COUP DE POMPE

Au moment où le portier de mon hôtel me tend la clé de ma turne, je file un regard à la pendule accrochée derrière lui et je suis surpris de lui voir indiquer quatre heures douze de l’après-midi, alors que ma tocante à moi marque six heures cinquante, ce qui est son droit absolu.

— Votre horloge marche juste, ou si elle fait de la chaise longue ? questionné-je.

L’officier de serrure ouvre son œil personnel grand comme une pièce de cinq francs suisses, tandis que l’autre, en baccarat véritable (il était croupier à La Vegas avant de venir ici, après la perte de son lampion gauche), reste de marbre, ou plus exactement de verre.

— Elle ne s’est jamais déréglée d’une seule minute en quatre ans, riposte-t-il âprement, en homme toujours prêt à voler au secours de l’opprimé, quand bien même il s’agit d’une pendule.

Pour corroborer, il m’avance son poignet sous le regard. Sa montre de portier américain, en or sous-titré, exprime comme elle peut quatre heures douze, non, hop ! treize, mais le temps passe si vite !

D’instinct, je porte la mienne à l’oreille. Son zonzon électrique me rassure. Elle marche. Pourquoi, en ce cas, avance-t-elle de plus de deux plombes ? Cela dit, je suis aux prises avec des préoccupations plus importantes. Je mets mon oignon à l’heure et grimpe me doucher et me changer.


En robe de chambre dans une vaste pièce anonyme, qui prétend faire accroire à des marchands de bestiaux en voyage qu’elle représente l’aboutissement du luxe, je commande un sandwich-club et une bouteille de bordeaux.

Bien blotti dans son fauteuil de cuir, les jambes sur les accoudoirs, le délicieux San-Antonio examine les derniers incidents de parcours, comme le taureau rumine entre deux coïts.

France ! Un milliardaire loufoque dont le nom apparaît dans la ténébreuse affaire Stone-Kiroul… Nabab dingue ! Pédé, boulimique, mégalo. Ne pouvant supporter ses facéties, je me barre de chez lui vigoureusement. Me paume dans son foutu labyrinthe. En sors par la ruse. Mais ne peux quitter son domaine car, au dernier moment, comme dans un dessin animé de science-fiction, ma voiture est happée par une mâchoire géante et entraînée dans un tunnel mystérieux.

Tu sais que si ce n’était pas moi qui avais écrit cela, je n’y croirais pas ? Je te le déclare carrément. Et pourtant, telle est bien la strychnine vérité, comme dit volontiers mon nouveau patron ; je t’en donne sa parole d’honneur, plus la parole d’honneur à M. Begin, celle de M. Canuet, la tienne, et la parole d’honneur du vicomte de Bragelonne par-dessus le marché, alors tu vois !

Pris dans les profondeurs du sol, je parviens à m’en arracher, ô miracle ! Je regagne mon hôtel et gamberge, ce qui m’amène à la conclusion intestinale que tout est à recommencer. Ma visite chez France a compté pour du butter, comme disait la mère Fly quand elle était calmée. On remet le compteur à zéro et on repart pour un tour.

Si t’es pas d’accord, tu peux te faire rembourser le chapitre précédent.

Enfin, j’aurais pu y laisser ma peau dans ce tunnel de merde. Sana, mort sur un champ de bétail, ça ferait du cri dans les chaumières où sèchent de jolies petites culottes friponnes, moi je te dis. Ce concert des veuvettes, mon neveu ! « C’est’y-t-il possible, un garçon comme ça, avec une bite pareille, des manières si tellement exquises, des initiatives coupe-pattes, une infatigabilité que Casanova l’aurait su, il se filait dans le Grand Canal avec une pierre de vingt livres au cou en guise de jabot ! »

Un loufiat plus galonné que le général Bokassa le jour de son sacre (sacré Bokassa !), m’apporte l’en-cas (de besoin) réclamé quelques paragraphes plus avant. Tout en guignant le mahousse sandwich, et par pure association d’idées, j’entreprends d’appeler mon nouveau directeur, manière de lui rapporter les aléas de ma mission.

— Ah ! bonjour, mon cher, il fait, en accompagnant de ronds de langue. J’sus navré de pas pouvoir vous esgourder lulure, mais y a le chef des gogues à m’sieur l’miniss d’l’Intérieur dans mon burlingue. C’est pourquoi faut que vous allez êt’ bref, surtout au prix d’la communicance. Ce sidi j’vous écoute…

— Monsieur le directeur, bêlé-je, j’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants.

Et bon, je résume avec cette concision à laquelle personne, même quelqu’un de circoncis, ne saurait atteindre.

L’Eminent personnage écoute en réprimant des rots familiers, car ses nouvelles fonctions ne l’autorisent plus à les exprimer avec l’enthousiasme de naguère. L’homme est cerné par sa réussite. Plus il s’élève sur la pyramide sociale, moins il a de liberté de mouvements. L’incongruité, par exemple, est un mode d’expression réservé à la base, de même que le chandail troué à col roulé, le jean à braguette pisseuse, le non-rasage et le casse-croûte aux harengs.

Il ne faut pas plus d’une minute dix pour l’informer. Lorsque je me tais, il parle :

— Dites, mon cher, vot’ croque-mort, ça m’a l’air d’un drôle d’pistolet, non ? Notez, y a un truc positiviste dans c’que vous m’avez raconté.

— En vérité, monsieur le directeur ?

— L’accident d’avion. V’s’avez découvert l’restant du message, en somme.

— Presque. V 818, c’est le numéro du vol qui a connu cette catastrophe, et Stocky est une des victimes, j’ai lu son nom sur la liste publiée par le journal du cru. Ne reste à éclaircir que le mot « Pied ».

M. le directeur grommeluche des suppositions, puis s’adresse au personnage assis en face de lui : « Veuillez-moi z’en pas, m’sieur l’chef des Cagoinsses, dit-il, j’sus t’en converse avec le Mexique. En effet, San-Antonio est en mission à San Antonio, ça paie, non ? »

Il pouffe ; mais l’autre ne doit pas partager, car il exécute une volte.

— Bien, v’là mes consignations, mon cher. Du moment qu’ c’est carbonisé du côté Borniole, faut s’rabat’ sur le cimetière, vous mordez où je veux en viendre ?

— Pas exactement, monsieur le directeur.

— Les deux derniers mots du message c’est Stock pied. Stocky, c’t’un homme, p’t’être que « pied » c’est le sien, non ?

— Pourquoi pas, monsieur le directeur ?

— J’vas faire chercher des recherches su’ ce gonzier, v’s’avez des détails à propos d’son sujet ?

— Sur la liste funèbre, il y avait simplement « W.H. Stocky, de Boston. »

— Ça s’écrit comme ça s’prononce : b, o, x, o, n ?

— Oui, mais avec « st » au lieu du « x ».

— Donnez-moi vos cornets, j’vous ferai préviendre dès qu’on aura du neuf.

— Mes cornets ? Vous voulez dire mes coordonnées, monsieur le directeur.

— Vous m’avez parfaitement compris, l’ami, jouez pas au plus con av’c moi, v’l’auriez dans l’ogne. S’cusez-moi si je perds mon contrôleur, m’sieur l’chef des chiottes, mais si on tolère les familièrités d’ses suborneurs, en deux coups les gros y vous appellent Dugland.

Je n’ai que le temps de lui indiquer le nom de mon hôtel et il raccroche sans un mot d’au revoir.

Ah ! le pouvoir, quelle triste chose !


J’achève de clapper mon sandwich et regarde l’heure. Ma montre marque six heures. Je cherche confirmation sur la pendulette de la fausse cheminée en faux marbre, avec faux feu, et l’obtiens, sans bavures : on dirait que ma tocante est revenue à de bons sentiments.

On sonne.

Je presse le bouton d’ouverture. Une femme de chambre paraît, dans un croquignolet uniforme bleu échancré de partout, mais y a pas de quoi triquer vu que la donzelle est une Jap ou assimilée, avec une face large comme un plat d’offrande et des cannes plus arquées que les parenthèses dont j’émaille ce livre admirablement con.

Elle me montre une pile de linge de toilette.

— C’est le change, annonce-t-elle.

Yes, yes, lui dis-je.

Elle passe dans ma salle de bains. Je me choisis une tenue passe-partout : pantalon de toile blanche, blouson en daim léger dans les tons tilleul, chemise blanche.

Quand la f. de c. sort de la s. de b., je lui désigne le costar qui me servit de maillot de bain et lui demande de le confier au pressinge dare-dare.

— Pour demain ? me demande-t-elle.

— Gi go, ma poule.

Elle a droit à un talbin rupinos, sur lequel le père Washington fait une gueule sinistre, comme quoi il aurait préféré être réservé aux billets de cent dollars, ce con. Un verdâtre d’un pion, tu penses ; c’était vraiment le prendre pour un minus !

La soubrette qui n’est pas toute jaunette, griffe l’artiche, se fend d’un sourire et s’éclipse d’autant plus aisément qu’elle ressemble à la lune.

Je me loque en sifflotant.

Allons, la vie continue, donc elle est belle. Aujourd’hui est semblable à hier, mais demain sera un autre jour, je te le promets, Antoine.

C’est en me calamistrant qu’elle me vient, cette bizarre sensation d’enculage dont je ne t’ai pas encore parlé, mais je vais.

Etrange sentiment que quelque chose se coince là où je ne me gaffe pas. Comme quand tu roules à fond la caisse au volant de ta chignole et que la portière n’est pas fermée de ton côté.

Ça vient de quoi, d’où ? On possède un ordinateur quelque part, entre cœur et cerveau, qui enregistre l’imperceptible.

En limant à l’aide de mon canif multilames un ongle qui accroche (ce qui n’est pas gentil pour les dames) j’émets soudain une exclamation de lion sur la queue duquel un éléphant myope vient de poser le pied.

Tout me surgit, grand écran.

Ce couple d’Asiatiques dans le restaurant de Berne… Tu te le rappelles ? Le message me conseillait de m’en gaffer. Eh bien, la femme de chambre qui sort d’ici… Tu m’as compris, tu m’as ? Sur l’instant, je ne l’ai pas retapissée. Faut dire que pour les Blanchâtres que nous sommes, les Jaunes et les Noirs se ressemblent comme un paquet de Bonux à un autre. Elle était loquée soubrette et affairée, cette personne, et moi submergé par les soucis, ça créait une fracture dans mon souvenir. Heureusement, mon malin petit subconscient, toujours sur la brèche, veillait.

« Gaffe ! Gaffe bien à tes os, mon joli Sana ! » m’enjoins-je. Cette visite ne me dit rien qui vaille. Qu’est venue bricoler l’Extrême-Orientale dans ma carrée ? Elle apportait du linge de toilette. Elle est entrée quelques secondes seulement dans ma salle de bains, c’est trop peu pour installer une chaîne Ifi (génie) mais suffisant pour cloquer une bombe à retardement sous le lavabo.

Je me précipite. Le linge propre se trouve en place sur les tringles chromées. En flic expérimenté, j’explore l’endroit avec un maximum de promptitude. Lavabo, gogue, chasse d’eau, bidet, armoire à pharmacie, rouleau de faf à train, porte-savon, boîte à ordures, radiateur de chauffage, plafonnier, aérateur (tu croirais un poème de Prévert).

Rien.

Je déplie chaque linge. Toujours rien.

Ai-je eu la berlue ? Peut-être me gouré-je, après tout ? Je le répète, rien ne ressemble davantage à un Japonais qu’un autre Japonais, sinon une vieille bassinoire de cuivre. La gnère du restau, je l’ai renouchée en vitesse. Elle était en tailleur et je n’ai pas dû la regarder plus de cinq secondes.

Par acquit de conscience, je presse le bouton blanc sur lequel une silhouette de soubrette est gravée. De même que l’affût du canon met un certain temps pour refroidir, la préposée met un certain temps pour se pointer. C’est la fille qui vient de me rendre visite. Mes doutes se dissipent. S’il s’agissait de l’Asiatique de Berne, et qu’elle m’eût bricolé un galoup vicieux, tu penses qu’elle aurait mis les adjas vite fait. Et puis, et surtout, elle n’appartiendrait pas au personnel de l’hôtel.

Je bredouille trois broques à propos du costar que je lui ai confié, comme quoi on doit bien veiller au pli, que c’est ma maniaquerie, tout ça. Elle promet de chapitrer la lingère.

Pendant que je lui parle, je la capte à bloc. Un vrai documentaire. Dans cent douze ans je serai encore capable de te raconter ses oreilles, la largeur de son tarbouif, le craquelé de ses paupières batraciennes, le velouté de sa peau, son bronzage (couleur bronze garantie). Plus je défrime cette fille, plus je me dis qu’il ne doit pas s’agir de la dame en question.

Quand elle se retire, je me sens à peu près rassuré, mais néanmoins, mon indéfinissable malaise persiste.

Rien n’est plus propice que l’action lorsqu’on veut lutter contre l’angoisse. Alors je me rabats sur le téléphone. Funeral House. Service des renseignements.

— Ici Joseph Dupont, de Nemours, France. Je suis le beau-frère d’une personne dont vous avez assuré l’inhumation récemment et je voudrais profiter de mon voyage au Texas pour aller me recueillir sur sa tombe.

— Parfaitement.

— Pour cela il faut que vous me disiez où elle est enterrée.

— Le nom de ce client ? demande la voix mélodieusement impersonnelle de la préposée.

— Il s’agit de M.W.H. Stocky, de Boston.

— Un instant, je vous prie.

Je devine que ma terlocutrice répercute ma requête au service compétent. Il y a des zizillements dans l’appareil. Et puis une voix d’homme me dit :

— C’est vous qui voulez visiter la sépulture de mister W.H. Stocky ?

— C’est moi.

— Mister Stocky repose au cimetière de Fort Makabee, allée 45, bloc 6.

— Merci beaucoup.

— Service.


Je raccroche. Qu’à peine, le ronfleur retentit déjà.

— On vous appelle de la France, me jette une standardiste blasée.

Même les communications en provenance de la planète Mars la laissent froide.

Je reconnais la voix de Mathias à travers l’éther.

— Hello, Rouquin, ça va, la vie ?

— Nous avons un nouveau bébé, commissaire ! répond triomphalement le Radieux. C’est une fille : Anne-Gertrude.

— Bravo ! Quel est le numéro de son matricule ?

— Dix-sept.

— A dix-huit, la Sécurité t’offre une castration gratuite.

Ça le fait marrer ; il encaisse sa progéniture avec bonne humeur, le Rouillé. Les Allocs lui versent chaque mois des sommes faramineuses pour récompenser sa bibite de lapin.

— Je vous téléphone rapport au dénommé William Hugh Stocky, de Boston, mort dans l’accident d’avion de San Antonio.

— O.K., alors ?

— Stocky est un ancien collaborateur du Président Johnson. Officier de marine pendant la guerre, grièvement blessé dans les Philippines. Il a été marié à une Suédoise, laquelle est morte de leucémie dix ans après cette union sans lui avoir donné d’enfants. Au cours de la période qu’il a passée à la Maison-Blanche, il s’était spécialisé dans la diplomatie occulte, c’est-à-dire qu’il voyageait beaucoup, gravitant dans les ambassades, les coulisses des gouvernements. C’était un homme très écouté, jouissant d’un crédit certain auprès des principaux protagonistes de la politique internationale.

Jolie tournure, qui dénote son lecteur du Monde, car Mathias a beau baiser comme un lapin et semer à tout ventre, il est érudit, et c’est pas à lui que tu ferais gurgiter la presse-branlette.

— Encore des choses ? questionne l’avide que je suis.

— C’est tout pour l’instant.

— Tu es au courant de l’affaire Stone-Kiroul ?

— Dans les grandes lignes, M. le directeur me l’a résumée.

— Il t’a fourni le texte du message ?

— Oui, pourquoi ?

— Comment se fait-il que les services secrets britanniques n’aient pas su immédiatement qui était Stocky ?

— Ils n’ont pas pu l’ignorer, assure l’Incendié, il ne m’a pas fallu quarante minutes pour trouver le curriculum du personnage.

En moi, commence à poindre une aurore. Mais c’est enfoui tout au fonde ma caboche.

« Voyons, Sana, me prends-je à partie, l’I.S. ne pouvait ignorer le nom de Stocky et t’affirmait cependant n’en rien connaître. Le chef des services de renseignements suisses, lui, savait qui était P. J. France, et le général Blackcat entretenait de bons rapports avec lui, ce qui permet de supposer qu’il le savait également ; or, il a feint de croire que P. J. France San Antonio s’appliquait à toi. Conclusion, on t’a pris pour le roi des cons, mon chéri. Tu as été une marionnette mignonne entre les doigts desséchés de ce vieux squelette d’outre-Manche. »

— Vous êtes toujours en ligne, commissaire ? s’inquiète le Rouquemoute.

— Pardonne mon silence : je suis.

— Vous êtes quoi ?

— Je pense, donc je suis. Dis voir, mignonnet, toi qui sais tout et inventes le reste, tu connais Demussond ?

— Un ancien des R.G. ?

— Un ancien, un actuel ou un futur, c’est un de ces malins qui ont toujours trente-six fers au feu de trente-six forges. Tu vas t’arranger pour le rencontrer. Tu lui diras de ma part que San-Antonio, tiret, est à San Antonio, sans tiret, qu’il a tout pigé et qu’il ira lui pisser au cul dès son retour ; compris ?

— Ne pourrais-je chercher une équivalence à la dernière partie de la phrase, commissaire ?

— Le propre des meilleures locutions c’est d’être irremplaçables, mon vieux Flamboyant. Fais ce que je te dis et dis ce que je te dis, quand on a planté dix-sept mougingues à une mégère comme Mme Mathias, c’est qu’on a des couilles, non ?

Là-dessus, je sectionne la communication.

Clic ! Et il m’arrive presque aussitôt un drôle de turbin. J’ai un blanc. Entends par là que toute image disparaît de ma rétine, toute pensée de mon cervelet. Je paume l’usage de l’ouïe, du goût, du toucher et, cela va de soi, de l’odorat. Me voilà contraint de me laisser glisser au sol pour m’y allonger.

« Seigneur, je… »

Et tout devient rien.

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