III HENRI III (suite)

Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de bonne heure dans la chambre qu’il occupait en l’hôtel de M. Cheverni, gouverneur de la Beauce. Il devait se rendre à neuf heures à l’hôtel de ville pour y recevoir, selon sa promesse, le duc de Guise et les députés de Paris.


M. de Cheverni, l’un des rares gouverneurs qui fussent demeurés fidèles à la fortune chancelante de Valois, avait cédé son hôtel à Sa Majesté, se logeant lui-même et les siens dans une simple maison bourgeoise. Il avait transformé son hôtel en une sorte de palais royal, qui avait pris tout à fait l’apparence d’un petit Louvre lorsque Crillon avait réussi à réunir six ou sept mille hommes d’armes qui constituaient maintenant toute l’armée de ce roi presque déchu.


Henri était parti de Paris en pleurant, et la mort dans l’âme. Mais lorsqu’il eut trouvé dans l’hôtel de ville de Chartres une députation de bourgeois venus pour le saluer, lorsqu’il eut vu l’installation que lui avait rapidement aménagée Cheverni, lorsqu’il eut enfin passé en revue les vieux et solides reîtres de Crillon, il commença à se dire que le métier de roi en exil ne serait peut-être pas trop déplaisant.


Puis bientôt cette bonne impression s’était effacée à son tour. Le Louvre et ses fêtes perpétuelles lui manquaient. Il avait beau se distraire en procession, les mascarades lui faisaient défaut. Henri III menait donc à Chartres une existence des plus tristes et des plus monotones.


Plus d’une fois la pensée lui vint de s’en retourner à Paris, de rentrer dans son Louvre et de dire aux Parisiens:


– – Me voilà… tâchons de nous entendre!


Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses intimes, comme Villequier, d’Épernon et d’O, ne manquaient pas de lui faire observer que la reine-mère était restée à Paris pour arranger la situation, et que le roi gâterait tout par un retour précipité.


Il ne manquait pas non plus de finesse, et savait à l’occasion se moquer agréablement de ses ennemis: il l’avait prouvé en maintes circonstances, et une fois de plus, la veille, devant la cathédrale.


Ce matin-là, donc, le roi se leva fort joyeux, et avant de faire entrer la petite cour qu’il s’était composée, passa dans l’appartement voisin, où Catherine de Médicis, arrivée depuis huit jours, lui avait fait dire qu’elle l’attendait.


Henri avait ruminé une partie de la nuit sur la réponse qu’il ferait aux Parisiens. Il entra gaiement chez sa mère, et l’embrassa sur les deux joues, contre son habitude; car Henri III, si prodigue de marques d’affection pour ses amis intimes, était aussi peu démonstratif que possible avec la vieille reine. Sous la filiale caresse, Catherine frémit de bonheur jusqu’au fond du cœur. Sa bouche mince et serrée se détendit en un bon sourire; ses yeux clairs et durs s’adoucirent, et une incroyable expression de tendresse s’étendit sur son visage: elle aimait son fils avec passion, et c’est sans doute uniquement pour le bonheur de ce fils qu’elle se couvrit de crimes.


– Mon fils, dit-elle avec une grande douceur, voilà bien longtemps que vous n’aviez embrassé ainsi votre vieille mère…


– C’est que je suis bien content, madame, fit Henri en se jetant dans un fauteuil. C’est que voilà bien longtemps que je n’avais éprouvé pareille joie, et je sais que c’est à vous que je dois cette joie… comme je vous dois tout ce qui m’est arrivé de meilleur dans la vie. Grâce à vous, ma mère, mes bons Parisiens veulent se réconcilier avec moi, et comme je ne vois pas d’obstacle à cette réconciliation, je veux être à Paris sous deux jours et y faire une entrée dont il sera parlé, j’ose le dire… Car, que veulent les Parisiens? Que je renvoie d’Épernon? Eh bien je le renverrai! Vous n’avez pas idée, madame, comme d’Épernon m’assomme depuis quelque temps…


– Ainsi, fit la vieille reine, vous pensez que c’est là tout ce que veulent les Parisiens?…


– Eh! par Notre-Dame! que peuvent-ils vouloir de plus?


Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement; mais elle vit qu’il était sincère.


– Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut le peuple de Paris, tout ce qu’attend le peuple de France, si je vous disais ce qu’il y a au fond, tout au fond de la pensée des bourgeois, des artisans et des manants, je vous étonnerais; j’étonnerais sans doute M. de Guise aussi, et j’étonnerais peut-être ce peuple lui-même. Si près de la tombe, si loin déjà des vanités du monde, j’ai jeté un regard plus clairvoyant sur l’univers, mais je ne vous dirai rien de tout cela, sire… car vous n’entendriez pas sans doute la langue que je parle… Je vous dirai simplement que le renvoi de d’Épernon est une bonne chose en soi, mais qu’il n’est qu’un pauvre morceau jeté à des loups dévorants. Par Notre-Dame, comme vous disiez tout à l’heure, je suis résolue à me défendre et à vous défendre. Tant que la vieille sera debout, Guise, Parisiens et huguenots auront du fil à retordre… Mon fils, écoutez-moi: vous ne pouvez retourner à Paris maintenant.


Henri III bondit. Il connaissait la profonde prudence de Catherine; mais il savait aussi qu’elle était mortellement blessée dans son orgueil de reine et de mère, qu’elle préparait avec une dévorante ardeur la rentrée à Paris et le châtiment des Parisiens; il savait enfin qu’elle était femme à braver tous les dangers. Pour qu’elle se fût décidée à parler ainsi, il fallait donc que le retour à Paris fût réellement impossible.


– Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, pourquoi ne pourrais-je rentrer à Paris? Ne suis-je donc pas le roi?…


– Vous étiez le roi, mon fils, et vous êtes sorti de Paris!…


– Soit, madame. C’est une faute que vous m’avez reprochée. Mais je suis décidé à la réparer: après-demain matin je serai au Louvre…


– Après-demain soir le trône de France sera donc vacant! dit la reine-mère d’une voix terrible dans sa calme assurance.


– Qu’est-ce à dire? balbutia Henri III en devenant livide.


– C’est-à-dire, mon fils, reprit Catherine en saisissant une de ses mains, qu’on veut vous attirer dans un piège et vous massacrer! Vous, moi, mes amis… je vous le dis… Henri… C’est une Saint-Barthélémy qui se prépare! Seulement, ce n’est pas contre les huguenots qu’elle doit se faire!…


Henri III s’écroula dans son fauteuil et essuya son front mouillé de sueur. Il se leva et se mit à arpenter la chambre en disant:


– Que faut-il faire, ma mère?… Rester à Chartres devient de plus en plus difficile. Chartres était assez près de Paris pour que je pusse m’y rendre d’un bond. Dans la terrible conjoncture que vous m’exposez, Chartres est trop près de Paris!…


Et comme à son départ, comme au moment de sa fuite, le roi leva les bras au ciel et s’écria:


– Que faire?… Où aller? Où me réfugier?…


– Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille reine. Chartres est trop près! eh bien, nous avons Blois…


– Ah! ma mère, vous me sauvez…


– Blois avec son château imprenable, où l’on soutiendrait au besoin un siège de dix ans!…


– Oui, oui!… Partons, ma mère, partons! s’écria Henri.


Puis se frappant brusquement le front:


– Et ces gens qui sont là!… Ces misérables!… Ce Guise imposteur!… Oh! je ne veux pas les voir! Qu’ils s’en aillent!… Je vais…


– Vous allez, mon fils, vous rendre à l’hôtel de ville comme c’est convenu, interrompit Catherine. Vous aurez votre air le plus confiant pour écouter les doléances des bourgeois de Paris. Et quand vous verrez Guise triomphant, quand déjà il croira vous tenir, alors vous lui déchargerez le coup que je lui ai préparé… Pas de réponse! Le silence! Un mot: un seul!… Et ce mot… ce mot qui sera l’écrasement de Guise vous ramènera le royaume presque tout entier…


– Dites! dites! ma mère… Quel sera ce mot que je devrai prononcer?…


– Le voici: «Le roi convoque les états généraux à Blois!…» Les états généraux! Comprenez-vous? Guise n’est plus rien! Les Parisiens ne sont plus rien! Le roi discute avec les ordres assemblés… sans compter que nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec un mince soupir.


Henri III respira bruyamment et éclata de rire.


– Pardieu! fit-il, le tour est bien joué… Oui, vous avez raison, madame! Les états généraux arrangent tout! En les convoquant, je détruis la puissance de Guise, puisque je discute directement avec mon peuple, et je deviens l’ami, le père de mon peuple, puisque je consens à discuter avec lui!


Catherine hocha doucement la tête, et dit en souriant:


– Allez donc, mon fils, allez porter ce coup à Guise… Et quant à celui qu’on voulait vous porter, à vous, dès ce soir mes espions auront achevé de me renseigner. En attendant, que pas une ombre de défiance ne semble descendre sur votre front… Allez à l’hôtel de ville, puis faites votre procession, comme si rien ne vous menaçait… Allez, mon fils, votre mère veille sur vous!…


Henri embrassa de nouveau sa mère en lui disant:


– Je vous ai parfaitement comprise, madame…


Et il regagna son appartement où toutes portes ayant été ouvertes, les courtisans et les familiers entrèrent aussitôt en daubant sur Guise et la grande procession des Parisiens.


– Sire, murmurait d’Épernon, si Votre Majesté voulait…


– Quoi donc, duc?…


– Quel beau coup de filet ce serait!… Vous n’avez qu’à donner l’ordre à Crillon de fermer les portes de la ville; moi je me charge du reste.


D’Épernon l’eût fait comme il le disait. Cet enragé de jouissances, ce fou furieux du luxe, ce seigneur qui dépensait plus d’argent que le roi était l’homme des entreprises extraordinaires, des coups d’audace et des aventures téméraires. Sa bravoure était aussi étonnante que son bonheur à se tirer des plus mauvais pas. Plus tard, poursuivi, traqué, sur le point d’être arrêté, il se jeta dans Angoulême. La ville se révolta contre lui et voulut le massacrer: seul dans une chambre où il s’était barricadé, d’Épernon soutint un siège de trente heures, tua ou blessa une centaine des assaillants et finit par sortir sain et sauf de cette algarade. Tel était l’homme qui conseillait à Henri III ce qu’il appelait un beau coup de filet, c’est-à-dire de passer au fil de l’épée tout ce qui était venu de Paris à Chartres, depuis Guise jusqu’à Joyeuse.


Mais Henri III était bien le fils de Catherine, et comme il le disait, il l’avait parfaitement comprise: s’il ne reculait pas devant un coup d’épée à donner ou à recevoir, la ruse lui semblait la meilleure des armes. Il fit donc la sourde oreille, donna l’ordre de porter douze cierges à Notre-Dame de Chartres pour la mettre dans ses intérêts, puis déclara qu’il était temps de se rendre à l’hôtel de ville.


D’Épernon haussa les épaules et murmura à l’oreille de Crillon:


– Vous verrez que le roi nous laissera tous égorger quelque jour. Compère, prêtez-moi cinquante de vos arquebusiers, et je rétablis l’ordre, moi! Le roi fera semblant d’être furieux, mais il sera sauvé, et nous aussi.


Crillon hésita une seconde.


– Allons, brave Crillon, dit à ce moment le roi, en route!


Crillon tira son épée et cria:


– Les gardes de Sa Majesté!…


Et d’un regard, il fit comprendre au duc d’Épernon qu’il n’était, lui, qu’un soldat esclave de la consigne. Dix minutes plus tard, le roi entouré de ses gentilshommes marchait à l’hôtel de ville dans une double haie de soldats que Crillon avait disposés le long du chemin. Derrière chaque haie, la foule silencieuse et presque hostile regardait; les fenêtres étaient noires de monde. Pas un vivat, pas un cri. C’était sinistre.


– D’O, fit d’Épernon qui marchait derrière le roi, dis-moi, que sens-tu?


D’O renifla et répondit:


– Je sens ce nouveau parfum que Ruggieri a composé pour Sa Majesté et qui est bien la plus suave odeur que j’aie jamais eue dans le nez. Ruggieri est un grand homme, n’est-ce pas, sire?


Le roi sourit et secoua son manteau comme pour faire exhaler de ses plis le parfum dont il était imprégné.


– Et moi, reprit d’Épernon, je sens la trahison!


Henri III pâlit, mais se redressa et appuya sa main sur son épée, comme pour dire: «S’il y a trahison, nous en découdrons, voilà tout.» Mais la route s’acheva sans le moindre incident, et le roi étant entré à l’hôtel de ville, prit place sur un trône qui lui avait été élevé dans la grande salle. Ses courtisans se rangèrent à ses côtés. Crillon disposa ses gens de façon à être prêt à tout événement! Puis Henri III donna l’ordre d’introduire la députation des Parisiens.


Il semblait que Guise eût compris les soupçons et eût voulu rassurer complètement le roi. En effet, ce n’était pas à l’hôtel de ville que devait se jouer le drame combiné par Fausta: c’était dans la cathédrale que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise avait donc rassemblé hors des murs tout ce qu’il avait de gens en état de se battre, ligueurs et gentilshommes. Aussitôt après la réception, il devait les rejoindre et attendre le signal: douze coups de la grosse cloche devaient signifier que le roi était mort; six coups que Jacques Clément avait manqué son attaque.


Le chef de la Ligue entra donc accompagné seulement de quelques bourgeois que conduisait Maineville. À l’aspect de cette si faible troupe, le roi respira, d’Épernon se mit à ricaner. Les courtisans l’imitèrent. Guise traversa la salle dans toute sa longueur. Il était calme et grave. Il marchait avec cette sorte de majesté rude qui lui était particulière. Parvenu devant le trône, il s’inclina profondément.


– Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que quelque sujet de discorde s’est élevé entre mes bons Parisiens et moi. On m’affirme que vous avez bien voulu recueillir les plaintes de mes sujets pour me les apporter. Parlez donc hardiment, et soyez sûr que je suis résolu à donner pleine satisfaction à toute plainte. Car c’est le premier devoir du roi de s’éclairer sur les besoins de son peuple.


– Oui, sire, répondit Guise, mais c’est aussi le premier devoir de la noblesse de soutenir le roi… le premier gentilhomme du royaume. C’est pourquoi, sire, je suis resté à Paris pour représenter aux bourgeois combien il était nécessaire de rétablir une paix durable entre le roi et ses sujets. Là se borne mon rôle. Et quant aux plaintes des Parisiens, je n’ai pas eu à les recueillir. Je n’ai pas à vous les apporter. Si j’ai eu le bonheur de décider les Parisiens à se réconcilier avec Votre Majesté, il ne m’appartient pas de connaître sur quelles bases doit se faire la paix…

Ces paroles à la fois modestes et fières produisirent un excellent effet sur la plupart des gentilshommes qui entouraient le roi. Mais d’Épernon continua à sourire et Henri III demeura impassible.


– Sire, continua le duc de Guise, voici les députés du corps de ville. Ils vous diront, si cela plaît à Votre Majesté, quels sont les désirs de votre peuple.


Les députés s’inclinèrent en signe d’assentiment. Et le roi prononça:


– Parlez, messieurs: je suis prêt à vous entendre.


Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme qu’Henri III reconnut aussitôt.


– Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlerez au nom des Parisiens?


C’était Maineville, en effet. Et sa présence à cette conférence est le seul acte politique que l’on connaisse de cet homme, plus habitué à manier l’épée ou la dague que la parole. Il s’inclina et dit:


– Si Votre Majesté y consent, c’est moi qui parlerai.


– Faites, monsieur.


Maineville, alors, se redressa.


– Sire, dit-il, la requête que je vais avoir l’honneur de vous soumettre est adressée à Votre Majesté par MM. les cardinaux, princes, seigneurs et députés de la ville de Paris et autres villes catholiques, associés et unis pour la défense de la religion.


Le roi tressaillit. Car ces paroles élargissaient soudain la dispute et contenaient une menace. Il ne s’agissait plus de quelques doléances des Parisiens. C’était tout le royaume, prélats, seigneurs et peuple, qui parlait par la voix de Maineville.


– Voyons la requête, dit le roi d’un ton bref.


– Sire, reprit Maineville, lesdits associés dont j’ai l’insigne honneur d’être ici le représentant, ont décidé et décident de supplier Votre Majesté:


«Premièrement, d’éloigner M. le duc d’Épernon comme fauteur d’hérésie, perturbateur et dilapidateur de finances.»


D’Épernon éclata de rire.


– Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?…


Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire, tourna à demi la tête vers d’Épernon et dit:


– Comme il vous plaira, monsieur le duc…


À ces mots, d’Épernon devint livide, Guise regarda le roi avec stupéfaction, et les bourgeois députés crièrent:


– Vive le roi!


Pâle de rage, d’Épernon saisissait déjà son épée, et il allait se livrer à quelque acte de folie, lorsqu’il vit le regard du roi fixé sur lui, avec le même sourire. Il comprit ou crut comprendre qu’Henri III jouait la comédie, et se croisant les bras:


– Sire, dit-il, je m’en irai, non pas quand il me plaira ni quand il plaira aux bourgeois de Paris, mais quand Votre Majesté, pour prix de mes services et du sang versé pour elle, m’en donnera l’ordre. En attendant, je reste!


Et il rendit au duc de Guise regard pour regard. Et ces deux regards mortels se croisèrent avec un flamboiement d’acier.


– Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.


– Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés supplient Votre Majesté:


«Deuxièmement, de marcher de votre personne contre les hérétiques de Guyenne et d’envoyer M. le duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné; Sa Majesté la reine-mère tiendrait Paris en repos pendant l’absence du roi.


«Troisièmement, d’ôter au sieur d’O tout gouvernement ou commandement dans la ville de Paris.


«Quatrièmement, d’approuver les élections des nouveaux échevins et prévôts qui ont été faites tant à Paris qu’en diverses villes.


«Cinquièmement, de rentrer en votre dite ville de Paris, et de tenir tous gens de guerre éloignés de la capitale d’au moins douze lieues.»


Maineville se tut: son rôle était terminé.


Les députés, les gentilshommes du roi et jusqu’aux soldats de garde attendaient avec un frémissement d’impatience la réponse d’Henri III. De cette réponse, en effet, devait sortir la paix ou la guerre civile. Quant à Guise, il semblait indifférent. Il l’était en effet: pour lui, toute cette scène était simplement destinée à en préparer une autre. Et tandis que chacun le croyait absorbé dans l’attente, lui disait:


«Maintenant le moine se prépare… Dans une heure, le roi sera mort!…»


Tout à coup le roi se redressa dans son fauteuil et jeta sur cette assemblée ce coup d’œil froid et vitreux qu’il tenait de sa mère:


– Monsieur de Maineville, dit-il lentement d’une voix claire, et vous, messieurs les bourgeois de Paris, et vous, mon cousin de Guise, écoutez-moi. Ce qui vient de nous être exposé ne touche pas seulement aux divisions qui ont si malheureusement éclaté entre nous et notre bonne ville de Paris. Puisque ce sont les cardinaux, les princes, seigneurs et députés des villes catholiques qui me parlent, c’est tout le royaume qui fait entendre sa voix. En ce cas, il ne sied pas que je réponde ici: c’est devant tout le royaume que le roi doit sa franche réponse…


Ici Henri III prit un temps, comme pour mieux porter à Guise le coup qu’avait préparé Catherine:


– C’est en présence des députés des trois ordres que nous devons parler, reprit le roi d’une voix plus forte.


Un frémissement de joie parcourut les bourgeois.


– Messieurs, veuillez donc porter, en attendant, cette réponse, la seule qui soit digne de nous et de notre peuple; le roi assemblera les états généraux…


Un tonnerre d’applaudissements éclata, roula dans la salle et se propagea au dehors, où la nouvelle se répandit avec une foudroyante rapidité: le roi consent à réunir les états généraux!… Guise avait légèrement souri. D’Épernon s’était incliné en signe d’admiration.


– Les états généraux, continua le roi, auront lieu dans notre ville de Blois, et nous en fixons l’ouverture au quinzième de septembre.


– Vive le roi! répétèrent les députés avec un sincère enthousiasme.


Et dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents de Paris reprenaient ce cri, avec une sorte d’orgueil: la convocation des états généraux, c’était en effet une victoire qu’on n’eût osé espérer; c’était la monarchie discutant directement avec la noblesse, le clergé, le peuple, les intérêts du royaume…


Henri III, sur les conseils de sa mère, s’étant avisé de proclamer la convocation des états généraux, changea la tempête en bonace; la discussion se trouva arrêtée net, la séance fut levée, tout fut renvoyé aux états généraux, et le roi se prépara à se rendre en procession à la cathédrale.


Dans la rue, les bourgeois de Chartres se rangèrent, des cierges à la main; les moines et pénitents venus de Paris se formèrent en rangs. Mais les ligueurs qui étaient venus armés n’étaient pas là. Où étaient-ils? Bientôt on vit apparaître Henri III, qui ayant quitté son pourpoint de soie, son mantelet de satin, sa toque ornée de diamants, s’avançait nu-tête, pieds nus et revêtu d’une longue chemise de toile grossière. Il portait le chapelet autour du cou et tenait un grand cierge à la main. Il n’était Pas entouré de gens d’armes, ni de gentilshommes, mais il marchait seul dans un vaste espace vide; à quelques pas derrière lui, venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.


Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise attendaient. Ils avaient réuni là trois ou quatre cents ligueurs bien armés. Dans une plaine, l’armée de Crillon était au repos, et Mayenne à cheval essayait de dénombrer ces soldats en comptant les tentes.


Le duc de Guise arriva au moment où toutes les cloches de la ville se mettaient à carillonner, c’est-à-dire au moment où la procession se mettait en marche. Le cardinal l’interrogea du regard.


– Eh bien, fit le duc en haussant les épaules, il convoque les états généraux pour le 15 de septembre, à Blois.


Oh! oh! dit le cardinal, voilà qui pourrait bien sauver Valois si…


– Si sa destinée ne devait s’accomplir aujourd’hui même, dans quelques minutes, dit Guise froidement.


– Comment saurons-nous la chose? reprit le cardinal en palpitant, tandis que Mayenne roulait de gros yeux vers le camp de Crillon…


– La grosse cloche sonnera douze coups… Six coups voudront dire que le coup est manqué… mais il ne peut manquer!…


Et Guise ne put s’empêcher de frissonner à la pensée qui l’agitait.


– Je l’ai vu, reprit-il d’une voix basse, je l’ai vu se mettre en route. Il ne prend nulle précaution. Il est vêtu d’un sac. Derrière lui se trouve notre sœur Marie, et près d’elle, marche l’intrépide Fausta… Elles sont habillées en capucins. Elles seront là pour soutenir le courage du moine si par hasard il tremblait à la dernière minute… Je vous le dis, Henri de Valois va mourir!…


– Et Crillon? demanda Mayenne en étendant le bras vers les troupes royales.


– Crillon! Il est dévoué jusqu’à la mort, mais il ne saurait l’être au-delà de la mort! Lorsque Valois sera tombé, que voulez-vous qu’il fasse? À qui obéira-t-il? C’est lui-même qui viendra me donner assurance de fidélité… et me présentera à ses troupes… Fausta a tout prévu… Attendons!


– Attendons! fit Mayenne paisiblement.


– Oh! s’écria à ce moment le cardinal, voici les cloches qui se taisent… le roi est à la cathédrale… c’est la minute tragique…


Et tout trois, penchés sur l’encolure de leurs chevaux, écoutèrent ce grand silence frissonnant qui venait de la ville. Une indicible angoisse les étreignait.


Quelques minutes se passèrent… Les trois frères se regardaient… La grosse cloche de la cathédrale se taisait…


– Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour échapper à cette impression de terrible attente qui lui serrait la gorge…


À ce moment, dans le silence de la campagne, une sorte de mugissement aux larges et profondes sonorités s’épandit dans les airs… c’était le premier coup de la grosse cloche de la cathédrale!… Les trois frères demeurèrent pétrifiés. Le duc de Guise eut ce même tressaillement funèbre, violent, remuant l’être jusqu’au plus profond des entrailles, ce tressaillement qu’il avait eu jadis, dans la nuit formidable, lorsque la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois avait donné le signal de la grande extermination.


– Un! murmura le cardinal en tourmentant le manche de sa dague.


– Deux! fit Mayenne dont les yeux s’exorbitaient.


– Trois!… quatre!… cinq!… comptait le cardinal, livide.


– Six! grommela le duc de Guise. Attention!…


Et alors une espèce de gémissement râla dans sa gorge; le cardinal baissa la tête, Mayenne grommela entre les dents un furieux juron… Et tous les trois se regardant encore, virent qu’ils avaient des visages convulsés de criminels qui ont peur!…

Le septième coup ne sonnait pas!… La grosse cloche se taisait!… Le sourd mugissement du sixième et dernier coup haletait dans l’espace en s’affaiblissant de plus en plus, et bientôt il n’y eut plus dans la plaine qu’un lourd silence d’été…


Henri III n’était pas mort!… Le moine n’avait pas frappé!…


Pendant près d’une demi-heure encore, les Guises attendirent, muets, terribles, immobiles et livides. Enfin, le cardinal éclata d’un rire étrange et dit:


– Allons-nous-en. C’est fini!…


– C’est à recommencer! gronda Mayenne.


Le duc de Guise se tourna vers la ville de Chartres et tendit son poing comme Henri III s’était tourné vers Paris, comme il avait tendu le poing à Paris!…


– À recommencer! bégaya-t-il d’une voix étranglée par la fureur. Oui! à recommencer!… Par le sang de mon père! Valois, tu nous as donné rendez-vous à Blois!… Eh bien! nous irons! Prends garde! Car cette fois, ce n’est pas à la main d’un fou, d’un lâche moine que je confierai le poignard!


Il baissa la tête, et demeura pensif quelques minutes. Puis les veines de ses tempes se dégonflèrent; ses yeux striés de fibrilles sanglantes reprirent leur éclat normal; le souffle rauque qui soulevait sa poitrine s’apaisa.


– Mes frères, dit-il alors, c’est un immense malheur qui nous frappe…


– D’autant que la situation va changer, puisque Valois promet les états généraux! dit le cardinal.


– Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, d’examiner cette situation avec le courage et la froideur de gens dont la tête ne tient plus que par un miracle sur les épaules.


– Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours à nous!…


– C’est vrai! Allez donc m’attendre au village de Latrape où mes gentilshommes doivent me rejoindre. Là nous saurons ce qui s’est passé, et nous pourrons alors parler de l’avenir avec plus de certitude.


Le cardinal et Mayenne firent un geste d’assentiment et, piquant leurs chevaux, s’éloignèrent sur la route de Paris.


Guise s’avança sur les ligueurs, essayant de donner à son visage l’expression d’un triomphe qui était bien loin de sa pensée.


– Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa Majesté à un acte qui est plus qu’une grande victoire pour Paris: le roi promet d’assembler les états généraux…


– Vive le grand Henri!… hurlèrent les ligueurs.


– Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentrée. Sa Majesté témoigne une bonne volonté pour laquelle nous lui devons toute notre reconnaissance. En une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons amis, vous n’avez plus qu’à retourner paisiblement à Paris pour y préparer vos cahiers. Vous savez que je vous aiderai de tout mon cœur, lorsqu’il s’agira de les présenter à Sa Majesté que Dieu garde!…


Et soulevant son chapeau, il cria pour la deuxième fois:


– Vive le roi!…


– Vive Lorraine! Vive le pilier de l’Église! vociférèrent avec frénésie les ligueurs.


Mais déjà le grand Henri avait mis son cheval au petit galop et disparaissait vers le nord, laissant derrière lui cette ville de Chartres où il était venu chercher une couronne.


Il était sombre. Bientôt, ce calme qu’il s’était imposé fondit comme la glace au soleil. La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil à un fugitif, il courait sur la route mal entretenue, espèce de large sentier où poussaient les herbes folles. Il labourait de coups d’éperon les flancs de son cheval. Et le pauvre animal, qui n’en pouvait mais, bondissait, hennissait de douleur. Au bout d’une heure de cette course folle, la bête s’abattit.


Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses pieds. Autour de lui, des vastes plaines montaient une paix profonde. L’infinie sérénité de la nature l’enveloppait. Et dans cette sérénité des choses, la colère de cet homme, de ce roi manqué, de cet audacieux qui n’osait pas, eût pu paraître pitoyable à quelque philosophe observateur.


Et ce qui le rongeait surtout, c’était de ne pas savoir pourquoi le moine n’avait pas frappé. La chose était si bien combinée!… Il avait fallu quelque miracle pour sauver Henri III.


– Mais qui avait fait le miracle?…


– Oh! ce moine! rugit-il. Ce moine stupide et lâche! S’il a eu peur, s’il a trahi, malheur à lui!… Et si quelqu’un l’a arrêté au dernier moment… oh! connaître ce quelqu’un pour le faire brûler à petit feu!…


Comme il parlait ainsi, une quinzaine de cavaliers apparurent à l’horizon et se rapprochèrent de lui, rapidement. Bientôt il les distingua clairement: c’était une partie de ses gentilshommes qui le rejoignaient. À leur tête couraient Bussi-Leclerc, Maineville et Maurevert. En apercevant le duc de Guise à pied, debout près de son cheval fourbu, ils s’arrêtèrent.


L’un des gentilshommes mit pied à terre et céda sa monture au duc, qui aussitôt se mit en selle. Toute la troupe repartit en silence. Chacun de ces cavaliers voyait qu’une effrayante colère se déchaînait dans l’âme du maître et tous tremblaient, et nul n’osait lui adresser la parole, de crainte de recevoir les éclaboussures de cette colère.


Une heure plus tard, on rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors seulement le duc de Guise interrogea ses familiers.


– Vous étiez à la cathédrale; vous avez tout vu… que s’est-il passé?… Le moine…


– Le moine n’est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.


– Il a trahi! Je m’en doutais!… Il faut me trouver cet homme et…


– Le moine n’a pas trahi! interrompit Bussi-Leclerc. Il est simplement arrivé que quelqu’un s’est emparé de lui cette nuit…


– Et l’a détenu prisonnier! ajouta Maineville.


– Ce quelqu’un, gronda le duc d’une voix tremblante de rage, qui est-ce?… Vous ne le savez pas?… À quoi êtes-vous bons, tous les trois?


– Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement, puisque nous l’avons vu!


– Eh bien?…


Maurevert s’avança alors, et avec un étrange sourire qui courait sur son visage livide, comme certains éclairs courent sur une nuée d’orage:


– Eh bien, monseigneur, c’est Pardaillan!

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