16 Où je renverse du café.

La secrétaire de Ji-Pi était tout feu tout flamme, chargée à bloc pour la nouvelle semaine qui commençait.

«Est-ce que je peux t’aider?

— Non, je passais juste lui dire un petit bonjour. Je repasserai.

— Y est à Toronto jusqu’à mercredi.

— Ah! Pas grave, je repasserai jeudi.

— Y va m’appeler en fin de journée pour un topo de la journée, je vais lui dire que t’es passée. C’est à quel sujet?

(C’est pas de tes affaires, maudite mémère.) C’est au sujet d’un petit bonjour, juste de même.

— Tu préfères peut-être lui écrire?

(Si je fais ça, tu le sauras pas.) Je verrai.

— Dis-le-moi si je peux lui faire suivre quoi que ce soit.

(Doigt d’honneur.) Merci.»

J’étais en pleine détestation de cette femme quand mon téléphone a vibré. Le détective privé que j’avais engagé quelques semaines plus tôt voulait me voir pour me remettre les documents de la phase un de son enquête. Quand nous nous étions rencontrés, il m’avait proposé de fonctionner par tranche de dix-huit mois pour voir venir les mauvaises nouvelles et ne pas sauter dans la «fosse à purin» tout d’un coup. Il avait la métaphore du cochon facile et donnait du «maudit verrat» à tout propos. Quand on passe sa vie à fouiller dans la merde des autres, c’est probablement inévitable.

Je lui ai donné rendez-vous au Café, un boui-boui sympathique situé près du bureau, qui misait sur l’excellence du café, comme l’indiquait son nom. Il suffirait que je m’éclipse à la pause, en prétextant une affaire pressante. Puisque je devais lui verser la deuxième moitié du montant sur lequel nous nous étions entendus pour cette première phase (plus une prime pour avoir les documents papier, dinosaure que je suis), il s’est empressé de me répondre qu’il y serait.

Henri Deraîche est arrivé à 10 h 15, pile-poil. Je le soupçonne de s’être caché en attendant l’heure juste, pour dorer son blason d’homme fiable et précis. La première fois, il était aussi arrivé à l’heure exacte, souriant et décontracté, à mille lieues du stéréotype du détective privé. Il n’avait rien du flic fini alcoolique en trench-coat beige fripé, mais tout du geek capable de craquer n’importe quel système informatique. Il avait ce jour-là peigné son toupet en une vague bien léchée, mais avait omis de nettoyer ses croutes d’yeux derrière ses lunettes épaisses. En format 10X, ce n’était pas très joli.

J’aurais aimé qu’il me remette une chemise contenant deux ou trois feuilles résumant en gros caractères la non-culpabilité de Jacques et le blanchissant sur toute la ligne; en toute sincérité, vu le cas Charlène, j’appréhendais quelques révélations vitrioliques qui, si elles risquaient peu de me surprendre, ne m’en feraient pas moins souffrir. Mais dans la vraie vie, le détective m’a tendu une enveloppe contenant un gros document que mes mains ont presque aussitôt lâché.

«Ça peut pas être mon document.

— Vous êtes bien Diane Delaunais?

— Oui.

— On s’est rencontrés le 29 août dernier pour convenir des recherches à faire? Votre ex-mari s’appelle Jacques Valois, associé au bureau Brixton, Valois et associés?

— Hum.

— C’est votre document. Ici, c’est la facture et les derniers honoraires à régler, prime papier incluse. Vous pourrez voir le détail des heures et des recherches effectuées au début du document.

— Mais je comprends pas, pourquoi le document est si gros?

— C’est surtout les courriels qui prennent de la place.

— Les courriels?

— Oui, la retranscription des courriels.

— Des courriels de quoi?

— Je vais vous laisser en prendre connaissance par vous-même. Quand vous jugerez le moment opportun.»

Dans l’enveloppe qui gisait devant moi, et que nous regardions à présent tous les deux, Jacques conversait avec des gens, probablement des femmes. Si je l’ouvrais, leurs voix grinceraient dans ma tête comme des ongles sur un tableau noir et mettraient les derniers dix-huit mois de mon mariage en charpie. Ce n’était qu’une première tranche, un premier coup de couteau, mais une mort quasi certaine. Les voyages d’affaires, les congrès, les parties de golf et les rencontres tardives se sont mis à défiler dans un manège étourdissant. La bave du mensonge et des petits complots quotidiens devait souiller ces pages que je ne trouverais jamais la force de lire.

J’ai réussi, mécaniquement, à sortir mon chéquier, à écrire un montant en lettres et en chiffres, à signer mon nom, Diane Delaunais. Je n’ai pas voulu de reçu.

«Pour la phase deux, on pourrait y aller par tranches de temps plus importantes… madame Delaunais?

— …

— Oui?

— Hum… je… non. Je vais vous recontacter.

— Oui, je comprends. Je vous laisse penser à tout ça. Vous savez comment me joindre.

— Oui, merci.»

Il s’est levé, a esquissé un pas, puis est revenu vers moi.

«Euh… je sais pas si ça peut vous consoler, mais c’est vraiment pas un des pires dossiers que j’aie eu à monter.

— Ça me console pas, non.

— Désolé.»

Il a quitté la place sans rien ajouter, me laissant seule avec un grand sachet empoisonné capable d’anéantir ma vie. L’illusion que j’en avais eue jusque-là, du moins. J’avais un pouce de feuilles bien tassées pour jeter une lumière crue sur mon aveuglement des derniers dix-huit mois. Je ne m’en relèverais peut-être pas.

Mon temps de pause était depuis longtemps écoulé quand le serveur est venu me demander si je désirais prendre autre chose. J’ai essayé de sourire, mais je devais avoir une mine épouvantable parce qu’il s’est contenté de baisser les yeux et d’aller essuyer une autre table, sans insister. Il a dû croire que le détective était mon amant et qu’il venait de me larguer.

J’ai envoyé un texto à la secrétaire de mon département pour lui dire que j’avais été retenue et que j’arriverais dès que possible. C’était la toute première fois que je lui demandais de me couvrir. Elle ne m’a pas demandé pourquoi.

«Tout est beau ici, prends le temps qu’il faut.»

J’ai bu une gorgée de café froid en laissant mes yeux vagabonder d’une table à l’autre. À l’une des tables du fond, tout près de l’arbre naturel qui poussait là – je n’ai jamais compris comment, d’ailleurs –, j’ai reconnu M. Dutronc, le directeur de la division exportation. Il ne traînait que très rarement dans nos bureaux, puisque son travail l’appelait à voyager un peu partout pour établir des ententes commerciales. Depuis que j’y étais, la compagnie avait triplé son chiffre d’affaires grâce aux tentacules qu’elle avait fait courir aux quatre coins du globe; nos paies étaient sensiblement restées les mêmes. Les contacts de la plupart des employés avec la direction se limitaient aux imbuvables discours dont elle nous abreuvait tous les trimestres, lors des déjeuners-­rencontres organisés pour nous aider, entre autres choses, à maintenir notre cote ISO. Pendant ces happenings trimensuels – si douloureux qu’on disait plutôt trimenstruels –, je me distrayais des phrases creuses des patrons aux poches pleines en me bourrant de viennoiseries.

Monsieur Dutronc, dont le surnom se devine aisément, parlait avec beaucoup d’animation à une jolie jeune femme – trop jolie, trop jeune – que j’ai fini par reconnaître: c’était l’une des deux nouvelles stagiaires présentées lors du dernier déjeuner-rencontre. Si je ne me rappelais plus à quel département elle était rattachée, je me souvenais de son prénom, Gabrielle, car c’est celui que j’aurais donné à Charlotte si Jacques m’avait laissée choisir. La pauvre enfant devait être en train de se taper la longue liste de ses exploits commerciaux qu’il racontait toujours, comble de l’horreur, dans un enrobage de métaphores d’un goût plus que douteux. Les clients étaient avant tout des personnes qu’il fallait séduire, charmer, conduire sur les chemins du plaisir en les suçant! – «N’ayons pas peur des mots, bon Dieu!» – pour chercher à les entraîner au bord du coït, d’où il serait facile de les amener à nous confier leurs affaires. La satisfaction des deux parties se concluait d’ailleurs par l’échange de liquides – «Ha! Ha! Liquides, liquidité…». Ducon, donc. Mais tant qu’il ne sévissait qu’avec des mots, même si je le trouvais pathétique, il était inoffensif. Là, en train de mettre en œuvre son charabia avec une jeune fille vulnérable, lui en position d’autorité professionnelle, il m’inquiétait beaucoup plus.

J’ai continué de les regarder discrètement, pour mieux comprendre ce qu’ils faisaient là. Gabrielle acquiesçait de la tête à tout ce qu’il disait, enroulait nerveusement sur son doigt une mèche de ses cheveux, regardait son téléphone frénétiquement, grattait ses ongles, ses lèvres, la paume de sa main gauche, le coin de la table, bref, rongeait son frein, souffrait. J’avais envie de me lever, de lui tendre la main, de lui dire: «Viens-t’en, ma belle, on sort d’ici.» Ma fibre de mère hurlait à fendre l’âme. Si Charlotte avait été coincée dans pareille souricière, je crois que j’aurais arraché les yeux de son interlocuteur.

J’en étais donc là dans mes pensées quand j’ai vu la main gluante du gros pervers couvrir sa main blanche, à elle, comme une nuit noire. À la tension que la petite mettait dans son bras, on devinait qu’elle cherchait à se défaire de son emprise. Sentant qu’elle allait peut-être y arriver, il a rabattu son autre main pour la prendre en étau et la forcer à lever les yeux vers lui. Je me suis levée d’un coup: «LÂCHE-LA TOUT DE SUITE! Elle a pas envie de se faire taponner par un vieux, un vieux crisse comme toi. Tu pourrais être son grand-père! Essaie pas, tu me fais pas peur avec ton cash pis tes avocats véreux. JE T’AI FILMÉ, DUCON, T’ES DANS LA MARDE! Les réseaux sociaux, connais-tu ça? Être toi, je chierais dans mes culottes, parce que le jour où on va se mettre à gratter le vernis de ton petit personnage de trou de cul, on va se rendre compte que t’es pourri jusqu’à l’os. Y a des tonnes de journalistes qui se feraient un plaisir de remonter la filière de tes abus de petit minable, c’est ça qui fait vendre les journaux, astheure, c’est triste de même. T’as dû en flatter des petits culs depuis trente ans… Fait qu’écoute ben comment ça va marcher à partir de tout de suite: tu touches plus JA-MAIS à un seul atome de cette fille-là, pis d’aucune autre fille d’ailleurs, C’EST PAS DANS TON DROIT! Si j’apprends que tu fais du tort à cette fille-là, je vais m’arranger pour faire rouler ta tête, pis c’est à peine une métaphore. Tout ce que t’as le droit de faire en sortant d’ici, c’est de répandre la bonne nouvelle à tes tinamis aux mains trop longues: le temps où la job était un open bar est fini, champion, FI-NI!»

Je donnais des coups d’index sur la table à m’en briser les phalanges. Une syllabe, un coup de doigt, un point d’exclamation, un coup de doigt. Je ne me suis même pas arrêtée quand mon ongle s’est cassé.

«Madame?

— … (TA GUEULE! C’EST MOI QUI PARLE…)

— Excusez-moi, madame?

— Oh!»

En me levant, j’avais projeté ma chaise sur le dos. Le fond sirupeux de ma tasse de café renversée traçait une droite brisée sur ma table avant de plonger vers le sol. Les gens autour de moi faisaient deux choses: ils me regardaient fixement ou essayaient de ne pas me regarder. Une valve de sécurité s’était déclenchée quelque part dans mon cerveau pour que mon corps ne laisse pas fuir les mots. J’avais peut-être tout de même murmuré, difficile de savoir. En tout cas, j’ai eu l’air de ce que j’avais pris l’habitude d’avoir l’air, d’une folle.

Le patron avait rapatrié ses mains. Il m’a regardée sans me voir, moi, l’employée anonyme. J’ai desserré un peu les dents et suis sortie. Ça me faisait ça de plus à me reprocher: ma lâcheté.

En rentrant au bureau, Lyne m’attendait avec impatience.

«La comptabilité a rappelé au sujet du dossier Murdoch. Y ont l’air d’insister.

— Oui, c’est vrai, je m’en occupe. Merci.

— On a reçu les propositions de couleurs pour les nouveaux bureaux, regarde ça. Moi, je trouve que le beige vire sur le rose, pis que le bordeaux est trop foncé.»

J’ai choisi le jaune verdâtre caca d’oie, la plus horrible de toutes; j’avais envie de faire du mal à mon bureau. Pour proposer des laideurs pareilles, les patrons devaient avoir des amis dans l’ameublement qui cherchaient à se défaire de lots de bureaux invendables. Des tinamis qui faisaient des grosses factures pour des petits retours d’ascenseur.

Une fois dans mon bureau, je me suis affalée sur ma chaise. En s’emparant de mon corps, la fatigue nerveuse venait de me scier les deux jambes. Dans ma main tremblotante, l’enveloppe de la honte pesait des tonnes. Je me suis mise à détester le détective qui l’avait remplie en fouillant dans ma vie, dans celle de mon mari, dans ses bassesses mal dissimulées. Il était censé laver mon honneur, me le restituer intact en quelques phrases expéditives, bien disposées dans un rapport rassurant. Mais il était allé fouiner dans ce que je ne voulais plus savoir. En écrasant l’enveloppe de tout mon poids, j’ai mesuré la hauteur de la pile de feuilles: un pouce. Je l’ai décachetée pour tâter le papier. Épaisseur normale, pas de couverture cartonnée, un pouce de douleur sur du papier ordinaire en partie recyclé. J’ai remballé le tout.

Claudine était restée à la maison avec son beau plâtre tout neuf. Son bras fracturé ne l’empêcherait pas de travailler, mais elle prenait un peu de repos pour se remettre de ses émotions. Je l’ai appelée pour prendre de ses nouvelles et lui raconter comment j’avais réussi à ruiner ce qu’il me restait de vie en l’espace d’une pause-café. Je n’y peux rien, je suis une femme plate mais efficace.

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