18 Où l’on peut considérer que certaines choses sont parfaites quand elles sont aux trois quarts complètes.

Comme l’avait prédit Charlotte, nous nous sommes retrouvées seules aux pommes, puis au fourneau. Profitant de l’absence des autres, nous avons revu la disposition des meubles et des cadres, histoire de camoufler les trous causés par mes maladresses et la déchéance des haut-parleurs. Certains aménagements nous ont demandé beaucoup d’imagination.

«Dominic va venir souper?

— Je sais pas, y risque de finir tard, mais c’est sûr qu’y va passer dans la soirée.

— Pis comment ça va, vous deux?

— Pas pire.

— Juste pas pire?

— Ben… y a fréquenté une fille l’automne passé, ça me fait suer.

— Mais vous étiez plus ensemble.

— On venait juste de se laisser.

— Peut-être qu’y cherchait à t’oublier?

— Avec une maudite folle de même?

— Charlotte, les ex sont toujours des maudites folles. C’est ben accommodant.

— Non non, elle, c’est une vraie folle.»

J’étais la folle dans l’histoire de Charlène.

«Pour le trou dans le salon, qu’est-ce que tu penses du gros bahut pour le cacher?»

Alexandre et Justin se sont pointés pile-poil à l’heure suggérée, 18 h, avec un bouquet de fleurs et du vin minutieusement choisi pour rehausser le goût du bouilli végé ou pas. Ils étaient rasés de près, habillés avec goût et élégance, comme toujours. On ne sentait leurs parfums, savants mélanges d’épices et d’écorce boisée, qu’au moment de les embrasser. Et comme toujours, ils portaient de magnifiques chemises colorées, à cent lieues de la mode hipster. Quand ils entraient dans une pièce, la lumière prenait la teinte de leurs coloris. Alexandre est le portrait tout craché de son père et sa beauté s’épanouit en remodelant certains des plus beaux traits de Jacques. L’Homme de ma vie ne me quittera jamais tout à fait.

Comme il fallait s’y attendre, Antoine et Malika ont débarqué en trombe, en retard et en sueur. Mon fils avait trouvé chaussure à son pied en cette fille qui, tout comme lui, vivait apparemment dans une dimension où le temps s’écoulait en accéléré; ils manquaient toujours désespérément de temps pour tout faire, même s’ils n’avaient encore ni enfant, ni animal, ni plante. Ils arrivaient toujours à la course, en s’excusant – ce n’était jamais leur faute –, habillés comme on peut l’être quand on fait tout à la dernière minute, sans la moindre organisation. Les phrases d’Antoine commençaient toutes par «J’ai pas eu le temps, mais…». Je me suis souvent demandé comment je pourrais leur dire qu’il fallait au moins donner un coup de fer à repasser quand on faisait le choix de porter une chemise, mais à défaut d’avoir trouvé une formule polie et non intrusive, j’ai fini par laisser passer. Contre toute attente, ils étaient tous les deux parvenus à finir un baccalauréat, à se trouver du travail et à le garder. Ils allaient de la même façon, j’imagine, réussir à faire des enfants et à les élever. Je me tenais déjà prête pour les débordements dus au manque de temps, comme une bonne grand-mère moderne. J’envisageais de me mettre au tricot.

Même si le bonheur de les avoir tous avec moi ce soir-là m’a presque fait oublier que j’étais malheureuse, chacun de leurs gestes empressés me le rappelait, chacune de leurs petites attentions cachait mal leur envie de me faire du bien, de me consoler. D’ailleurs, aucun d’eux ne m’a fait de commentaires sur les meubles manquants ou déplacés, même si le gros bahut de l’entrée a fini à la place de feu notre divan, au beau milieu du salon, défiant visiblement toute forme de bon goût. On me servait de l’eau, du vin, des canapés, comme si je n’avais plus de jambes. On me tendait une nouvelle serviette de table chaque fois que je me salissais les doigts. Je crois qu’on m’aurait accompagnée aux toilettes si je l’avais demandé. J’étais une victime, la mère abandonnée dans la maison familiale, celle qui restait derrière. Leurs yeux pesaient sur moi comme des chapes de plomb que j’essayais de repousser à coups de sourires et d’anecdotes amusantes pour leur montrer que j’allais bien. Les histoires de souffleuse à feuilles et de bras cassé ont bien diverti mes aidants naturels.

Nous nous apprêtions à passer à table quand Dominic s’est pointé. Je n’ai jamais compris ce que Charlotte lui trouve. C’est un gars gentil, dévoué, mais un peu mou, comme s’il avait une ossature en caoutchouc. Du temps, lui, il en a. Il lance du «mollo» à tous ceux qui parlent ou bougent trop vite à son goût, se déplace comme s’il voulait ralentir la marche du monde, ce qui produit généralement sur moi l’effet contraire: il me stresse. Mais comme les goûts de Charlotte ne me regardent pas, je me contente de soutenir ma fille dans sa relation tourmentée avec lui.

C’est par ailleurs un ardent défenseur des animaux. Il travaille au front, sillonne la région à bord de sa camionnette pour recueillir les animaux signalés. Il ramène de tout: des tourterelles, des chiens, des serpents, des lémurs, des tarentules, alouette. Quand on lui en donne la chance, il peste contre la cruauté et la barbarie du genre humain. Certaines de ses histoires sont très convaincantes et peuvent même couper l’appétit. Ce côté sauveur, je l’avoue, a son charme.

Je me suis un peu inquiétée quand je l’ai vu entrer avec une cage. Il nous ramenait peut-être un truc venimeux, un lézard sans queue, un hamster aveugle sans pelage. Une chose sensible et forcément maganée.

«Allô, Dominic!

— Salut, Didi!»

Je n’ai jamais eu besoin de lui demander de me tutoyer. Il m’a servi du «Didi» dès notre deuxième rencontre.

«Bon, qu’est-ce que tu nous rapportes aujourd’hui?

— Attends, maman! Attends! Laisse-moi t’expliquer quelque chose avant.»

Charlotte s’est précipitée vers nous, a attrapé la cage et l’a déposée à ses pieds en cachant le grillage pour qu’on ne puisse pas voir ce qu’il y avait à l’intérieur. J’ai eu très peur. Elle tenait à ce qu’on l’écoute avant de regarder.

Sans trop nous surprendre, elle nous a raconté l’histoire d’un chat qui se fait frapper par une automobile, qu’on croit mort, mais qui ressuscite dans le sac où on l’a jeté. Le chat déchire le sac et tente de revenir chez ses maîtres, mais ceux-ci ont la peur de leur vie: ils ont vu le film Pet Sematary, d’après Stephen King, et croient que le chat est un genre de zombie revenu d’entre les morts pour les tuer. Ils veulent donc qu’on vienne le chercher pour l’euthanasier, car le chat, gravement blessé, refuse de quitter leur balcon. Dominic va le chercher, promet de le faire piquer (un mensonge pour que les propriétaires puissent dormir tranquilles) et le ramène au refuge. Le vétérinaire de garde accepte de le soigner et lui donne une deuxième vie. Ou une deuxième série de neuf vies, la science n’est pas encore parvenue à se brancher là-dessus.

«Le chat est maintenant guéri, c’est un beau petit mâle d’à peine un an. Y est castré, vermifugé, vacciné. Pis y est adorable, super colleux, super doux…

— Yééé! Un chat!

— On veut le voir, on veut le voir!

— Sors-le!»

On ne peut pas le nier, Charlotte est une fille intelligente. Elle savait très bien que la seule façon de m’imposer un chat serait de le faire devant tout le monde, au moment où je ne pourrais ni m’emporter ni tenter d’argumenter sans me faire bombarder de contre-arguments tous raisonnables et sensés. C’est bien connu, la zoothérapie fait un bien fou aux malades.

Charlotte a doucement ouvert la porte et le chat s’est avancé, un peu effrayé par la présence oppressante de la petite foule massée autour de la cage. Je n’ai pas tout de suite compris ce qui n’allait pas avec ce chat, son pelage gris et noir rendait confus ses mouvements.

«Hon! Y a juste trois pattes!

— Oh! Pauvre tit!

— Hein?

— Hon…»

Il ne suffisait déjà pas que ce soit un chat, il fallait en plus qu’il n’ait que trois pattes. Sa difformité était à la fois attendrissante et dégoûtante. Si je l’avais mis dans un sac-poubelle en le croyant mort, je n’aurais pas aimé le voir en sortir. Il a fait quelques pas hors de la cage et s’est arrêté, déposant son demi-arrière-train sur le tapis, comme un bibelot cassé.

«Hoooon! Trop cute!

Wow! Le beau petit chat!

— C’est quand même un peu dégueulasse.

— Antoine, franchement!

— Je trouve ça bizarre.

— Vous allez voir, y est super fin!»

Charlotte m’a souri avant de me murmurer: «Inquiète-toi pas, je repars avec tantôt.» Elle a subtilement détourné les yeux quand je lui ai demandé ce qu’en penseraient ses colocs.

Je ne suis pas allergique aux chats, ni aux chiens ni à rien d’ailleurs – j’ai une légère intolérance aux souffleuses. Si nous n’avons jamais eu d’animaux du temps des enfants, c’est parce que Jacques trouvait qu’ils compliquaient inutilement la vie. Il déteste les poils qui se plantent dans les tissus, se glissent dans la bouffe et ­forment des boules qui roulent sous les meubles. Je n’ai jamais insisté. Jusqu’à l’arrivée de Charlotte, j’avais même oublié que j’aimais les chats.

Steve – oui, c’est son nom, sans blague – n’a plus posé l’une de ses trois pattes par terre de toute la soirée; il aurait pu être un chat-tronc que ça n’aurait rien changé. On se donnait presque des numéros pour avoir son tour de le prendre. Le souper s’est transformé en soirée de contes dans lesquels les chats étaient à l’honneur. Grâce à Facebook, tout le monde connaissait – ou subissait – des tonnes d’histoires de chats. Entre les histoires de bébés trop mignons avec une forme de cœur entre les deux yeux se glissaient celles d’accouchements de chattes dans la litière, de chats cons coincés sous le capot d’une voiture ou dans le tuyau d’échappement, de superchats qui avaient sauvé un enfant, une femme, un chien, alouette. Quand Malika a raconté que la grand-mère d’une amie avait tué deux bébés chats en déboulant les escaliers – ils aimaient se coucher sur le tapis des marches de la descente du sous-sol –, j’ai ri à en pleurer, malgré le drame et la moue scandalisée de Charlotte, ma grande sensible de future vétérinaire.

La conversation a ensuite tout naturellement glissé sur la vie de chacun, avec son lot de bonheurs et de petits malheurs. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien. L’air atteignait enfin le fond de mes poumons, le petit bout inaccessible depuis quelques mois. Ce serait bon pour la course.

Quand mes grands étaient petits, je m’émerveillais chaque jour de les retrouver en vie à la fin de la journée. Ils auraient pu se faire frapper, enlever, blesser, mais non, suivant mes désirs les plus chers et mes prières adressées au dieu du hasard, ils m’étaient toujours revenus intacts, à quelques égratignures près. Maintenant que leur destin m’avait en partie échappé, cette peur viscérale s’était doublée d’une forme de reconnaissance; je savais que j’étais fabuleusement chanceuse de les voir vieillir. Vingt-cinq ans plus tard, autour de la même table, les petits riens de nos vies continuaient de nourrir notre folklore familial qui gagnait de nouvelles voix avec les couples qui se formaient. Et qui se déformeraient un jour, immanquablement. Je n’avais jamais été aussi émue devant ma propre table. Bon, dans un monde idéal, il n’y aurait pas eu de cellulaires, mais les défauts ont ceci de bien qu’ils permettent de mieux voir les qualités du reste.

Nous n’avons pas parlé de Jacques ni de ce qu’impliquerait la scission de la cellule souche; l’organisation des fêtes, des événements spéciaux et des visites deviendrait un casse-tête. On passerait le pont quand on y serait. Pour l’instant, nous n’étions pas prêts à court-circuiter le fragile équilibre de notre nouvelle vie. Ils souffraient, eux aussi, forcément, et ils auraient besoin de temps pour apprendre à se faire une nouvelle banque de souvenirs, à nous aimer dans des tableaux séparés. Pour combler l’absence de Jacques à la table, ce soir-là, j’avais remplacé son couvert par le pain, le beurrier, les fleurs, les bouteilles de vin, le pichet d’eau. Je retrouvais là l’espace perdu avec la disparition du buffet de sa mère. Tout était parfait.

Quand est venue l’heure de partir, Alexandre et Justin m’ont serrée très fort, en sandwich, sans dire un mot, ce qui m’a quand même mis la larme à l’œil. Antoine m’a dit qu’il viendrait s’occuper de la cour dès qu’il trouverait le temps de le faire – je ne lui ai rien dit pour M. Nadaud, je voulais qu’il croie que je comptais sur lui – et Charlotte y est allée de la grande classique.

«Est-ce que je peux te laisser le chat un peu, juste le temps que j’en parle aux filles?

— Me semblait aussi…

— C’est parce qu’y a fallu que je le prenne tout de suite, y voulaient le mettre en adoption, tu comprends…

— Mais oui, je comprends, laisse-le-moi le temps que tu t’organises.

— Merci maman! Merci ma petite maman! T’es fine, t’es fine, t’es fine!»

Petite, elle nous avait ramené tout un tas d’animaux plus ou moins malcommodes, plus ou moins puants, parfois trouvés – tourterelle, mulot blessé trop mignon, bébé écureuil tombé d’un nid, etc. –, d’autres fois donnés par des amis – chien, chat, lézard, furet, etc. –, et dont nous avions dû nous débarrasser par des ruses et des entourloupettes qui l’avaient chaque fois blessée. Son choix de la médecine vétérinaire n’a étonné personne.

«Dominic a de la bouffe pis une litière dans le camion.

— OK, vous aviez monté tout un plan!

— Si tu dis que tu peux pas ou que tu veux pas, c’est correct, je vais m’arranger.

— Comment?

— Euh…

— C’est correct, ma cocotte. Pis c’est juste pour un temps, comme tu dis.

— Oui oui, je le prends dès que les filles me donnent le go.

— Est-ce qu’y peut monter les escaliers?

— Oui, c’est un peu long, mais y est capable. Y se déplace comme un chat normal.

— Est-ce qu’y prend des médicaments?

— Non, y est guéri, c’est bien cicatrisé. Surveille quand même, mais tout est beau.

— Y fera pas pipi partout?

— Non, y est habitué à la litière.

— Pour la nourriture, combien je lui en donne?

— Y a une mesure dans le sac, tu lui en donnes une le matin pis une autre le soir.

— Mais si je rentre pas un soir?

— Oh! As-tu quelque chose à nous annoncer?»

Son visage s’est illuminé, ses petites mains se sont jointes en prière. Elle aurait vraiment aimé que j’aie une bouée de sauvetage. Mais je ne pouvais pas lui avouer que j’avais eu chaud quand Ji-Pi s’était approché de moi pour m’ouvrir la porte, elle m’aurait prise en pitié. Et je ne voulais surtout pas lui avouer ce que je croyais dur comme fer à ce moment-là: je n’aurais jamais plus de vie amoureuse.

«Je vais manger au restaurant avec Claudine, des fois.

— Ah! C’est pas grave, mets deux mesures le matin, dans ce temps-là.

— Y va dehors?

— Non, pas encore, y lui manque un vaccin.

— De toute façon, y se ferait bouffer tout cru.

— Mais non, y est super futé.»

Quand ils sont partis, ma cuisine reluisait comme si j’attendais des acheteurs potentiels. J’avoue, l’empathie de mes enfants pour ma condition de victime présentait certains avantages.

Steve le chat m’a suivi à l’étage, s’est couché sur le tapis moelleux de la salle de bain pendant que je me démaquillais, s’est ensuite glissé avec moi dans mon lit, sur mon oreiller, en ronronnant. J’ai regardé de très près la cicatrice sans poil de sa patte perdue pendant qu’il me léchait le front. J’ai su, à la minute où il s’est roulé en crevette dans mon cou, que tout ça n’était qu’un piège dans lequel j’étais tombée comme une débutante.

«T’aimes ça, t’appeler Steve?

— …

— C’est pas un nom pour un chat, Steve.

— …

— On va essayer autre chose.»

J’ai mis trois jours à lui trouver le nom idéal. Trois jours pendant lesquels le piège s’est doucement refermé sur moi: j’avais hâte de rentrer pour retrouver mon trois quarts de chat.

«Chat de Poche. Parce que tu me suis comme un chat de poche. T’aimes ça?

— …

— Pas grave, c’est ton nom pareil à partir de maintenant.

— …

— Un nom avec une particule, t’es pas mal chanceux.»

Et c’est comme ça que j’ai commencé à parler aux animaux.

«Pis?

— Mais non, je l’ai pas ouverte encore.

— Ben voyons! Prends-la pis ouvre-la tout de suite.

— Je peux pas, je l’ai mise dans le mur.

— Comment ça, dans le mur?

— Je l’ai pliée pis je l’ai foutue dans le trou du mur, dans le salon.

— Va la chercher!

— Je peux pas, le trou est à peu près à trois pieds de haut pis l’enveloppe est tombée dans le fond.

— Si tu rentres ton bras, tu peux pas l’atteindre?

— Non. Faudrait agrandir le trou vers le bas.

— Agrandis-le. De toute façon, va falloir que tu fasses refaire ce bout de mur là.

— Je peux pas.

— Pourquoi?

— Parce que le gros bahut est devant le trou.

— Pousse-le.

— Je peux pas toute seule, y pèse une tonne.

— Comment y est arrivé là?

— Charlotte m’a aidée, hier soir.

— OK. T’es vraiment décourageante.

— J’suis pas prête. J’ai pas la force.

— OK, on ferme ce dossier-là pour l’instant. As-tu rappelé Jacques?

— Non, j’ai dit le 23.

— Mais t’es pas curieuse?

— Curieuse de quoi? Pour le divorce?

— Peut-être que c’est pas ça.

— Si y avait l’intention de me reconquérir, je le saurais.

— Euh… oui.»

Si je lui avais dit que je n’en avais pas encore fini avec mes ridicules espoirs de son retour, elle serait venue chez moi défoncer le mur avec son plâtre.

«Ça va me faire chier, ce qu’y veut me dire, c’est certain.

— Bon, t’as raison, ça presse pas. On se voit demain.

— Tu reviens déjà?

— Les dossiers doivent s’empiler sur mon bureau depuis la semaine passée. J’aime mieux revenir avant de plus être capable de rattraper mon retard. Pis y m’ont câlée pour une grosse réunion ben importante.»

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