Blanche tenait à me voir, «pour une discussion sérieuse, de femme à femme». J’aurais préféré me faire arracher une dent à froid plutôt que d’avoir à subir l’un de ses sermons, mais je savais qu’il fallait en finir avant que l’infection ne se répande. Alors je nous ai essuyé deux chaises à l’extérieur, juste après la pluie.
Ma belle-mère ne s’était pas habillée en mou, elle ne savait probablement même pas que ça existait. Elle a tenu à ce qu’on s’asseoie à l’intérieur puisque ce dont nous devions discuter était trop délicat pour tomber dans l’une des oreilles tendues du voisinage. Notre minuscule terrain de sept mille pieds carrés n’offrait à ses yeux aucune intimité possible. Je ne m’étais pas donné la peine de retirer le papier hygiénique et les mouchoirs des salles de bain: Blanche ne va pas aux toilettes. C’est d’ailleurs toujours à elle que je pense quand j’entends l’expression «rare comme de la marde de pape».
«Prendriez-vous une tisane, un café, un petit verre de vin?
— Un canari, ma chérie, ce sera parfait.»
Les gens du peuple appellent ça de l’eau chaude avec du citron.
Elle a enlevé son châle de cachemire, a scruté la chaise avant de s’y asseoir et s’est déposée avec classe, en joignant les genoux et les mains sous et sur la table, les coudes en retrait, évidemment. Tout était étudié chez elle, dans le moindre détail, pour refléter à la fois l’aisance et l’humilité. Mais ça ne prenait pas avec moi, je savais qu’une famille standard de quatre personnes pouvait se nourrir pendant plusieurs mois avec ce que valait sa plus discrète paire de boucles d’oreilles. Elle avait évidemment chaussé d’élégants escarpins, pour être certaine de pouvoir me regarder dans les yeux. Ma grandeur l’avait toujours déstabilisée.
«Comment te portes-tu, ma belle enfant?
— Ça va bien, merci. Et vous?
— Je vais bien, merci. Malgré les problèmes de la séparation…
— La séparation?…
— La vôtre.
— Oui, je suis désolée.
— Ça peut aller, on prend les choses une journée à la fois.
— Charlène est adorable, vous allez voir.
— Oui, sûrement. Comme j’ai déjà eu quelques conversations d’ordre général avec Jacques à propos de votre différend, je tenais à ce qu’on ait une discussion franche, toi et moi.
— À propos de?…
— Bon. C’est très délicat, j’en suis consciente, tu me pardonneras d’entrer ainsi dans votre vie privée, mais un divorce créerait des vagues et des remous que personne ne souhaite.
— On n’a pas encore parlé de divorce.
— Non, justement, je pense qu’il n’y a rien d’irréparable.
— C’est Jacques qui est parti. Avec une autre femme. Décision unilatérale.
— Nous y voilà. C’est précisément du bonheur de Jacques que je voulais te parler.
— Faudrait voir la belle Charlène pour ça.
— Je parle du vôtre, à Jacques et toi, de votre bonheur qui s’est… émoussé, semble-t-il, au fil des ans. Remarque que je te comprends, je suis avec le même homme depuis cinquante ans, je sais ce que c’est, je peux tellement te comprendre.
— … (Je m’en câlisse tellement.)
— Tu comprends que c’est un sujet qu’on n’aborde pas avec son fils, évidemment, on parle de ces choses-là de femme à femme.
— … (Elle veut me parler de cul, misère…)
— Je me demandais si vous aviez essayé de vous renouveler, si vous aviez déjà consulté, si…
— Attendez! Attendez! On parle de quoi, là?
— Du bonheur de Jacques. Du tien aussi, ma belle, évidemment.
— (J’suis pas ta belle.) De quelle sorte de bonheur?
— Comme Jacques m’a expliqué qu’il n’était plus aussi heureux, et que c’est ce qui l’avait poussé à partir, je me suis demandé si tu avais cessé de… disons… satisfaire ton mari.
— … (Osti!)»
En clair, elle avait compris que j’avais poussé Jacques hors du foyer conjugal parce que je ne baisais pas assez ou que je baisais mal ou sans me «renouveler». Et ma grande pimbêche d’ex-belle-mère se croyait en droit de me demander des comptes sur mon offre de services sexuels parce que l’honneur et la fortune de l’empire familial souffriraient de notre divorce. Les «remous» dont elle parlait se chiffraient, forcément. Elle n’en avait rien à foutre de notre vrai bonheur, c’était un mot encombrant qu’elle prononçait comme d’autres crachent le mucus qui obstrue leur gorge.
J’aurais pu lui lancer ma tasse d’eau chaude, tasse incluse, mais elle m’aurait poursuivie pour coups et blessures et autres pertes de jouissance de la vie. Je ne pouvais pas la toucher, physiquement, même du bout des doigts, elle aurait trouvé le tour de transformer mon geste en agression.
Alors j’y suis allée avec la méthode sournoise, la plus cruelle aussi. C’était trop facile, je m’en suis même voulu un peu après son départ. Je l’ai anéantie en quelques mots que je lui ai fait deviner.
«Bon. Écoutez. C’est très embarrassant de vous parler de ça.
— Dis-toi que je suis une vieille amie qui a à cœur la famille, ta famille.
— C’est que Jacques, ces dernières années, était devenu plus… plus… ouf… euh… exigeant.
— Oh! Exigeant?
— Oui. J’arrivais plus à… je sais pas comment dire ça… répondre à ses…
— Fantasmes?
— Oui, ses fantasmes.
— Mais tout le monde a des fantasmes, chérie. C’est normal.
— Peut-être, mais ceux de Jacques avaient pris… une nouvelle forme.
— Une forme de quoi? De jeux?
— Hum… oui, si on veut. Des jeux qui m’amusaient pas pantoute.
— Non? Y avait pas moyen de trouver un compromis?
— Euh… non. Mais je pense pas que je devrais vous parler de ça.
— C’est si terrible que ça?
— Oui.
— Ben voyons, tu me fais peur.»
Je m’amusais à étirer mon histoire. Claudine trépignait.
«Ben voyons, qu’est-ce que t’as pu y dire de si pire?
— Penses-y. L’affaire qui la tue…
— Je vois pas.
— Non? Je lui ai dit que Jacques voulait que je m’habille en homme pour être capable de.
— Oh my god! T’as pas dit ça?
— Oui, madame!
— Qu’est-ce qu’elle a dit?
— Rien. Elle a mis sa main devant sa bouche pour retenir un petit couinement, elle a ramassé ses affaires pis est partie en courant. J’suis restée assise, pis j’ai fini ma tasse d’eau chaude.
— Fait que là, elle doit penser que…
— … ça vient de son bord, le chromosome du fif, exactement. Quin, la maudite!
— Elle va demander à Jacques si c’est vrai.
— Jamais de la vie, on discute de ça «de femme à femme», pas avec son fils.
— Tant pis pour elle, vieille grébiche!»
Quand nous avions annoncé, quelques années auparavant, qu’Alexandre se présenterait au party de Noël familial avec son amoureux, il y avait eu une petite commotion dans la famille (nous avions prévu le coup, d’où l’annonce faite préalablement à ladite famille). Comme l’entière lignée des Valois et des Garrigues était constituée de «gens normaux», selon l’évaluation généalogique de Blanche – aucune branche de l’arbre ne se tarissait jusqu’à présent –, la possibilité que «l’irrégularité» vienne de mon sang avait été évoquée. Jacques avait serré les dents et les poings pour essayer de défendre son fils et toute «la race des gens comme lui», mais l’escalade de propos acrimonieux échangés de part et d’autre nous avait forcés à revoir nos plans pour les fêtes de cette année-là. Nos visions du monde s’étaient heurtées dans un grand big bang générationnel qui avait fait beaucoup de dommages collatéraux. Pour ma belle-mère, l’homosexualité est une maladie aux racines encore inconnues, au même titre que les allergies. Devant une telle étroitesse d’esprit, je me suis un peu emportée. Mes paroles se sont mises au diapason de mes pensées: je l’ai traitée de «vieille crisse de bouchée», entre autres choses. Certaines des blessures infligées alors suppurent encore. Nos relations n’ont plus jamais été les mêmes après; elles ont pris la forme de ces vases rapiécés qui ne trompent personne, les lignes de rupture demeurent visibles, l’ensemble reste fragile.
Je n’ai jamais cherché à me venger, mais mon ex-belle-mère était venue ce jour-là m’en offrir la chance sur un plateau d’argent. Je l’ai saisie. C’est vrai, je lui en ai beaucoup voulu, et l’imaginer en train de se torturer pour comprendre comment elle avait pu engendrer un être hors norme m’apportait une délectable satisfaction.
En toute honnêteté, on avait fini par s’ennuyer ferme, au lit, Jacques et moi. Nous nous étions enlisés dans une mécanique qui nous faisait reproduire les mêmes gestes dans le même ordre, incessamment. Non, nous n’avions pas réussi à nous renouveler. L’essentiel de notre vie avait fini par prendre cette patine vernie par l’usure. Proposer du nouveau aurait été une forme d’aveu de cet ennui que nous n’étions ni l’un ni l’autre prêts à assumer. J’aurais eu peur de son jugement, si j’avais eu le courage de proposer autre chose, comme j’aurais eu peur de ses propositions, s’il avait osé en faire. Nous étions prisonniers de la force centrifuge de notre relation qui nous poussait hors de nous, lentement, insidieusement.
Pour me signifier qu’il avait envie de faire l’amour, Jacques me disait «Attends-moi, j’arrive bientôt», quand il voyait que je m’apprêtais à me coucher. Je suis plate, l’ai toujours été, et une fois la journée finie, je ne rêve que d’une chose: dormir. Si j’ai fait l’effort de repousser le sommeil dans les premières années de notre mariage, je m’abandonnais volontiers depuis longtemps à l’engourdissement dès qu’il se présentait. J’ai usé du sommeil comme d’autres se servent de la migraine. Je l’aimais de tout mon cœur, mon adorable mari, mais mon corps voulait dormir, il me le commandait avec force, je n’y pouvais rien. Et je savais qu’il n’aurait jamais eu l’indélicatesse de me réveiller pour se satisfaire. Toutes les femmes n’ont pas cette chance, les commérages au bureau me l’ont appris.
Alors non, nous ne nous étions jamais renouvelés sexuellement, pas plus avec un costume d’homme qu’avec celui d’une écolière. Nous traitions nos désirs comme des questions d’hygiène, par nécessité. Normal qu’il ait fini par chercher son «bonheur» ailleurs, mon «pas-de-beat» de mari.
Mais ça ne regardait pas mon ex-belle-mère, absolument pas. Qu’elle ait seulement pensé qu’elle avait un droit de regard sur ma vie sexuelle m’a mise dans une rage folle. Dès qu’elle a franchi la porte, je suis allée me confier à ma masse.
Une fois calmée, j’ai lu le texto d’Antoine: «Je t’aime, ma petite maman.»