Pas joyces du tout, les policiers texans. La manière malmeneuse qu’ils comportent avec une pauvre jeune femme enveuvée à la fleur de l’âge, ça fait honte. A aboyer, rudoyer, soucieux de bien tout savoir : et comment ceci, et pourquoi cela. Avait-il des ennemis, le cher bœuf ? Se livrait-il à un trafic illicite ? Baisait-il inconsidérément ? Il avait des choses à voir avec l’Asie ? Le Viêt-nam, par exemple ? La Mandchourie ? Le Japon ? Formose ? La veuve de Mao ?
Ensuite c’est ma fête à moi aussi. Pourquoi t’est-ce j’ai emplâtré de si furieuse manière les deux Jaunes ? Des Coréens, selon leurs fafs. Faut que je vais me tenir à la disposition des autorités. Légitime défense, leurs culs, aux cow-boys du patelin. San-Antonio-tiret, ils s’en torchent l’oigne, les archers de San Antonio-tout-nu.
Je te passe, qu’à quoi bon t’entartrer la caberle avec nos démêlés ? Ça fastide vite d’expliquer les choses administrateuses. Raconter ses malheurs ne fait du bien qu’au bénéficiaire, les autres se disent : « Cause toujours et crève, salaud ! » Voilà la mentalité. Chacun pour soi et Dieu pour Lui.
C’est seulement au petit morninge qu’on nous laisse regagner. Je propose aux deux filles de venir pioncer à mon hôtel, pas qu’on se sépare après avoir vécu de telles péripéties. Elles acceptent. Je prends deux piaules supplémentaires. Maggy est prostrée. Anny l’aide à se zoner, la borde, la chougnarde ce qu’il faut. Elle lui dégauchit même un somnifère helvétique de first quality, pas qu’elle rate sa décarrade dans le sirop de dorme ; ensuite, la jolie Vaudoise vient me rejoindre dans ma chambre pour faire le point. Je suis déjà dans mon pyjama de soie blanche et j’ai enfilé (en attendant mieux) ma robe de chambre de soie sauvage bleu nuit.
Anny Etoilet se laisse glisser dans le meilleur fauteuil, les bras ballants. Elle moule en douce ses mignons souliers.
— De l’alcool ou de l’eau ? je lui questionne.
Elle soupire :
— Si je peux me permettre, je préférerais de l’amour. Je suis à bout de nerfs et de fatigue et cela me plonge dans un état de surexcitation inextinguible.
Bon, je vais tout de même tenter de l’extinguer. D’autant que moi aussi, des nuits pareilles me branchent sur la haute tension.
Alors, soit, je viens m’agenouiller à ses pieds. Pour commencer, je me contente de poser ma joue sur ses genoux, que des confrères médiocres déclareraient « gainés de nylon ». Matière synthétique, le nylon. Dépravante. T’as des vers à soie qui se font chier le cocon à fabriquer une matière noble et on se rabat sur la chimie pour « gainer » les cuisses de nos ravissantes, bordel ! Moi, les hommes, ça commence à bien faire, sérieusement ! Au revoir et merci, bonne continuation !
Tiens, l’autre jour, je bouffais un fruit dans notre jardin ; cueilli à la branche, j’adore. Cadeau du ciel. Directo du producteur au consommateur. L’épicier vient livrer des caisses de je ne sais quoi. Il m’annonce qu’il fait beau. J’admets. Il me dit qu’il adore la nature. Je m’associe. Il m’avoue qu’il ne peut plus voir les gens.
« — Moi non plus, lui avoué-je, alors c’est pas la peine de rester à déconner comme nous le faisons.
Il a ri jaune, il est parti. Et quand il n’a plus été là, que je suis demeuré en tête-à-tête avec ma petite cruauté, j’ai eu envie de crier « Pouce ». De clamer que « Mais si, je les aime bien, les gens ». Ou plutôt que j’aime bien les hommes, mais que les gens me cassent les couilles. Les hommes, tant qu’ils ne deviennent pas « des gens », ça va. En y mettant du sien, on reste des leurs.
Et je coule ma main le long du collant. Cul-de-sac ! Tu sais ma marotte ? La haine spontanée, je la connais par le collant féminin. Tu pars du genou, tu fais la bébête qui monte qui monte ; et puis tu décris un virage en épingle à cheveux (ou en fer à cheval quand la gonzesse n’est pas potelée à point) et tu redescends.
Dedieu ! Je chope Anny par les brancards et la tire en avant, jusqu’à ce qu’elle soit dans la posture d’une mitrailleuse. Elle n’a pratiquement plus que le dos sur le fauteuil. Et tu sais pas, son collant ? Avec les dents je le lui arrache ! Elle gueule parce que ça lui déplume le cœur d’artichaut, mais ma voracité la dédolore, en fin de compte. Je pars pour le bel exploit sans ambiguïté, grand service à la carte.
Il fait jour, plein soleil. Ah ! Phébus, ne rougis pas, et glorifie de tes rayons ce qui se perpètre.
It’s a long way to the bed ! Il nous faut vingt minutes pour gagner mon plumard, bien que deux pauvres mètres nous en séparent. Chemin de croix adorable ; chemin de cris, chemin de plaintes. Ainsi va la charrue dans la terre beauceronne… Et puis, la couche enfin, où notre amour s’allonge…
Jouez au bois, résonnez, bals musettes !
De feux en artifices et d’artifices en fesses.
Joie sans (et avec) mélange.
Et puis le dénouement. Le calme qui revient, la mer qui s’apaise. L’affreux jojo qui refait le modeste. Passant, ici repose un héros fier et doux, dont les nobles vertus égalaient le courage (épitaphe de Don Quijotte).
Epuisée, Anny se blottit contre moi et s’endort.
— Non, mon âme, fais-je en caressant tendrement sa joue avant de dormir, tu vas tout me dire.
Il est des mots qui réveillent l’endormant plus sûrement qu’un seau d’eau froide.
Anny rouvre ses jolis yeux cernés.
— Te dire quoi, mon amour ? balbutie-t-elle.
— Un doigt de vérité additionné de beaucoup de détails, chérie.
— Quelle vérité ?
Je caresse ses adorables hanches, bien fermes, veloutées, conçues pour des mains d’artiste, comme les anches (sans h) d’un saxophone.
— Tu connais la vieille, très vieille histoire du monsieur qui rentre inopinément de voyage ? Il trouve, en plein après-midi, sa femme nue dans leur lit, s’étonne. « J’étais souffrante », dit la dame. Le monsieur aperçoit alors des chaussettes rouges sur le tapis alors qu’il n’en a jamais possédé. « C’est celles de mon frère », répond la dame. Le monsieur avise un mégot de cigare dans un cendrier, or il ne fume pas. « C’est celui du tapissier qui est venu poser les rideaux », rassure l’épouse. Continuant ses investigations, le monsieur ouvre l’armoire et se trouve nez à nez avec un type à poil. « Qu’est-ce que vous fichez là ! » tonne le mari. Alors le gars murmure : « Ecoutez, si vous avez cru les explications que madame vient de vous donner, moi j’attends le métro. » Anny, ma chère âme, si tu penses que je trouve normales ta présence à San Antonio et tes relations avec Bob et Maggy, si tu crois que j’ai trouvé normale ta venue dans ma chambre de Berne, le lendemain de l’agression, si tu crois cela, ma chérie, je te donne ma parole qu’en ce moment j’attends le métro.
Elle sourit, noue ses mains sous sa nuque et se met à contempler le plafond, comme souvent les dames qu’on vient de baiser.
— A quoi bon finasser, en effet, dit-elle.
— Je te le demande humblement.
— Maman est anglaise.
— Il n’y a pas de sots métiers, la rassuré-je.
— Ç’a été quelqu’un de très actif pendant la guerre ; elle appartenait à l’I.S.
— Et tu as repris le flambeau ?
— Exactement.
— Marrant, il est des enfants qui reprennent le cabinet médical ou la charcuterie paternelle, toi tu as repris le fond d’espionnage de maman, c’est joli et quasi moral ; je la raconterai, plus tard, à mes enfants, après « Le Petit Chaperon Rouge ».
— Cela dit, j’appartiens vraiment à la Burnkreuse Petroleum Company.
— L’ami Rameau, il fait dans quoi, lui ? C.I.A., Guépéou, I.S., ou quoi d’autre ?
Elle secoue sa joie tête.
— Il fait dans le pétrole, uniquement. Votre rencontre a été tout à fait fortuite.
— A voir.
— Pourquoi te cacherais-je quelque chose, puisqu’on se dit tout.
— Tu collabores avec le général Blackcat ?
— Affirmatif.
— C’est lui qui t’a chargée de me… couvrir ?
— Affirmatif ; bien que ce soit le contraire qui se soit produit, ajoute la mutine en m’empoignant sans vergogne le tergiverseur d’ambivalence (Espagne) dans l’espoir avoué de s’en faire un tabouret.
— C’est toi qui m’as fait prévenir que je devais me rendre au Grossbitrhof, puis au Ran-Tan-Plan ?
— C’est moi.
— Et qui m’as averti que je devais me méfier du couple de Jaunes ?
— Toujours exact.
— Tu m’expliques tout de suite, ou bien je trouverai les réponses dans le prochain numéro du San Antonio Tribune ?
— Tu sais bien que dans mes occupations, on n’explique rien, disons que notre succursale suisse avait à l’œil une équipe de Nord-Coréens dont on savait qu’ils s’intéressaient à l’affaire Stone-Kiroul…
— C’était bien le colonel Müller qui devait me contacter au Ran-Tan-Plan ?
— Oui.
— Et Rameau a réellement joué au con, ou bien travaille-t-il pour une autre maison et a-t-il voulu me squeezer ?
— Il est génial dans son boulot, mais assez stupide dans la vie. C’est un scout qui a mal vieilli ; avec des problèmes métaphysiques, des fantasmes et une jugeote de serin. Il s’est flanqué sous les roues de ton enquête comme un aveugle sous celles d’une auto.
— Admettons. Je crois que l’I.S. s’est montré singulièrement cavalier avec moi. Depuis le début, les gars ont décrypté le message, mais ils ont feint de se fourvoyer en me faisant porter le balla afin d’avoir les coudées franches ici.
— C’est possible ; je connais mal l’affaire, je ne suis qu’un rouage.
A propos de rouage, elle est drôlement en train de remonter le mien ; elle va faire péter le ressort si elle continue à s’activer de la sorte ! Mince de vigoureuse ! Le champignon, médème, faut pas lui en promettre ! Avec sa pomme, tu peux pas te faire remplacer par une banane Chiquita. Et la voilà qui moule la converse pour me tutuyer l’invertébré ! A bout portant !
Je sors les aérofreins et le parachute de secours. D’un ton pâlot, je demande :
— Bob et Maggy, raconte !
— Mouaggy hé hune fouille wa naous ! consent-elle à expliquer laborieusement.
Merde, une femme de cette classe ! sa maman qui lui a mis le pied à l’étrier ne lui a donc jamais dit que c’était pas poli de causer la bouche pleine !
— Maggy est une fille à vous ? traduis-je de la pipe.
— Mwoui.
— Elle surveille l’équipe de France, si je puis me permettre un tel calembour au moment ou tu satisfais à la fois mes sens et ma curiosité ?
— Mrn-waoui. Hmmmm !
Comme l’a dit le grand Pierre Dac : « Il ne faut jamais faire le jour même ce que tu peux faire faire par un autre le lendemain. » Au lieu de pousser l’interrogatoire, je me laisse embarquer pour un deuxième tour de circuit.
En plein radada, si ce n’est pas honteux !
Au moment précis où j’exécute à Anny le coup du postier vaudois ! Une cuisse au-dessus de tout soupçon ! Au plus fort de la partie, alors que je mène quatre jeux à deux dans le troisième sexe après avoir remporté les deux premiers !
Elle est là, la pauvrette, emperlée de la plus radieuse, de la plus émouvante des sueurs, quand ma porte s’ouvre sans fracas, mais avec décision. Trois mectons sont laguches : le garçon d’étage qui vient de jouer son petit solo de passe-partout, un grand pustuleux à moustache de rat asthénique, captivé par la manière dont se pratique le coït franco-helvétique ; plus deux balaises taillés dans un bloc de fonte, et que tu croirais, l’un et l’autre, la caricature de John Wayne réalisée par mes trois chers mousquetaires Mulatier, Morchoisne, Ricord, les empereurs du dessin déformant.
Les balaises s’avancent du pas appuyé de deux mecs voulant neutraliser un début d’incendie à la moquette. Ils s’approchent de mon pageot plein d’amour et de poils. L’un d’eux sort une plaque de sa poche.
— Agent fédéral Robson, il dit, juste avec le nez, sans se servir de sa bouche, dont il a besoin pour mâcher son chewing-gum.
Le préposé scrofuleux s’approche en catiminette, admirer la manière impec qu’elle se faisait chibrer, Anny. Lui, il n’a vu ça, jusqu’à présent, que dans des dessins animés pornos ; mais il trouve la réalité autrement plus attrayante.
Le copain à l’agent fédéral Robson va cueillir les fringues de ma partenaire sur le fauteuil où elles pêle-mêlaient dans un désordre suggestif ; il les jette sur le lit.
— Je ne sais pas où vous en êtes de la corrida, fait-il, mais si vous vous appelez bien Anny Etoilet, grouillez-vous de prendre votre pied et suivez-nous.
Au lieu d’une plaque, lui, c’est un document qu’il produit. Le district machinchouette le mande d’arrêter ma petite citoyenne Bourremiche dans les meilleurs délais.
— Voyons, voyons, interviens-je, vous allez nous expliquer un peu de quoi il retourne, non ?
— Non, répond le balaise. Sortez de cette dame, qu’elle puisse remettre sa culotte, et occupez-vous de vos propres oignons.
— Vous pourriez au moins vous retourner ! lance Anny, furieuse.
— Si on se retournait quand on vient arrêter quelqu’un, il y a longtemps qu’on nous aurait sacqués, annonce Robson.
Il change sa gum de côté, pas causer une surchauffe à ses gencives, et coule un pouce dans sa ceinture, pile comme dans les cow-boyculteries que les cons se précipitent dessus, même si t’as le président qui cause sur une autre chaîne, ce qui, pourtant, est bien plus marrant.
Ma chère partenaire se loque avec un maximum de célérité et de discrétion.
— Un malentendu, j’espère ? lui lancé-je.
Elle ne me répond pas. Soudain j’ai l’impression qu’elle m’a oublié et que je ne compte plus pour elle. Ingratitude féminine. Oh ! les cruelles auxquelles un bidet suffit à apporter l’oubli.
La petite troupe s’en va.
Poliment j’escorte.
Et qu’aspers-je dans le couloir ? Maggy, en larmes entre deux autres balaises qui doivent sortir de la même manufacture de fédés que « les nôtres ».
Emballage en série ! Est-ce consécutif à l’assassinat de Bob ? En ce cas pourquoi ne m’arrête-t-on pas également ?
Plus j’avance dans ce tas de sable, moins je pige. Comme quoi j’aurais dû acheter un bureau de tabac au lieu de faire flic. On perd sa vie à galoper. Les seuls réels vivants de la planète, ce sont les paysans. Ils croissent et meurent où ils sont nés, y a pas de déperdition ; chaque seconde conduit à la suivante en empruntant le même chemin. Ils regardent pisser la fontaine, brunir les feuilles, couler le ciel et ils vivent pleinement le présent, sans attendre le moment d’aller ailleurs. La faim et le sommeil sont leurs seuls maîtres bienveillants. Ils n’ont peur que pour les récoltes et ne se laissent intimider que par la foudre qui pourrait tomber sur leur paille.
Partir, c’est mourir un peu. Moi, je ne fais que partir, donc que mourir beaucoup ; et quand la vraie mort viendra, je lui dirai : « J’ai déjà donné, mais prends le reste. » Mourir à tempérament, mon vieux, c’est tristounet, je te le dis. Ce qui ne pardonne pas, c’est les intérêts.
Ma cambre, soudain, devient bien grande. La solitude surdimensionne.
Que faire ?
Dormir ? Non, merci, il n’en est pas question, malgré ma fatigue délabrante. Je sifflote Long alone. Très jolie mélodie, compagne de l’âme. Je devrais plutôt fredonner Il est cocu, le chef de gare, parce que enfin, le général Blackcat m’a franchement pris pour un trou, comme dit le gynécologue de Jacques Chazot. Inscrivez « pas drôle » au tableau d’affichage et offrez-moi une soupe !
J’étais la chevrette innocente lancée dans les pattounes de la horde de loups ! Et tout le monde me guignait, tout le monde voulait neutraliser l’Antonio d’une manière ou d’une autre : par balles ou volupté. Comment suis-je encore sur mes cannes ? Si je ne bénéficiais pas d’une protection occulte, tu pourrais sortir ton mouchoir et faire dire des messes à ma mémoire.
Mais qu’est-ce qui fait courir l’Antonio, dis, ma belle ? La carotte ? Elle est chouette, non ? Tiens, tu peux te la caser où tu veux.
Je m’abandonne entre les bras d’un fauteuil et attire le bigophone à moi. Quelle heure est-il à Paris ? Je visionne ma Rolex, fais un prompt calcul mental et conclus qu’il doit être environ 16 heures à la pendule de notre salon. C’est l’heure où Félicie commence à préparer les tartines de Toinet qui va rentrer de l’école. Il adore le pain de campagne beurré demi-sel et s’en engloutit trois ou quatre à son goûter.
J’entends la sonnerie de notre téléphone, la reconnais. Et le souffle de M’man, avant sa voix…
— Allô !
Je la laisse prononcer deux ou trois « Allô », par plaisir. Et je ne saurais t’expliquer ce qui motive cette allégresse ; si, attends : peut-être de savoir qu’elle est là, qu’elle vit ? Le bonheur, c’est une impulsion brève et intense.
— Ça va, la vie, ma chérie ?
— Oh ! Antoine. Où es-tu ?
— A San Antonio.
— San Antonio, Texas ?
— Textuel !
— Que fais-tu, là-bas ?
— Je passe pour un con, sauf le respect que je te dois.
— Ça m’étonnerait, c’est pas ton genre.
— Tu te rappelles le jour où l’on a retrouvé une petite auto Dinky Toy de Toinet dans ta purée mousseline ?
Elle réagit encore comme le fameux soir évoqué (on avait du monde à table et ma pauvre Félicie a failli mourir de honte).
— Ne me parle pas de ça, je…
— Eh bien, tu vois, M’man, je me sens aussi incongru à San Antonio que l’était la petite Triumph rouge dans ta purée.
— En ce cas, rentre.
— Ce serait m’avouer vaincu.
— On ne peut pas toujours gagner, mon grand. Savoir accepter sa défaite est parfois une forme de victoire.
Un temps ; elle me sent inconvaincu.
— Tu préparais les tartines d’Antoine ? je demande.
— Il les a mangées depuis longtemps, il est déjà six heures moins dix.
— C’est curieux, ma montre déconne depuis deux jours.
— Les montres tombent malades comme les gens, remarque ma brave femme de mère.
Pourquoi me mets-je à évoquer la fausse femme de chambre jaune morte depuis ? Parce que j’étais assis dans ce fauteuil à l’instant où elle est entrée, portant le linge de toilette ?
Qu’est-ce qui a motivé sa venue ? Elle ne voulait pas perquisitionner puisque je me trouvais dans la pièce. Elle n’a rien déposé de fâcheux : bombe ou micro, puisque j’ai fouillé minutieusement après son départ sans rien découvrir. Néanmoins, peu de temps après sa venue, j’ai perdu conscience. Elle aurait largué un gaz avant de se retirer ? Un gaz retard, incolore et inodore ? Ça existe, ça ? Ou je l’invente ?
— Mon grand ! appelle Félicie.
— Oui, M’man, je suis toujours là ; pardonne-moi, je pensais à quelque chose.
— Tu comptes rentrer bientôt ?
— Demain, m’entends-je lui répondre.
— Evidemment tu ne peux pas me dire l’heure…
— Non, je n’ai même pas encore de billet de retour.
Le mieux c’est que tu prépares une daube. Froide, avec de la moutarde, c’est le pied !
Le pied !…
Je pense à Stocky, mort dans un accident d’avion, inhumé par les soins de l’entreprise P. J. France. Stocky, Pied, fin du message.
— A très vite, M’man. Embrasse Toinet et ne le laisse pas regarder la télé jusqu’à plus d’heure, sinon, demain, il ne sera même pas foutu de réciter sa table de multiplication par dix.
Bises, rebises. Déclic.
On frappe à ma porte. C’est le rat crevant de naguère, celui qui escortait les fédés et prenait ces jetons de présence mirifiques qui ont tant jeté l’émoi dans son slip.
Il tient un petit plateau d’argent plaqué cuivre de sa main blanchement gantée.
— Qu’est-ce que c’est ? m’informe-je.
— Les clés de votre voiture qu’on a ramenée, monsieur. Le voiturier l’a mise à la place 17 de notre parking.
Je me saisis du maigre trousseau. Subventionne le groom d’un dollar, pour ses œuvres, selon mon habitude.
— Merci, monsieur. Et je voulais vous dire bravo, pour tout à l’heure, c’était franchement réussi.