17 Où je regarde l’enveloppe et mange de la tarte aux pommes.

De retour chez moi, j’ai délibérément laissé l’enveloppe dans la voiture. Je voulais réfléchir à ce qui se passerait si je l’ouvrais. J’avais besoin de tâter les parois de l’abîme avant de m’y jeter.

Il était près de minuit quand je suis sortie en robe de chambre pour aller la chercher, terrorisée à l’idée qu’un voleur tombe dessus et se mette à étaler ma vie de cocue sur les réseaux sociaux. Je n’avais aucune idée de ce que contenait cette foutue enveloppe. C’est là que j’ai vu les Nadaud dans leur cuisine, éclairée comme en plein jour. Ils mangeaient, avec quelque six heures de décalage par rapport à la norme. Malgré le froid et ma tenue inconvenante, je suis restée plantée dans mon stationnement à les regarder manier couteau et fourchette pour découper leur nourriture. Des êtres humains ordinaires mangeant normalement dans une scène des plus étranges. Il fallait que j’aille voir ça de plus près. J’avais l’excuse parfaite.

C’est M. Nadaud qui est venu répondre.

«Bonsoir!

— Bonsoir.

— Je tenais à m’excuser pour la souffleuse à feuilles. Je vais vous la remplacer.

— Ce sera pas nécessaire, je l’ai bizounée un peu pis à marche comme une neuve.

— Ah! Tant mieux! Mais je m’excuse quand même d’avoir tiré dessus comme une sauvage, j’ai pété les plombs…»

Sa femme venait d’apparaître derrière lui. Elle tenait le col de son chandail comme le font les dames d’un certain âge qui ont peur de prendre froid.

«C’est correct, on le sait que vous filez pas fort de ce temps-là, c’est pas drôle ce qui vous arrive, on comprend ça.

— C’est gentil.

— Excusez-le, lui aussi, y est tellement fatigant avec son gazon, c’est une vraie maladie. Moi, j’aurais fait comme vous, madame Valois… oh! s’cusez, vous avez dû reprendre votre nom de fille.

— J’ai jamais pris celui de mon mari. Le mien, c’est Delaunais. C’est pas grave.

— Prendriez-vous une petite pointe de tarte aux pommes? Je viens de la sortir du four.»

Et c’est comme ça que je me suis retrouvée dans la cuisine des Nadaud, à 0 h 13, en robe de chambre, en train de parler météo et de manger de la tarte aux pommes. J’avais l’impression de jouer dans une scène de film surréaliste, à la David Lynch. Si leur chat s’était mis à parler, je n’aurais pas été étonnée.

«Vous aviez oublié quelque chose d’important dans votre voiture?

— Oui, un dossier.

— Dans une enveloppe brune? Ha! Ha! S’cusez.

— Non non, est bonne! Mais c’est pas de l’argent, c’est un dossier top secret.

— Faut pas prendre de chance avec les voleurs, surtout si c’est top secret.

— Je peux vous poser une question indiscrète?

— Oui.

— Est-ce que vous mangez toujours aussi tard?»

Ils se sont lancé un regard gêné, comme si je venais de leur demander quelque chose de vraiment intime, s’ils partageaient encore leur lit, par exemple.

«Depuis un bout de temps, oui. C’est venu petit à petit, après notre retraite.

— On s’en est pas vraiment aperçus.

— Comme on avait plus de raison de se lever, on a fini par étirer ça de plus en plus tard.

— Pis par se coucher de plus en plus tard. Vu qu’on peut maintenant enregistrer les émissions, on les écoute quasiment toutes.

— Vous suivez les séries américaines?

— Oh oui! On est dans Games of Thrones de ce temps-là.

— On passe notre temps à se demander ce qui va se passer.

— Fait que les jours sont devenus des nuits, pis vice-versa.

— Une vie d’ados, finalement?

— Peut-être, oui. On a pas eu d’enfants.

— Pis on travaillait déjà, quand on était ados.»

Ils ont regardé leurs mains, le plancher, puis sont revenus à la table, comme si leurs pensées avaient besoin de faire un chemin de croix avant de pouvoir être exprimées.

«J’ai été obligée de me faire enlever l’utérus l’année de notre mariage.

— Pardon. J’suis désolée.

— Y a pas de mal. Ça fait longtemps.»

On sentait, à la façon dont les mots tombaient, qu’ils avaient été prononcés trop souvent, jusqu’à se vider de leur sens.

«S’cusez la robe de chambre, c’est pas ben chic, j’étais déjà couchée quand j’ai pensé à… au dossier.

— S’cusez nos habits de semaine, sont pas ben chics non plus.»

Je me suis alors souvenue que les Nadaud avaient cette étrange habitude de porter toujours les mêmes vêtements selon les jours de la semaine. Il était facile d’établir leur calendrier. C’est Alexandre qui m’avait fait remarquer ça dès les premiers temps de leur arrivée, une quinzaine d’années auparavant (avec le profit réalisé en vendant leur maison en ville, ils s’étaient magasiné un coin de banlieue tranquille en prévision de leur retraite). Ce jour-nuit là, ils en étaient aux «habits» du lundi: pantalons gris et chandails marine pour tout le monde. Les hauts et les bas, bien que très différents, étaient toujours de la même couleur. Question lavage, ça devait être très pratique; question goût, fallait repasser. De plus, la taille de leurs vêtements n’allait pas du tout: ou ils avaient engraissé sans s’en rendre compte ou leurs vêtements avaient rapetissé au séchage. Mais dans une scène improbable où des voisins réconciliés discutent en pleine nuit d’un utérus perdu jadis, autour d’une tarte aux pommes, on se fout complètement des vêtements.

«En fait, je venais aussi vous dire que j’accepte votre proposition pour le gazon. Ça m’aiderait beaucoup. Mais je tiens à vous payer.

— Pas question! Ça va me faire plaisir! C’est un service entre voisins.»

C’est faux: j’étais venue me camper coûte que coûte sur ma position quant au foin, mais cette tarte partagée dans un univers de solitude abyssale avait fait fondre mon entêtement. Même si je déteste profondément ce mot, je crois que c’est celui qui convient: j’ai eu pitié d’eux. L’ennui, épais comme du goudron, engluait leurs mouvements et leur voix. Tout était terne et gris autour d’eux, du petit bibelot de chat au tableau représentant un bouleau dans une morne plaine, fixé sur un mur beige. Dans quelques années, on les retrouverait momifiés dans leur cuisine, dans des habits de semaine ennuyeusement assortis, complètement délavés. Et moi qui leur avais fait des misères pour du gazon.

Dans le froid mordant de la nuit qui m’attendait dehors quand je les ai quittés, je me suis sentie drôlement vivante. Je suis même restée un moment au milieu de mon foin, en fermant les yeux pour me projeter loin dans l’espace et le temps, au milieu d’une plaine sauvage. La chaleur retenue par mes vêtements fuyait doucement, molécule par molécule. Si je restais bien tranquille, sans opposer de résistance au vent, je me désintégrerais peut-être jusqu’à ce que mes os saupoudrent le décor d’une pellicule neigeuse. Disparaître ainsi, ce serait bien. Aussi facile que seraient difficiles les recherches pour me retrouver. Je serais partout et nulle part.

Durant les jours qui ont suivi, j’ai caché l’enveloppe en différents endroits, croyant que j’arrêterais d’y penser si je l’enfouissais toujours plus profondément dans le ventre de ma maison. Après avoir essayé toutes les penderies, le fond des armoires, la sécheuse, les matelas, les bibliothèques, les classeurs – suivant cette logique qu’une feuille n’est jamais mieux cachée que dans une forêt –, j’ai fini par trouver l’endroit idéal, même un peu trop parfait: dans le trou que j’avais fait par «inadvertance» dans le mur du salon en mettant mon divan en pièces. J’ai roulé l’enveloppe pour la glisser dans le trou. Une fois passée, elle s’est redéployée avant d’aller choir quelques pieds plus bas, entre deux montants du mur. À moins de défoncer le mur jusqu’au plancher, il me serait impossible de la récupérer. Et comme les enfants s’amenaient samedi, ce n’était pas le temps de faire de nouveaux aménagements.

Ji-Pi est revenu au bureau jeudi, comme prévu. Josée-Josy s’est levée pour me recevoir.

«Bonjour, Diane!

— Bonjour, Josée!»

Une grosse ride d’agacement est apparue entre ses yeux beaucoup trop maquillés. Elle ne voulait pas de son vrai nom, ça se voyait. Je souriais le plus naturellement du monde, pour jouer à l’innocente. Je savais fouiner, moi aussi.

«Jean-Paul est de retour?

— Oui, mais, là, y est au téléphone. Veux-tu repasser plus tard? Aimes-tu mieux l’attendre?

— Non, merci.»

Et le beau Ji-Pi de se pointer dans le cadrage de la porte au moment où je tournais les talons.

«Allô! Tu venais me voir?

— Juste si t’as deux minutes.

— Josy, voudrais-tu prendre les messages pour les prochaines minutes?

— Hum hum.

— Merci.»

Une fois assise dans son bureau, il m’a semblé qu’il aurait été préférable que je lui envoie seulement un message.

«Merci pour les bulles et le vin. Vraiment, c’était trop.

— J’aurais pas dû?

— C’est ça, t’aurais pas dû.

— Ça m’a fait plaisir, vraiment. Je savais pas si t’aimais le vin.

— Ah oui, beaucoup, beaucoup. Je les ai bues avec Claudine.

— Claudine?…

— Des ressources humaines, Claudine Poulin.

— Ah! Oui. Chouette fille.

— Oui, vraiment. On a fini à l’hôpital après les deux bouteilles…

— Hein? Trop soûles?

— Non non, oui, un peu, mais c’est une longue histoire… tu connais Flashdance?

— Euh… comme dans What a Feeling!

— Tu connais ça?

— Ben oui!

— C’est une affaire de filles, ça!

— Justement, j’aimais beaucoup les filles à cette époque-là, donc «j’aimais» ça.

Wise, le gars.

— Mais pourquoi l’hôpital?

— Claudine s’est fracturé l’avant-bras en tombant.

— …»

Il avait incliné la tête de quarante-cinq degrés et tourné ses paumes vers le ciel, côté «pleut-il?».

«Tu te rappelles la danse de la fille qui saute partout?

— Oh oui! C’est la fille qui reçoit un seau d’eau avant de faire une danse poteau…

— Euh… oui, mais je parle du bout qui se passe dans le gymnase, avec les juges.

— Oui oui, je m’en souviens. La fille est toute en sueur pis elle pointe les juges…

— Exactement! Tu te rappelles du bout où la fille recule en pointant du pied…

— Ouin…

— Imagine ça sur une terrasse pas de garde-folle.»

Il s’est pris la tête à deux mains avant de lancer sa tête vers l’arrière pour laisser monter un grand rire guttural. L’air se promenait dans le corps de cet homme-là avec une fabuleuse liberté. Je l’imaginais très bien attablé avec des chums, autour d’une bière, en train de jouer aux cartes ou de regarder un match de hockey. Le genre de bon vivant qu’on croise dans un 5 à 7 et qui se fout des filles qui le dévorent des yeux entre deux cacahouètes. Pendant qu’il riait de bon cœur, je me suis mise à fixer ses lèvres roses jusqu’à me retrouver, dans ma tête, à portée de french. Je m’approchais doucement, le feu au ventre, mes lèvres parvenaient aux siennes au moment où nos têtes s’inclinaient légèrement dans des sens opposés et nos langues, chaudes, humides, assoiffées…

«Diane?

— Hum… oui?

— Ça va?

— Oui, oui, merci. S’cuse-moi, j’suis fatiguée, on est revenues tard de l’hôpital.

— Écoute, j’suis désolé pour Claudine.

— Tu devrais pas, on a voulu jouer aux ados, on s’assume. Dans pas longtemps, on va en rire.

— Vu de même.

— Tu passeras signer son plâtre quand elle reviendra, c’est son premier à vie, est tout excitée. Mais garde l’histoire pour toi.

— Inquiète-toi pas.»

Il s’est levé pour me raccompagner à la porte, en vrai gentleman. Quand son bras droit s’est élancé vers la porte, sa main gauche s’est tout naturellement posée sur mon épaule; son corps, l’espace d’une belle et longue seconde, a enveloppé le mien. Il ne portait pas de parfum. Je voulais tellement que le temps se fige et me permette de rester encore un peu blottie contre lui, que je me suis arrêtée net.

«Merci pour la carte.

— C’était un compliment sincère, je voulais que tu le saches.»

Je respirais beaucoup trop vite. J’aurais bientôt besoin d’un sac en papier si je ne sortais pas de là.

«Bye.

— Salut, Diane.»

Une fois au quatrième, j’ai jeté un œil dans le corridor: personne. J’ai enlevé mes souliers et j’ai couru jusqu’à mon bureau. J’ai même refait le trajet aller-retour plusieurs fois. Je comprenais mieux ce que Claudine voulait dire en parlant de tremplin.

«Tu me croiras pas.

— Tu t’es mise dans le trouble?

— Non, c’est positif!

— Raconte, on verra.

— J’suis allée voir Ji-Pi, comme tu me l’as conseillé. Je l’ai remercié, pour le vin, pis pour la carte…

— Tu y as pas raconté notre soirée?

— Non, pas toute la soirée, j’ai juste dit qu’on avait fini à l’hôpital. De toute façon, avec ton plâtre…

— Pour quelle raison?

— Ben… à cause de…

— Non. Pas à cause de…

— D’un faux pas que t’as fait.

— En faisant quoi?

— Euh… en dansant.

— DIANE! Tout le monde va se payer ma tête!

— Mais non, voyons, personne va le savoir.

— Allô, Houston! C’est sûr que ça va se savoir!

— C’est pas grave…

— Pas pour toi!

— Bon, t’es choquée?

— C’est parce que j’avais prévu raconter que j’étais tombée de l’échelle en enlevant les feuilles dans les gouttières, une affaire de même.

— C’est ben plate, comme histoire.

— Oui, mais se péter la gueule en se pensant dans Flashdance, c’est cave.

— Mais non! Pis j’ai dit à Ji-Pi de rien dire.

— Peu importe! Continue ton histoire.

— Y s’est rien passé, mais y est venu me reconduire à la porte de son bureau, pis son bras a presque touché le mien…

— Pis?

— J’ai eu chaud. J’étais comme… émoustillée.

— C’est ça, ton histoire?

— Ben oui, plate de même.

— Émoustillée comme dans «excitée»?

— C’est un peu fort, mais oui, genre.

— Pis lui?

— Quoi, lui?

— Y avait l’air émoustillé?

— Ben non, c’était juste dans ma tête, ça!

— Quand même, sous-estime pas la force de l’énergie sexuelle, y a dû sentir quelque chose.

— Je m’imaginais juste en train de l’embrasser, je le chevauchais pas.

— Peut-être, mais y a senti quelque chose, c’est sûr.

— Dis-moi pas ça, je vais être gênée quand je vais le croiser.

— Diane, à partir du moment où t’es allée le voir avec un dossier bidon, à moins d’être le dernier des gnochons, c’est sûr qu’y a compris quèque chose.

— Tu penses?

— T’as eu combien de chums avant Jacques?

— Je sais pas.

— Montre à matante Claudine avec tes doigts.

— UN? Tu me niaises?

— Plus une fréquentation. Un et demi.

— OK, le petit tremplin, c’est vraiment une bonne affaire pour toi. On keep focus on the frenchage. T’as raison, c’est positif. Y se passe quelque chose.»

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