9 Où, comme Rocky, je m’écrie «Charlèèèèène!»

La belle Charlène de mon beau Jacques voulait me rencontrer, pour parler femme à femme, blablabla blablabla. Elle voulait me faire son show expiatoire. Le cinéma, la littérature et la chick lit regorgent de ces scènes d’auto-flagellation où une méchante maîtresse trop belle, trop jeune, toujours un peu conne, vient tenter, par des aveux aussi vrais que ses faux seins, d’obtenir le pardon de la femme abandonnée pour se laver la conscience et jouir enfin pleinement du beurre, de l’argent du beurre et du gars qui fait le beurre. Elle aurait sûrement souhaité que j’en vienne à reconnaître, en l’écoutant, que ce n’était pas sa faute, qu’ils avaient succombé à quelque chose de plus grand qu’eux qui les avait réunis dans une symbiose alchimique qui transcendait – entendre annulait – tous les serments du passé. Mais il n’y avait aucune chance que ça se passe ainsi: elle n’avait pas suffisamment de vocabulaire pour formuler des idées complexes et je ne leur pardonnerais jamais quoi que ce soit. Et même si je ne cherchais pas vraiment à me venger, je me réjouissais de pouvoir au moins leur faire porter, dans la poche arrière de leur esprit, un peu de ma haine et de ma douleur.

J’ai accepté de rencontrer Charlène seulement parce qu’elle m’a susurré suavement au téléphone qu’elle n’en avait pas parlé à Jacques, car il ne l’aurait jamais laissée faire. «Top secret», m’a-t-elle lancé dans son meilleur anglais. S’offrait donc à moi la chance de tromper Jacques avec sa propre maîtresse – sans contact physique, ou presque. J’espérais qu’elle me raconte des trucs que je ne pourrais apprendre autrement; elle m’offrait la chance d’étudier le cyclone de l’intérieur.

Les confidences de Charlène

Elle n’avait pas mis ses talons hauts ni son petit foulard à la Bardot, mais du linge mou pour me faire sentir d’entrée de jeu qu’elle venait en amie et que je pouvais, si je le souhaitais, rire d’elle un peu. Je l’avoue, j’ai trouvé ça très généreux de sa part. Je m’étais attendue à ce qu’elle débarque affublée de ses atours de bureau – tailleur sévère, échasses coordonnées, bijoux élégants –, mais elle avait plutôt choisi de jouer la carte du naturel avec du coton gris, des sandales pas belles et un teint tristounet parfaitement dépourvu de maquillage. C’est très difficile d’attaquer quelqu’un habillé en mou, on a l’impression qu’il est déjà à moitié à terre. Les huissiers et les agents de stationnement devraient considérer sérieusement ce type d’habits.

Je l’avais invitée à la maison, à l’extérieur, pour qu’elle puisse pleurer sans retenue – situation gênante dans un restaurant – et me raconter librement toutes ses âneries. Comme il avait plu la nuit précédente, j’avais séché deux chaises. À son arrivée, évidemment, je lui avais par erreur présenté une troisième chaise, la plus trempée. Elle ne portait pas le pantalon de lin beige auquel j’avais rêvé, mais ça lui faisait tout de même un beau cerne foncé qui collait à ses fesses qu’on devinait dures, même sous le mou. Je lui ai marmonné des excuses en lui offrant cette fois la bonne chaise. Bonne joueuse, elle y est allée de compliments bien sentis.

«C’est beau, chez vous!

— Merci.

— L’aménagement de la cour est magnifique.

— Ah ça, c’est Jacques! Y devrait pouvoir vous arranger un petit quelque chose de sympathique chez vous.

— Pis la belle terrasse que vous avez là!

— Que j’ai, que j’ai!

— Oui, oui, désolée.

— C’est un ami de Jacques qui nous a fait ça, M. Nelligan.

— Ah! J’en prends bonne note.»

Connasse. J’ai tout de suite eu envie de lui lancer le contenu de la cruche d’eau que j’avais posée précautionneusement sur la table – sans verre, évidemment, comme j’avais le projet de la lui lancer. Mais tout le plaisir que m’avait procuré cette idée avant son arrivée se dégonflait face à son accoutrement si peu soigné. Il me semblait même déraisonnable de gaspiller deux litres d’eau fraîche s’il n’était même pas question d’abîmer une mise en plis, un vêtement de cuir ou un savant maquillage.

«Ouf… si tu savais ce que ça me coûte de venir te voir aujourd’hui…»

Et tout de suite les larmes. Elle ouvrait grand les yeux pour faire semblant de les sécher en se faisant un éventail de sa main. Fascinant. Charlène Dugal pleurait comme une grosse vache dans ma cour superbement aménagée. Sur le moment, j’avais à peu près autant envie de ça que d’une tranche de jambon à l’ananas. Je me suis bien gardée de lui mettre une main charitable sur l’épaule, je l’aurais probablement égorgée.

«On a parlé d’une jasette d’une petite demi-heure, Charlène. Faudrait que t’enchaînes.

— Oh… désolée, oui, excuse-moi. Je… je voulais surtout te dire que je te comprends, j’ai pas voulu ce qui arrive, ce que tu vis, je l’ai déjà vécu…»

Ce qu’elle avait vécu ne m’intéressait pas, c’était bon pour les chansons de Francis Cabrel. Je voulais savoir où ils en étaient, maintenant, quels étaient leurs plans. Jacques se transformait en poisson gluant quand j’essayais d’avoir une idée de ce qu’il comptait faire. Tout était abordé évasivement, sous le voile d’un mystère agaçant qui me semblait autant une façon de faire du temps que de m’épargner. Je ne pouvais pas me le cacher, sous les couches d’amertume qui s’étaient accumulées en moi dormait encore une espèce de vieille espérance, de la trempe de celle qui donne du courage au bord de la fosse, qui me condamnait à souhaiter encore le retour de Jacques. C’était bien sûr une forme de déni de survie dont je pouvais, malgré la protection qu’il m’offrait, sentir le caractère risible.

«Je tenais à ce que tu saches que… j’ai… snif snif snif… pas cherché ce qui est arrivé…» Blablabla, blablabla.

Et là, j’en ai appris un peu plus sur leur histoire par une série de phrases mouillées hachées menu en mots à peine intelligibles qui n’en permettaient pas moins de reconstituer les faits, dans toute leur fatalité: hasard, vulnérabilité, cocktail, congrès, mains, désarroi, surprise, culpabilité, non, oui, peut-être, cœur, mariage, amour, faute (ou foutre, je n’ai pas bien entendu), respect, vie, coup de foudre, chimie (la crisse de chimie!), le tout entrecoupé de «you know» probablement censés donner une teinte exotique à son pathétique discours. En clair et en résumé, elle avait été la maîtresse de Jacques pendant un petit moment avant notre séparation. Je m’en doutais, merci.

Comme elle n’en finissait plus de produire du mucus qui lui encombrait les entrées et sorties d’air, et que je ne lui venais en aide d’aucune façon, elle a fini par émettre le désir d’aller aux toilettes. La face dans une main, elle m’a fait signe de l’autre de rester assise, ce que je ne me suis pas privée de faire. Elle est entrée et a pris à gauche sans hésiter, comme si elle était chez elle. J’ai essayé de refouler les scénarios qui s’échafaudaient dans ma tête – elle était déjà venue chez moi, la salope! – pour me concentrer sur le plaisir de l’imaginer dans les toilettes, complètement privée de papier: j’avais précautionneusement retiré des deux salles de bain de la maison papier hygiénique, mouchoirs, serviettes, tampons, débarbouillettes et toute autre forme d’accessoire pouvant servir à éponger des larmes, de la morve, du pipi ou, mieux, du caca. Elle n’irait pas frotter son petit derrière contre la porte de verre de la douche. Les dernières gouttes – ou le reste de ce qui sortirait de son corps – finiraient dans sa culotte. Comble de chance, dans son désarroi, elle avait laissé son sac à main près de sa chaise sèche d’archiduchesse. Donc pas de petits mouchoirs de secours.

Quand elle est réapparue, elle semblait s’être ressaisie; le temps lui manquait tout à coup pour continuer notre rencontre tant espérée.

«Je pense que je vais y aller.

— Déjà? On n’a pas eu le temps de jaser.

— Faut vraiment que j’y aille.»

Tout m’agaçait dans son empressement, ses yeux fuyants, son ton saccadé, la violence avec laquelle ses mains essayaient d’induire à ses vêtements un pli élégant; de toute évidence, le vêtement mou n’était pas une habitude. Je n’arrivais pas à voir avec quelle partie de vêtement elle s’était mouchée. À moins qu’elle n’ait soufflé sa morve dans le lavabo, comme un bûcheron, pour la balayer d’un grand jet d’eau. C’était une bonne chose qu’elle songe à partir, je n’aurais pas pu me retenir de l’étriper encore longtemps. Je la haïssais, profondément, pas tant pour le mari volé que pour avoir souhaité, en venant me rencontrer, se décharger d’une culpabilité qui jetait une ombre sur son bonheur nouveau. Comme si elle oubliait qu’il était directement lié à mon malheur. Elle m’avait tout pris, mais voulait encore que je lui offre, moyennant quelques larmes et une sincérité feinte, la paix intérieure. Elle pourrait se torcher avec, sa sincérité.

«T’es venue souvent, ici?

— Ici? Qu’est-ce que tu veux dire?

— Ici, chez moi, jadis chez nous. Dans ma maison, jadis notre maison…

— Ben non, voyons, de quoi tu parles!

— Tu savais où étaient les toilettes.

— Ben… c’est pas sorcier, toutes les maisons se ressemblent.

— Non, pantoute.

— D’une certaine façon, oui.

— T’as pas hésité une fraction de seconde.

— Bon, je pense que j’suis mieux d’y aller, ça prend une tournure désagréable.

— Je t’accompagne.»

Une fois debout, j’ai senti que c’était le bon moment. Les sièges en cuir beige de sa Mini Cooper pourraient se désaltérer. Je lui ai alors vidé d’un bon coup sec tout le pichet d’eau froide dans le dos, sans même essayer de faire passer ça pour un accident. Elle a lâché un grand cri avant de se sauver en courant. Elle devait craindre que je n’aie caché une douzaine d’œufs sous la table. Je m’en suis voulu de ne pas y avoir pensé.

La voiture est partie sur les chapeaux de roues en faisant lever la poussière. Je lui ai crié une forme de compliment, pour sceller officiellement la fin de notre conversation amicale: «Ça te fait bien, le mou!»

J’ai ensuite fermé les yeux pour mieux imaginer l’inconfort des vêtements trempés d’eau et de pipi qui rendraient bientôt poisseux le cuir fin des sièges. Je me félicitais de l’étendue de la destruction que j’avais réussi à semer, tout compte fait, avec si peu d’eau.

Je suis demeurée un instant devant la maison, la cruche vide à la main, le cœur gorgé d’adrénaline, prêt à exploser. Madame Nadaud, mal cachée par son rideau de salon, s’amusait beaucoup de ce spectacle improvisé qui, s’il n’avait rien de très spectaculaire, offrait au moins la magie du direct. Elle ne m’a pas rendu le bonjour que je lui ai adressé, pour ne pas confirmer sa présence. Alors, pour elle et tous mes autres admirateurs secrets tapis dans une encoignure de fenêtre ou de porte de leur petite maison proprette, j’ai lancé bien fort: «C’EST LA MAÎTRESSE DE MON MARI, CHARLÈÈÈÈÈNE! C’EST AVEC ELLE QUE JACQUES EST PARTI! BEAU PETIT CUL, HEIN?»

J’ai attendu une réaction qui n’est jamais venue, on l’aura deviné. Ça m’a semblé un bon jour pour essayer mon attirail de course hors de prix. J’avais les souliers, la rage au ventre, le reste suivrait tout naturellement.

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