails inutiles qu'il stocke monopolisent cent pour cent de son attention. Il n'arrive donc plus à saisir le sens général des dialogues ou de ce qu'il se passe autour de lui. N'avez-vous pas, vous-même, le cerveau encombré de vieux codes de carte bleue, ou de broutilles sans importance ?

— Pour ça, vous avez raison ! Quand j'étais gamine, mes parents avaient un chien, Opale. Un petit bâtard, avec un tatouage qui avait coûté plus cher que le chien lui-même. J'avais appris par cœur ce numéro de tatouage, RFT745. Eh bien, je m'en souviens encore, alors que je n'arrive pas à retenir le nouveau numéro de téléphone de la brigade.

— Voilà un exemple concret de mauvais filtrage, de dysfonctionnement... Nous n'avons pas encore compris comment le cerveau sélectionnait ce qu'il fallait retenir seulement quelques heures, quelques jours, ou toute une vie... Toujours est-il que Damien, lui, se perd dans tous ces souvenirs inutiles... Le cortex cérébral est fait pour apprendre, mais surtout pour oublier ! Cela fait partie de l'équilibre. Or, Damien n'oublie jamais.

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