XLIV

Un point de lumière brillait sous l’appentis. Lucio donnait à manger à la mère chat. Adamsberg le rejoignit, s’assit au sol jambes croisées.

— Toi, dit Lucio sans lever la tête, tu reviens de loin.

— Plus loin que tu ne crois, Lucio.

— Aussi loin que je le crois, hombre. La muerte.

— Si.

Adamsberg n’osait pas demander comment allait la petite, Charme. Il jetait des coups d’œil de droite, de gauche, incapable de la reconnaître parmi les chatons qui vadrouillaient dans l’ombre. J’ai tué la petite chatte d’un seul coup de botte. Elle a giclé partout.

— Pas d’ennui ? questionna-t-il malaisément.

— Si.

— Dis toujours.

— Maria a trouvé la cache à bière sous le buisson. Faut qu’on déniche un autre endroit.

Un chaton s’avança maladroitement, se cogna à la jambe d’Adamsberg. Il le souleva d’une main, croisa ses yeux à peine ouverts.

— Charme, dit-il. C’est elle ?

— Tu la reconnais pas ? C’est toi qui l’as mise au monde quand même.

— Oui. Bien sûr.

— Des fois, tu vaux rien, dit Lucio en secouant la tête.

— C’est que je m’inquiétais pour elle. J’ai fait un rêve.

— Raconte, hombre.

— Non.

— Ça se passe dans le noir, hein ?

— Oui.


Adamsberg passa les deux jours suivants à disparaître. Il venait à la Brigade pour quelques instants, téléphonait, prenait ses messages, repartait, inaccessible. Il prit le temps de sonner chez Josselin pour faire vérifier ses acouphènes. Le médecin avait enfoncé ses doigts dans ses oreilles, satisfait, puis diagnostiqué un choc à casser un homme en miettes, stress de mort, n’est-ce pas ? Mais déjà presque cicatrisé, avait-il ajouté, surpris.

L’homme aux doigts d’or avait emporté ses acouphènes dans ses mains et Adamsberg prit le temps de retrouver les bruits de la rue sans le parasitisme de sa ligne à haute tension. Puis il reprit sa course, serrant les traces d’Arnold Paole. L’enquête avançait mal sur le père Germain, qui refusait de livrer quoi que ce soit sur sa généalogie, comme c’était son droit. Et son nom véritable, Henri Charles Lefèvre, était si répandu que Danglard dérapait dès les premiers efforts pour remonter son ascendance. Danglard avait confirmé le sentiment de Veyrenc : le père Germain, déroutant, autoritaire, doté d’une force physique peu agréable et peut-être séduisante, n’avait rien pour susciter la sympathie des hommes et tout pour fasciner des freluquets chanteurs. Adamsberg avait écouté son rapport d’un air distrait, et froissé une fois de plus la susceptibilité de Danglard.

Retancourt assurait la Suisse avec Kernorkian, Veyrenc habitait l’ancienne chambre de Zerk. De là, il ne lâchait pas Weill. Il avait fait disparaître ses mèches rousses sous une teinture brune, mais dès que le soleil frappait il les voyait réapparaître, insubmersibles et provocantes. N’essaie pas de cacher ici-bas ton essence. La lumière dira quelle était ton enfance. Weill passait son temps — court — au Quai, puis à faire le tour de ses fournisseurs en victuailles et produits rares, y compris en savon du Liban à la rose de couleur pourpre. Weill avait aussitôt invité son nouveau voisin à partager une table ouverte et Veyrenc avait décliné de loin, à peine aimable. On s’amusait encore chez Weill à trois heures du matin sonnées et Veyrenc aurait volontiers jeté le masque, n’était sa crainte intense pour son neveu.

Adamsberg s’endormait à présent avec ses armes. Au soir du mercredi, il appela à nouveau le commissariat de Nantes, ses précédents messages étant restés sans réponse. L’agent de garde, le brigadier Pons, refusa comme ses collègues de lui confier le numéro privé du commissaire Nolet.

— Brigadier Pons, dit Adamsberg, je vous parle de la femme abattue il y a onze jours à Nantes, Françoise Chevron. Vous avez un innocent en taule et moi, j’ai votre tueur en liberté.

Un lieutenant s’approchait du brigadier, l’air interrogatif.

— Jean-Baptiste Adamsberg, l’informa le brigadier en couvrant le téléphone. Pour le cas Chevron.

D’un geste de la main tournant près de sa tête, le lieutenant fit comprendre tout le bien qu’il pensait d’Adamsberg. Puis, saisi d’inquiétude, il prit l’appareil.

— Lieutenant Drémard.

— Le numéro privé de Nolet, lieutenant.

— Commissaire, on a bouclé l’affaire Chevron, elle est sur le bureau du juge. Son mari la battait régulièrement, elle avait un amant. C’est du cousu main. On ne peut pas déranger le commissaire Nolet, il déteste cela.

— Il détestera avoir une victime de plus. Son numéro, Drémard, hâtez-vous.

Drémard repassa dans sa tête les appréciations multiples et contradictoires entendues sur Adamsberg, génie ou catastrophe, redoutant la bourde, dans un sens ou un autre, puis opta pour la prudence.

— Vous avez de quoi noter, commissaire ?

Deux minutes plus tard, Adamsberg avait l’amusant Nolet en ligne. Il recevait des amis, le fond de musique et de paroles excitées couvrait un peu sa voix.

— Désolé de vous interrompre, Nolet.

— Au contraire, Adamsberg, dit Nolet d’un ton enjoué. Vous êtes dans les parages ? Vous nous rejoignez ?

— C’est à propos de votre cas Chevron.

— Ah mais parfait !

Nolet dut demander d’une main qu’on baisse le son, Adamsberg l’entendit mieux.

— Elle a été le témoin d’un mariage à Auxerre, il y a vingt-neuf ans. Et l’ex-épouse ne veut à aucun prix qu’on s’en souvienne.

— Preuve ?

— La page du registre a été arrachée.

— Elle aurait été jusqu’à tuer le témoin ?

— Sans aucun doute.

— Je suis preneur, Adamsberg.

— On a interrogé la mère à Genève, elle dément tout mariage de sa fille. Elle a peur et elle est cadrée.

— On aurait donc l’autre témoin à protéger ?

— Précisément, mais on ne le connaît toujours pas. L’appel dans la presse ne donne rien. À vous d’interroger l’entourage de Françoise Chevron. Visez un homme. Les témoins sont presque toujours choisis masculin et féminin.

— Le nom de l’ex-épouse, Adamsberg ?

— Emma Carnot.

Adamsberg entendit Nolet sortir de la pièce, fermer une porte.

— OK, Adamsberg. Je suis seul. Vous me parlez bien de Carnot ? Emma Carnot ?

— Elle-même.

— Vous êtes en train de me demander de m’attaquer au serpent qui rôde ?

— Quel serpent ?

— Là-haut, merde. L’énorme serpent qui tourne dans leurs arrière-chambres. Vous m’appelez de votre portable ordinaire ?

— Non, Nolet. Il est bouffé par les écoutes comme une poutre par les vers.

— Très bien. Vous me demandez de m’attaquer à l’une des têtes du système ? Une tête collée à la tête princeps de l’État ? Vous savez que chaque écaille de ce serpent est collée à la suivante en une armure inviolable ? Savez-vous ce qu’il me restera à faire, après ? Si encore on me laisse faire ?

— Je serai avec vous.

— Que voulez-vous que ça me foute, Adamsberg ? cria Nolet. On sera où ?

— Je ne sais pas. Peut-être à Kisilova. Ou autre lieu incertain dans les buées.

— Merde, Adamsberg, vous savez que je vous ai toujours suivi. Mais je ne marche pas. On voit que vous n’avez pas de gosses.

— J’en ai deux.

— Ah bon, dit Nolet. C’est nouveau.

— Oui. Alors ?

— Alors non. Je ne suis pas saint Georges.

— Connais pas.

— Le gars qui tua le dragon.

— Oui, se reprit Adamsberg. Je le connais aussi.

— Tant mieux. Alors vous me comprenez. Je n’affronte pas le serpent qui rôde.

— Bien, Nolet. Alors transférez-moi le dossier Chevron. Je n’ai pas envie qu’un type meure parce qu’il a été témoin il y a vingt-neuf ans du mariage d’une ordure. Que cette ordure soit devenue une écaille du serpent ou pas.

— Une dent du serpent serait plus juste. Un crochet.

— Comme vous voudrez. Laissez un peu tomber ce serpent, transférez-moi ce dossier et oubliez tout.

— C’est bon comme ça, dit Nolet en soufflant. Je vais au bureau.

— Vous me l’envoyez quand ?

— Je ne vous l’envoie pas, merde. Je le reprends.

— En vérité ? Ou vous vous asseyez dessus ?

— Faites-moi au moins crédit, Adamsberg, ou je fous tout dans la Loire. J’en suis à deux doigts.

Plog, se dit Adamsberg en raccrochant. Nolet était lancé sur Emma Carnot et Nolet était assez bon. S’il ne prenait pas peur du serpent en route. Adamsberg ne savait pas ce que signifiait le mot « princeps » mais il avait saisi. Les gens employaient un nombre considérable de mots complexes, et il se demandait quand, où et comment ils avaient pu les enregistrer avec une telle aisance. Lui du moins se souvenait de kruchema, ce qui n’était pas donné à tous.

Il se doucha, posa son arme et ses deux portables au bas de son lit, s’allongea encore humide sous l’édredon rouge, avec un regret pour le bleu passé de la kruchema. Il entendit la porte du voisin s’ouvrir et Lucio marcher dans le jardin. Il devait donc être entre minuit et demi et deux heures du matin. À moins que Lucio ne sorte pas pour pisser mais pour aménager une nouvelle planque à bière. Que sa fille Maria feindrait de découvrir dans deux mois, marquant une nouvelle étape dans leur jeu infini.

Penser à Lucio, à Charme, à l’édredon bleu, tout sauf voir apparaître le visage de Zerk. C’est-à-dire sa tête de brute, ses discours hâbleurs, sa colère sans concession ni réflexion. Un gentil gars, une voix d’ange, disait Veyrenc, et ce n’était pas le sentiment d’Adamsberg. Plusieurs éléments parlaient pourtant en faveur de Zerk, le mouchoir sale, les pieds d’Highgate trop anciens, les bottes à disposition sous l’escalier. Mais les poils du chien se hérissaient encore en un sacré obstacle. Et Zerk ferait un parfait tueur en cire de bougie modelée dans les mains d’un Paole. Se partageant la tâche, l’un chez Vaudel, l’autre à Highgate. Un couple maladif associant le pathologique et puissant Arnold Paole et le jeune homme désaxé et amputé de père. Fils de rien, fils de peu, fils d’Adamsberg. Fils ou pas fils, Adamsberg ne se sentait aucune envie de lever un doigt pour Zerk.

Загрузка...