Chapitre 16

Une trappe métallique s'ouvre à flanc de coteau. Le gamoul se penche en arrière et s'apprête à vider le contenu de sa hotte dans un trou noir qui ressemble étrangement à une poubelle.

« C'est ça ton endroit sûr ? », lance Bétamèche, inquiet pour la suite des événements.

Les dizaines d'accordéons tombent dans le trou noir en un chaos impressionnant. On n'ose même pas imaginer dans quel état vont finir nos héros.

Les accordéons roulent sur un sol un peu sombre, et finissent par s'immobiliser. Plus rien ne bouge. Le silence revient. L'inquiétude aussi.

« Il a dit de ne pas bouger. Alors on bouge pas et on attend qu'il vienne nous chercher ! », lance Sélénia avec autorité. Un bras automatique attrape d'un seul coup l'accordéon et le remet à la verticale, posé sur sa base. Aussitôt le morceau de paille s'éloigne sur un tapis roulant. Nos amis ne savent plus comment se tenir, tellement ils sont sans arrêt chahutés. Le bras mécanique continue son travail et aligne tous les accordéons sur le tapis qui les entraîne.

Un peu plus loin, une autre machine vient encastrer une boule lumineuse au centre de chaque accordéon, comme une couronne intérieure. Nos héros évitent de justesse de se faire « couronner » à leur tour.

L'accordéon a maintenant une lumière orangée en son milieu et l'on commence à comprendre l'utilisation qui va être faite de ces objets.

Une dernière machine attrape les morceaux de paille et les accroche sur un câble qui s'éloigne et laisse découvrir cette magnifique guirlande jalonnée de lampions à rayures. Le câble avance toujours et vient délimiter le cercle d'une piste de danse. Il s'agit en fait d'un trente-trois tours, posé sur un vieil électrophone faisant office de bar et de dancing. La lumière chaude des lampions donne au lieu une ambiance plus feutrée et sûrement plus propice aux rencontres. Il y a d'ailleurs de nombreuses petites tables prévues à cet effet. Vers la droite, le bras de l'électrophone, le saphir et le D.J. Vers la gauche, le bar immense est en pleine activité. La moitié des clients sont évidemment des séides de l'Armée royale.

Arthur et ses amis observent cette étrange boîte de nuit, toujours agrippés à l'intérieur de leur lampion. « Je ne vais pas tenir longtemps comme ça », précise Arthur, épuisé.

- Tu veux vraiment descendre ? demande Sélénia en pointant, du bout de son nez, un nouveau groupe de séides qui pénètre dans le bar.

- ... Je vais tenir encore un petit peu ! répond Arthur, après réflexion.

Le Koolomassaï arrive sur la piste de danse par une porte de service. Il est suivi par son chef, plus grand, plus costaud et coiffé de plus de dreadlocks.

Le Koolo lève le nez et observe les lampions un par un, à la recherche des fugitifs. Ils sont plutôt faciles à repérer, on les voit en transparence, agrippés à la paroi dans des positions grotesques.

- C'est bon ! Vous pouvez sauter ! leur dit le Koolo en souriant.

Arthur tombe aussitôt sur la piste, tellement il n'en peut plus. Il se relève un peu embarrassé, et Sélénia lui tombe dans les bras, suivie par Bétamèche qui tombe dans ceux de sa sœur. Arthur reste une seconde comme ça, ces deux colis dans les bras, à sourire bêtement. Puis ses jambes flageolent et les trois s'écroulent à terre.

- C'est ça les trois mercenaires que les séides cherchent partout ? demande le balaise, un peu sceptique.

- Je... Je devais être un peu stone, avoue le Koolo.

- Tu sais que c'est la racine qu'il faut fumer, pas l'arbre entier ?!

- Euh... Ah bon ? répond l'employé un peu perdu.

- Eh oui ! lui confie son chef. Allez file, je vais m'occuper d'eux !

Le Koolomassaï s'éloigne, dubitatif, tandis que nos héros se remettent sur leurs pieds. Le patron change d'un seul coup et affiche un sourire de vendeur de tapis.

- Mes amis ! lance-t-il en ouvrant les bras, toutes dents dehors. Bienvenue au JAÏMABAR-CLUB !

Une espèce de moustique rachitique vient poser quatre verres sur une table.

- Jack-fire pour tout le monde ? lance le chef, qu'on sent habitué.

- Oh oui ! Oui ! Oui ! trépigne Bétamèche.

- Jack ? Fais péter !

Le rasta-moustik met sa trompe à quatre branches directement dans les verres de ses nouveaux clients. Un liquide rouge en sort, sous pression, ça mousse, ça fume, et ça finit par s'enflammer.

Le patron souffle sur la flamme comme on souffle sur la mousse d'une bière.

- Longue vie aux Sept Terres ! proclame-t-il en tendant son verre pour un toast.

Chacun éteint son verre et le soulève. Le patron s'enfile la dose, d'une seule traite, suivi par Sélénia et Bétamèche. Arthur, lui, n'a pas bougé. Il veut d'abord vérifier l'effet de la boisson.

- Ah ! Ça fait du bien ! lance Bétamèche.

- Ça désaltère, avoue Sélénia.

- C'est la boisson préférée de mes enfants ! précise le patron. Les trois visages se tournent ensuite vers Arthur qui n'a toujours pas bu. On est proche de l'humiliation.

- Aux Sept Terres ! lance l'enfant, à contre-cœur.


Il s'enfile le liquide d'une seule traite. Il n'aurait pas dû. Il devient rouge, comme un Bordeaux 1912. Il vient d'avaler du piment en tartare, du whisky en sirop. C'est comme s'il avait léché un volcan. Arthur fume de partout, comme après douze heures de sauna.

- ... Effectivement, ça désaltère ! lance-t-il avec ce qui lui reste de voix.

Bétamèche tourne son doigt au fond du verre et le lèche.

- Il y a comme un petit goût de pomme ! dit-il en connaisseur.

- Il n'y a pas que de la pomme ! précise Arthur, la voix détruite.

Un groupe de séides arrive non loin. Ils scrutent un peu les alentours, comme s'ils cherchaient quelque chose ou quelqu'un. Sélénia s'inquiète et se fait toute petite.

- Ne craignez rien ! assure le patron, ce sont des recruteurs. Ils profitent de la faiblesse de certains clients pour les faire signer dans l'Armée royale. Tant que vous êtes avec moi, n'ayez pas peur.

Nos amis se décontractent légèrement.

- Comment se fait-il que les séides n'aient pas encore aliéné votre peuple comme ils l'ont fait avec tous les autres qui vivent sur les Sept Terres ? demande Sélénia, un peu suspicieuse.

- Oh, c'est simple ! affirme le patron. On produit quatre-vingt-dix pour cent des racines à fumer et l'Armée séide ne tiendrait pas une journée sans racine ! Comme on est les seuls à pouvoir les préparer, ils nous laissent tranquilles. Sélénia est un peu sceptique sur le business.

- Elles viennent de quel arbre vos racines ?

- Ça dépend. Tilleul, camomille, verveine... Que du naturel ! affirme-t-il avec un sourire qui laisse un peu perplexe. Vous voulez essayer ? propose-t-il gentiment, comme un serpent qui proposerait une pomme.

- Non merci, monsieur ?..

- Mes amis m'appellent Max, répond le patron avec un sourire à trente-huit dents. Et vous ? Comment vous vous appelez ?

- Je suis Sélénia, fille de l'empereur SEFRAT DE MATRADOY, quinzième du nom, Gouverneur des Premières Terres.

- Wooa !! lance le patron qui joue l'impressionné. Votre Altesse ! ajoute-t-il en se courbant pour un baise-main. Sélénia retire sa main pour présenter ses compagnons.

- Lui c'est mon frère, SAÏMONO DE MATRADOY de Bétamèche. Mais vous pouvez l'appeler Béta.

Arthur a assez bu pour se présenter tout seul.

- Et moi c'est Arthur ! De chez Arthur ! Pourquoi avez-vous coupé toutes mes pailles ? demande-t-il, aussi direct que l'alcool le lui autorise.

- C'est le business ! Les séides nous ont demandé de les nettoyer et de les guider vers la rivière noire, celle qui mène directement à Nécropolis.


À l'annonce de cette nouvelle, nos trois héros se sont redressés, pleins d'espoir.

- C'est précisément là où nous devons nous rendre ! Pouvez-vous nous aider ? demande la princesse sans détours.

- Eh ?! Doucement Princesse ! Nécropolis c'est un aller simple !

Pourquoi voulez-vous aller dans un endroit pareil ? interroge le patron.

- Nous devons détruire M., avant qu'il ne nous détruise, confie Sélénia.

- Rien que ça ?! répond Max, un peu surpris.

- Rien que ça ! réplique Sélénia, sérieuse comme jamais. Max a de quoi s'inquiéter.

- Et pourquoi M. veut-il vous détruire ? demande-t-il, curieux de nature.

- C'est une longue histoire, assure la princesse. Disons que je dois me marier dans deux jours et succéder à mon père, et M. le maudit n'est pas de cet avis. Il sait qu'une fois que je serai au pouvoir, il ne pourra plus jamais envahir notre pays. Ainsi est écrite la prophétie.

Max semble très intéressé, surtout par la première partie qui concerne le mariage.

- Et... Comment s'appelle l'heureux élu ?

- Je ne sais pas. Je ne l'ai pas encore choisi, répond la princesse, un peu hautaine.


Max sent l'opportunité de se placer et lance un sourire trop large pour être honnête. Arthur sent le manège (et l'alcool).

- Oh là ! Doucement camarade ! lui lance Arthur en le repoussant d'une main. On est en mission, là ! Et elle est pas finie la mission !

- Justement, avant de repartir, vous méritez un peu de réconfort ! Jack ?! Remets-nous ça ! C'est ma tournée ! propose le patron, à la grande joie de Bétamèche.

Tandis que Jack-le-rasta s'affaire à remplir les verres, Max a filé vers le D.J., installé à côté du bras de l'électrophone.

- Easylow ?! Fais-moi tourner la boutique ! lui lance le patron, un peu pressé.

D.J. Easylow se penche aussitôt vers l'arrière de l'électrophone et réveille les deux Koolomassaï qui s'endormaient sur leur racine à fumer.

- Debout les gars ! Envoyez la sauce ! leur lance Easylow. Les deux fumeurs se ramassent mollement et s'étirent, comme de la guimauve.

Ils s'approchent d'une énorme pile d'un volt cinq et la font rouler jusqu'au réceptacle à piles. Dès que la batterie est enclenchée, les lumières s'activent et balayent la piste. Le trente-trois tours se met doucement en marche et Easylow pousse le saphir jusqu'à la chanson de son choix. Ça sent le quart d'heure américain.

Max se penche vers Sélénia, plus dragueur que jamais. « M'accordez-vous cette danse ? », demande-t-il, poli comme un gentleman. Sélénia sourit, pas Arthur.

- On a beaucoup de route, Sélénia ! On devrait y aller ! lance-t-il, inquiet de la concurrence.

- Cinq minutes de détente n'ont jamais fait de mal à personne ! répond Sélénia qui accepte la proposition, autant par plaisir que pour taquiner Arthur.


Max et Sélénia rejoignent la piste de danse et démarrent un slow.

- Béta ?! Fais quelque chose ?! peste Arthur, jaloux comme un Mül-mül.

Bétamèche, pour toute réponse, ingurgite à nouveau son Jack-fire.

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?! demande-t-il en rotant comme une fusée. Elle a mille ans dans deux jours. Elle est grande maintenant !

Arthur est dépité. Bétamèche laisse traîner son regard sur le bar et aperçoit un Koolomassaï, un couteau à la ceinture.

- Mais c'est mon couteau ?! s'exclame Bétamèche. Je vais aller lui dire deux mots à ce voleur !!

Bétamèche se lève, siffle au passage le Jack-fire de sa sœur et s'éloigne vers le bar, d'un pas décidé.

Arthur reste seul, désespéré, anéanti. Du coup, il attrape son verre et se l'envoie à son tour, histoire d'oublier un peu plus vite.


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