CHAPITRE VII

La façade du 17 de l’avenue José Antonio donnait à l’immeuble un style mauresque avec ses ferronneries aux balcons, les ciselages de pierre autour des ouvertures. Dans le hall des parfums d’orangers venant du patio. Celui-ci était très grand, dallé de pierre blanche. Des roses grimpaient le long de lattis. Un lampadaire diffusait une lumière douce. Dans un coin quelques fauteuils de rotin abandonnés, des rocking-chairs. Les locataires étaient couchés depuis peu.

Chaque appartement donnait sur une large galerie protégée du soleil par des plantes grimpantes. Les fenêtres étaient ouvertes chez José Cambo.

Le léger bruit d’une respiration lui parvint. Le lampadaire du patio donnait un peu de clarté. Il arriva à distinguer l’intérieur de la pièce. Deux lits jumeaux, dont un seul était occupé. La jeune femme de Cambo dormait. Il distingua la forme de son corps, le reflet d’un pyjama soyeux.

Le fondé de pouvoir n’était pas encore rentré. Il n’était pas loin de minuit. Quatre heures plus tôt, il avait essayé de tuer Isabel Rivera. Lui avait-il fallu si longtemps pour faire son rapport? Ou alors, en bon Espagnol, courait-il les bars seul, laissant sa femme à la maison?

Une autre idée naquit dans la tête de Kovask. Et si le phalangiste se trouvait au magasin Erwhein, calle de San Luis? Le moment était bien choisi pour fureter dans les papiers de Rivera. Pendant la journée il ne pouvait trop s’y risquer. De plus la présence du délégué de la direction de Madrid exigeait de ne pas perdre de temps. Que pouvait-il chercher là-bas? Rivera ne conservait presque pas de papiers compromettants.

Dans l’avenue, il héla un taxi. Il y avait encore beaucoup de promeneurs et de véhicules. Il se dit que les Sevillans devaient s’user à cette vie-là.

— Que faites-vous ici? Kovask hocha la tête :

— Je vois. Vous voulez bluffer jusqu’au bout.

— Cessez de me menacer avec cette arme ou j’appelle. Il y a des serenos[2] chargés de surveiller le magasin.

— Ne vous emballez pas. Isabel Rivera n’est pas morte. Elle a quitté sa villa et se réserve le droit de porter plainte contre vous.

Une lueur panique troubla le regard du fondé de pouvoir.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

En quelques enjambées rapides, Kovask le rejoignit et le gifla violemment. Jusqu’à ce que l’autre enfouisse son visage dans ses mains.

— J’ai assisté à la scène. Vous risquez gros, Cambo, malgré votre appartenance à la Phalange.

L’autre s’appuyait contre le mur, le regard haineux. Il remit en place les mèches calamistrées de ses cheveux.

— Mais la police ne récupérera qu’un cadavre si vous continuez. Inutile de jouer ! Vous savez qui je suis. Pourquoi je suis en Espagne. Votre gouvernement nous doit des garanties. Que lui importe la vie d’un José.

La grille du magasin était en place, mais la porte du corridor voisin ouverte. Il sortit son automatique et tourna doucement la poignée qu’il trouva sur sa gauche. Elle céda. Il pénétra dans une arrière-boutique obscure, éclairée par une lumière venant d’un bureau proche.

Devant un coffre-fort, José Cambo compulsait des documents. Sur le coffre il y avait une épaisse liasse de billets de banque.

— Assassin et voleur ! En quelques heures, vous collectionnez les forfaits, dit Serge Kovask d’une voix douce.

L’Espagnol sursauta, se retourna. Il regarda l’automatique, puis Kovask.

Cambo et de quelques autres phalangistes?

Le fondé de pouvoir l’écoutait. Il suçait ses lèvres tuméfiées.

— Pour commencer, je peux téléphoner au délégué venu de Madrid et lui demander de faire un tour ici.

Il pointa le menton en direction de l’argent.

— Très habile de voler cet argent. Paire endosser à un mort la responsabilité d’un trou dans la caisse. Vous avez une certaine logique. Après la tentative de meurtre, vous avez risqué le tout pour le tout. Tout a raté. Maintenant, il faut payer. Voici ce que je vous propose.

José Cambo haussa les épaules.

— Rien ne pourra me convenir. Isabel ne me dénoncera pas.

Kovask consulta sa montre.

— Il est minuit et demi. Dans une demi-heure, elle appelle la police. À moins que je ne lui passe un coup de fil. Elle sait que c’est vous qui avez saboté la voiture de son mari.

Cambo perdit contenance.

— C’est faux.

Mordant, Kovask continuait :

— Je lui ai expliqué comment on avait fait éclater le pneu de la voiture grâce à une thermo bombe. Rivera laissait souvent sa DS ici, devant la porte. Rien ne vous était plus facile que de la saboter.

— Non. Ce n’est pas moi.

— Qui, alors?

L’homme se tut et essuya la sueur de son visage avec sa manche.

— Vous couvrez certainement d’autres phalangistes. C’est normal. Je sais que vous risquez la mort en parlant. Mais d’un autre côté ce sera l’arrestation, le scandale. Peut-être établira-t-on la complicité de votre femme.

— Vous êtes fou. Maria n’a jamais trempé dans ces histoires.

— Admettons. Il reste la lettre apocryphe. On retrouvera le faussaire. Vous savez que la Phalange n’a plus la même audience? L’ambassade américaine insistera pour que toute la clarté soit faite sur cette affaire. Il faudra un bouc émissaire. Vous. Et, même en prison, croyez-vous pouvoir échapper à vos amis?

Cambo courba imperceptiblement les épaules.

— Comprenez-moi bien, Cambo. Je ne cherche pas à connaître le nom de vos chefs. Il n’y a qu’à demander cette information à Madrid pour connaître le nom du responsable local de votre parti. Vous êtes au courant des jeunes Allemands qui viennent s’entraîner dans ce pays?

L’Espagnol baissa les yeux, prit un air blasé :

— C’est une vieille histoire. Une légende. La presse de certains pays s’est excitée sur ce sujet.

Kovask fit quelques pas vers lui.

— Vous êtes en train de vous moquer de moi. Je ne le supporterai pas. Une autre question. Qu’est venu faire le professeur Enrique Hernandez ici à Séville, avant-hier et hier?

Le visage de Cambo exprima l’incompréhension totale.

— Le professeur Hernandez? J’ignore complètement de quoi il s’agit. C’est un spécialiste du cancer, je crois.

— Et des lésions causées par la radioactivité. Ce voyage incognito, clandestins, est étrange. Pouvez-vous me donner une précision à ce sujet?

— Non. Il se peut que le célèbre médecin soit venu à Séville, mais vous me l’apprenez.

— Préférez-vous répondre à ma première question? Au sujet des jeunes gens allemands entraînés secrètement à la guerre subversive dans le sud de l’Espagne?

Cambo resta silencieux. Brusquement, Kovask le prit par la cravate et l’attira à lui.

— Qu’espères-tu, mon petit salopard? Tu cherches un moyen de te défiler au mieux pour ta tranquillité?

— Lâchez-moi, vous m’étouffez !

Kovask continua de le secouer comme un prunier.

Tu as un sacré culot. Tu as entendu parler de ce camp?

Je ne sais pas. Oui peut-être …

Il ne lâcha pas pour autant.

— J’ignore complètement où il se trouve. Non … Arrêtez !

Son visage rougit violemment tandis qu’il ouvrait la bouche pour happer l’air. Il rua violemment avec ses jambes, mais Kovask le frappa avec le canon de son arme, lui éraflant une joue.

— Certainement dans la Sierra Morena, balbutia-t-il alors que Kovask relâchait son étreinte.

— Où?

— Je ne sais pas exactement. Il y a quatre ou cinq camps de manœuvre dans la Sierra. L’un d’eux a certainement été utilisé.

— Non. Surtout pas un camp militaire. Plus sûrement un terrain moins connu.

Cambo soufflait comme un phoque. Il porta la main à sa joue, la retira pleine de sang. Il s’essuya avec sa pochette.

— Cherche bien dans tes souvenirs. As-tu vu certains de ces jeunes?

— Il y avait un camp de vacances organisé par une société sportive allemande non loin d’ici, sur la rive droite du Guadalquivir. Non loin de la mer. Mais il ne s’y passait rien de spécial. Seulement des groupes de jeunes s’en allaient pour trois ou quatre semaines. Sous prétexte de visiter le pays.

— Continue.

— Les départs avaient toujours lieu en camion, vers le Nord.

Kovask sortit son paquet de cigarettes. L’homme refusa d’en prendre une.

— Trois ou quatre semaines? Il faut loger ces jeunes gens. Leur présence ne peut, passer inaperçue.

— Il y a des villages abandonnés dans la Sierra Morena. Certains sont inclus dans ces zones militaires interdites. Vous ne connaissez pas la Sierra. Vous pouvez faire trente, quarante kilomètres sans rencontrer âme qui vive. Il n’y a pas de route. Des chemins difficiles.

Kovask décida de pratiquer le système de la douche écossaise.

— Pourquoi as-tu tué Rivera?

— Ce n’est pas moi.

— Qui alors?

— Ce n’est pas la Phalange.

Kovask se rapprocha menaçant.

— Mais pour sa femme, c’était bien la Phalange?

— J’étais le seul à pouvoir l’approcher sans être remarqué. J’ai reçu l’ordre hier au soir. Tout a été arrêté définitivement cet après-midi.

— L’ordre, d’où venait-il?

Je ne peux pas vous le dire. Vous rapprendrez tôt ou tard.

— Ton chef local?

Cambo se tut.

Il y a collusion entre les Allemands instructeurs de ces jeunes et la Phalange?

— Oui. Ce sont tous d’anciens camarades de combat. Nos chefs sont tous des vétérans de la Division Azul. Je n’ai jamais eu affaire avec les Allemands qui habitent ce pays. Je n’ai guère d’importance à la Phalange.

— Tu fais partie des troupes de choc? Cambo détourna le regard.

— Tu as trente-cinq ans. Trop jeune pour avoir participé à la Révolution. Mais par la suite, ton parti organisa des chasses aux rouges. Longtemps après la fin de la guerre. Pour entretenir le moral, en quelque sorte. Tu es un tueur. Vous arriviez à huit ou neuf chez un pauvre type choisi au hasard, parce qu’il avait été fiché quelque part sur un effectif de l’armée républicaine. Ils t’ont placé chez Rivera pour le surveiller?

— Non, c’est par hasard que je me suis rendu compte de ses activités secrètes. J’ai prévenu mes chefs et nous avons découvert plusieurs choses.

— Lesquelles? Qu’il appartenait à la C.I.A., le nom de son chef direct?

— Oui.

— Et Juan Vico?

Cambo haussa les épaules.

— C’est ensuite qu’on a su qu’ils avaient été en contact.

— Où est Vico?

— Il doit être mort.

— Comment le sais-tu?

Kovask avait compris la psychologie assez sommaire de cet homme. Ne pas exiger de lui le nom de son chef. Tourner en rond, en spirale plutôt, pour se rapprocher de la vérité et la cerner.

— Par hasard.

— Et Miguel Luca? Aussi? Que sont devenus leurs corps?

— Je ne sais pas. On ne m’a pas tenu au courant de cette affaire.

— Ils avaient découvert le camp secret d’entraînement?

— C’est possible.

— Quelle est la femme à la voix geignarde qui se trouvait chez les Rivera en leur absence et qui se faisait passer pour leur servante?

À un signe imperceptible il devina qu’il avait fait mouche. Il fit un geste vers l’Espagnol.

— Une sympathisante, certainement.

— Nous allons partir tous les deux pour la Sierra Morena.

Cambo eut l’air effaré.

— C’est de la folie ! Nous …

— Nous partons immédiatement. Vous avez une voiture?

L’autre ne répondait pas. Kovask écrasa sa cigarette dans un cendrier.

— Écoute-moi, Cambo. Dona Isabel meurt d’envie de venger son mari. J’ai eu beaucoup de mal à l’empêcher de porter plainte. Il va bientôt être une heure. Que choisis-tu?

Il précisa ses intentions :

— Si tu préfères cette solution, voici ce que je ferai. Je t’assomme et je téléphone à mon tour à la police qu’elle pourra te trouver ici. Ne compte pas avoir le temps de t’échapper.

— Jamais elle ne pourra prouver que j’ai essayer de la tuer.

— Je serai le témoin à charge et je mettrai tout le poids possible. En même temps, je ferai savoir à ton parti que tu t’es en partie déboutonné. Ils te laisseront tomber, trop heureux de trouver un bouc émissaire.

Cambo regarda autour de lui, comme s’il cherchait une issue à cet étau qui se refermait sur lui.

— Si tu réussissais à t’enfuir, en admettant que je sois assez maladroit pour que tu y arrives, n’oublie pas que dona? Isabel n’est pas morte. La Phalange ne va pas te le pardonner.

L’homme se tourna vers un coin du bureau, et désigna une carte du sud de l’Espagne.

— Rivera avait marqué l’emplacement du camp là-dessus.

Mais Kovask ne le quittait pas des yeux.

— Si c’est une astuce pour essayer de t’esquiver, je vais te rouer de coups.

— Non. Regardez.

Il marcha vers la carte, pointa son doigt vers la partie de la Sierra au nord-ouest de Cordoue. Kovask s’approcha et aperçut un petit carré, d’un centimètre de côté environ, tracé sur la carte. Il passa son doigt dessus, mais le dessin était ancien, ne laissait pas de traces.

— Depuis combien de temps l’avez-vous découvert?

— Hier matin. Rivera n’était pas ici. J’ai machinalement regardé la carte et j’ai vu ça.

— Et vous avez compris ce que ça signifiait?

— Oui.

Kovask fronça le sourcil.

— Vous en avez parlé à vos chefs?

— Tout de suite. En leur annonçant que Rivera m’avait annoncé qu’il ne serait pas là l’après-midi.

— C’est à la suite de votre coup de fil qu’ils ont décidé de le supprimer?

— Certainement. Rivera rentrait d’une tournée de quelques jours, et sa voiture était en révision au garage Citroën. Il était facile de la saboter.

— Qu’avez-vous comme voiture?

— Une Volkswagen. Kovask pointa son arme.

— Tournez le dos.

Cambo obéit avec un regard affolé. Kovask feuilleta l’annuaire pour chercher le numéro du Madrid. Quand il l’eut, il frappa l’Espagnol sans trop de violence. Pendant qu’il titubait, il demanda rapidement l’hôtel. Cambo ne pouvait avoir entendu. Il frottait son oreille droite écrasée par la crosse.

Isabel lui répondit tout de suite. Elle parut heureuse de l’entendre.

— Tout va bien, dit-il, mais je m’absente de Séville jusqu’à demain matin.

— Bien, dit-elle.

— Ne bougez pas d’où vous êtes. Je vous téléphonerai demain matin vers sept heures.

— Demain, sept heures, répéta-t-elle.

— Si je ne le faisais pas vous pourrez téléphoner à la police au sujet de José Cambo.

Elle hésita à peine.

— Bien. Je le ferai.

— Merci. À demain. Il raccrocha.

— Je veux bien désormais vous considérer comme un allié plus ou moins sincère. Je serai correct avec vous, mais j’espère que vous avez entendu cette conversation?

Cambo se retourna lentement.

— Donia Isabel tiendra parole. Personne ne peut rien pour vous. Elle ne risque pas d’être découverte.

Il désigna le coffre :

— Refermez-le et partons.

— Je voudrais boire un verre d’eau. Il y a un lavabo dons l’arrière-boutique.

— D’accord. Autre chose. Kovask sourit :

— Je suis bon tireur.

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