10 Où j’essaie de courir.

Après le départ de Charlène, revigorée par mon petit pétage de coche, habillée en coureuse professionnelle, montre GPS en moins («Je vais y repenser», ai-je dit à Karim), je me suis rendue au parc pour ma toute première sortie de course depuis ma quatrième secondaire. J’avais pris soin de lire deux ou trois trucs de base sur Internet, pendant la semaine. Tout irait bien, suffisait de commencer lentement, de ne pas forcer le rythme et de boire de l’eau. Je me referais un corps tout en me vidant la tête.

Après deux ou trois cents mètres, c’est dur à dire (je regrettais déjà de ne pas avoir acheté la montre GPS), j’ai été traversée d’un grand coup de poignard au côté gauche. Comme chaque fois que je courais au secondaire (au cégep, j’ai suivi des cours de relaxation et d’escrime). J’ai poursuivi en inspirant-expirant profondément, ça finirait par passer, je l’avais lu. Avant d’avoir atteint les modules de jeux pour enfants, un ­deuxième point est apparu sous mon sein droit, plus fort, plus douloureux. J’ai ralenti sans m’arrêter, me tenant le corps à deux mains, pressant de toutes mes forces sur les nœuds pour essayer de les dissoudre. Si je prenais de grandes respirations, ça passerait, c’était écrit.

La fontaine d’eau était en vue quand j’ai senti que ma cage thoracique allait s’ouvrir pour libérer mes tripes qui demandaient à sortir. Mes tempes se soulevaient à un rythme anormal, je sifflais du nez, je suintais par tous les orifices, mes pieds et mes mains étaient engourdis, bref, je présentais tous les signes d’une mort imminente. Quand je me suis rappelé que je n’avais pas mis à jour mon testament depuis le départ de Jacques, je me suis arrêtée net.

«De la marde! Monsieur gagnera pas mon argent aussi facilement, no way! J’aime mieux rester molle! Fuck les quatre cents piasses de linge!»

Les jeunes filles qui venaient dans ma direction ont coupé sur le gazon pour m’éviter. J’aurais fait pareil: une folle aux yeux injectés de sang qui se parle toute seule, c’est inquiétant. Peu importe l’heure ou l’endroit.

J’aurais dû être en sueur, j’étais surtout enragée. Mon corps se braquait contre moi alors que je ne lui voulais que du bien, que j’essayais de rattraper le temps perdu et de lui donner une chance d’être à nouveau désirable. Ingratitude.

J’ai fait des doigts d’honneur aux rideaux qui bougeaient sur mon passage et me suis tout de suite mise au travail en rentrant. J’ai déménagé quelques meubles, ceux de monsieur surtout. Par la fenêtre du deuxième. En pièces détachées. J’ai pensé que ça permettrait à la maison de respirer un peu. Les lieux, comme les corps, ont besoin d’oxygène. J’ai profité de mon élan pour appeler le détective que Claudine m’avait recommandé.

Un peu plus tard, Charlotte est arrivée, un peu paniquée.

«Maman? T’es là! Mais qu’est-ce que tu fais?

— Ah! Allô! La belle visite! Je fais un peu de ménage.

— Maman, faut que t’arrêtes de tout démolir…

— C’est trop chargé dans cette maison-là.

— On peut les donner, les meubles. On les met sur les petites annonces pis y vont partir tout de suite.

— OK, j’arrête. J’avais besoin de me dégourdir un peu.

— T’es allée courir?

— Bof, pas vraiment, ça marche pas.

— Faut que tu commences par alterner entre la marche pis la course, quand t’as jamais couru.

— Ah.

— T’as essayé de courir de même, n’importe comment?

— Genre.

— On se donne rendez-vous cette semaine, je vais venir courir avec toi.

— Mais je pense pas que ça va marcher, ma cocotte.

— Ben oui, tout le monde peut courir. Je vais te faire un petit programme.

— Tu passais dans le coin?

— Non, c’est papa qui m’a appelée.

— Ton père?

— Charlène est arrivée dans tous ses états tantôt.

— Ah! Oui… c’était juste un peu d’eau.

— Maman…

— J’ai échappé le pichet.

— Tout le monde a essayé de t’appeler.

— Pourquoi?

— On s’inquiétait.

— Mais voyons…

— Même papa.

Pfff! Lui!

— Y était pas de bonne humeur quand y a su que Charlène était venue te voir.

— Je l’ai laissée venir, maudite innocente.

— Pas innocente, curieuse, c’est normal.

— Pis est venue habillée en mou pour faire pitié.»

Au contact de la main de Charlotte sur mon bras, mes yeux se sont remplis de larmes qui ont roulé sur le tremplin de mes pommettes avant de faire le grand saut. Je ne pleurais pas, ma tête tordait le trop-plein de tout ce que je n’arrivais plus à gérer.

«Mais toi, comment tu vas, toi, mon bébé? On parle toujours de moi.

— Plutôt bien.

— Ah oui? Y se passe quelque chose?

— Doum est revenu dans le décor.

— Non? Pas vrai? Ah ben! Je savais qu’y reviendrait! Je te l’avais dit, hein?

— Je sais.

— Qu’est-ce que tu vas faire?

— Je sais pas, je pense que je vais le faire niaiser un peu.

— Juste un p’tit peu.

— Juste pour dire.

— Tu l’aimes encore, perds-le pas.

— Papa dit que reprendre avec son ex, c’est comme mettre des bas sales.»

J’ai essayé de ne pas m’arrêter au fait que sa comparaison me reléguait au rang de bas sales. J’ai tout de même déposé, par précaution, la masse que j’avais toujours à la main.

«Tu y diras que ça se lave, des bas sales.»

Jacques ne pourra jamais aimer Dominic, c’est un artiste un peu bohémien qui ne partage pas ses valeurs. La pyramide de Maslow de Dominic a la tête à l’envers, c’est très déstabilisant pour un ingénieur comme Jacques, les deux pieds coulés dans la réalité. Sans métier «noble» et sans argent, pas de salut possible avec ma paire de bas sales d’ex-mari.

«Dis pas ça à ta grand-mère, elle va te refaire un de ses beaux discours sur l’homme idéal.

— Tu sais pas la meilleure?

— Non.

— Grand-maman déteste Charlène.

— Tiens, elle s’améliore peut-être en vieillissant, elle.»

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