8 Où je me remémore les joies de l’adolescence.

L’impression que j’avais d’être coupable de ce qui m’arrivait me venait en partie de ce que je voyais à l’œuvre chez Claudine: ses filles lui en faisaient baver comme si elle devait racheter le sort de l’humanité entière. Et comme dans bon nombre d’histoires du genre, elle se refusait à salir ou accuser Philippe de quoi que ce soit, alors que lui s’en donnait à cœur joie sur son compte pour justifier son départ, avec toute la mauvaise foi que cela suppose. Pour un peu, il lui aurait fait endosser les changements climatiques.

Dans sa grande sagesse, Claudine s’accrochait à la certitude que les enfants, tôt ou tard, finissent par voir clair dans le jeu des parents et en viennent à s’amender pour leurs traitements injustes à leur égard. En attendant l’arrivée de ce jour béni, ses deux filles la faisaient royalement chier. Et elles n’avaient aucun scrupule à se montrer odieuses en ma présence, comme si j’avais été un meuble. À treize et seize ans, elles me faisaient penser à Nelly, la petite crisse de la série La petite maison dans la prairie.

«Sont où, mes leggings?

— Le linge est accroché dans la salle de lavage.

— Mes leggings sont-tu là?

— Va voir.

Check ben, y seront même pas là.

— T’as juste à faire ton lavage toi-même si tu veux être certaine d’avoir tout ce qu’y te faut.

— Fais chier!»

Elle est repartie en maugréant. Il y a tant de coups de pied au cul qui se perdent, tant et tant.

«Laurie, reviens ici tout de suite!

— J’ai pas le temps, faut que je coure après mon linge.

— VIENS ICI TOUT DE SUITE!

— NON! J’SUIS ÉCŒURÉE DE TES MAUDITS DISCOURS!

— OUIN? BEN T’ES PRIVÉE DE SORTIE! T’AS ENTENDU? PAS DE SORTIE CE SOIR!

— JE M’EN CÂLISSE! JE SORS PAREIL!

— SI TU METS LE PIED DEHORS, J’ANNULE TON FORFAIT CELLULAIRE IMMÉDIATEMENT!

— SI TU FAIS ÇA, J’APPELLE PAPA. Y VA TE COUPER TA PENSION ALIMENTAIRE! C’EST LUI QUI PAIE MON CELL, DE TOUTE FAÇON.

— La petite tabarnac… je vais l’étriper.

La plus jeune venait de se pointer à la cuisine avec son air habituel d’enfant complètement épuisée, désabusée. Elle s’est traîné les pieds jusqu’à la chaise la plus proche où son corps dévitalisé s’est affalé en un grand splouch presque liquide. Si ça n’avait été de son horrible chandail bedaine en tissu-kleenex et de ses mèches bleues, on aurait pu croire qu’elle venait de se taper des semaines de marche pour fuir un pays en guerre. Elle a posé sa tête sur ses bras.

«J’ai rien à faire.

— Ben voyons, rien à faire! Appelle Léa!

— Est chez son père, à l’autre bout du monde.

— Noémie?

— Bof, ça me tente pas.

— Pourquoi?

— Sa petite sœur nous lâche pas.

— Dis-y de venir ici d’abord.

— Non, c’est trop poche.»

Chez leur père, il y avait un sous-sol tout équipé, une piscine, un spa, une panoplie inimaginable d’appareils électroniques, des murs écrans pour projeter des films, comme dans Fahrenheit 451. Claudine a bu d’un coup son demi-verre de blanc. Ça lui aurait pris quelque chose d’un peu plus fort.

«Pis tout ce qu’on t’a acheté l’autre semaine pour apprendre à dessiner des mangas?

— J’ai pus le goût.

— Va faire un tour de vélo, y fait beau.

Yark!

— Tu pourrais me refaire un bracelet de l’amitié, j’ai perdu le mien.»

Perdu est une façon de parler. Le dernier qu’Adèle lui avait tissé était dans les tons d’orange et brun, avec une petite ligne vert lime. Une horreur qui avait été accidentellement arrachée.

«Tu pourrais m’en faire un beau, avec des motifs compliqués, noir et rouge.

— C’est bébé gna gna, faire des bracelets.

— Bon, c’est bébé gna gna, astheure… Va faire un tour au parc.

— Tu veux juste que je vous sacre la paix.

— Je veux juste que tu te trouves quelque chose à faire. Que tu vives au lieu de végéter comme un légume.

— Y a rien à faire…

— Ben va te coucher, ça va faire passer le temps, t’as l’air d’être en décomposition, de toute façon.

— Ça me tente pas.»

J’ai fait cul sec avant de tendre mon verre à Claudine pour lui montrer que j’étais avec elle. Quand l’ennemi à abattre est dans ta cuisine, il faut utiliser les moyens du bord pour te défendre.

«C’est drôle, me semble que je m’ennuyais jamais quand j’avais son âge.

— T’es chanceuse…

— Ah! Tiens, j’ai une idée de ce que tu pourrais faire avec Noémie.

Pfff

— Tu faisais ça, Diane, des coups de téléphone?

Hi boy, mets-en!

— C’est pas compliqué: vous prenez le bottin, pis vous appelez du monde au hasard. Vous leur dites des niaiseries.

— Le bottin?

— Tu cherches dans Internet d’abord, t’appelles du monde que tu connais, ou pas, des gars de l’école, par exemple, pis tu te fais passer pour une autre fille de l’école pis tu dis des niaiseries.

— Nous autres, on envoyait de la pizza chez nos profs.

— C’est vrai, de la pizza!

— C’est ben cave!»

On s’est mises à puiser dans le folklore de nos bonnes idées. Du genre populaire dans l’ancien temps, avant l’avènement du tout-à-l’ego qui a complètement révolutionné l’art du divertissement chez les jeunes; s’ils s’amusent aujourd’hui en se faisant voir le plus possible, nos jeux nous commandaient plutôt de tout faire pour qu’on ne nous reconnaisse pas.

«Vous pourriez aller lancer des œufs chez du monde, sur leur toit de cabanon. Sur une toiture noire, ça cuit presque tout de suite.

— Sur des chars, c’est plus drôle.

— Ou des ballounes d’eau au-dessus du viaduc!

— Oh oui!

— C’est super drôle! Quand tu te fais arrêter par la police, tu joues la niaiseuse, tu dis que t’as vu ça dans Drôles de vidéos.

— Dans le genre plus mollo, tu peux faire le coup du cinq piasses, bébé gna gna: tu mets un cinq piasses sur le trottoir, attaché avec un fil de pêche, pis tu tires dessus quand le monde essaie de le prendre. Je te donne cinq piasses. Tu vas voir, c’est pissant.

— Ah, ça me fait penser au truc des empreintes.

— Connais pas.

— Non? C’est super drôle. Tu fais pipi dans tes culottes pis tu t’assois sur le trottoir pour faire des empreintes de fesses. Tu te déplaces tant qu’y reste de la pisse.

— Ah! Pas pire! Pis y a toujours le coup classique du sac en papier brun.

— Le coup du sac…

— Tu fais caca dans un sac en papier, tu le mets sur le perron de quelqu’un que t’aimes pas, quelqu’un qui te fait chier, sauf chez nous, même si je te fais chier, pis juste avant de sonner, tu mets le feu au sac, comme ça celui qui répond essaie de l’éteindre en sautant dessus, pis y a du caca partout!

— Le problème, c’est qu’y faut avoir envie de caca.

— C’est le hic, en effet.

— Avec du gros tape noir et blanc, on trafiquait des panneaux de signalisation, on changeait des noms de rue, la rue «Petit» devenait juste «Pet», on transformait les grosses flèches de sens unique en gros pénis. Faut juste arrondir le bout des flèches pour faire le prépuce.

— OK, vous êtes malades mentales.

— Mais attends, on a plein d’autres idées! Les grenouilles! Faire fumer des grenouilles, c’est super cool quand elles pètent!

— M’en vais chez Noémie.

— Hon! C’est de valeur, on aurait pu aller avec toi pour lancer des œufs…»

Moulée dans son legging humide, Laurie est passée en coup de vent devant nous.

«Où tu t’en vas de même, toi?

— À quèque part.

— Je te rappelle que t’es privée de sortie!

Pfff!»

Les verres ont tinté dans le vaisselier quand la porte a claqué. Claudine s’est levée calmement, a saisi son téléphone cellulaire, cherché un numéro dans ses contacts.

«Oui, bonjour, j’aimerais faire bloquer un des numéros que j’ai à mon compte… oui… hum hum… j’ai un forfait parent-enfants pis j’aimerais bloquer le compte de ma fille de toute urgence… oui, le numéro… Claudine Poulin. Vous pouvez le bloquer à distance? Oui, pour une période indéterminée… oui… la raison? Bah, avez-vous des choix? Impolitesse, impertinence… conflit? Oui, ça peut aller…»

Elle a raccroché au moment où Adèle passait en coup de vent dans la cuisine, un petit sac sur l’épaule.

«Fais-nous signe, ma cocotte, si vous manquez d’idées.»

Et la porte a claqué derechef. Claudine s’est frotté les mains.

«Viens-t’en, on sort.

— Où?

— N’importe où. En autant qu’on reste pas ici.

— On a trop bu pour conduire.

— Y a un petit pub à deux coins de rue.

— On est pas matantes un peu pour ce genre de place-là?

— Ben non, c’est du monde comme nous autres qui vont là.

— OK. Oublie pas ton cellulaire.

— Je l’amène pas. De la marde!»

La voisine d’à côté appelait son chat quand nous sommes sorties: «Minou, minou, minou, viens ici, mon tit bébé, viens-t’en mon tit gars, enweille, viens, mon tit bébé, minou, minou, minou! Viens voir maman!» La solitude pouvait faire ça. Physiquement, c’était une femme comme nous autres.

«Je sais ce que tu penses.

— De quoi?

— Des filles.

— Mais non, je pense rien. Je sais c’est quoi, des ados. J’en ai déjà eu.»

N’empêche, les petites scènes auxquelles je venais d’assister me donnaient envie d’appeler Jacques pour le remercier d’avoir attendu que les enfants soient partis pour me jeter comme une vieille chaussette.

«Les filles sont en maudit. Ça les enrage, deux maisons dans deux villes.

— Sont comme ça avec Philippe aussi?

— J’imagine. Y a dit à Laurie la semaine passée que si elle changeait pas d’attitude avec sa nouvelle blonde, y hésiterait pas à choisir entre les deux.

— Y a pas dit ça?

— Madame «esprit de contradiction» en a rajouté, comme tu peux le deviner. Y m’a déjà avertie qu’y était en train de «prendre des dispositions» pour s’en débarrasser, le temps qu’elle «apprenne à vivre». L’idée y vient pas que ce serait sa job d’y montrer à vivre, l’osti de gnochon. Non, monsieur veut juste pus la voir.

— Mais y peut pas faire ça!

— Oh oui, ce que Philippe veut, le Diable le veut.

— Mais toi?

— Qu’est-ce que je peux faire? Y dire que je la veux pas, moi non plus? Y donner une raison de plus de m’haïr? Ben non, j’encaisse pour deux. Chez son père, faudrait qu’elle soit toujours de bonne humeur, qu’elle joue à l’enfant comblée dans un nouveau foyer. Y avait pas prévu ça dans son plan, que les enfants pourraient être en crisse. Y a rien à se reprocher, lui, tout est beau.

— Pis Adèle irait toute seule chez son père?

— Oh! Ça me surprendrait. De toute façon, quand Philippe va apprendre que l’école est à deux cheveux de la sacrer dehors, je gage qu’y va lui trouver une punition accommodante, du genre “je te crisse dehors toi aussi, mais c’est pour ton bien, mon enfant. Tu reviendras quand tu seras parfaite.”

— C’est quoi, le problème avec l’école?

— À fout rien. Adèle est aussi amorphe que Laurie est en crisse. Après trois échecs, y te foutent dehors, à moins d’être capable de faire un gros don à l’équipe de football.

— J’ai mal au cœur.»

Le bar était plein à craquer de gens tranquillement installés autour d’un verre. Régnait là une atmosphère lourde, chargée de mélasse en suspension. L’odeur des corps s’était mêlée à celle des liquides fermentés qui se dégustaient à petites gorgées pour diluer les misères de la semaine qui venait de finir.

On s’est installées au comptoir, derrière lequel allaient et venaient une fille-mannequin qui affichait une moue de passeport et un bûcheron tatoué à long toupet. Il faut retourner dans les années quatre-vingt pour voir la mode imposer à ce point son impérieuse dictature. Et non, n’essayez pas, rien ne ressemble plus à un bras tatoué qu’un autre bras tatoué.

Le grand miroir devant nous réfléchissait la faune qui s’enivrait derrière. Plus jeune que nous, cette faune, pas mal plus jeune même, n’en déplaise à Claudine qui avait fourré dans le «comme nous autres» tout ce qui avait l’âge de boire pour m’appâter.

Quand le barman est enfin venu nous servir, il a levé vers nous son menton poilu en un petit mouvement sec qui était, j’imagine, une forme abrégée de «Bonsoir, mesdames, vous allez bien? Qu’est-ce que je peux vous servir?» Personne ne s’enfarge plus dans les civilités, aujourd’hui, le temps est précieux. Claudine a levé deux doigts et dit «blanc» sans sourire. Efficace.

On a refait le monde plusieurs fois, rempli tout aussi souvent nos verres en faisant tournoyer notre index dans les airs – façon de dire “on remet ça” champion –, échafaudé quelques projets de loi pas révolutionnaires, vomi abondamment sur nos ex, réglé le compte de deux ou trois collègues parfaitement incompétents, jeté les bases d’une nouvelle pensée philosophique perfectible – anti-­heideggérienne – et pleuré discrètement sur nos vies mauditement décevantes par moments.

Comme chaque soir depuis le départ de Jacques, j’ai reçu un texto d’Antoine qui voulait s’assurer que j’allais bien. Pour une rare fois, je ne mentais pas: «Super, mon coco. Je suis avec Claudine. Maman xxx». Je sais, il ne faut pas signer ses textos, mais c’est un mot que j’aime écrire, «maman».

J’ai attendu un peu trop longtemps avant d’aller aux toilettes, si bien qu’une fois sur mes pieds, j’ai eu peur de ne pas être en mesure de tout retenir. J’ai rassemblé les quelques neurones qui ne barbotaient pas trop dans l’alcool pour trouver le courage d’aller me mettre dans la file qui s’était formée devant les toilettes des filles. J’ai patienté en resserrant au maximum tous mes sphincters pour ne pas vivre là, dans cette hyper taverne hyperbranchée, l’humiliation de mouiller mon pantalon.

Quand mon tour est arrivé, je me suis engouffrée dans les toilettes en faisant semblant que rien ne pressait. Ça ne prenait qu’une seconde et demie de plus pour montrer aux fillettes présentes que les femmes de mon âge sont tout en contrôle. Je n’ai aperçu le gros tas de merde et de papier qui bouchait la cuvette qu’au moment de poser mes fesses sur la lunette. Je n’ai pas eu le choix d’y ajouter ma touche, il n’y avait plus moyen de contenir mon envie. J’ai soulevé un peu les fesses pour ne pas être éclaboussée par le rebond des gouttes sur le mont des déjections. J’aurais préféré une toilette chimique dans un champ perdu.

Je suis sortie comme les autres avant moi, mine de rien, cachant mon crime en fuyant le regard des autres. À la quantité de papier accumulé là, il était évident que je n’étais pas à l’origine du problème. Je m’étais contentée de l’aggraver, ce qui n’est, à tout prendre, pas une véritable faute. Ni une excuse.

Une fois de retour à ma place, j’ai éclaté de rire en racontant l’histoire à Claudine.

«Merde, qui va déboucher ça?

— À voir l’épaisseur du tas, ça va prendre une hache!»

Mon téléphone a sonné. Je ne connaissais pas le nom affiché.

«Je connais pas, je réponds pas.

— Je fais pareil.

— C’est pour ça que ça marche pus, les coups de téléphone.»

La cinquième fois que la sonnerie a retenti, j’ai pris l’appel, prête à envoyer promener le fatigant qui insistait tant.

«Oui?

— Vous êtes où?

— C’est qui à l’appareil?

— Laurie.

— Laurie?»

Claudine s’est tapé le front.

«Oh boy! La petite princesse doit être en beau calvaire…

— Vous êtes où?

— On est sorties prendre un verre.

— Où?

— Chez Ti-Louis.

— NON! DIS-Y PAS!»

Elle avait raccroché.

«Désolée.

— On va la voir débarquer, oh que oui! Pus de téléphone un vendredi soir, regarde ben ça…

— Elle va pas venir ici?

— On gage combien?

— Était peut-être juste inquiète. On y a pas dit où on allait.

Pfff… ha! est bonne! Inquiète…»

Claudine riait encore quand j’ai vu le reflet de Laurie dans le miroir du bar.

«Oh oh! De la visite.»

Elle avait pratiquement volé jusqu’à nous, fendant la foule comme une nageuse bionique. Devant sa mère, elle a stoppé net. J’ai jeté un œil à ses mains pour m’assurer qu’elles ne cachaient pas d’objet contondant du genre brique ou fanal.

«T’aurais pu prendre ton téléphone.

— J’avais pas le goût de t’entendre chialer. T’étais privée de sortie, tu le chavais.»

La bouche de Claudine, passablement ramollie, mâchouillait les mots plus qu’elle ne les prononçait. J’ai fait un sourire d’imbécile heureuse pour lui montrer que j’étais avec sa mère, dans le même bateau, coupable du même crime.

«Faudrait rentrer, maman.

— NÉO! Je reste ici, y a personne qui m’envoie chier ici, j’suis bien.

— Maman, viens s’il te plaît.»

Claudine s’accrochait à son verre. La tempête était toute proche, ça se sentait à plein nez. Le vin doré léchait les parois en tourbillonnant.

«T’es pas fâchée pour ton téléphone, mon tit minou?

— Ton frère veut te parler.

Pfff! Mon frère? Monsieur le nombril? Y doit être dans marde, sartain!

— Viens.

— Tu y as parlé?

— Viens.

— Dis-moi qu’essé qui se passe avant?

— Pas ici.

— Sinon je bouge pas.

— Ton père est mort.»

Claudine n’avait pas adressé la parole à son père depuis son divorce: selon lui, tout était sa faute, à elle, la femme «castrante». Dans son raisonnement qui puait le machisme à des milles à la ronde, la femme était toujours responsable de la dissolution du foyer. Homme d’une autre génération aux idées encrassées par la toute-puissance du mâle, il ne voyait pas ce que ses propos avaient de profondément moyenâgeux. Au contraire, il ne manquait jamais l’occasion d’en remettre, allant jusqu’à professer que les égarements des hommes s’expliquent par la Nature qui leur commande de se reproduire jusqu’à la toute fin, contrairement aux femmes qui se dessèchent bien avant de crever, ce qui les sauve du tourment du désir. Un homme agréable, donc, doublé d’un grand biologiste. Mais son père, tout de même. Ce mélange d’amour et de haine ne faisait pas bon ménage avec l’alcool: «Y va m’avoir fait chier jusqu’à la fin, le vieux crisse.»

Son frère André était un modèle tout aussi agréable, mais d’un tout autre genre. C’était un fabuleux manipulateur, qui souffrait d’un nombre incalculable de maladies non déclarées: nombrilisme, narcissisme, complexe de dieu, mythomanie, comédianisme aigu, dilapideur de fonds, menteur compulsif, etc. Claudine lui avait sauvé les fesses plus souvent qu’à son tour pour des histoires de dettes pas très nettes. Elle avait été forcée de l’abandonner à son sort pour ne pas couler avec lui. Mais comme la mort attire les charognards, il était de retour.

Nous sommes rentrées sous la pluie battante, à pas lents, n’opposant à l’eau aucune résistance. Elle a rabattu tout ce qu’elle pouvait, le moral, les cheveux, les vêtements. Laurie n’a pas dit un mot pour son téléphone. Elle a même attrapé le bras de sa mère pour marcher avec elle. L’adolescence finirait peut-être par passer. On avait le droit d’en rêver.

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