Au cours des jours suivants, Marie Lacaze dut apprendre à composer avec ce Gildas. Jusqu’à présent, à l’exception de quelques inquiétudes secrètes sur l’équilibre nerveux de sa fille, Willy et Boris ne lui avaient apporté aucun désagrément particulier. Ils n’interpénétraient pas sa vie privée, montraient une grande discrétion, voire une certaine sauvagerie.
Nés de l’imagination enfantine de Julie, ils se méfiaient des adultes, de leur rigueur de pensée. Bien qu’elle n’ait jamais émis le moindre doute sur l’existence de ces compagnons de jeux, elle n’en avait pas moins posé des questions insidieuses, sur leurs parents, l’école qu’ils fréquentaient. Des questions d’adulte qui, automatiquement, la rendaient suspecte.
Peut-être eut-elle tort de vouloir hâter les choses en proposant à Julie de rester à l’étude du soir.
— Tu en avais parlé pour après les grandes vacances, lui fit remarquer sa fille.
— Pourquoi ne pas faire un essai dès maintenant ?
— Je ne crois pas que ce soit possible. Il faut s’inscrire au début du trimestre et peut-être même au début de l’année scolaire.
— Je peux toujours aller voir le directeur.
— Je ne crois pas que cela me plairait, dit Julie d’un ton réfléchi.
— Donc cela ne te plairait pas davantage à la rentrée de septembre.
— Je ne peux pas le dire à l’avance.
Marie sourit. Julie n’avait jamais de positions excessives. Elle savait se montrer conciliante.
— Tu sors à 16 h 30. Tu pourrais venir jusqu’à mon bureau. Juste le temps d’attendre une petite demi-heure et nous rentrerions ensemble. Dans le fond, avec le car, tu ne gagnes que quelques minutes, n’est-ce pas ?
Silencieuse, Julie paraissait analyser la proposition de sa mère.
— J’en parlerai à mon patron. Tu auras une petite table dans un coin pour t’installer.
— Oui, ce serait très bien, dit Julie, mais je ne voudrais pas faire de peine à Gildas. Il m’attend à l’arrêt du car et me raccompagne jusqu’à la maison.
— Je l’ignorais, dit Marie en faisant un gros effort sur elle-même pour ne pas lui démontrer qu’elle inventait sur-le-champ cet argument.
— Il a commencé hier seulement et ne pourra pas venir tous les jours, bien sûr. Je ne peux pas prendre le car un jour et pas le lendemain. Si je ne dois plus rentrer avec les autres, il faut que tu fasses un billet. Mais ensuite, jusqu’aux vacances, il ne me sera pas possible de revenir en car.
— Tout cela est bien compliqué, dit Marie à bout de nerfs.
Elle avait failli exploser, se mettre à crier que tout cela était absurde, que Gildas n’existait pas et qu’il était ridicule de faire des projets, de discuter en fonction d’un simple caprice d’enfant. Lui dire avec colère qu’elle compliquait une situation déjà angoissante. Que Mme Cauteret travaillait dans l’ombre, ne les perdait pas de vue telle cette Mlle Ronchon de la bande dessinée de son enfance. Mais une fois de plus, elle réussit la prouesse de rester calme. Buter Julie sur ce Gildas ce n’était pas forcément la faire renoncer à ses compagnons imaginaires. Julie ne lui en parlerait plus, voilà tout, mais continuerait de vivre avec eux en secret. Et elle aurait commis l’erreur de rendre sa fille dissimulatrice, méfiante envers sa mère. Donc, elle devait apprendre à transiger avec ce Gildas si elle voulait maintenir cet équilibre délicat de tendresse qui les unissait.
— Peux-tu ?…
Pouvait-elle à son tour basculer dans l’étrange, entretenir cette attitude à la limite de l’aberration mentale. Il lui fallait choisir entre l’aval total et le comportement très « mère de famille » dont elle avait horreur.
— Je suis certaine que Gildas comprendrait très bien la situation, dit-elle en espérant que ce conditionnel lui permettrait de garder une distance prudente. Tu m’as dit qu’il avait seize ans. Ce n’est plus un enfant et il doit se rendre compte que je suis inquiète de te savoir seule.
— Tu es inquiète depuis qu’elles se mêlent de ce qui ne les regarde pas.
— Elles ?
— Ma tante Germaine, ma cousine Gilberte et cette Mme Cauteret. Depuis, tu n’es plus la même et tu fais comme si tu avais peur.
— Mais je me moque bien de ces femmes-là…
Julie secoua la tête.
— Ce n’est pas vrai. Tu veux me laisser à l’étude du soir, tu veux déménager, tu as peur que je reste toute seule… Oh ! je les déteste… Dimanche, j’ai bien failli demander à Gildas de flanquer une raclée à Gilberte.
— Tu l’en as menacée, lui fit remarquer Marie avec tristesse… Et ça ne lui a pas fait plaisir.
La petite fille se mit à rire.
— Si tu l’avais vue filer… Elle avait une frousse… J’en ai été bien débarrassée.
Oui, mais les deux femmes avaient dû en parler avec passion, n’en resteraient pas là. Bientôt, on commencerait à les regarder d’une drôle de façon, les gens se tairaient dans les magasins lorsqu’elles y pénétreraient. Elle avait connu ça lorsque son mari était mort, puis plus tard lorsqu’à son tour Simon, son fils, avait été tué dans ce stupide accident de vélo. Mais à l’époque ce silence n’était que la manifestation d’une sympathie apitoyée très difficilement supportable d’ailleurs. Comment accepter celui qui signifierait réprobation muette, méfiance ?
— De 17 heures jusqu’à la nuit, tu aurais largement le temps de t’amuser.
— Et pour le jeudi, qu’as-tu décidé ?
Marie en fut ulcérée.
— Tu sais bien que je ne décide rien sans que nous ne soyons d’accord toutes les deux…
Mais Julie se montrait réticente. La conversation avait lieu à la fin du repas et elle commença de desservir la table.
— Je n’ai pas l’intention de te faire passer tout ton jeudi avec moi au bureau, lui dit Marie avec humeur.
— Je pourrai donc rester à la maison ? demanda Julie.
— Je ne sais pas, soupira sa mère, je ne sais plus ce que je dois faire…
— Tu crois que Mme Cauteret viendra faire un tour ?
— C’est possible… Peut-être aussi ta tante… Quoique le jeudi elle aille retrouver sa fille à Narbonne.
— Et si je fermais toutes les fenêtres, comme s’il n’y avait personne ici ?
— Tu ne peux pas vivre dans l’obscurité.
— S’il fait beau je ne suis pas obligée de rester dans la maison et s’il fait mauvais ça ne me fait rien de vivre tout fermé… Mme Cauteret pensera que je ne suis pas là.
— Mais elle viendra me demander ce que j’ai fait de toi.
— Tu n’auras qu’à dire que tu as trouvé une personne pour me garder le jeudi.
Tout d’abord Marie se montra très opposée à ce projet. Mme Cauteret voudrait savoir le nom de la personne qui gardait Julie ce jour-là. Mais en y réfléchissant, elle se demanda si une assistante sociale avait le droit de montrer un acharnement d’inquisiteur. Elle pouvait raconter n’importe quoi, qu’une amie venait chercher Julie et l’amenait avec elle à Narbonne ou dans un autre village.
— Tu pourrais passer toute ta journée dehors ?
— S’il fait beau, bien sûr… Maintenant, il va faire de plus en plus chaud, tu sais.
— Et à l’inverse toute une journée dans la maison s’il pleut, par exemple ?
— Ça n’arrivera pas tous les jeudis tout de même. De toute façon, Gildas me tiendra compagnie. Je ne verrai même pas le temps passer.
Pourquoi imaginer un compagnon de seize ans ? C’était peut-être stupide de raisonner ainsi mais un jeune garçon de douze ans lui aurait paru plus convenable. Gildas avait beau être mythique, elle était quelque peu choquée qu’un jeune homme hante l’esprit de Julie.
— Tu es d’accord pour jeudi prochain ?
Pleine de réticence, Marie finit par dire oui.
N’était-ce pas dramatiser la situation ? Mme Cauteret, la tante, la cousine, devenaient des ennemies, des envahisseuses contre lesquelles on luttait avec des ruses d’Indien. Bien sûr, Julie serait ravie de ce nouveau jeu, saurait agir de façon à laisser croire que la maison était vraiment déserte. Elles devenaient un peu plus complices dans cette lutte subtile contre les impératifs d’une société omnipotente. Mais pouvait-elle remplir de méfiance le cœur d’une petite fille de dix ans qui, dans quelques années devrait se mesurer avec la réalité de chaque jour ? N’allait-elle pas en faire une révoltée, une marginale, peut-être même une inadaptée totale ?
— Nous allons faire un essai, dit-elle ensuite.
Julie eut conscience que sa mère faisait un grand pas en arrière et la regarda en silence. Son petit visage triangulaire dévoré par sa frange épaisse exprimait une profonde déception.
— Je ne voudrais pas que cela devienne une corvée trop difficile pour toi, essaya de lui expliquer Marie. Bon, un jeudi ça peut être amusant, mais plusieurs… Tu dis qu’il ne pleuvra pas chaque fois mais tu sais bien ce que c’est ? On attend ce jour-là avec impatience et puis après une semaine de beau temps il fait très mauvais… Toi qui aimes tant aller dans la nature…
— Mais puisque Gildas sera là, lui reprocha Julie avec agacement, comme si elle pensait que décidément ces adultes ne comprenaient rien à rien.
— Mais tu sais bien…
Oui, cette fois-là, elle faillit le dire. Crier même que Gildas n’existait pas et Julie devina l’exaspération de sa mère. Son visage se crispa de douleur.
— Tu ne me crois pas, fit-elle les dents serrées.
Marie essaya de sourire pour détendre l’atmosphère.
— Pourquoi penses-tu que je ne te crois pas ?
— Tu n’arrêtes pas de tout prévoir comme si j’étais vraiment seule…
— Je ne le fais pas exprès, dit Marie, mais le meilleur ami du monde peut parfois vous causer quelques déceptions.
Elle aurait pu parler de Willy qui n’avait fait que passer dans la vie de Julie, de Boris qui avait persisté à peine plus. Mais elle voulait éviter prudemment le sujet. Jamais elle n’était allée aussi loin dans l’insolite qu’avec ce Gildas.
— Tu ne me demandes rien, ni où il habite ni comment il vient.
— Je ne voulais pas me montrer indiscrète, voilà tout. J’estime que tu as droit à ta vie privée comme j’ai droit à la mienne.
— Il ne t’intéresse pas, voilà tout, dit Julie fâchée en sortant de la cuisine.
Lorsqu’elle quitta sa maison le jeudi matin, Julie dormait encore. En tournant le verrou de la porte d’entrée, elle eut l’impression d’enfermer sa fille dans une sorte de prison. Il ne faisait pas très beau en effet. Le vent soufflait de la mer, poussant des nuages bas gonflés de pluie. Tout en roulant dans le chemin défoncé, elle essayait d’analyser son angoisse. Ce simple geste de tourner la clef du verrou ressemblait fort à une sorte de renoncement. Julie se trouvait enfermée, seule avec sa troublante imagination. Elle l’abandonnait non sans remords peut-être mais consciemment. Pouvait-elle, seule, l’arracher à ce glissement continu vers un monde parallèle où apparaissaient et disparaissaient des Willy, des Boris, des Gildas ? Et si « elles » avaient raison ? Si leur aide qui ne lui apparaissait pas comme tout à fait désintéressée lui devenait indispensable ? Ces trois femmes représentaient la société avec ses défauts, ses impératifs désagréables, sa cruauté inhérente. Mais elles pouvaient sinon la comprendre du moins lui fournir les moyens de retenir Julie sur cette pente inquiétante.
La matinée lui parut interminable. Chaque fois que le téléphone sonnait elle croyait que Mme Cauteret se trouvait au bout du fil. Elle travaillait sans entrain, trop contractée pour cela. À midi, elle se rendit compte qu’elle avait oublié de prendre un sandwich et une thermos de café, alla jusqu’au bar le plus proche. Il n’y avait guère que des hommes à cette heure-là et elle s’y trouva presque déplacée. Elle mangea rapidement, avala sa tasse de noir. On la regardait à la dérobée. On la connaissait, bien qu’elle ne soit pas du pays. Il y avait là des hommes qui avaient peut-être été les amis de son mari, cependant elle ne croyait pas qu’on lui manifestât la moindre hostilité.
L’après-midi ne fut pas aussi pénible et lorsqu’il fut 17 heures elle fut presque heureuse de ne pas avoir reçu de coup de fil de l’assistante sociale. Elle n’avait jamais su mentir, aurait certainement commis une gaffe.
Elle arrivait presque à la maison lorsqu’elle aperçut une voiture bleu marine dans son rétroviseur. Une R 8. Elle commença par ne pas y prêter attention puis, soudain, se souvint que Julie lui avait dit que l’assistante sociale avait une voiture de cette marque. Elle s’affola. En entendant le bruit du moteur de la vieille 2 CV, Julie allait ouvrir la porte, se précipiter. Mme Cauteret découvrirait alors que la petite fille se trouvait seule. Peut-être était-elle déjà venue dans l’après-midi. Oui, c’était certainement cela et elle avait dû la guetter, attendre son retour pour en avoir le cœur net.
Contrairement à son habitude, Marie s’arrêta en face de la maison sans aller dans la vieille remise. Elle espérait que Julie comprendrait pourquoi elle agissait ainsi.
S’efforçant de prendre son temps, elle ne descendit pas tout de suite de voiture, laissant à l’autre le temps d’arriver. Mme Cauteret rangea sa R 8 tout à côté, adressa un petit signe à Marie.
Celle-ci s’approcha, évitant soigneusement de regarder en direction de la maison aux volets clos mais remarqua que Mme Cauteret, par-dessus son épaule, examinait au contraire la bâtisse avec des yeux soupçonneux.
— Bonjour, madame Lacaze… Je suis déjà venue tout à l’heure et vous n’étiez pas là. Je me suis permis de revenir… J’avais à faire dans le coin, aux vieilles salines, précisément.
C’était faux. Elle avait dû surveiller son retour, avec l’intention de la suivre sur-le-champ sans lui laisser le temps de se préparer à cette entrevue.
— Votre petite fille n’est pas là ?
— C’est jeudi, dit Marie avec un aplomb dont elle se serait crue incapable. Pour ne pas la laisser seule je l’ai confiée à une amie qui la ramènera ce soir.
C’était dit. Maintenant tout dépendait de Julie. Elles ne pouvaient rester à bavarder au-dehors. Marie se dirigea vers la porte, fit mine de chercher dans son sac.
— Il ne fait pas très chaud aujourd’hui, disait l’assistante dans son dos.
Était-ce une simple phrase sans importance ou bien y mettait-elle une intention maligne ? Marie ouvrit la porte, puis celle de la cuisine.
— Vous aviez laissé la lumière allumée, remarqua Mme Cauteret.
— J’étais en retard, ce matin… Il fallait que je conduise Julie chez mon amie.
Sans avoir le temps de réfléchir aux conséquences de cette phrase elle l’avait rapidement imaginée. Mme Cauteret avait dû stationner longtemps autour de la maison, peut-être avait-elle aperçu de la lumière à travers les volets. Marie vit les deux couverts sur l’évier. Ce pouvait être la vaisselle de la veille. Mais il n’y avait qu’un seul bol. Elle avait pris le soin de laver le sien et de l’enfermer. Julie avait déjeuné avec Gildas.
— Je suis heureuse de voir que vous avez une solution pour le jeudi, madame Lacaze… Vous devez croire que je suis votre ennemie car en faisant mon métier il m’arrive d’avoir l’air de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais, franchement, j’étais inquiète de savoir cette enfant toute seule durant une longue journée. Vous ne m’en voulez pas ?
Marie allait répondre que non mais, soudain, elle aperçut la feuille sur la table. Une feuille de cahier d’écolier. Après une hésitation, elle la prit et sans regarder ce que Julie y avait écrit elle commença de la rouler en boule.
À travers ses lunettes épaisses, Mme Cauteret regardait fixement les mains de Marie.
— Ce n’est pas un devoir de votre petite fille au moins ? Vous devriez vérifier avant de la jeter, dit-elle d’une voix sèche.
Marie sourit.
— Rien d’important… Voulez-vous boire quelque chose ? Un peu de thé ?
En même temps elle ouvrait la porte du placard sous l’évier, jetait la boule de papier dans la poubelle.
— Non, je vais rentrer… J’aurais bien voulu voir votre fille mais je suppose qu’elle ne rentrera pas tout de suite.
— Mon amie devait aller jusqu’à Narbonne.
Elle avait l’impression que le regard de cette femme ne cessait d’aller en direction de l’évier.
— Une amie de Sigean ?
— Pas du tout… D’ailleurs, je n’ai pas d’amis dans ce village… Nous vivons tellement à l’écart…
— Avez-vous songé à vous rapprocher de votre lieu de travail ? demanda Mme Cauteret. Je peux vous aider à trouver un logement, à l’occasion.
— Oui, fit Marie. Je pense même trouver facilement quelque chose. Je vous remercie.
Il fallait que cette femme s’en aille le plus rapidement possible. Julie avait dû écrire, pour la rassurer, qu’elle était allée faire un tour du côté de l’étang et risquait de revenir d’un instant à l’autre.
Bien sûr, en voyant la R 8, elle comprendrait qu’elle ne devait pas se montrer mais Marie aurait préféré qu’elle soit dans la maison. À proximité, il n’y avait guère d’endroit pour se dissimuler et Mme Cauteret pouvait l’apercevoir en sortant.
— Eh bien, tout est parfait, madame Lacaze. Je vais rentrer complètement rassurée.
Marie la raccompagna en s’efforçant de ne pas paraître trop nerveuse. L’assistante regardait autour d’elle la tête enfoncée dans le col en fourrure de sa veste.
— C’est vraiment désert, dit-elle, on ne voit pas âme qui vive.
À cet instant, plusieurs mouettes passèrent en criant se dirigeant vers une décharge située à un kilomètre de là.
— Juste ces oiseaux… Je ne les aime pas.
— C’est la nature encore sauvage, tranquille.
— Cette amie…, commença l’assistante.
Marie prit sa décision.
— Excusez-moi mais j’ai passé une longue journée de travail et maintenant je dois rentrer chez moi.
Une fois dans la maison elle pensa regarder par les fentes des volets de la porte-fenêtre puis se dit que la lumière risquait de découper sa silhouette. Elle préféra monter à l’étage et surveiller Mme Cauteret depuis la fenêtre de sa chambre.
Elle avait entrouvert la porte de sa R 8 mais ne se décidait pas à s’installer sur le siège, regardant autour d’elle, d’abord vers l’étang puis en direction de la maison. Attendait-elle l’amie qui devait raccompagner Julie ? Marie l’avait prévenue qu’elle risquait de revenir assez tard. Cette femme n’avait certainement pas cru ses explications. Dans la journée, elle avait dû venir une première fois et acquérir la certitude que Julie se trouvait seule dans la maison. Maintenant elle voulait en avoir le cœur net.
Marie ne comprenait pas ce genre d’opiniâtreté, pas plus qu’une conscience professionnelle qui dépassait les limites de l’acceptable. Cette femme devait la détester profondément pour agir ainsi. D’ailleurs, c’était sa faute. Elle lui avait interdit d’appeler sa fille par son prénom et lors de leur première entrevue lui avait demandé si elle n’avait pas honte parfois de se comporter comme un flic. Elle avait eu tort de se faire une ennemie pareille, aurait dû se montrer plus souple, mais Mme Cauteret avait le don de l’exaspérer. Une simple sollicitude de sa part l’aurait déjà fait enrager. Elle pénétrait dans sa vie, paraissait mettre en doute ses qualités de mère, l’amour qu’elle portait à Julie, ne devait pas aimer la liberté de relations entre enfant et adulte.
Cette femme voulait prouver quelque chose que Marie entrevoyait sans le définir exactement. Peut-être que leur mode de vie conduisait Julie vers la catastrophe. Elle représentait la morale sociale et cette intime conviction la rendait odieuse.
Exaspérée, Marie commença d’ouvrir sa fenêtre pour lui crier de s’en aller, de cesser de surveiller sa maison. Lorsqu’elle commença de repousser les volets la R 8 s’éloignait enfin sur le chemin défoncé et elle hurla quelque chose dont elle ne se souvint même pas. Les mouettes continuaient de crier au-dessus de la maison.
Épuisée, elle descendit lentement jusqu’à la cuisine, but un verre d’eau fraîche puis songea à la feuille de papier qu’elle avait roulée en boule avant de la jeter à la poubelle. Elle la défroissa et dut la relire deux fois pour se convaincre qu’elle ne rêvait pas.
« Je vais faire un tour à moto avec Gildas. Ne t’inquiète pas. Je serai là avant la nuit. Julie. »
Si elle avait été polie, si elle avait laissé Mme Cauteret entrer la première dans la cuisine, celle-ci aurait pu lire ce message et dès lors aurait compris que Marie l’avait dupée. Qu’il n’y avait ni amie ni désir vrai de suivre ses conseils.
Ainsi donc Julie avait doté ce Gildas d’une moto. Elle devait courir dans la sorte de lande qui s’étendait tout au long de l’étang en s’imaginant sur le siège arrière d’une moto, grisée par la vitesse et le vrombissement du moteur.
Marie ne cédait à aucune complaisance indulgente. Julie, en dotant ce compagnon imaginaire d’une moto imaginaire l’effrayait. Jusqu’à présent, ses créations se maintenaient dans les limites floues d’une silhouette à peine esquissée. Maintenant c’était une moto, un engin qu’elle pourrait peut-être décrire, dont elle donnerait éventuellement la marque, la cylindrée, la couleur.
Le matin, en tournant la clef du verrou, elle avait eu le pressentiment d’enfermer sciemment la petite fille dans un autre monde. Elle aurait dû l’entraîner avec elle. Ce jeudi-là s’annonçait comme une journée décisive, une journée clef et elle avait eu la faiblesse de croire qu’elle pouvait se tromper, qu’elle se faisait des idées.
Maintenant il lui fallait attendre et lorsqu’elle se rendit compte qu’elle guettait un bruit de moteur elle sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque.