20 Où je me vois dans le miroir.

Ma coiffeuse avait pris du retard cette journée-là. Je me suis installée sur son divan Louis XVI pour faire semblant, comme d’habitude, de me chercher une nouvelle coupe, une nouvelle couleur dans l’une des nombreuses revues de mode qui s’entassaient dans un désordre rangé sur la table de desserte. Peu importaient les résolutions que je prenais dans ces moments de hardiesse qui précédaient la vue des ciseaux, elles s’évanouissaient, immanquablement, quand je posais les fesses sur la chaise de Sabrina. Mes prétentions à épouser la «tendance» ne résistaient jamais longtemps à l’appel de ma nature de femme plate qui se révélait jusque dans ma gestion du cheveu.

«Pis, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?

— Bof! Comme d’habitude.»

La cliente que Sabrina finissait de coiffer et qui l’avait mise en retard s’extasiait devant le dégradé de rose qui venait d’apparaître, après de nombreuses étapes de décoloration et de coloration, dans les dix derniers pouces de ses cheveux.

«C’est tellement ça que je voulais! Je capote! Mes amies vont être trop jalouses! Ma mère va venir te payer tantôt.»

Un peu plus loin, une dame ronde comme une bille consultait Ève, l’autre coiffeuse.

«J’ai envie de changement, je trouve que je fais dur. Penses-tu que ça m’allongerait un peu le visage de faire quelques mèches de couleur sur les côtés?

— T’as pas beaucoup de longueur pour ça. Faudrait peut-être jouer avec la coupe pour donner un effet allongeant.

— Mais ici, sur le dessus, si on mettait un peu de rouge? Ça ferait lumineux, non?»

Cette femme-là avait réussi, par autosuggestion, à se convaincre que des mèches de couleur lui feraient perdre quelques kilos. L’humain vit d’espoir, c’est l’un de ses plus grands talents. Les illusions dont il se gave lui permettent d’échapper, au moins pour un temps, à la cruelle réalité.

«Oui, ça pourrait être beau. Mais va falloir décolorer pour aller chercher la bonne teinte.

— Ça vaut la peine?

— Si tu veux avoir un beau rouge, on a pas vraiment le choix.

— Bon, ben go

Elle riait de satisfaction, excitée à l’idée de la transformation qu’elle s’apprêtait à subir, confiant à quelques mèches décolorées le soin de lui requinquer le look et le moral. Ses petits doigts boudinés roulaient de plaisir dans les airs.

Dans le grand miroir du fond, je me suis aperçue. Moi, mon fond de tête blanc, ma pose de petite madame bien comme il faut. J’étais là pour l’illusion, comme les autres.

«Allô, Diane!

— Allô!

— Pis, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?

— J’aimerais ça revenir à ma couleur naturelle.

— Tu trouves ça trop foncé?

— Non, ma vraie couleur naturelle.

— Je comprends pas.

— Blanc.

— T’es sérieuse?

— Oui.»

Elle m’a regardée dans le miroir pour essayer de comprendre ce qui se passait. Normal, les femmes essayent généralement de fuir leur âge, pas de s’y lancer à corps perdu. Elle ne me ferait pas de discours. Sabrina pose peu de questions, travaille vite et bien, ne me raconte pas sa vie.

«Je vais te faire des mèches blanches, le plus proche de ta couleur naturelle possible. Ça va te donner le temps de les voir venir. On refait des mèches aux deux ou trois mois. Dans deux ans, tu vas les avoir blancs, pleine longueur.

— J’aimerais mieux qu’on les coupe tout de suite.

— Couper comment?

— Une petite coupe au carré, à la hauteur du menton. Y vont être tout blancs plus vite, non?

— Je pense que ce serait écœurant. Mais je veux que tu me promettes que tu le regretteras pas.»

Elle a fait pivoter la chaise pour me regarder dans les yeux, les sourcils levés.

«Promis.

— J’ai une cliente qui est débarquée y a une couple de mois pour se faire couper les cheveux. À voulait la nouvelle petite coupe à la Jennifer Lawrence…

— Je sais pas c’est qui.

— Pas grave. La fille avait les cheveux dans le milieu du dos, pis à les voulait courts.

— Oh!

— J’y ai fait sa coupe, c’était écœurant, tout le monde capotait dans le salon quand est partie, on a pris des photos pis toute, sauf qu’est revenue une semaine plus tard… pour m’engueuler!

— Ben voyons!

— Ç’a l’air qu’à le regrettait, qu’à filait pas le jour où était venue pis que j’aurais dû l’empêcher de faire ça.

— Pauvre toi.

— Je vends pas des bébelles qui se remboursent, je recolle pas les cheveux coupés!

— Qu’est-ce que t’as fait?

— Je l’ai fait asseoir pour la calmer pis j’y ai montré comment les placer, avec de la mousse coiffante pis toute, pauvre fille, elle avait pas le tour pantoute de s’arranger, elle avait une espèce de galette aplatie su’a tête, c’était épouvantable, faut travailler ça, une coupe de même. J’y ai donné un pot de gel sculptant.

— T’es fine.

— Pis j’y ai dit de me laisser son calendrier de menstruations pour les prochaines fois.

Pfff… Inquiète-toi pas pour moi, ça va.

— Tant mieux. OK, on se lance.»

Deux heures et demie plus tard, j’ai fait mon tout premier selfie avec ma coiffeuse qui m’a montré comment partager une photo sur Facebook. Tout le monde me trouvait écœurante. Les «j’aime», «j’adore», les cœurs et les beaux petits commentaires ont fusé de partout. Personne ne ferait le saut en me voyant. Mes proches et moins proches pourraient discuter de mon changement de look en mon absence et se faire une idée de mon état mental. C’est ce qui est bien avec les réseaux sociaux, l’étape du premier choc, qu’il s’agisse d’une séparation, d’un bébé ou d’une coupe de cheveux, se vit par écrans interposés.

«Connais-tu un bon agent immobilier? Un vrai bon, un gentil?»

Elle m’a pointé un porte-cartes qui traînait à côté de la caisse.

«C’est un ami à moi, super pro, super fin, pas le genre agent d’immeubles pour deux cennes.

— Merci. J’y dis que je te connais?

— Oui. C’est un ami de mon frère.

— J’en ai rencontré un la semaine passée, c’était l’horreur. Juste son odeur, j’étais pas capable.

— Tu vas voir, c’est une vraie soie. Maudit que ça te fait bien, cette tête-là! Je sais pas pourquoi on y a pas pensé avant!»

Ma coiffeuse fait dehors ce que ma psy fait dedans: elle m’aide à me trouver belle.

Quand la mère de la jeune fille aux mèches est arrivée, elle a eu une petite surprise.

«Comment ça? Quelle couleur?

— On y fait un beau dégradé de… tu savais pas?

— Dis-moi que tu me niaises.

My god!

— C’est quoi, la couleur?

— Rose.

— Un dégradé de rose?

— C’est la grosse mode.

— Pis ça coûte combien, la grosse mode?

— Assis-toi avant.

— Non non non, combien?

— Y a fallu faire une double décoloration, trois étapes de mèches…

— …

— Deux cent quarante-cinq dollars..

— QUOI? Ah ben calvaire! Elle a du front tout le tour de la tête! Comme si j’en chiais, de l’argent! Je me payerais jamais ça!»

La femme que j’avais devant moi, dans le miroir, avait de magnifiques mèches blanches payées avec l’argent de sa mise à pied. À contre-courant de la tendance au rajeunissement.

Elle n’avait pas l’air malheureuse.

Je tenais absolument à le voir arriver. On dira ce qu’on voudra des moines et du caractère peu fiable de leurs habits, je pense qu’une petite étude rapide de l’enveloppe donne une bonne idée du contenu.

Il s’est pointé à l’heure, ponctuel comme un détective privé, dans une Subaru Outback striée de boue sur les côtés. Sans le faire exprès, j’ai remarqué que ses roues n’étaient pas montées sur des Mags (Antoine m’avait déjà expliqué qu’un gars de char ne s’expose jamais – la voiture étant une extension de lui-même – sans Mags). Il portait un jeans foncé et un polo marine. Pas de veston ni de souliers vernis. Un look relax, même un peu trop à mon goût. J’avais l’air très habillée à côté de lui. Il était plus jeune que je m’y attendais. Fin trentaine, peut-être. Sourcils en broussaille. S’il avait laissé pousser ses cheveux, sa tête aurait été auréolée d’une couronne de moine.

«Bonjour! Madame Delaunais?

— Stéphane?

— Oui.

— On peut se tutoyer?»

Nous nous sommes installés dehors, sur des chaises bien sèches. J’avais besoin de savoir à qui j’avais affaire avant de le laisser poser son œil professionnel sur mon intérieur. J’avais fait la même chose avec mon dentiste.

Il a sorti une tablette de feuilles lignées et un crayon à mine HB, comme ceux que j’achetais aux enfants pour l’école. L’agent rencontré la semaine précédente m’avait étourdi avec ses présentations numériques et des logiciels de visites 3D, avant même qu’on ait décidé de travailler ensemble. Dès son premier «ma petite madame», j’aurais dû le foutre dehors. Celui-là, avec ses dents non blanchies et sa face de bon élève, me plaisait beaucoup. Il m’a regardée dans les yeux avec un air sérieux.

«Est-ce que je peux te poser une question indiscrète?

— Non.»

Il a postillonné en pouffant de rire. On s’en tiendrait à l’essentiel, ce serait bien suffisant.

«Pas de problème. Désolé.

— Je veux vendre la maison parce que je veux déménager. C’est tout.»

J’ai dû avoir l’air bête. Tant pis. Je n’avais aucune envie de lui raconter mes déboires conjugaux. Pas plus à lui qu’à qui que ce soit. Aux clients désireux de savoir pourquoi je vendais, il pourrait répondre ce que je venais de lui dire, qui était la stricte vérité: j’avais envie de déménager. Les raisons qui me motivaient à faire ce choix ne regardaient personne.

«Parfait. Êtes-vous pressée de vendre?

— Tu.

— Pardon. Es-tu pressée de vendre?

— Ça dépend de ce que ça veut dire.

— Est-ce que t’as une date idéale de départ?

— Je veux pas être ici à Noël.»

Dans mes pires cauchemars, je me voyais assise au bout d’une grande table infiniment longue, vide, face à une dinde grosse comme un chameau, baignant dans son jus. À la télé, restée ouverte pour me tenir compagnie, Le miracle de la 34e Rue lançait ses couleurs délavées.

«OK. Je peux vous présenter plusieurs scénarios: a) «j’ai tout mon temps»; b) «je veux vendre, mais pas à n’importe quel prix»; c) scénario agressif: «faut que je lève les feutres au plus sacrant».

— On fait ça comment, un scénario «agressif»?

— J’ai une équipe qui vient faire du home staging, on affiche un prix une coche en dessous du marché pour faire sortir les offres pis peut-être même créer une surenchère, j’offre une bonne cote au courtier collaborateur. Ça peut se régler en une fin de semaine.

— Je fais quoi, moi, là-dedans?

— Rien. À part penser au déménagement.

— Ça me plaît.

— J’imagine que vous av… t’as commencé à regarder d’autres maisons?

— Non, je commence. J’ai eu ton nom hier, chez Sabrina.

— Beaux cheveux en passant.

— Merci.

— Je pourrais te trouver quelque chose assez rapidement.

— Je sais pas vraiment ce que je cherche.

— On peut te créer un profil d’acheteur avec des choses que tu sais peut-être déjà: le nombre de chambres que tu veux, le coin où t’aimerais t’installer, le prix…

— En ville.

— En ville?

— Dans Montcalm, y a des belles maisons qui sont à vendre…

— À Limoilou.

— Limoilou? C’est surtout des plex…

— Oui, un plex…»

Après une semaine de petits travaux légers pour réparer les trous dans les murs, faire quelques retouches çà et là et poser un garde-fou pour la terrasse, ma maison était impeccable. J’ai seulement supervisé les travaux faits dans le salon pour m’assurer que l’enveloppe maudite allait être emmurée vivante, qu’on n’allait pas tomber dessus par hasard. Elle pourrirait entre deux couches de Gyproc, étouffée dans la fange de ses ragots. Ce mur porteur ne serait abattu qu’avec la maison, à la fin des temps, dans la grande vague apocalyptique de la fonte des glaciers ou dans le brasier de l’enfer, dans tous les cas bien après ma mort.

L’équipe de stageuses a ensuite débarqué, sur talons aiguilles, pour «mettre en valeur les charmes de la maison». Au risque de parler de ce que je ne connais pas, je doute sincèrement qu’une vigne artificielle placée au-dessus d’un îlot de cuisine puisse convaincre qui que ce soit d’acheter une maison, la mienne comme une autre. Quand je les ai vues débarquer avec un panier de fruits en plastique et des tulipes en tissu, je suis allée voir ailleurs si j’y étais, non sans lancer une petite proposition avant de quitter.

«Si on faisait cuire des bons muffins pour la visite libre?

— …

— Pour l’odeur…

— …

— Oubliez ça, je disais ça de même.»

La formule agressive a presque trop bien marché. Stéphane m’annonçait, une semaine plus tard, que nous avions trois offres sur la table. Avec des muffins, nous en aurions eu une demi-douzaine.

«À quel moment veux-tu recevoir les offres?

— J’aurai jamais les nerfs assez solides pour ça.

— Je peux les recevoir pour toi pis aller te les présenter ensuite.

— À moins que…»

Stéphane détestait mon idée, mais je ne voulais pas me taper les regards dégoulinants de supplication des agents venus me convaincre que leur client avait «besoin» de ma maison qui était vraiment «un beau produit». Alors je me suis cachée dans le garde-manger, bien installée sur une chaise moelleuse pour ne pas faire de bruit.

La première agente est arrivée avec du retard: première prise.

«Allô mon beau Stéphane! Ça va? T’es de plus en plus beau, toi! Bon, tu vas voir, je t’amène une offre du tonnerre, tu porteras plus à terre, attends que je te déballe ça. Méchante bizarre pareille, ta cliente, à l’avait-tu peur que je la morde? (deuxième prise) En tout cas, mes clients sont ben énervés, y ont beaucoup aimé la maison, d’ailleurs je comprends pas (troisième prise), moi, les canadiennes, ça me fout le cafard (out!), et blablabla blablabla. Elle lui servait du «mon beau Stéphane» toutes les deux phrases, comme pour mettre du liant dans son discours décousu qui s’égarait entre les considérations techniques de la vente de la maison et les révélations non sollicitées sur sa vie personnelle. Nous ne la supportions pas depuis dix minutes que nous savions déjà à peu près tout de sa dernière séparation. Et elle venait de se faire poser un stérilet.

La deuxième était arrivée à pas de souris et parlait à voix basse. Je n’entendais pratiquement rien de ce qu’elle disait. En essayant de me rapprocher du trou de la serrure, j’ai accroché une série de pots de tomates cordés au sol.

«Ça bouge là-dedans.

— Non, c’est la tuyauterie.

— On dirait plus un petit animal.

— C’est une vieille maison, le bois travaille un peu avec le chauffage qui vient de repartir…

— Faut nous aviser si y a une infestation de quoi que ce soit.

— T’as ma parole, Carole, tout est beau.

— On peut-tu quand même ouvrir la porte pour vérifier?

— Oh! Bertrand arrive déjà! Ce serait quoi la date de prise de possession de tes clients?»

Le Bertrand en question portait des chaussures à claquettes, ou quelque chose d’équivalent. Je pouvais sentir sa présence, son poids, son odeur. J’imaginais le teint bronzé, les cheveux teints, la grosse montre.

«Salut mon Steph! Ça fait un bail qu’on s’est pas retrouvés ensemble sur un dossier!

— Ben oui. Assieds-toi.

— Oh la belle offre que j’ai pour toi, mon Steph! Je t’amène de la belle argent.

— Je t’écoute.

— Je suis certain qu’on va pouvoir s’entendre.

— Ma cliente va regarder tout ça à tête reposée.

— Écoute, mon Steph, j’ai un prix pour toi, mes clients sont au bout du fil, y attendent juste pour mettre le chiffre final.

— Y attendent quoi?

— Ha! Mon Steph…

— Je comprends pas.

— Non?

— Non.

— Je sais que oui, mais je t’explique quand même.

— Ce sera pas nécessaire, Bertrand, je joue pas. Ton offre.

— C’est pas mon offre, c’est la tienne, et la tienne, c’est la nôtre.

— Fais-moi pas chier avec ton discours de preacher. T’as trois minutes.

— Ça va me prendre dix secondes. Tu me donnes ton chiffre pis c’est fini.

— Tu sais que je peux te dénoncer.

— Hé! mon Steph, voyons voyons, on reste calme…

— Y te reste trente secondes.»

Il a gribouillé un chiffre avant de sortir en maugréant. Il n’en avait rien à faire des règles du jeu, comme tant d’autres. Une commission d’enquête sur le courtage immobilier ne nous révélerait rien de plus que toutes les autres commissions d’enquête: certains gagnent en trichant. La parfaite honnêteté se rencontre beaucoup plus rarement que la petite combine. Les systèmes sont à l’image du corps, imparfaits et fonctionnels.

J’ai finalement penché pour l’offre de la grosse pas fine qui n’aimait pas ma maison; ses clients l’aimaient, ceux-ci rachetaient celle-là. Surtout, elle représentait une famille de quatre enfants. Toutes les chambres, y compris celle du sous-sol, se rempliraient de jeux, de rires, de pleurs, de confidences murmurées, de rêves, de bouts de peau perdus. Comme nous l’avions désiré vingt-cinq ans auparavant, ils voulaient vivre là pour la vie. Je me suis détestée pour le petit rire cynique qui a fusé en moi. Comme moi, elle pansait encore ses cicatrices, cette vieille maison, un trop-plein de neuf ne pourrait pas lui nuire. L’imaginer débordante de vie était probablement la seule façon de m’arracher à elle.

Les enfants sont venus prendre les meubles dont ils avaient besoin ou qu’ils tenaient à garder. Ils ont minutieusement empaqueté leurs souvenirs de jeunesse pour en garnir leur vie – ou leur cave. J’avais orchestré le tout pour qu’ils viennent tous en même temps, le jour même de mon propre déménagement, pour me donner l’illusion que nous ne faisions que changer de maison ensemble. C’est ce qui m’a permis, sur le coup, de ne pas m’effondrer. J’ai seulement versé quelques larmes quand Alexandre m’a dit que ses souvenirs étaient dans sa tête, pas dans la maison. Je l’avais rarement vu aussi ébranlé, mon grand sensible. Qu’on le veuille ou non, une faille délimitait à présent, dans notre histoire familiale, l’avant et l’après. Je l’ai bercé debout, mon adorable premier. C’est tout ce que je pouvais faire pour nous. Les mots rassurants qui m’étaient venus naturellement toute ma vie pour le consoler sont restés hors d’atteinte. J’étais submergée par la douleur, incapable de tendre la main et de nous en extraire.

Je suis revenue le lendemain, toute seule, et j’ai longuement pleuré devant ma belle vieille maison canadienne. La vie que je m’étais inventée perdait ses derniers ancrages. Les dernières traces de l’avant s’étiolaient. Mes amours, tous mes amours, étaient partis se faire une nouvelle vie. Sans moi. Ils se construisaient des histoires dans des ailleurs qui ne me concernaient désormais pas. Je me sentais larguée, abandonnée, comme le blessé qu’on n’a pas le choix de laisser derrière pour sauver sa peau.

J’avais besoin d’une nouvelle histoire, d’une nouvelle vie. Bref, d’un grand reset.

Charlotte m’a laissé Chat de Poche.

Quand elle a vu ma nouvelle tête, ma psy a tout de suite su que nous ne nous reverrions plus. Paradoxalement, c’est en comprenant mieux son rôle que j’ai senti le besoin d’arrêter le traitement. J’étais entrée dans son bureau comme au confessionnal, croyant que je pourrais, moyennant rétribution – dîme ou honoraire, c’est du pareil au même –, me défaire proprement de mes ténèbres en les déchargeant dans une femme-égout. Il me plaisait de penser qu’elle s’en remettait au yoga pour se vidanger du surplus de confidences, comme les curés confiaient au vin de messe les bassesses qu’ils prenaient en charge au nom du divin père absent. Mais je n’avais rien compris: ce n’était pas un dépotoir, cette femme, mais un miroir. Avec elle, j’avais fini par entrevoir, entre deux ombres confuses, la femme que je pouvais encore être. Ce n’était pas dans les plans quand je m’étais mariée, bien sûr. Mais j’ai appris, depuis, que l’imprévisibilité de la vie est l’une de ses plus belles qualités. Personne ne s’embarque sur un bateau en acceptant d’emblée l’idée qu’il va couler. Pourtant, les bateaux coulent. Les fonds marins sont tapissés d’épaves que la faune et la flore digèrent doucement. La mer n’en est pas moins couverte, chaque jour, de bateaux de plus en plus nombreux, de voiliers majestueux. Ça se comprend, elle est si belle. L’amour, comme la mer, vaut bien le risque qu’il nous fait courir.

«Jacques m’a toujours protégée. Y est déjà sorti du char en plein hiver avec une barre de fer pour me défendre contre un gros colon que je venais de couper sur la route, pis qui voulait m’arracher la tête, pfff… Y m’a ramassée à la petite cuillère quand ma mère est morte, ç’a été tellement dur…, y m’a relevée de «nos» grossesses, comme y disait…, y voulait pas que je souffre, personne pouvait me faire du mal… Là, je vis la plus grosse peine de ma vie, je souffre comme je pensais même pas qu’y était possible de souffrir, mais y fait rien, y me regarde me vider de mon sang sans rien faire, c’est même lui qui m’a planté le couteau… Je m’imaginais tout le temps qu’y allait revenir, qu’y me prendrait dans ses bras pis qu’y me dirait qu’y s’était trompé…

— Pis maintenant?

— Y reviendra pas.

— Ça te fait peur?

— J’ai jamais eu autant la chienne de toute ma vie.»

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