Le lendemain matin, au bureau, Johanne, la secrétaire de mon département, m’a accueillie avec des grosses rides verticales au milieu du front. La géométrie faciale de cette femme m’a toujours beaucoup impressionnée.
«Y a quelqu’un qui a appelé plusieurs fois pour toi. Quelqu’un qui veut absolument te parler. J’ai pas voulu donner ton numéro de cellulaire.
— Tu voyais pas son nom?
— Non, private caller.
— Un homme? Une femme?
— Une femme.
— Une femme? T’as pas reconnu la voix?
— Non.
— Jeune ou vieille?
— Ouf! Dur à dire. Entre les deux peut-être? Elle a dit qu’elle allait rappeler.»
Il y avait une jolie poignée de femmes qui me détestaient à présent. J’ai regardé le téléphone beige de mon bureau brun qui serait bientôt bordeaux – le caca d’oie n’avait pas été retenu: un seul vote. Suivant les conseils de Claudine, j’essayais de chasser mon angoisse en pensant à quelque chose de positif. Je me suis revue en train de faire la paix avec mes voisins autour d’une pointe de tarte. J’ai pensé au bras de Ji-Pi, à notre soirée bouilli réussie, à mon Chat de Poche.
Quand la sonnerie a retenti, j’ai saisi si brusquement le combiné que la base du téléphone a fait un vol plané de l’autre côté de mon bureau, me forçant à me coucher sur mes dossiers pour éviter que le serpentin caoutchouteux étiré au maximum ne coupe le contact en faisant sauter la prise.
«Oui! Diane Delaunais à l’appareil!
— Bonjour.
— BONJOUR!
— Faudrait que je vous parle.
— Vous êtes?
— Est-ce qu’on peut se donner rendez-vous?
— Euh… oui, quand?
— Le plus tôt possible.
— Tout de suite?
— Oui, je suis libre.
— Je vous attends, je suis à mon bureau.
— Je préférerais qu’on se rencontre ailleurs.
— Ailleurs? Ça va être compliqué pour moi.
— On peut se voir plus tard, après votre journée de travail, si vous voulez.
— Non! Je vais m’arranger. Y a un petit café qui s’appelle Café, boulevard René-Lévesque, juste à côté d’ici.
— Ça me va.
— Je peux être là dans dix à quinze minutes.
— C’est parfait.»
Et la femme d’un âge incertain a raccroché sans prendre le temps de me dire qui elle était ni comment nous allions faire pour nous retrouver. Elle connaissait mon nom, pour le reste, on s’arrangerait, j’imagine.
«Johanne, j’ai besoin que tu prennes les messages. J’ai rendez-vous avec la femme pas de nom.
— Celle du téléphone de ce matin?
— Oui.
— A t’a pas dit son nom?
— Non.
— Où ça?
— Au Café, à côté. Si j’suis pas revenue d’ici une demi-heure, envoie la police.
— Penses-tu que c’est dangereux?
— Ben non, je blague! Y est 9 h 15, pis on se voit dans un café bondé.»
N’empêche, en me dirigeant vers la femme mystérieuse, j’ai eu le temps de me conter des peurs. J’avais l’horrible pressentiment que l’enveloppe, malgré tous les stratagèmes dont j’avais usé pour l’éviter, allait s’ouvrir d’elle-même.
Claudine était en réunion. Je lui ai tout de même laissé un texto pour lui dire que j’allais à la rencontre d’une femme peut-être tueuse en série. Ça ferait une personne de plus pour s’inquiéter si je ne ressortais pas du Café vivante. Je me voyais déjà dans une baignoire, un rein en moins.
Dans le café, mes yeux sont presque tout de suite tombés sur la femme en question; elle se tenait droite, calme, sans bouger, les mains croisées devant elle. Contrairement aux autres, elle ne pianotait pas nerveusement sur un téléphone ou un ordinateur. J’imagine que j’ai une tête de Diane Delaunais. Elle m’a montré la place libre face à la sienne, sans me tendre la main. Son attitude un peu froide m’a tout de suite mise en confiance: elle ne cherchait pas à m’amadouer. Elle ne venait pas me demander pardon de s’être envoyé mon mari pendant que j’étais concentrée sur mon petit bonheur trop tranquille. Au contraire, cette femme-là m’en voulait.
Elle a poussé un grand soupir en s’asseyant. Ses lèvres ont pris le pli très discret d’un sourire que j’ai deviné aux fines rides qui sont apparues autour de ses yeux. C’était une très belle femme. Une Kate Winslet d’un autre âge. Beaucoup trop vieille pour les nouveaux goûts de Jacques.
«Je m’appelle Marie.»
Une belle femme avec un beau nom. Certains naissent comme ça.
«Diane Delaunais.
— Je sais.
— On se connaît?
— Indirectement, oui.»
La bombe ne tarderait pas à me tomber dessus. Nous étions liées par quelque chose de profondément désagréable, je le sentais. Si elle s’arrêtait là, ma vie ne basculerait peut-être pas; si elle continuait, elle pourrait m’achever avec quelques mots assassins.
«On porte les mêmes.»
Elle a fait glisser ses jambes pour les libérer de sous la table et me montrer ses belles bottes bleues.
«Oh! Mon Dieu! Vous êtes la femme de Ji-Pi?»
Sa lèvre s’est mise à trembler, ses yeux se sont embués.
«Oui.»
Alors que j’ai souri à pleines dents, j’avais l’impression qu’elle allait s’effondrer.
«Qu’est-ce qui se passe?
— J’ai eu un appel.
— De qui?
— Anonyme.
— Oh! Comme dans les films.
— …
— Et?
— J’ai eu un appel de quelqu’un qui… de quelqu’un qui m’a dit que… on m’a dit pour vous et Jean-Paul.
— QUOI?»
J’ai eu un furtif moment de doute, une demi-seconde de panique. Mon histoire avec Ji-Pi, pour autant qu’on puisse parler d’histoire, ne s’était déroulée que dans la série de boyaux gélatineux qui me servaient de cerveau, sous une calotte osseuse très hermétique.
«Qu’est-ce qu’on vous a dit, au juste?
— Qu’il vous avait offert les mêmes bottes.
— Non! Ben non! Je les ai achetées sur Internet…
— Avec du vin pis une carte.»
Elle a mis ses mains devant sa bouche, comme si elle avait roté sans le vouloir. La douleur lui brûlait l’estomac.
«OK, Marie, on va démêler l’affaire. Vous chaussez du 8.
— …
— Comme moi.
— …
— Quand Jean-Paul m’a demandé où j’avais pris mes bottes, qu’il trouvait belles, je les ai enlevées, les lui ai données, pis je me suis sauvée en courant… pfff… c’était tellement niaiseux… pfff… pis j’suis partie du bureau en pieds de bas… pfff…»
Mes nerfs lâchaient, je riais comme une folle. Kate Winslet me regardait comme si j’étais une demeurée. Toutes les femmes sont folles, Marie, toutes. On est toujours la folle de quelqu’un.
«Après, il me les a ramenées dans un grand sac-cadeau avec une bouteille de vin dans chaque botte, pour me remercier. Y vous avait commandé les mêmes! C’était facile avec la marque pis le numéro du modèle.
— On m’a dit que vous vous donniez des petits rendez-vous.
— Qui t’a… tu permets qu’on se tutoie… qui t’a dit ça? On parle encore de l’appel anonyme?
— Peu importe.
— Au contraire, ça importe, parce que la personne qui t’a dit ça m’en veut, pour une raison ou une autre, pis cherche à me faire du trouble juste pour se venger. Y a des gens comme ça, c’est malheureux, mais c’est de même. Je pense savoir qui t’a appelée.
— Peut-être, mais…
— J’ai jamais vu Jean-Paul en dehors du bureau de toute ma vie, y s’est jamais rien passé entre lui pis moi, pis y se passera jamais rien, je te le jure sur la tête de mes enfants. Je sais même pas si on s’est déjà donné la main. Regarde-moi, Marie, j’ai quarante-huit ans – bientôt quarante-neuf –, mon mariage vient de me péter dans la face après vingt-cinq ans. Quand j’suis pas trop déprimée, je démolis ma maison avec une masse, entre deux brosses au vin blanc, comme une vraie folle finie. Penses-tu que ton chum pourrait tomber pour une femme comme moi?
— … je sais pas…
— Penses-tu que ton chum aurait envie de baiser une femme comme moi?»
Cette fois, elle a tout lâché pour me regarder, vraiment. Ses yeux ont suivi la courbe sinueuse de mon nez aquilin, plongé dans les profondes rides de mes joues, et glissé sous mon menton moelleux. J’ai souri quand elle est revenue à mes yeux, cerclés d’une fatigue mauve, désormais irréparable. J’aurais préféré qu’elle ne réponde pas.
«Non.
— Évidemment, pfff…
— Pfff… pfff…»
Le rire, ce grand péteur d’abcès, est venu nous dépêtrer de cette conversation beaucoup trop lourde pour un lundi matin. C’était d’un comique si triste que j’ai versé quelques larmes faciles à confondre avec ce qu’elles n’étaient pas. Les siennes aussi cachaient autre chose, une forme de délivrance. Maintenant qu’elle riait, je voyais encore mieux combien elle était lumineuse.
«As-tu déjà douté de ton chum avant cet appel-là?
— Non, jamais.
— Ben continue. Un gars qui se démène autant pour t’acheter des bottes italiennes de ce prix-là, c’est un gars amoureux.
— Oui…
— As-tu déjà travaillé dans une grosse boîte pleine d’employés enfermés dans des bureaux à longueur de journée?
— Non, j’enseigne au primaire.
— Wow! Une héroïne, en plus!»
Nous nous sommes laissées sur une poignée de main sincère. J’étais pressée de rentrer au bureau pour régler quelques comptes.
«Des messages, Johanne?
— Pis pis pis? C’était qui?
— Je peux vraiment pas te le dire, mais je te jure que c’est vraiment pas important. Disons juste qu’y a eu une petite méprise.
— Bon, tant mieux, j’étais quand même inquiète. Pas de message pour toi. Mais ça dérougit pas à matin, je sais pas ce qui se passe.
— Parfait. Je descends voir Josée deux minutes, pis je remonte tout de suite.
— Josée qui?
— Josy.
— Ah?
— C’est son vrai nom, Josée.
— Pour vrai?
— Oui madame.
— C’est drôle, j’aime mieux Josée.»
J’ai pris les escaliers pour me rendre au quatrième. Il fallait que je me calme, que je me contrôle. Avec du recul, je crois que j’aurais dû prendre le temps de descendre jusqu’au sous-sol et de remonter lentement, très lentement.
Fidèle à son habitude, Josée m’a fait un faux sourire avant de me demander, avec une amabilité aussi vraie que ses ongles, si elle pouvait m’aider. Elle portait un magnifique veston blanc coquille d’œuf.
«Oui, tu peux m’aider. Est-ce que Jean-Paul est là?
— Non, y est en réunion avec les patrons. Y devrait pas tarder. Voudrais-tu…»
J’ai donné une grande tape du plat de la main sur son bureau. Tout ce qui s’y trouvait a fait le saut. Son petit berger en porcelaine archikitsch a piqué du nez et son verre en plastique censé passer pour du cristal a lâché tous les crayons qu’il contenait. Comme sa tasse avait tenu bon, j’ai mis mon doigt dans son café pour en vérifier la température – tiède, parfait! –, j’ai attrapé la tasse par l’anse et lui ai balancé le contenu. En visant le veston blanc. En bon collaborateur, le tissu a absorbé une bonne partie du liquide. Le reste s’est répandu autour en un splash savoureux.
«Oups!
— AAAAAH! T’ES FOLLE!»
Sur les revers de son veston qu’elle s’est mise à frotter vigoureusement, les mouchoirs se désagrégeaient au contact du tissu mouillé. Je me suis approchée en serrant les dents, l’index pointé vers son nez poudré.
«La prochaine fois que t’auras le goût de faire ta maudite langue sale, espionne un peu mieux.
— Ça restera pas comme ça! Oh non!
— Non? Tu veux que je dise à Ji-Pi que t’as fait un appel anonyme à sa femme pour y planter un couteau dans le dos?
— Maudite vache!
— J’espère que ton CV est à jour, grosse bitch.»
Et sur ces bonnes paroles, je suis retournée au cinquième étage en sifflotant un air de Joe Dassin. «Les petits pains au chocolat, la la la la!» Cette journée prenait une tournure plutôt amusante. C’était à peine l’heure de la pause et je venais de vivre plus d’émotions que j’en éprouvais jadis pendant toute une année. C’est ce qui est bien quand on est plate: le moindre petit rien devient une aventure captivante.
Claudine m’avait laissé trois textos urgents qui me sommaient de venir la voir le plus tôt possible. Sa grosse réunion venait de prendre fin. J’ai pratiquement couru jusqu’à son bureau où je suis entrée en trombe.
«Hé! Pis, le bras, comment ça va à matin?
— Ça va.
— Good! Écoute ben ça, tu me croiras pas: Josy a téléphoné à la femme de Ji-Pi pour lui dire qu’on avait une aventure! Une aventure! I wish! La maudite vache – elle vient juste de me traiter de maudite vache, fait que j’ai ben le droit –, la maudite vache avait ouvert le sac avec les bottes avant de venir le porter dans mon bureau, pis elle pensait que Ji-Pi me les avait offertes! Elle nous espionnait, la fouine! Chaque fois que j’allais le voir, elle s’imaginait qu’on se faisait des petits rendez-vous galants. Faut être fêlé pas à peu près pour inventer des histoires de même! Là tu te demandes comment je sais ça? Écoute ben: la femme de Ji-Pi elle-même m’a appelée ce matin pour qu’on se rencontre, mais je savais pas que c’était elle avant de la rejoindre au Café. J’ai eu tellement peur que j’ai dit à Johanne de m’envoyer la police si je revenais pas, ç’aurait pu être dangereux, je savais même pas qui je m’en allais voir, tu comprends, t’as dû avoir mon texto?
— Oui oui.
— Je me suis dit que ce serait plus prudent d’avoir deux personnes au courant. Rendue là, je l’ai reconnue facilement: on avait les mêmes bottes! J’ai tout de suite compris que c’était la femme de Ji-Pi! Pauvre elle, si tu y avais vu la face, anéantie, je te le dis, détruite… ça va?
— Hum hum.
— Fait que j’ai mis ça au clair assez vite, pis j’y ai demandé si elle pensait que son mari avait pu avoir une liaison avec moi… non, ben non, elle m’a répondu «non» de même, c’était quand même un peu insultant, aussi bien me traiter de grosse moche, mais peu importe, on a mis l’affaire au clair assez vite. Ah! si tu l’avais vue, Kate Winslet, je te jure, des beaux yeux intelligents… t’es sûre que ça va?»
Elle avait une tête de déterrée que je ne lui connaissais pas.
«Qu’est-ce qui se passe?»
L’histoire se répétait. Depuis 9 h, c’était la deuxième femme à qui je posais la question, pleine d’inquiétude.
«Claudine?»
J’ai su que l’heure était grave quand elle s’est levée pour venir s’asseoir à côté de moi, sur la deuxième chaise des plaintes, la moins usée des deux. Je ne pouvais plus respirer, elle allait m’annoncer qu’elle avait le cancer. Minimum.
«OK, parle. Tu m’inquiètes.
— Diane…
— PARLE!
— Restructuration.
— De qui? De quoi? Tu perds ta job?
— Non…
— Fiou! Tu m’as fait peur.
— …
— Quoi? Moi?»
Elle a hoché doucement la tête, comme pour freiner le choc de la nouvelle.
«Moi?
— Le tiers des postes. Y vont regrouper tous les services administratifs à Toronto.
— Le tiers des postes? Ça en fait du monde!
— Oui, beaucoup de monde à démolir, beaucoup…
— C’est toi qui fais les annonces?
— Y voulaient que je rencontre les employés deux à la fois, pour pouvoir flusher tout le monde en une semaine au lieu de deux.
— T’es pas sérieuse?
— Je les ai envoyés chier.
— Ça me surprend pas.
— Oui, y ont trop besoin de moi pour faire la job sale, je peux me le permettre. Y m’ont dit de pas m’inquiéter, qu’y avait une équipe de psychologues qui allait m’aider. Du beau travail à la chaîne: je leur annonce qu’y perdent leur job, y font leurs boîtes, pis y s’en vont brailler chez le psy.»
Ma vie commençait à prendre des airs de fin du monde. Je m’étais toujours imaginé qu’elle allait survenir avec un formidable tsunami, une boule de feu, quelque chose de spectaculaire. Mais elle déferlait sur moi sous sa forme la plus banale, par une série de mots assassins qui me donnaient envie de vomir: restructuration administrative.
«Je vais commencer à avoir pas mal de temps libre.
— Tu vas avoir un package de six mois.
— Su-per.
— Diane, je sais pas quoi dire…
— Y a rien à dire. Je t’envie pas.
— Osti que j’haïs ma job, des fois.
— Écoute, je pense que je vais rentrer chez moi tout de suite. J’suis fatiguée. Pourrais-tu faire mettre mes affaires dans des boîtes? Y se débrouilleront avec les dossiers. Le Murdoch sent la magouille à plein nez.
— Je m’en occupe. Je vais demander à Émile pour les boîtes.»
Elle s’est mise à pleurer quand elle m’a étreinte. Je ne me suis pas trouvé une seule petite larme. J’étais complètement sonnée.
«On va se voir pareil, Claudine.
— Je sais, mais quand même… me semble que la marde te lâche pas.
— Toi non plus.»
Quand je suis sortie de son bureau, je flottais en apesanteur sur le béton poli. Je me sentais comme une citrouille proprement vidée, prête à être entaillée. Si j’en avais eu la force, j’aurais fait un dernier brin de course sans bottes, mais je n’ai pas réussi à convaincre mes bras de rejoindre mes pieds pour les déchausser.
J’ai pris mon sac à main, mes clefs, mon manteau et suis partie sans rien ajouter. Ceux qui ont vu passer mon corps l’ont salué, j’imagine, moi, j’étais déjà loin, anesthésiée par la torpeur.
Puisque je n’avais absolument plus rien de pressant à faire, je me suis promenée en voiture, enfilant les autoroutes, les sorties, les boulevards et les rues inconnues comme on mange des chips en regardant la télé, sans compter. Si ce n’avait été de mon impérieuse envie d’uriner, je crois que je ne me serais jamais arrêtée.
En voulant revenir au Ultramar croisé quelques minutes plus tôt, placardé de pubs au néon et de propositions de bière pas chère, je me suis enfoncée dans une série de rangs numérotés qui ne menaient nulle part. Partout se déployaient des champs jaunes tout droit sortis d’un siècle lointain. Je ne savais même pas que des étendues pareilles existaient encore si près de la ville. Sur l’accotement de gravier qui bordait la route, j’ai ouvert les deux portières du côté passager pour m’en faire une toilette improvisée. Devant moi, des épis faméliques balançaient leurs feuilles croustillantes. J’ai relevé ma jupe, baissé mes collants et fait pipi, accroupie en petit bonhomme, l’arrière-train caressé par la bise glaciale, en tentant d’épargner, sans trop de succès, mes belles bottes bleues précieuses comme des alliances usagées. Malgré toutes mes précautions, de fines gouttelettes auréolées de vapeur ont profité du sol pour rebondir sur le cuir tout chaud de mes bottes qui noircissait au contact du liquide. Je n’avais plus fait ça depuis notre dernier voyage, à Jacques et moi, dans les Alpes suisses. À cette époque-là, j’étais encore très souple, donc tout à fait capable de tenir mes genoux à distance des rebonds. Je me suis essuyée avec mon foulard, que j’ai abandonné là, sur le liquide rapidement bu par la terre à demi gelée. Et quand j’ai été à nouveau assise sur mon siège de conducteur, j’ai retiré mes bottes et les ai envoyées valser dans le fossé. Notre histoire avait assez duré. Elles étaient irrémédiablement liées à la fin de mon mariage et pleines de pisse. Le fossé leur irait comme un gant.
À part une cabane en planches mal rabotées, plantée au milieu d’un champ, il n’y avait pratiquement rien. Des moineaux cotonneux sur les fils électriques, des corbeaux criards, peut-être un chat à trois pattes quelque part. Ces espaces vides étaient à l’image de ma vie. J’avais une âme de saison.
Le phylactère de ma boîte de textos était flanqué d’un petit «8». Claudine s’inquiétait. Il fallait que je la rassure tout de suite, avant qu’elle n’alerte l’armée, la gendarmerie et toute ma famille. Je suis revenue. Je n’avais pas particulièrement envie que mes enfants aient encore plus pitié de moi, ni besoin que Jacques se sente forcé de venir me secourir dans les bas-fonds de mon existence.
«Je me promène en voiture. Besoin de réfléchir. Tout est OK.»
«Appelle-moi, faut que je te parle.»
«Tantôt, promis.»
«Non, tout de suite.»
«À +»
J’étais comme une funambule sur la corde raide, concentrée à ne pas tomber. Lui parler maintenant risquait trop de me faire plonger.
Les collants n’ont pas été conçus pour être portés sans souliers. Les sillons des pédales pénétraient la plante de mes pieds comme des lames de mandoline. Avec l’engourdissement qui s’installait, je ne pourrais pas tenir longtemps. De toute façon, la jauge à essence indiquait que les choses, contre toute attente, pourraient encore empirer si je ne me sortais pas très vite de ce no man’s land. Dès que je rejoindrais la civilisation, je pourrais m’acheter une paire de n’importe quoi dans n’importe quelle épicerie qui vend pour trois fois rien des vêtements et des souliers fabriqués par des gens payés cent fois rien.
Deux kilomètres plus loin, sur le perron d’une petite maison verte, un vieil homme se berçait. Il portait une gabardine à carreaux matelassée, très Canadian Tire, et un casque de castor, queue pendouillante sur la nuque. C’était ma chance, Daniel Boone montait la garde. Je me suis rangée sur l’accotement et j’ai baissé ma vitre.
«Bonjour!
— …
— BONJOUR!
— Ah! Bonjour!
— Pouvez-vous me dire comment rejoindre l’autoroute?
— Pardon?
— L’AUTOROUTE, C’EST PAR OÙ?
— Hein?»
Je me suis étirée le plus possible en dehors de la voiture pour réduire la distance qui nous séparait.
«POUVEZ-VOUS ME DIRE DE QUEL CÔTÉ ALLER POUR PRENDRE L’AUTOROUTE?»
Il a mis sa main devant son oreille, sans cesser de se bercer – étrange idée par un froid pareil. Bon, ce n’était pas poli de s’entêter à crier sans sortir de l’auto, mais il me semblait que ce ne l’était pas non plus de continuer à se bercer comme il le faisait. Tant pis, je me suis résignée à sortir pour courir jusqu’au petit escalier menant au perron. Les cailloux et le froid, intraitables, m’ont lacéré la peau de fesse que j’ai sous les pieds. Jacques aurait été malade à la seule idée de fouler un sol de campagne crasseux, probablement plein de crottes d’animaux et de crachats.
«Bonjour! Excusez-moi de vous déranger.
— Bonjour bonjour!
— Oui, bonjour! Je me suis un peu perdue, pourriez-vous me dire par où passer pour reprendre l’autoroute?
— Comment?
— JE CHERCHE L’AUTOROUTE.
— Vous partez d’où, vous là?»
D’où je partais? Surréaliste. Physiquement, j’étais devant lui, c’était une bizarrerie de me le demander; mentalement, je n’en avais aucune idée, sinon que j’étais coincée dans un filet inextricable d’idées noires.
«Z’avez pas de souillers?
— Ah! J’en avais, mais je les ai lancés dans le fossé tantôt.»
Je sentais que ça passerait. Il n’a même pas sourcillé.
«Rentrez donc, pauvre enfant, vous allez pogner votre mort amanchée de même.»
À le voir lutter pour se lever et marcher jusqu’à la porte, je lui aurais donné une bonne centaine d’années. Toutes ses articulations, cou inclus, semblaient soudées. Il avançait comme un automate de première génération. Chez certaines personnes, le corps veut longtemps.
Dans la maison, une odeur de beurre brûlé planait dans l’unique pièce du rez-de-chaussée. Sur le poêle qui trônait au milieu de la pièce, un léger fumet montait d’une petite marmite cabossée. Des légumes, probablement, tournoyaient dedans, en suivant les boucles de l’eau frémissante. Les murs étaient tapissés de photos, certaines très vieilles, d’autres plus récentes. Aucun des cadres n’était de niveau, comme si la terre venait de trembler. Le petit homme – j’avais presque une bonne grosse tête de plus que lui – n’a pas enlevé ses bottes avant de se diriger vers un gros coffre en bois posé au fond de la pièce.
«Je vas vous donner une paire de pantoufles. J’ai en pour une armée, pis ça sert pas icitte.
— Mais non, je veux pas que vous me donniez des pantoufles.
— Depuis que ma femme est morte, j’ôte plus mes bottes dans maison.»
Avec son rire sont apparus un impressionnant masque de rides et une série de chicots de dents noircies qui ne devaient plus servir qu’à manger du mou. Dommage, on devait pouvoir manger du maïs frais dans le coin.
«Pis y vient pas gros de visite.
— Mais je peux pas accepter…
— Vous êtes habillée en quelle couleur, vous là?
— Quelle couleur?
— Ma femme en a tricoté de toutes les couleurs, pour aller avec les vêtements, qu’à disait.
— Ah! Mes vêtements sont noirs.
— Noirs? Vous allez à des funérailles?
— Euh… non, j’aime le noir.
— Comment?
— NON, J’AIME LE NOIR.»
Il lisait les mots sur mes lèvres, j’essayais de prononcer gros.
«Ah bon, tant mieux. La question se pose, rapport que c’est la saison morte qui arrive, la faucheuse fait du ménage avant l’hiver. Bon, quin, je vous donne celles-là, vous viendrez piger dans le coffre si la grandeur est pas bonne. Vous devez avoir des grands pieds, je dis ça rapport que vous avez l’air grande.»
Il m’a tendu deux pantoufles différentes, l’une verte et blanche, l’autre brune, tricotées en bon «fortrel», comme disait ma grand-mère. Elles avaient la raideur caractéristique des fibres synthétiques. J’ai eu un petit coup de nostalgie.
«Merci beaucoup, vous me sauvez la vie. J’ai eu une drôle de journée, aujourd’hui.
— COMMENT?
— MERCI! J’AI EU UNE MAUVAISE JOURNÉE AUJOURD’HUI.
— Ah ben, j’ai une bonne nouvelle pour vous.
— Ah oui?
— La soupe est prête.
— Oh!
— Vous devez avoir faim si vous êtes perdue.»
Non, pas du tout, mais je ne voulais pas ruiner la seule bonne nouvelle de la journée. Il s’est dirigé vers la cuisine pour en revenir avec deux bols en bois et une louche, comme dans les contes pour enfants. Je n’ai pas osé le lui demander, mais j’aurais parié qu’il les avait lui-même gossés dans un arbre.
«Mettez-vous proche du feu pour vous réchauffer.»
Je lui ai obéi. Il ne pouvait rien m’arriver, ce pauvre homme à moitié sourd et à moitié aveugle marchait à pas de tortue. Même chaussée de pantoufles en fibre synthétique, je pourrais le semer en marchant. Avec une main plus sûre que je ne l’aurais cru, il a servi la soupe sans regarder, se fiant à l’odeur et à la chaleur. Et à l’habitude, j’imagine.
«Qu’est-ce que vous avez mis dans votre soupe?»
Il ne m’a pas entendue.
«Quin, ma petite madame.»
Il m’a tendu un bol et s’est assis sur une chaise, face au feu, à côté de moi. J’ai pensé «légumes de saison» en voyant flotter un morceau de panais et «petits animaux sauvages pris dans des pièges» pour ce qui semblait être de la viande.
«Vous vivez tout seul depuis longtemps?
— COMMENT?
— VOUS VIVEZ TOUT SEUL?
— J’suis trop vieux pour vous, ma petite madame, ha!
— Pfff…
— Je fais des blagues. Vous êtes pas petite.
— Ha!
— Je vis tout seul, mais Mariette vient en fin de journée.
— Tous les jours?
— C’est pour gagner son ciel. À l’a une couple d’affaires à se faire pardonner.
— Comme tout le monde.
— C’est ma sœur. Une petite jeunesse de quatre-vingt-deux ans. Une vraie force de la nature, c’est pas créyable.
— Vous avez quel âge, vous?
— Hein?
— VOUS AVEZ QUEL ÂGE?
— Y disent quatre-vingt-quatorze… mais je pense qu’y exagèrent.»
Si ce que «y» disaient était vrai, il avait vu passer la grande Dépression, la Deuxième Guerre mondiale, Elvis, la première télé, la chute du mur de Berlin, le drapeau du Québec et tout un tas de choses qu’on se félicite ou se désespère d’avoir inventées, dont la souffleuse à feuilles. Et combien des siens avait-il enterrés? Il se tenait pourtant là, tranquillement, comme n’importe quel homme, buvant sa soupe à même le bol, poussant avec ses doigts sur les légumes échoués au bord de ses lèvres pour qu’ils passent dans sa bouche. Je l’ai imité. Ce mélange de bouillon et de légumes trop cuits, à cheval entre la soupe et le potage, était étonnamment délicieux. S’il y avait de l’écureuil dedans, il était très bien cuit. Étrangement, mes malheurs n’avaient pas de prise sur moi dans cette maison, comme s’ils étaient restés dehors à m’attendre, en meute de loups affamés. Tout ce qui m’accablait jusqu’à l’étouffement l’instant d’avant me semblait tout à coup de la dernière importance. Je mangeais une bonne soupe, chaussée de vieilles pantoufles dépareillées.
«Je viens de perdre mon travail.
— Vous avez des enfants?
— Oui, mais y sont grands, y ont leur vie maintenant. Y a juste ma petite dernière qui étudie encore.
— Pas d’enfants?»
J’ai souri en lui montrant trois doigts.
«Sont en santé?
— OUI, SUPER!
— Bon, quand les enfants sont en santé…
— C’est vrai… J’AI PERDU MON TRAVAIL AUJOURD’HUI.»
Il a sorti de sa manche un mouchoir en tissu avec lequel il s’est d’abord essuyé la bouche, les yeux, puis mouché. Je me suis demandé si Mariette s’occupait de le laver de temps en temps. Sa couleur était plutôt inquiétante.
«Vous allez en trouver un autre. Vous êtes pas malade?
— NON.
— Quand on est en santé…
— MAIS ÇA PREND DES DIPLÔMES POUR TOUT FAIRE AUJOURD’HUI.
— Retournez à l’école, vous êtes toute jeune. Pis votre mari a toujours son travail, lui?
— Mon mari est parti.
— Hein?
— MON MARI EST PARTI.
— Parti où?
— Loin… loin loin…»
J’ai levé le bras et fait des vagues avec mes doigts pour mimer la distance.
«Y est mort?
— Non. Y EST EN PARFAITE SANTÉ. Peut-être trop, même.»
Et nous avons bu-mangé notre soupe en nous perdant dans nos pensées, jusqu’au fond du bol.
«Pour retourner sur la grand-route, faut rouler jusqu’au rang 7, tourner à droite, aller jusqu’au bout, là, vous prenez le chemin qui coupe devant l’église pis vous continuez jusqu’au panneau vert. L’église est encore là, mais c’est pus une église.
— DOMMAGE.
— Non! Bon débarras! J’ai jamais pu blairer ça, moi, des curés… pis regardez le banc qui est là, dans le fond. J’suis allé m’en quérir un quand y ont démantelé l’église. J’aurais ben mérité une rangée complète si j’avais compté tout l’argent que je leur ai donné.»
Je n’aurais pas rechigné à rester un peu, il devait avoir une formidable réserve d’histoires à conter. On aurait mis des heures, voire des jours, pour seulement faire le tour des photos encadrées.
«MERCI POUR TOUT.
— Reperdez-vous donc, une autre bonne fois, j’suis pas sorteux.
— VOUS AVEZ DES ENFANTS, VOUS?
— Oui.
— Y VIENNENT VOUS VOIR?»
Il a fait des vagues avec les doigts.
«JE VAIS VOUS RAPPORTER VOS PANTOUFLES.
— Non non, c’est un cadeau de Mariette. Ça y aurait fait plaisir. J’en ai un coffre ben plein.»
J’ai jeté un œil à mes pieds: j’avais étiré l’une des pantoufles pour y faire entrer mon pied et l’autre était si grande que je craignais de la perdre à chaque pas. Les couleurs étaient horribles, le matériau, rêche et inconfortable. Ça faisait des lustres qu’un cadeau ne m’avait pas autant émue.
C’est seulement une fois dans ma voiture que je me suis rendu compte que nous ne nous étions pas présentés. Qu’importe, au fond. Nos noms ne nous auraient rien appris de plus, sinon le goût de nos parents pour certaines sonorités plutôt que d’autres.
Je suis sortie de chez Adélard – il avait une tête d’Adélard – reposée, comme si je venais de faire une sieste. Une fois rendue à l’église, je me suis rangée pour appeler Claudine.
«C’est moi!
— Merde! Ça va? T’es où?
— Hum, dans une campagne quelconque, attends un peu, y a un panneau… non, ça le dit pas, en tout cas, je m’approche de l’autoroute.
— Qu’est-ce que tu fais?
— J’ai roulé un bon bout, je me suis perdue, j’ai dîné chez un vieux monsieur de quatre-vingt-quatorze ans…
— T’es allée sur Facebook?
— C’est quoi le rapport?
— Depuis quand?
— Depuis quand quoi?
— Que t’es pas allée sur Facebook?
— OK, t’es sérieuse avec ton Facebook? J’suis jamais retournée après ma bombe du printemps. Pourquoi tu me demandes ça?
— Merde…
— OK. Qu’est-ce qui se passe?
— Shit…
— Claudine…
— Appelle donc Jacques.
— On est pas encore le 23.
— Appelle-le quand même
— NON! CRACHE TOUT DE SUITE!
— Fffffffffff…
— ACCOUCHE!
— La pouffiasse est enceinte.»
Dans un réflexe insensé, j’ai regardé derrière moi pour évaluer les possibilités de revenir en arrière, de rembobiner les dernières minutes et de réintégrer le cocon douillet d’Adélard, suspendu dans le temps et l’espace. Mais j’en étais dans ma propre histoire comme Thelma et Louise quand elles comprennent qu’elles ont atteint le point de non-retour: j’allais devoir sauter et faire face à la musique, beat ou pas. Terrée chez Adélard, j’aurais pu boire du petit bouillon en regardant aller et venir les oies jusqu’à ce que mon corps me largue, mais branchée à un téléphone intelligent capable de me retrouver au fond d’une campagne perdue pour déverser sur moi son fiel empoisonné, je n’avais aucune chance. Il ne nous restait que l’humour.
«On peut allaiter avec des faux seins?
— Euh… sais-tu, je me suis jamais posé la question.
— Bah, j’suis sûre qu’on peut les enlever pis les remettre.
— Peut-être qu’y peuvent poser des sacs de lait au lieu des prothèses.
— Avec des mamelons-tétines.
— La pauvre conne a mis une photo de sa bedaine sur Facebook.
— Tu la suis sur Facebook?
— Tout le monde suit tout le monde sur plein de réseaux. Vous êtes trois ou quatre en Amérique du Nord à pas le savoir.
— J’oubliais.
— Es-tu en chemin?
— Hum hum.
— Comment tu te sens? Me semble que t’as l’air calme.
— Ça va.
En réalité, ça tempêtait si fort dans ma tête que je plissais les yeux pour me concentrer. L’autoroute était en vue, je pourrais rouler le plus loin possible vers le nord, abandonner mon auto sur le bord d’un chemin perdu et marcher jusqu’au prochain lac sans nom pour aller scruter le fond. Je me terrerais avec les grenouilles, dans le fond boueux, pour laisser passer l’hiver.
«Mes enfants vont avoir un frère ou une sœur…
— Ou les deux. Y a comme une épidémie de jumeaux ces temps-ci.
— La famille de mes propres enfants s’agrandit, mais pas la mienne. C’est comme si on avait pesé sur pause, mais que j’étais la seule à m’être arrêtée. J’suis figée dans le décor pis les autres continuent d’avancer.
— T’es pas sur pause, Diane, tu prends juste un autre chemin.
— J’étais censée prendre le même qu’eux.
— Je sais.
— J’ai l’impression qu’on faisait une belle promenade dans le bois pis que Jacques leur a dit “vite vite, on part de ce bord-là, votre mère nous verra pas”. Là j’suis dans le bois, toute seule…
— Je sais.
— Philippe est pas allé fonder une autre famille, lui.
— Non, mais mes enfants se cachent dans le bois une semaine sur deux. Pis je passe l’autre semaine à les chercher, même quand je les ai en pleine face.
— …
— Diane, t’as le droit d’être en crisse, mais fais pas de gaffe.
— Faut que j’arrête mettre de l’essence. J’suis en pantoufles.
— Pfff… en pantoufles?
— Longue histoire.
— Tu me rappelles tantôt?
— Oui, tantôt.
— Tu fais pas de connerie, là?
— J’ai laissé ma masse chez nous.
— Je t’aime, vieille branche.»
J’ai mis de l’essence, avalé un grand café eau-de-vaisselle et suis tout simplement revenue chez moi. Je ne voyais pas quoi faire d’autre.
Une fois la voiture garée dans l’entrée, j’ai éteint le moteur et suis restée assise derrière le volant. J’ai laissé la douleur monter doucement, comme une marée conduite sans urgence par le mouvement des astres. Elle pouvait venir, je n’avais plus la force de la fuir. J’ai ouvert la bouche pour laisser passer mes gémissements, mes cris, mes hurlements. Je me suis cramponnée au volant pour que mon corps tout entier se transforme en caisse de résonance et j’ai crié de toutes mes forces, et bien au-delà. J’ai crié comme on doit crier sous la torture, désespérément, pour tuer le mal de l’intérieur. Une fois mes poumons vidés, j’ai respiré à fond et recommencé en essayant d’aller plus loin, plus haut, plus fort. Je voulais que le pare-brise éclate, que la voiture explose. Quand j’ai senti que mes cordes vocales commençaient à faiblir, j’ai redoublé d’ardeur pour les tendre jusqu’à l’éclatement. Ma rage nourrissait ma rage, ma peine, insondable, coulait dans mon cou en filets baveux. Mes tripes finiraient par quitter mon corps comme un chapelet de saucisses. Je me purgerais jusqu’à ne lui laisser que la peau. Crever.
J’étais en bonne route pour une mort violente par autovidange quand j’ai senti une main se refermer sur mon bras.
«Diane! Diane!»
Le beau tatoué du chantier d’à côté était accroupi à côté de moi, la tête baissée pour me regarder par en dessous.
«OK, ça va, ça va…»
J’haletais comme si je venais de courir le marathon. Mon visage était couvert de larmes, de morve, de bave, de tout ce que les orifices sécrètent en état d’urgence. Au mouvement empâté de mes yeux et de ma bouche, je devinais l’enflure de mon visage. Les veines de mes tempes pulsaient au rythme de mon cœur affolé.
«OK, t’as mal à quèque part?»
J’ai balayé l’air, de gauche à droite. À part un gros mal de gorge et de tête, et un engourdissement des pieds, rien à déclarer.
«Veux-tu aller à l’hôpital?
— Non.
— À la clinique?
— Non.
— Veux-tu que j’appelle quelqu’un?
— Non.
— Penses-tu pouvoir sortir de l’auto?
— Non.
— OK, je m’en occupe. Veux-tu des Kleenex?»
Ça devait être pire que je le croyais.
«Oui.
— DES KLEENEX, S’IL VOUS PLAÎT! PAS D’AMBULANCE! JUSTE DES KLEENEX!»
Madame Nadaud est accourue avec une débarbouillette humide et une boîte de papiers-mouchoirs. Sa main libre tenait le col de sa petite veste. Elle m’a fait penser à ma mère, morte depuis si longtemps que j’avais perdu l’habitude de penser à elle dans les moments difficiles. J’ai dit «maman» tout bas, pour sentir l’effet de ce vieux mot dans ma bouche. L’envie de pleurer a jailli comme un geyser, de mes lointains trente ans. Je me suis mouchée très fort pour enterrer mes sanglots. Maman.
Malgré le carnage de mon visage, mon tatoué s’en est approché à quelques pouces. Je pouvais sentir la chaleur de son corps. Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais complètement gelée.
«Aimerais-tu ça rentrer chez vous?»
J’ai jeté un œil à ma maison au-dessus de sa tête pour donner un ancrage à sa proposition. Ma maison était derrière lui, à des années-lumière de moi.
«Hum hum.
— OK, accroche-toi à mon cou, ma grande, je t’amène.
— Mais non…
— Mais oui, tu peux pas rester là.»
Avant même d’avoir eu le temps d’ajouter quoi que ce soit, son bras de béton s’était glissé sous mes jambes pour me soulever. Heureusement, je ne m’étais pas pissé dessus. Le jour de mon anéantissement total, je suis entrée chez moi comme une jeune mariée.
«Belles pantoufles.»
Il m’a déposée dans le fauteuil du salon et s’est agenouillé devant moi. Si ça ne m’avait pas rappelé la grande demande de Jacques, classique jusqu’au trognon, j’aurais trouvé ça mignon.
«Y a sûrement quelqu’un que t’aimerais appeler?»
— Pas tout de suite.
— Je pense pas que tu devrais rester toute seule.
— J’suis juste fatiguée, tellement fatiguée…
— C’est fatigant, les mauvaises nouvelles.
— Oui.
— OK. Faut que je retourne au chantier, mais j’suis juste à côté. Si ça va pas, fais-moi signe.
— J’ai juste à crier.»
Ses lèvres se sont retroussées pour laisser passer un petit rire. Il s’est avancé encore plus près et m’a prise dans ses bras, comme une vieille amie. Il m’a serrée contre lui très fort et tenue si longtemps que j’ai fini par fermer les yeux et poser ma tête sur son épaule, dans un abandon délicieux. Enfouis dans ses bras majestueux, mes malheurs se sont faits tout petits. Les miettes de mon âme éclatée se sont déposées une à une dans les replis de son cou, en amas de douleur à balayer. Mon corps buvait sa chaleur, son calme, sa douceur.
Si ce n’avait été de la femme tout en cheveux de flammes qui veillait au grain sous sa veste à carreaux, on se serait peut-être embrassés. Sa joue râpeuse a doucement longé la mienne avant de s’éloigner. Nos lèvres se sont presque touchées. J’ai pris tout ce qu’il pouvait m’offrir.
Quand il est parti, Chat de Poche est sorti de sa cachette pour venir se blottir dans mon cou. Il a mordillé ma boucle d’oreille avant de se replonger dans un sommeil lourd, plein de spasmes nerveux. Je me suis endormie avec lui, reconnaissante, après mille caresses réparatrices.
J’ai ouvert les yeux sur Claudine qui tenait un grand plateau de sushis au-dessus de moi, avec son sourire triste des pires journées.
«Enweille, on fête ta nouvelle vie. J’ai amené une bonne bouteille de solution temporaire.
— …
— Je sais, t’as pas le goût, mais ça va te faire du bien. Bouge pas, je m’occupe de tout!
— Claudine?
— Quoi, ma belle?
— J’ai perdu mon petit tremplin.
— Pfff…»