XXXVII LA FORÊT DE MARCHENOIR

Le chevalier gagna rapidement le point d’atterrissage du bac sur la rive droite, c’est-à-dire qu’il descendit le fleuve d’un quart de lieue environ. De loin, il put constater que le passeur se trouvait à ce moment sur la rive gauche, attendant des clients. Pardaillan attendit patiemment.


Au bout d’une heure, deux paysans, conduisant une petite charrette attelée d’un âne, se présentèrent pour passer.


Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau commença sa traversée le long de la corde. Lorsqu’il fut sur le point de toucher terre, Pardaillan accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac au moment où les deux paysans s’en éloignaient. Le passeur le reconnut, et, devenant très pâle, se mit à trembler.


– Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, dépose-moi sur l’autre bord et tâche d’être plus adroit que tout à l’heure, sans quoi je ne te paierai pas; au contraire, je te ferai payer mon cheval.


– Ah! monsieur, s’écria le passeur entièrement rassuré, ce ne fut pas de ma faute, allez, et je puis dire que j’ai eu bien peur pour vous, surtout quand j’ai entendu l’arquebusade. Mais j’espère, puisque vous voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces deux misérables?…


– Tiens! Comment sais-tu qu’ils étaient deux?…

– Je les ai aperçus, balbutia le passeur interloqué.


– Ah! c’est juste. Eh bien, moi, je n’ai pu les voir, et les deux scélérats m’ont échappé…


Entièrement rassuré, le passeur se mit à manœuvrer, et Pardaillan s’assit sur un banc, très indifférent en apparence. Seulement lorsque le bac fut à peu près au milieu du fleuve, c’est-à-dire à l’endroit même où cheval et cavalier avaient été précipités dans l’eau, Pardaillan se leva, marcha résolument sur l’homme, le poussa violemment par-dessus bord. Au même instant, il le saisit par le collet, et le maintint plongé dans l’eau jusqu’au cou.


– Grâce! cria le passeur livide de terreur. Laissez-moi remonter, je ne sais pas nager!…


– Tu ne sais pas nager? Eh bien, cela tombe à merveille…


– Grâce…


– Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer…


– Non! gémit le passeur, fou d’épouvante.


Pardaillan lui plongea la tête dans l’eau, puis le retira à demi suffoqué.


– Avoue que tu connais ceux qui m’ont arquebusé! Avoue que tu as été payé pour me tuer!…


– Non! Non!… je…


Un nouveau plongeon interrompit l’infortuné. Cependant, étant parvenu à redresser la tête hors de l’eau, il râla:


– Grâce! Je dirai tout!…


– Parle donc!


– Quoi! Dans l’eau?


– Mieux vaut parler dans l’eau que d’y être arquebusé comme moi, je pense. En tout cas, si tu ne te décides, je te remets la tête sous l’eau.


– Et si je parle?


– Tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.


– Pardaillan! C’est bien ce nom que M. de Maurevert m’a dit!…


– Tu le connais donc?


– Depuis huit ans que je fais partie de la sainte Ligue, dit le passeur en essayant d’esquisser un signe de croix. Eh bien! M. de Maurevert vint hier, et me parla d’un terrible parpaillot qui avait tenté d’assassiner notre grand Henri…


– Le duc de Guise?…


– Oui, monsieur! Il paraît que vous avez manqué votre coup. Là-dessus, M. de Maurevert et d’autres se sont mis en campagne pour vous rattraper et ont donné le mot d’ordre à tous les fidèles ligueurs. Vous voyez bien qu’en tout cas, ce n’était pas un péché que de vous noyer…


– Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le passeur à remonter dans son bac.


– Maurevert a menti, dit-il, je ne suis pas huguenot.


– Ah! catholique, alors?


– Non plus, mais, dis-moi, Maurevert s’est-il dirigé sur Orléans comme tu le prétendais? Ne mens pas! Tu sais que la Sainte Église le défend!…


– Eh bien! fit le passeur après une courte hésitation, la vérité, c’est que je l’ai passé et qu’il est entré dans Beaugency où je sais qu’il a passé la nuit au Lion d’Or.


Pardaillan frémit.


– Ramène-moi au bord! fit-il d’une voix rauque.


– Vers Beaugency?…


– Oui!…


Quelques minutes plus tard, sans plus s’inquiéter du passeur, Pardaillan courait vers la ville et se mettait en quête de l’auberge du Lion d’Or. Il apprit qu’elle était située à l’extrémité de la ville, dans la direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course. Nul, d’ailleurs ne fit attention à lui: la ville, depuis quelques instants, s’était emplie de rumeurs; des bourgeois, la poitrine barrée par la croix de Lorraine, sortaient en armes. Des groupes, sur le pas des portes, s’entretenaient avec animation… On entendait des sanglots, des imprécations, des gémissements…


Que se passait-il dans Beaugency?… Tout simplement, la nouvelle venait de s’y répandre que le duc de Guise avait été tué la veille. Pardaillan le comprit à quelques mots qu’il entendit en passant.


Il atteignit enfin l’auberge du Lion d’Or qui était la première maison de la ville en arrivant à Châteaudun. Là, comme dans toute la ville, l’émotion était à son comble. Pardaillan se dirigea droit sur l’hôtesse, vigoureuse commère qui pérorait au milieu d’un groupe de bourgeois qu’elle excitait à s’armer et à marcher sur Blois.


– Madame, dit-il, j’arrive de Blois, où le duc de Guise a été tué…


Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner des détails, raconta en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu’il était chargé de courir après l’un des meurtriers, et fit une description si exacte de Maurevert que l’hôtesse s’écria:


– Mais cet homme était là, il n’y a qu’un quart d’heure!… Ah! le misérable! Je comprends pourquoi il est remonté si précipitamment à cheval!…


– Comment cela?…


– Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui parler mystérieusement et aussitôt il a fait seller son cheval.


Pardaillan comprit que ces deux complices n’étaient autres que ceux qui l’avaient arquebusé. Il comprit que Maurevert, certain d’être débarrassé de son ennemi, s’était arrêté à Beaugency pour réfléchir; la nouvelle que Pardaillan le serrait de près dans cette fantastique poursuite, malgré les tours et détours, malgré les traquenards prodigués sur la route, cette nouvelle avait dû le frapper d’un coup de foudre, et il avait fui!…


– Madame, s’écria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme. Quelle direction a-t-il prise?…


– La route de Châteaudun…


– Avez-vous un bon cheval contre les cinquante écus de six livres que voici?…


– Et même sans écus! Et un fameux, qui file comme le vent!…


La commère, qui toute bonne guisarde qu’elle était n’en perdait pas pour cela la tête, rafla les écus et donna un ordre à un garçon. Quelques instants plus tard, Pardaillan s’élançait sur un cheval que d’un coup d’œil il reconnut bon coureur.


– Ramenez l’homme, qu’on le pende! cria l’hôtesse au moment où le chevalier partait à fond de train sur la route de Châteaudun.


Bientôt Pardaillan vit se dessiner à l’horizon les premiers plans d’une masse d’arbres dépouillés de leur feuillage et dont les branches nues se tordaient dans le ciel triste, comme des bras éplorés. C’était la forêt de Marchenoir qu’il lui fallait traverser d’un bout à l’autre.


La poursuite devenait enragée. Le cheval, sous la pression de fer des genoux de son cavalier, bondissait en avant et secouait de l’écume autour de lui. Pâle, penché sur l’encolure, les rênes prêtes, semblant ne faire qu’un corps avec son cheval, Pardaillan dévorait la route de son regard flamboyant.


Il y avait vingt minutes qu’il était entré sous bois. La forêt de hêtres et d’ormes s’animait, autour de lui, d’une vie fantastique. Les bouleaux fuyaient derrière lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le cheval bondissait, fendait l’air et dévorait l’espace. Son souffle rauque et bref commençait à révéler l’effort suprême…


Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête et devint pâle comme un mort: à une faible distance devant lui, derrière un tournant du bois, il entendit un hennissement… Deux minutes plus tard, il aperçut le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, féroce, effrayant, tordit ses lèvres… Ce cavalier, c’était Maurevert!…


Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait poursuivi. Il savait que celui qui était là, sur son dos, prêt à l’atteindre, c’était Pardaillan!… Il savait qu’il allait mourir!… Il galopait, ou plutôt se laissait entraîner par son cheval qu’il ne frappait même plus.


L’énergie s’abolissait en lui… L’abominable menace suspendue sur sa tête depuis seize ans allait donc éclater!… Cette poursuite allait donc se terminer!… Maurevert songeait à ces choses vaguement, confusément…


Son visage d’une pâleur de cadavre avait parfois d’effrayantes contradictions… et, parfois aussi, il lui semblait que son cœur s’arrêtait de battre, puis, brusquement, ce cœur se mettait à frapper des coups terribles dans sa poitrine, et bondissait, affolé, éperdu…


Une sorte de gémissement ininterrompu s’échappait des lèvres de Maurevert. Il subissait à ce moment la plus effroyable pression de terreur que puisse supporter un cerveau humain.


Depuis seize ans, Maurevert avait peur… peur de Pardaillan! Non pas peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan. Et cette peur spéciale, affreuse comme une agonie qui durerait des années, atteignait alors son maximum d’intensité…


Tout à coup, son cheval qu’il ne soutenait plus butta et tomba sans essayer de se relever, fourbu qu’il était. Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.


Il n’avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses lèvres blanches tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan, à trente pas de lui, qui mettait pied à terre.


Cette vue ranima en lui une étincelle d’énergie; il se baissa vivement, tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou à terre et visa Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d’un bon pas, et quand il fut à dix pas, il dit:


– Tire, mais tu vas me manquer…


Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte de nuage flamboyant où il ne distinguait que l’éclair des deux yeux et l’effrayante menace du sourire. Il fit feu… Et il vit qu’il avait manqué Pardaillan!… Il jeta son pistolet, se releva avec un soupir atroce et, reculant à mesure que Pardaillan marchait sur lui, il eut cette hideuse sensation qu’il avait devant lui un spectre.


Un arbre se trouva derrière lui, qui l’arrêta. Il s’appuya au tronc, et demeura immobile, ses yeux exorbités fixés sur Pardaillan.


– Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t’avais fait grâce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essayé encore de m’assassiner?…


Maurevert ne répondit pas. Il souffrait horriblement, voilà tout, et son cœur faisait de tels bonds dans sa poitrine qu’on voyait son pourpoint se gonfler et sursauter. Pardaillan reprit:


– Assassin de Loïse qui ne t’avait fait aucun mal, assassin probablement de mon père qui ne t’avait pas fait de mal, assassin de moi qui ne t’avais pas fait de mal, toi qui, pouvant fuir et trouvant peut-être ton salut dans la fuite, as payé l’aubergiste des Quatre-Chemins pour m’égorger, payé des gens pour m’arquebuser, payé le passeur pour me noyer, réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je, moi, pour toute la souffrance injuste que tu m’as infligée? Je te laisse le soin de déterminer ton châtiment. Réponds…


Maurevert garda le silence. Pardaillan ne s’apercevait pas que le souffle du condamné devenait plus bref, plus pénible, et tournait au râle d’agonie… Maurevert ne vivait plus… il était en agonie… Pardaillan le considéra un instant. Une sorte de pitié emplit ses yeux. Il se rapprocha d’un pas, jusqu’à toucher presque Maurevert, et alors, d’une voix étrange, à la fois rude et douce, il prononça:


– Puisque tu ne réponds pas, c’est moi qui choisirai ton supplice. Et le voici…


À ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert, à l’endroit où il voyait battre le cœur. À ce contact, ce cœur eut un sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux se révulsèrent… Il demeura appuyé au tronc d’arbre, sur ses jambes fléchissantes, et il semblait n’être plus maintenu que par le doigt de Pardaillan appuyé sur sa poitrine. Pardaillan ne vit aucun de ces signes… Il regardait en lui-même…


– Ton supplice, continua-t-il, le voici: il durera des années; il durera tant que tu vivras; c’est un supplice de honte; toute ta vie, tu te diras que t’ayant haï, t’ayant poursuivi, t’ayant atteint, t’ayant tenu en mon pouvoir, je t’ai méprisé assez pour te laisser vivre!… Maurevert, tu ne mourras pas!… Assassin de Loïse, voici ton châtiment, Pardaillan te fait grâce!


À ce moment, aussi, le cadavre de Maurevert n’étant plus soutenu, s’inclina sur le côté et s’affaissa mollement…


Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une curiosité presque morbide, avec une sorte d’étonnement mystérieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert était mort!…


Mort!…


Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s’était reculé… Maurevert était mort depuis quelques instants déjà… Maurevert était mort à l’instant précis où le doigt de Pardaillan s’était appuyé sur sa poitrine… ce contact avait foudroyé son cœur…


Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert eût sans doute trouvé qu’il avait succombé à la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant à nous, nous dirons simplement que Maurevert était mort de peur.

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