11 Où je cherche le magasin des animaux.

«Vulnérable?

— Oui, mais c’est dur à décrire. On dirait que je sais plus comment les affaires marchent.

— Tu parles de quoi?

— J’ai l’impression d’être une moins bonne mère.

— Pourquoi?

— Je me sens moins solide, moins sûre. Comme une chaise à trois pattes.»

Elle a levé bien haut les sourcils, comme chaque fois qu’elle m’invitait à continuer.

«Quand Charlotte était petite, à trois ou quatre ans, elle avait des angoisses terribles pour une enfant de son âge. Ç’a commencé avec le magasin des animaux. On revenait un soir en auto quand elle s’est mise à pleurer tout d’un coup, pour rien. Je l’ai regardée dans le rétroviseur, ma mini Charlotte dans son banc de bébé, les petits poings sur les yeux. J’y ai demandé ce qui se passait. Elle m’a répondu qu’elle savait pas où était le magasin des animaux. “Mais pourquoi tu veux savoir ça, ma belle?” “C’est parce que je vas vouloir un chat quand je vas être grande.” “OK, mais moi, je sais où y est, le magasin des animaux, moi, je vais te le dire.” Charlotte tripait ben raide sur les chats, elle aurait tellement voulu en avoir un, la pauvre petite, mais Jacques voulait rien savoir, y faisait même accroire qu’y était allergique pour pas avoir l’air cruel. Elle s’est calmée un peu, je pensais que ça irait, mais elle a recommencé à pleurer deux minutes plus tard. “Qu’est-ce qui se passe, mon lapin?” “Mais j’ai pas d’auto pour aller au magasin des animaux, moi.” “Je vais t’amener dans mon auto, on va y aller ensemble, cocotte, je vais y aller avec toi, inquiète-toi pas, je vais être là, j’ai une auto, je sais c’est où, tout est correct, pleure plus pour ça…” Elle s’est encore remise à pleurer. “Mais maman, on a juste un banc d’auto pis moi, je vais avoir deux enfants.”

Wow!

— Sur le coup, j’avoue que j’ai eu un peu de misère à pas rire, son plan de match avait l’air tellement bien monté. J’y ai dit qu’on achèterait un autre banc d’auto, que je savais aussi où l’acheter, que j’avais de l’argent pour le chat, pour le banc, pour tout ce qu’y nous fallait, que je savais comment m’occuper des chats, des bébés, de plein d’autres affaires. J’ai senti que c’était pas ce que je disais qui la calmait, mais le ton sur lequel je le disais. “Inquiète-toi pas, Charlotte, je suis là, je serai toujours là, pis je sais tout ce qu’y faut savoir.” J’en doutais pas une seconde.

— Hum.

— Je savais où je m’en allais, pourquoi je faisais telle ou telle chose, c’était tellement évident. J’avais un plan de retraite, je projetais des voyages, je savais exactement ce qu’on mangerait chaque jour de la semaine, ce que je planterais dans le jardin l’été… Aujourd’hui, tous mes projets sont ruinés, je suis incapable de me projeter plus loin que le soir qui vient, mes plans marchent plus, faudrait que je m’en fasse d’autres, mais j’y arrive pas, j’ai pas le goût, ç’a pas de sens, je me coucherais pis je dormirais pendant dix ans…

— C’est une question de temps, c’est normal.

— Je voulais être une femme forte pour mes enfants, je voulais qu’y débarquent chez nous pour venir chercher conseil, pour se faire consoler, pour se reposer dans les bouts durs de leur vie, ou pour avoir de la sauce à spaghetti…

— C’est plus possible, ça?

— On dirait que les rôles sont inversés, que c’est moi la fragile, que c’est moi qui ai de la peine, qui souffre… je suis plus certaine de rien, j’ai l’impression que tout est à refaire, pis je sais pas par où commencer, je sais même plus y est où, le magasin des animaux…»

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