15 Où je prends en grippe les souffleuses à feuilles.

Les occasions de vengeance offertes par Charlène et Blanche auraient dû m’apaiser; elles ont plutôt éveillé en moi les fibres d’une irritabilité aiguë que je ne me connaissais pas. Pas encore. Qu’elles aient été en dormance ou qu’elles aient poussé à la faveur du départ de Jacques revenait au même, donnait le même résultat: je finissais par détruire quelque chose.

Jacques m’avait souvent reproché de ne pas savoir relaxer; il avait parfaitement raison, je n’y arrivais pas. C’est une mauvaise habitude que j’avais acquise en élevant des enfants tout en travaillant à temps plein. Même après leur départ de la maison, malgré les heures de liberté qui m’étaient tombées dessus comme la manne, je n’ai jamais réussi à changer de rythme. Je déjeunais encore debout sur le coin du comptoir et me coinçais un rendez-vous chez la coiffeuse entre les courses, le ménage, les dossiers à finir, les anniversaires à organiser, les coups de main à droite et à gauche. Tout mon temps s’évaporait dans le zèle que je mettais à tout faire, comme si j’avais peur du vide. Je continuais donc de m’émerveiller quand mes collègues parlaient des livres lus et des films vus durant leur fin de semaine.

Alors maintenant, tant pour me prouver que je pouvais le faire que pour apaiser la rage qui m’habitait, j’avais décidé de relaxer. J’étais prête à tout pour y parvenir, à vivre dans la crasse comme à manger des plats congelés. J’apprivoiserais le rien-faire coûte que coûte. Déjà, j’avais récupéré mes mercredis soir.

Jeudi soir

Je devais éplucher l’ensemble du dossier Murdoch pour trouver d’où venait l’erreur de commande faite au grossiste. En temps normal, je m’y serais vouée jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’ai plutôt choisi, ce soir-là, de me commander du poulet en boîte et de le manger jusqu’à la dernière frite, sans le moindre remords, installée sur ma belle terrasse. Je n’ai rien fait d’autre que savourer ce que je portais à ma bouche. Entre deux gorgées de Château Margaux, puisé dans notre cellier encore rempli de bonnes bouteilles qui prenaient de la maturité, je me léchais les doigts pleins de sauce grasse et salée. Oui, un sacrilège, un vrai. Seule ombre au tableau: M. Nadaud avait entrepris de tondre son gazon et de tailler ses bordures. À la retraite depuis longtemps, il aurait pu le faire à n’importe quelle heure du jour – pendant que le reste du quartier était au travail, par exemple –, mais il avait choisi de «se nettoyer le jardin» en ma compagnie.

Après avoir gratté le fond de la boîte en carton (je l’aurais léchée si j’avais été seule), je suis allée m’installer devant la télé, avachie comme une adolescente en pleine crise de paresse dans ma chaise papasan; je n’avais toujours pas remplacé mon divan. Mes enfants étaient tour à tour passés par cette phase, je savais parfaitement comment faire. Antoine n’en était jamais réellement sorti.

Le vin aidant, je me suis amusée devant un film d’espionnage complètement débile où les méchants étaient laids, et les bons, beaux. Les fusils de ceux-ci, bien que plus petits, faisaient des ravages beaucoup plus importants que les armes de ceux-là. Dans les petits pots les bons onguents.

Vendredi matin

Je suis arrivée quelques minutes en retard pour honorer ma nouvelle résolution. Claudine m’attendait, tout excitée. Elle sautait et tapait des mains.

«Va voir sur ton bureau, t’as un gros sac surprise!

— En quel honneur?

— Non! C’est pas de moi!

— De qui?

— Josée.

— Josée qui?

— La secrétaire de Ji-Pi!

— Josy?

— Son vrai nom, c’est Josée.

— Pour vrai?

— J’ai son dossier d’employée.

— J’aime mieux Josée.

— On s’en fout, vite, va l’ouvrir!»

J’ai à peine eu le temps d’avoir des papillons dans le ventre que je sortais du sac mes bottes bleues, magnifiquement lourdes. On avait mis une bouteille de vin dans chacune, en fait une bouteille de bulles et une bouteille de blanc. Il y avait aussi une petite carte que je me suis empressée de glisser dans ma poche.

«C’est les bottes que t’as données à Ji-Pi l’autre jour?

— Ben oui, c’est juste mes bottes. Mes vieilles bottes neuves.

— Euh… pleines de beau jus!

— Je t’invite à boire ça.

— Quand?

— Quand tu veux.

— J’ai les filles jusqu’à dimanche après-midi.

— Dimanche soir, c’est parfait! Je mets ça au frais.

— On lit la carte tout de suite ou dimanche?

— Quelle carte?»

Puisque c’était de la folie, vu les dossiers que j’avais à terminer, j’ai pris congé l’après-midi pour profiter de la belle journée. J’allais sortir la papasan sur la terrasse et me rouler en boule dedans, enveloppée dans ma couverture d’alpaga, pour profiter du soleil et lire un peu en regardant les feuilles tomber. J’avais reçu deux douzaines de romans de mes enfants au fil des ans, que je n’avais pas trouvé le temps de lire. Mon cerveau avait besoin d’exercice. Probablement davantage que mon corps, ce qui n’était pas peu dire. J’ai fini par m’endormir. Le gazon des Nadaud sentait encore la tonte fraîche.

Vendredi après-midi

La carte de Ji-Pi, transférée dans la poche arrière droite de mes jeans, me brûlait la fesse. Elle ne pouvait pas contenir de grandes révélations, mais sûrement quelques mots gentils. Je retardais le moment de les lire pour faire durer mon bonheur, le laisser m’habiter un peu avant de le consommer. Pendant ce temps, M. Michaud avait entrepris de sabler, à la ponceuse électrique, son patio adoré. Il me semblait qu’il l’avait déjà entièrement repeint au début de l’été, mais j’avais peut-être confondu les maisons. Au moins, il s’y prenait au beau milieu de l’après-midi, en pleine semaine, je ne pouvais rien lui reprocher. La machinerie lourde s’en donnait déjà à cœur joie sur et autour de la 5412 qui venait d’être vendue, juste à côté. Je ne voyais pas ce que les nouveaux propriétaires comptaient en faire, mais les équipes de travailleurs étaient à pied d’œuvre dès 7 h tous les matins, depuis des semaines. Les tâk-tâk-tâk! des cloueuses électriques avaient bercé mes semaines de catalepsie post-bombe.

J’ai résisté à l’appel de la carte au fond de ma poche encore une heure avant de l’ouvrir. Presque une heure. Bon, quelques minutes.

«Merde!»

Des pattes de mouche. Je suis retournée chercher mes lunettes à l’intérieur. C’était la première fois que je recevais un petit mot d’un autre homme que Jacques – et encore, le dernier remontait à si loin que je n’en avais aucun souvenir – et mes yeux étaient désormais trop vieux, trop fatigués pour les lire sans support.

Reprise de la cérémonie. Ouverture de la carte.

Elles te vont trop bien. Et tu as réellement

de beaux yeux. À ta santé!

JP

Notre histoire n’irait jamais plus loin que ça, mais à ce moment, ce compliment tout simple me rendait folle comme un balai. Je n’entendais plus rien, ni la sableuse ni les marteaux piqueurs, j’avais «réellement» de beaux yeux et ça me suffisait. Je vivais là une renaissance qui n’avait coûté qu’un compliment. Seule ombre au tableau: je ne pouvais m’empêcher de penser que l’histoire de Jacques et Charlène avait peut-être commencé de cette façon. Faudrait que je revoie les derniers cadeaux offerts par Jacques.

Vendredi soir

C’est le froid qui m’a réveillée. Le froid et la tondeuse de M. Gomez, mon voisin de gauche. J’étais incapable de lui en vouloir, il m’avait beaucoup aidée à mettre au chemin les différents meubles que j’avais «déménagés» par la fenêtre dans les derniers mois, sans poser une seule question. Sa femme veillait au grain par la fenêtre de leur cuisine, elle aussi. Si ça se trouve, ils ont su avant moi que mon mariage allait à vau-l’eau. Je suis certaine que j’aurais appris des tas de trucs intéressants si j’avais mené une petite enquête dans le voisinage. Je me suis réfugiée à l’intérieur.

Jacques m’avait laissé un message sur la boîte vocale. Il voulait que je lui envoie un texto pour lui dire à quel moment j’étais disposée à ce qu’il m’appelle. Il ne voulait pas que je l’appelle, pour des raisons évidentes, disait-il. Alors bien sûr, je l’ai appelé. Une fois, deux fois, trois fois, dix fois, jusqu’à ce qu’il décroche.

«Diane, j’aurais préféré te rappeler à un moment qui nous aurait convenu, à tous les deux.

— Rien de grave, j’espère?»

Sérieusement, il aurait pu s’être cassé les deux jambes que ça ne m’aurait pas fait un pli. J’ai même souhaité qu’il ait au moins attrapé une grosse grippe, une petite pneumonie, un champignon de pieds virulent. Mieux, des verrues, des myriades de verrues.

«Non, rien de grave. Mais le moment est mal choisi. Est-ce que je peux te rappeler demain, par exemple?

— Non, ben non. Je serai pas là.

— T’auras pas ton cellulaire avec toi?

— Euh… oui, mais y aura pas de réseau où je m’en vais.

— Oh! Ça existe encore, des endroits sans réseau?»

Il était contrarié, ça s’entendait dans la mauvaise foi de son humour poche.

«Dis-moi donc ce que tu voulais, ça va être réglé.

— J’ai des gens à souper, j’aimerais mieux te rappeler.»

Bien sûr, vendredi soir, fin de semaine, amis, bon vin, plaisir, petite baise enflammée après le dessert. L’acide de mon estomac m’est remonté jusque dans les gencives. Quelles gens, d’ailleurs? Ses associés, nos amis, nos enfants? Ses nouveaux amis dans la jeune trentaine?

«Je te rappelle à mon retour.

— Quand?

— À mon retour.

— J’aimerais ça qu’on s’entende sur un moment.

— OK. Le 23.

— Le 23?

— On est quel jour aujourd’hui?

— Le 3.

— Parfait, le 23.

— C’est dans trois semaines! Tu pars tout ce temps-là?

— Oui.

— Où ça?

— Là où y a pas de réseau. Bon, je te laisse.»

Et j’ai raccroché. J’avais déjà démoli le buffet de la cuisine offert par mon ex-belle-mère. Si je m’attaquais à la table, je ne pourrais plus recevoir de «gens» à souper. J’ai relu la carte de Ji-Pi pour me ressaisir.

«T’as de beaux yeux, Diane, de beaux yeux. Pis des belles bottes.»

Je suis retournée dehors respirer un grand coup. Monsieur Nadaud chassait les trois ou quatre feuilles qui avaient eu l’audace d’atterrir chez lui avec sa souffleuse électrique. Il existe des règlements municipaux pour l’arrosage, il devrait y en avoir pour le soufflage des feuilles. Et un râteau fait toujours mieux l’affaire: il permet de ramasser, de rassembler, au lieu de pousser dans la rue ou chez les voisins. J’ai enfilé mes bottes bleues et suis partie me promener. Même si j’élaguais le surplus de meubles depuis des mois, je continuais d’étouffer dans cette maison pleine à craquer de souvenirs heureux qui me rendaient malheureuse.

Je n’arpentais plus les rues du quartier depuis longtemps. J’avais perdu l’habitude de marcher quand les enfants étaient devenus grands: nous les avions alors transportés en voiture aux quatre coins de la ville, Jacques et moi, le temps qu’ils apprivoisent le transport en commun. Puis ils s’étaient acheté leur propre voiture – sauf Charlotte, qui faisait de l’urticaire à la simple idée de posséder un engin polluant – et s’en étaient allés chacun de leur côté, mais j’avais été incapable de me réapproprier mon quartier. Je dois même avouer une chose terrible: je ne sais pas comment marcher dans les rues sans poussette et sans but précis. Il y a quelque chose que je ne maîtrise désormais plus dans la marche récréative. Ce n’est pas simple d’aller nulle part.

Au coin de la rue des Lilas, la petite boutique du cordonnier était fermée. Je me suis approchée pour jeter un œil à l’intérieur: il n’y avait que des tablettes vides et des caissons de bois posés sur une épaisse couche de poussière. Sur la porte d’entrée, on pouvait encore lire «Nous aiguisons les patins» sur l’affiche jaunie qui s’entêtait, fidèle soldat, à tenir son rôle malgré la déroute générale. C’est là que nous avions fait ressemeler nos souliers et ajouter des trous à nos ceintures quand le confort nous avait épaissi le tour de taille. À présent, je ne portais pratiquement plus de ceinture – la jupe cachait mieux mes rondeurs – et je n’usais plus mes souliers. Mon tour de taille pouvait le confirmer.

Trois coins de rue plus loin, je suis tombée sur le local abandonné du club vidéo. Les murs étaient encore remplis de vieilles boîtes de films qui finissaient de perdre leurs couleurs. La porte de la section secrète, tout au fond, était ouverte. On avait réussi à faire croire aux enfants qu’ils pouvaient devenir aveugles s’ils entraient là, jusqu’à ce qu’Antoine s’y glisse à notre insu pour en ressortir en criant: «J’ai vu une femme qui avait des lolos gros comme ça, pis une autre qui mettait un pénis dans sa bouche, pis…» Alexandre et Charlotte s’étaient bouché les oreilles pour ne pas courir le risque de devenir sourds.

Avant que ma petite marche ne se transforme en visite de catacombes et ne gâche ma belle humeur, j’ai rebroussé chemin avec mes bottes aux semelles neuves et suis rentrée. Je trouverais sûrement un bon film sur Netflix.

Je me suis arrêtée devant le 5412 qui comptait à présent deux étages et demi. À 18 h 42, le chantier roulait encore à plein régime. J’ai mis les mains sur les hanches pour qu’on puisse comprendre, en me voyant, que je n’étais pas en train de m’extasier devant le cubé vitré qui s’élevait devant moi. Un homme casqué, bottes de travailleurs aux pieds, est venu me trouver. Comme tous les hommes qui tombaient dans la mode mainstream en prétendant la fuir, il avait trop de barbe et des formes bizarres imprégnées dans la chair des bras – c’est étrange, les tatoués semblent avoir toujours plus chaud que les autres, ils sont plus souvent en manches courtes. Au coin de sa bouche, un cure-dents se balançait en suivant ses contractions faciales.

«Bonjour, madame!»

Bon départ, je n’étais pas une «petite madame». Et lui, un bel homme.

«Bonsoir, monsieur.

— Est-ce que je peux vous aider?

— Oui, sûrement. Je peux savoir ce que vous faites?

— Euh… on construit une maison.

— Ah! C’est bien de le préciser, je pensais que c’était un aquarium.

— Vous êtes une voisine?

— Oui, le 5420, deux maisons par là.

— La vieille canadienne?

— Exactement.

— Sympathique comme quartier.

— Oui, justement. En avez-vous encore pour longtemps?

— En gardant le chantier ouvert de soir, on devrait finir dans quatre à six semaines. Faut qu’on ait levé les feutres pour la mi-octobre au plus tard.

— Le soir? Dans le sens de…

— La ville autorise les chantiers jusqu’à 19 h.

— Tous les jours?

— Non, on va s’arrêter à 17 h le samedi pis le dimanche.

— La fin de semaine aussi?

— Ouep! Gros rush, deux équipes complètes.

— À partir de quelle heure, la fin de semaine?»

Il a regardé, toussoté un peu.

«Sept heures.

— SEPT HEURES!

— J’ai pas le choix.

— On s’en fout! C’est un quartier résidentiel!

— Je sais, madame.

— C’est quoi, le gros rush? Qu’est-ce qui se passe si vous dépassez la mi-octobre?

— Le client sera pas content.

— Hon! Le client sera pas content… pis nous autres, ses voisins? Y est prêt à faire chier tout le monde pendant des semaines pour entrer dans sa maison à temps? Y couche dehors en attendant, votre millionnaire?

— Désolé, madame, c’était la date du contrat. On a eu des imprévus, des retards de livraisons, des pépins.

— Justement! Ce serait normal que ça prenne plus de temps que prévu!

— Y est dans son droit, madame. On respecte les heures de la ville.

— Son droit, mon cul! Pus capable d’entendre ça, j’ai le droit! Les droits, ça vient avec du savoir-vivre!

— Pour être ben honnête avec vous, je rentrerais volontiers chez nous prendre une bonne bière.»

Il a retiré son cure-dents et levé les épaules en signe d’impuissance. La spirale de feu et le dragon à trois têtes qui lui couvraient le bras se sont légèrement gonflés sous la poussée du muscle. Dans une trentaine d’années, ils pendouilleraient en un amas d’encre délavée sur sa chair fripée. Et son dragon aurait l’air d’un trio de crevettes.

«Vous y direz, à votre client, que le voisinage en a plein son casque de ces maudits travaux de marde. Pis qu’y vienne pas se présenter avec une tarte aux pommes quand y va emménager, je risque de l’attendre avec une masse! Qu’y se torche avec, sa maudite tarte!

— C’est noté, madame.»

J’ai pivoté de quarante-cinq degrés pour me remettre dans l’axe du trottoir et revenir vers ma belle maison canadienne construite au moment où le quartier n’était qu’un champ. À cette époque-là, les ouvriers auraient pu travailler toute la nuit qu’il ne se serait trouvé personne pour s’en plaindre. Quelques animaux, peut-être.

Les gicleurs électriques crachaient l’eau par saccades sur la pelouse verdoyante des Nadaud. Tant d’eau et d’électricité pour entretenir un bout de terrain qui agoniserait bientôt sous plusieurs pieds de neige et de glace. À quoi bon? Si le mythe de Sisyphe n’existait pas, je l’inventerais juste pour lui.

Depuis la cuisine, j’ai littéralement arraché les haut-parleurs vissés au mur – aidée d’un petit pied-de-biche – et les ai orientés vers l’extérieur, par la fenêtre ouverte. J’ai mis un disque de Florence K et me suis réinstallée dans ma papasan avec un verre d’aligoté pour admirer le foin qui croissait joyeusement dans ma cour. Au travers des longs fouets qui se balançaient sous le vent, des petites fleurs sauvages au feuillage ébouriffé s’étaient lancé le défi de pousser là. Avoir su que ce serait aussi beau, je me serais débarrassée de mon contrat d’entretien paysager bien avant.

Depuis le toit du 5412, où trois hommes déchargeaient des matériaux, le bellâtre qui m’avait reçu plus tôt m’a fait un petit salut de la main. Génial, s’ils étaient en train de construire une terrasse sur l’aquarium, c’en serait bel et bien fini de l’intimité dans ma cour.

Samedi matin

Je suis sortie dehors avec mon bol de café au lait sans lait – j’avais encore oublié d’en acheter. Monsieur Nadaud s’est alors avancé vers moi, d’un pas hésitant, après avoir lancé quelques regards aux rideaux de sa cuisine qui valsaient comme des algues. De deux choses l’une: ou il voulait s’excuser de faire autant de bruit dans la vie en général, ou il venait se plaindre de la musique que j’avais laissé jouer la veille jusqu’à 9 h. C’est le temps que j’avais mis à finir ma bouteille de vin.

«Bonjour!

— Bon matin!

— Vous allez bien, madame Valois?

— Oui, et vous?

— Bah! À part les genoux qui commencent à me faire des misères…

— À vous voir travailler comme vous le faites, on dirait que ça va plutôt bien.

— Ah! Le travail, ça garde jeune.

— Pis votre femme va bien?

— Oui, à merveille. Elle vous fait le bonjour.»

J’ai salué les fenêtres au hasard, sans trop savoir laquelle offrait le meilleur point de vue sur nous.

«Quel bon vent vous amène?

— C’est au sujet de… Ben, c’est un peu délicat…

— C’est à cause de la musique d’hier?

— Non! Non, non, c’était de la belle musique. On n’entendait rien dans la maison, de toute façon. Pis c’est ben votre droit.

— Bon, tant mieux. Je pensais que je vous avais dérangés.

— En fait, c’est à cause du gazon.

— Le gazon? Mais y est sublime, votre gazon. On dirait du faux tellement y est dru.

— Merci, c’est gentil. Mais je parlais plus… du vôtre.

— Mon gazon? Ha! Ha! Mon champ de foin?

— Oui, c’est ça.

— Je trouve ça joli comme ça, on se croirait à la campagne, non?

— Ah… euh… je voulais vous offrir de vous le tondre. J’ai tout ce qui faut.»

Sans blague, je n’avais pas remarqué. Sa voiture n’entrait plus dans le garage tant son attirail prenait de la place.

«Le tondre?

— Oui, un service entre voisins.

— C’est gentil, merci.

— Ça me fait plaisir.

— Mais je vais le garder comme ça pour l’instant.

— Ah… c’est que, en fait… ça…

— Ça vous dérange?

— Euh… ben… c’est que… oui.

— Pourquoi?

— C’est à cause des mauvaises herbes qui traversent de notre bord, le vent souffle le pollen pis toutes les mauvaises graines de notre côté.

— Mais y a pas une seule mauvaise herbe sur votre gazon!

— Non, parce que je les combats fort, mais c’est plus dur à côté d’un champ de foin. Pis les mauvaises herbes se font des racines pis traversent par en dessous…

— Là, j’suis désolée, mais c’est une question de goût: vous aimez le gazon, moi, j’aime le foin.

— Oui, je comprends ça, mais votre goût nuit au nôtre, si vous voyez ce que je veux dire.

— Oui, peut-être, mais votre goût, à vous, nuit à ma qualité de vie.

— À votre qualité de vie?

— Oui, avec la tondeuse, le Weed-Eater, les gicleurs, la souffleuse à feuilles, sans compter l’empoisonnement aux pesticides…

— J’ai pas le choix, à cause du foin!»

Il semblait complètement anéanti, comme s’il venait d’apprendre que Trump avait été élu président. Je ne le laisserais pas couper mon foin. Sa femme-rideau devait déjà deviner, à sa mine déconfite, qu’il revenait bredouille de notre entretien. Je l’avoue, ma mauvaise foi était totale. J’aurais très bien pu lui proposer un arrangement: vous coupez mon gazon si ça vous chante, mais vous sortez toutes vos machines entre 8 h et 18 h en semaine. Ça lui aurait donné une fenêtre d’une bonne cinquantaine d’heures par semaine pour bichonner sa moquette naturelle – il était interdit d’y mettre le pied, comme l’indiquaient les affichettes plantées à tous les dix pieds. À mi-chemin entre nos deux terrasses, il s’est retourné.

«Euh… pardon, madame Valois? Pensez-vous garder la maison ou vous prévoyez vendre?

— Delaunais! Mon nom, c’est Delaunais.»

Samedi après-midi

Charlotte est venue me rejoindre au parc pour me donner un troisième cours de jogging. Sa patience et sa gentillesse n’en finissent plus de m’épater. Ils ont peut-être mélangé les bébés à la pouponnière.

«Aujourd’hui, on va continuer en alternant la marche et la course, mais on va réduire un peu le temps de marche.

— Je te suis, ma cocotte.»

Nous devions avoir l’air du couple classique: la vieille bourgeoise et sa jeune et belle entraîneuse. En réalité, j’étais ce que la jeune deviendrait dans vingt-cinq ans, trente-cinq livres plus tard. Mon double menton naissant n’était qu’une forme de prolongement du sien, encore taillé dans la chair ferme, anti-gravité. Je me trouvais à ce moment aussi laide que je la trouvais belle; ceci me soulageait en partie de cela.

J’ai sué sang et eau pendant une vingtaine de minutes avant d’abandonner. C’est plus fort que moi, je n’aime pas la souffrance, ne l’ai jamais aimée, sous quelque forme que ce soit. Je ne la souhaite à personne. Ou presque (à ce chapitre, je suis comme tout le monde, je peux accepter l’idée de certaines souffrances méritées). Alors nous sommes revenues à la maison en marchant, bras dessus, bras dessous, faisant fi de la sueur et de tout ce qui aurait pu dégoûter deux étrangers.

Une fois à l’intérieur, j’ai eu droit à quelques réprimandes au sujet de mes derniers aménagements intérieurs.

«Maman!

— Hum?

— Y est rendu où, le buffet?

— Le buffet?

— Oui, le beau buffet en bois d’érable de grand-maman?

— Y était trop gros, je voulais aérer.

— T’as pas d’allure! Faut que t’arrêtes ça! Je l’aurais pris, moi.

— Ben voyons, t’aurais mis ça où, dans ton petit appartement? Tes colocs en auraient pas voulu.

— Maman…

— J’ai été un peu contrariée par la visite de ta grand-mère l’autre jour. Fait que c’est ça qui est arrivé.

— T’as arraché les haut-parleurs!

— Je voulais écouter un peu de musique dehors. Impossible de relaxer avec des voisins hyperactifs de la tondeuse.

— Y avait pas d’autres moyens? Fallait que tu les arraches?

— Oui.»

Elle a soupiré doucement, réfrénant son envie de me gronder.

«Dis pas ça à tes frères.

— Y vont quand même finir par voir qu’y manque des morceaux un peu partout. Pis qu’y a des trous…

— Si on s’organisait un souper samedi prochain?

— Samedi… euh, oui, ça marche pour moi.

— On va aux pommes dans l’après-midi, pis on se cuisine de la croustade aux pommes. Je fais un gros bouilli.

— Végé?

— J’en ferai deux.

— Ouiii!

— On fera semblant qu’on fête l’Action de grâce!

— Mais les gars viendront pas aux pommes, tu les connais.

— Pas grave, deux pour ramasser une chaudière de pommes, c’est ben assez.»

Samedi soir

Je me suis fait une omeletta natural. C’est tellement plate pour un repas du samedi soir que je préfère le dire en espagnol. Et comme je ne voyais pas de quel vin accompagner ma galette aux œufs nature, je me suis rabattue sur une très raisonnable tisane. Ensuite, j’ai fait le tour de toutes les pièces de la maison en marchant le plus légèrement possible pour que rien ne bouge, même pas la poussière que j’avais cessé de ramasser. Mais les planchers des vieilles maisons canadiennes ne sont pas très accommodants côté discrétion, alors les souvenirs se sont mis à jaillir des craques, intraitables comme des mouches noires.

C’est la nuit, Jacques arpente la maison en chuchotant des comptines à l’oreille d’Alexandre qui s’entête à ne pas dormir. «Cet enfant-là va nous rendre fous.»

Dans la salle de bain, Jacques se rase en expliquant à Antoine qu’il faut avoir des poils pour le faire. Le petit gratte la mousse sur ses joues avec une cuillère à thé en plastique.

J’apporte des grilled cheese aux garçons qui cons­truisent, avec leur père encore en pyjama, une super­structure en blocs Lego sur le plancher de leur chambre. On peut bien dîner où on veut, le samedi.

Jacques se bat avec un élastique à cheveux pour essayer de faire une couette à Charlotte. Je me cache pour rire sans être vue. Quand elle crie, on voit qu’il lui manque ses palettes d’en haut.

Il vente très fort, nous faisons l’amour, heureux que nos halètements se confondent avec la bourrasque.

Jacques pose sur mes épaules une couverture chaude et m’embrasse sur le front. Je garde les yeux fermés pour savourer la délicatesse de sa main qui descend le long de mon bras. Les nuits à veiller les petits qui attrapent la gastro à tour de rôle sont très longues. Quand arrive notre tour, nous n’avons plus rien à vomir.

Jacques tient Alex dans ses bras, en fermant les yeux comme s’il priait. On a craint le pire quand il a déboulé les escaliers comme un pantin désarticulé. Alex n’aimera jamais les manèges.

Jacques se masse les tempes blanchies devant le miroir de la salle de bain. Il a de grosses responsabilités au travail, de la taille de ses insomnies.

Je pleure dans la chambre de Charlotte parce qu’elle nous quitte à son tour. Jacques vient s’asseoir sur le lit, à côté de moi, et ses poumons se dégonflent lentement. C’est sa façon de pleurer, depuis toujours. Sa main enveloppe la mienne.

Je lave les lits des petits même s’ils ne sont pas sales. Je veux qu’ils sentent la vanille s’ils débarquent à l’improviste. Jacques me dit «Franchement, Diane.»

J’entre dans notre chambre déserte. Tout ce qui m’appartient a été transféré dans la commode et la garde-robe de la chambre d’amis. Mais je ne me suis pas assez méfiée, je me retrouve devant mon image dans le grand miroir derrière la porte. Je suis une femme en lambeaux, lacérée par les départs. Quand Jacques était encore là, les coutures tenaient bon. Lui parti, je me suis émiettée en particules de rien. Je me déteste corps et âme. Je suis toute seule. Je ne sais pas comment faire pour continuer.

«Franchement, Diane.»

Dimanche après-midi

Claudine a débarqué plus tôt que prévu, j’étais en train de lire dans ma papasan, bercée par la cacophonie des perceuses.

«Je sonnais en avant! Tu m’entendais pas?

— Ben non, y a un peu de bruit ici, comme tu peux le constater.

My god! Y a plus de respect pour le jour du Seigneur en banlieue?

— Coudonc, t’es ben chic!»

Elle était habillée sexy-chic, tout en noir, avec une magnifique veste bleu-gris et des talons vertigineux. Elle s’était coiffée, maquillée, parfumée, «cutexée».

«Tu t’es pas mise belle de même juste pour moi?

— Juste pour toi.

— C’est trop.

— Tu le mérites.

— Les filles sont entre les mains du paternel?

Oh yes! Pas choquée de m’en débarrasser pour quelques jours. J’étais encore sur le point d’en étriper une.

— Je pensais que ça allait mieux?

— Si je tiens pas compte du fait que j’ai eu un appel de la direction pour Adèle jeudi, pis que Laurie bougonne chaque fois que j’y demande quelque chose, ça va super bien. Je pense que c’est fini avec son chum.

— Déjà?

— Ben oui. Wow! Belle cour.

— Style champêtre.

— C’est moins d’entretien.

— Pis c’est plus beau, non?»

Elle s’est laissée tomber sur une des chaises de patio qui avaient heureusement eu le temps de sécher.

«Bon, on avait pas des bulles à boire, nous autres?

— Y est 15 h 30!

— C’est la meilleure heure pour les bulles.»

On a donc entamé la bouteille de mousseux en commençant par une séance de potinage de bureau. On s’est lamentées pendant une heure sur le manque d’organisation de la boîte, sur les incompétents, les secrétaires accoutrées comme des stars pornos, les problèmes de climatisation, la fermeture de Chez Joe, notre snack à patates préféré, la maladie de Jeanine, le congédiement de Suzette, alouette. Claudine en a profité pour me révéler quelques secrets sur les dossiers en traitement aux ressources humaines. Je suis une tombe, elle le sait. Je n’irai jamais répéter ou écrire le premier mot de ce qu’elle me confie. C’est avec le plus grand étonnement que j’ai appris que les problèmes de santé de Martha cachaient en fait une intervention esthétique complexe: abdominoplastie complète et augmentation mammaire. Sérieusement, ça ne paraissait pas, beau travail. Claudine avait pris en note les coordonnées du chirurgien, au cas où.

Nous commencions à être ramollies quand elle m’a dit ce qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée.

«Bon, je veux voir la carte de Ji-Pi.

— Bof! C’est pas intéressant.

— Mon œil! Montre.»

Évidemment, avec son enthousiasme naturel pour les choses de l’amour, Claudine y a vu tout ce qui n’y était pas. J’avais non seulement des beaux yeux, mais des belles jambes – compliment caché derrière le fait que mes bottes m’allaient bien –, donc il me trouvait belle des pieds à la tête et était probablement secrètement amoureux de moi, ce que révélait l’adverbe «réellement» dans «t’as réellement de beaux yeux». Il proposait de trinquer «à ma santé», ce qui était une forme d’invitation, bien que très indirecte, à prendre un verre avec lui un jour. Toutes mes tentatives pour ramener l’événement des bottes à un ensemble de circonstances étaient battues en brèche; il s’agissait du destin, une histoire inscrite dans le Grand Livre dont la première page venait d’être tournée et dont le dénouement serait assurément heureux.

«Stop! Stop! Y a pas de destin, Claudine, c’est toi qui m’a envoyée le voir avec un dossier bidon parce que c’était le seul homme que j’aurais peut-être voulu embrasser si: si pas de femme, si désir mutuel, si occasions propices, sans compter tous les autres si auxquels je pense pas.

— Le destin voulait que je t’envoie là.

— C’est moi qui t’avais dit que c’était le seul gars potable de la place!

— C’est le destin qui voulait que je te le demande pis que tu répondes ça.

— Pis y est marié, ton destin.

— Depuis quand le mariage empêche quoi que ce soit? J’suis sûre que si on se donnait la peine de faire une étude sérieuse là-dessus, on se rendrait compte que les mariés trompent plus souvent leur conjoint que les pas mariés. Cent pour cent des femmes ici présentes le savent.

— Parlant de ça, Jacques m’a appelé vendredi. Ça avait l’air important.

— Non…

— J’y ai dit que je pouvais pas y parler avant le 23.

— Pourquoi le 23?

— Pour le niaiser.

— T’as bien fait.

— Je me demande ben ce qu’y me veut.

— Diane…

— Quoi?

— Ça sent le divorce à plein nez.

— J’y avais même pas pensé.

— Les greluches veulent toujours se marier.»

On s’est laissées dériver dans le poison de notre cynisme jusqu’au fond de la bouteille de mousseux. C’est à ce moment que M. Nadaud est sorti, angoissé à l’idée que des feuilles mortes aient commencé à se décomposer sur son crisse de gazon. Il a branché sa souffleuse et s’est mis à l’ouvrage.

Alors je me suis levée, très calmement, j’ai piétiné mon foin, son gazon, j’ai empoigné le fil et j’ai tiré de toutes mes forces. La Black & Decker flambant neuve a poussé un dernier soupir avant de retourner à l’état d’objet inanimé. Bien que moins flamboyant, mon geste avait produit à peu près le même résultat que celui de Laurie aux funérailles: la fiche électrique s’était tordue en faisant des flammèches avant de céder. Voilà. Une affaire menée rondement en une dizaine de secondes. On pourrait continuer de boire en entendant bruire le foin sous le vent.

Claudine se tenait le ventre à deux mains tant elle riait, pendant que M. Nadaud me lançait des imprécations avec ses yeux méchants. Il n’avait pas une once de méchanceté, c’est tout ce qu’il parvenait à faire.

«Bon, qu’est-ce qu’on disait?

— T’es folle!

— C’est la faute à Laurie. J’suis influençable.»

La police n’est pas venue, le vin s’est laissé boire, M. Nadaud est allé se terrer avec sa femme pour préparer les funérailles de la souffleuse. Dans le pire des cas, il viendrait se venger en tondant mon foin pendant mon absence. D’une certaine façon, ça m’arrangerait. Les herbes folles sont un repaire de choix pour la vermine.

Le ciel était magnifique, le soleil de 17 h faisait rougeoyer tout ce qu’il touchait, le vin blanc était fabuleux, les fromages et les fruits, savoureux, le silence, merveilleux. Les gars du chantier du 5412 avaient même commencé à remballer leurs affaires. Branché sur la chaîne stéréo, le téléphone de Claudine crachait de vieilles tounes de Madonna que nous chantions avec nos voix haut perchées. Nous étions des superstars, des virgins, des material girls dans une banlieue qui n’existait plus.

«J’ai déjà fait une chorégraphie sur cette chanson-là. Je suivais des cours de ballet-jazz pis je voulais être danseuse, comme Irene Cara dans Flashdance.

— J’ai tellement tripé sur cette toune-là!

— Moi, je connaissais la chorégraphie par cœur. Attends, regarde ça.»

Après s’être débarrassée de ses talons hauts, Claudine s’est mise à danser comme Irene, en me prenant pour l’une des juges, comme dans la vidéo. Elle sautait sur place en pointant le pied et le poing, faisait des petits bonds en roulant la tête et a même tenté une split assez réussie. Sans le montage serré des images, c’était un peu moins impressionnant que dans le film, mais on sentait la maîtrise d’une mécanique qui ne s’improvisait pas. Le temps avait quelque peu alourdi les mouvements – déjà freinés par ses vêtements élégants –, mais la magie, pour moi, opérait complètement.

J’ai voulu crier quand elle s’est mise à reculer avec un peu trop d’enthousiasme, mais elle s’est retrouvée cul par-dessus tête, en bas de la terrasse, avant que le moindre son n’ait franchi mes lèvres.

Au sol, sur le foin aplati, Claudine se tenait les bras en hurlant des chapelets où certains objets d’église étaient surreprésentés. Deux gars du chantier d’à côté se sont pointés pour voir si tout allait bien. Ils avaient suivi la scène depuis leur perchoir. Mon tatoué était là, bien sûr. Mais à voir la face crispée de douleur de Claudine, on allait devoir aller cuver notre vin dans une salle d’attente bondée plutôt qu’en offrant un verre à ces messieurs.

«Montrez-moi donc ça. C’est votre avant-bras qui vous fait mal?»

Avec ses mains noircies, gercées, tailladées, il l’a délicatement soulevé, comme un bébé naissant, pour le regarder de plus près. Agenouillée à côté d’elle, dans une pause attendrissante, cette beauté sauvage détonnait dans le duo qu’ils formaient.

«Je peux pas le bouger… arg… câlisse… ça fait trop mal.

— Pis les doigts?

— Ça bouge, mais arg… non… pas trop…

— Vous êtes tombée directement sur votre bras?

— Ben oui, maudite innocente… arghhh

— Ouin, moi, je prendrais pas de chance, j’irais faire des radios.»

Je ne pouvais pas conduire, Claudine non plus. Nous n’avions pas de têtes, pas de bras.

«J’appelle un taxi!

— On peut vous laisser à l’hôpital, je descends en ville.

— Diane, reste ici, tu vas perdre ta soirée. C’est plate pis long, l’hôpital.

— Justement, c’est plate pis long. Je viens.

— Apporte le vin, d’abord.

— Y en a pus.

— Bordel!»

C’est comme ça que nous nous sommes retrouvées coincées sur le banc d’un pick-up chargé d’outils, à côté d’un bon Samaritain qui sentait juste assez fort le dur labeur pour masquer notre haleine de robineuses. Sur son bras, je voyais maintenant le fin fil du dessin: ce que j’avais pris pour des flammes étaient les cheveux d’une femme qui tempêtaient autour de son corps nu. On devinait, aux portions de chair visibles dans les interstices capillaires, que c’était une femme qui faisait du sport.

À l’hôpital, nous avons amusé l’infirmière avec le récit de notre soirée – nous y avions inclus le passage de la souffleuse à feuilles pour mettre un peu de couleur dans l’histoire. Elle ne savait pas du tout qui était Irene Cara, mais pouvait très bien imaginer l’affaire. Elle se demandait seulement pourquoi ce n’était pas moi, toute de mou vêtue, qui avait dansé.

«J’ai pas de beat. Je peux pas danser.

— Ah.»

Elle devait en voir défiler, des énergumènes. Elle n’a pas insisté.

«Donc, vous avez fait un faux mouvement.

— Non, une chute! Une méchante chute!

— OK, chute. La hauteur, à peu près?

— C’est haut comment, ta terrasse?

— Bof, trois-quatre pieds.

— Quel type de surface?

— Surface de départ ou surface d’arrivée?

— D’arrivée.

— Foin, pfff

— Foin?

— Oui, heureusement!

— Vous êtes passée par-dessus le garde-fou?

— Y en a pas.

— Dommage.

— En effet.

— Allez vous asseoir, on va vous appeler au tri.»

Une heure plus tard, l’infirmière du tri prenait ses signes vitaux avant d’immobiliser son bras à l’aide d’une attelle. Et nous avons grossi le bataillon des malades-­blessés de la salle d’attente, tous luttant contre la douleur et l’ennui à coups de feuilletons télévisés avec pas de son et de revues passées date.

Une femme est entrée sur une civière en hurlant. Son corps était maintenu par des sangles et sa tête tournait de droite à gauche avec violence, comme un arroseur oscillant à haute vitesse – c’est M. Nadaud qui m’avait dit comment ça s’appelait. C’était difficile de savoir si le mal dont elle souffrait venait de l’intérieur ou de l’extérieur. Tout le monde a soupiré dans la salle: son cas serait prioritaire. La souffrance rend égoïste.

«Une crise de démence?

— Bah, peut-être juste un gros mal de ventre.

— Un ulcère à l’estomac.

— Une péritonite.

— Des pierres aux reins.»

La femme qui occupait le siège juste à côté de nous s’est jointe à notre conversation.

«Peut-être qu’elle a vu son chum tuer ses enfants à coups de couteau.»

Nous n’avons rien ajouté. Sa petite phrase venait d’inoculer l’horreur dans nos esprits, l’indicible horreur, celle qui arrache la langue et le cerveau. J’ai jeté un œil dans sa direction pour voir de quoi elle souffrait, elle. Mais ça ne se voyait pas. Comme pour à peu près tout le monde dans la salle. D’instinct, je me suis rapprochée de Claudine.

Plus tard, beaucoup plus tard, bien après la désintégration du dernier atome de vin blanc dans notre sang, Claudine s’est mise à parler en regardant devant elle, comme si l’angoisse de l’attente l’avait amenée à faire des révélations intimes.

«Je m’habille toujours chic quand je vois Philippe. Comme y fallait parler d’Adèle aujourd’hui, je savais qu’y aurait le temps de me regarder.

— T’es sérieuse?

— Hum hum.»

Ses yeux de belle femme forte flottaient dans l’eau.

«Claudine, merde…

— Je sais que tu peux me comprendre. Malheureusement.»

Elle continuait d’y croire. Comme moi. Deux femmes pathétiques en train de dessoûler dans un hôpital décrépit. Il fallait qu’on se sorte de là.

«Donc, ça fait longtemps que t’as pas frenché, toi aussi…

Pfff…»

Elle s’est mise à rire-pleurer, laissant ses larmes finir de répandre ce qui lui restait de mascara.

«Bon, donne-moi un nom de gars que tu frencherais, vite vite, sans penser.

— N’importe quel médecin qui passe.

— Homme ou femme?

— Pourquoi pas.»

De nombreuses heures plus tard.

«Tu faisais du plongeon pis du ballet-jazz en même temps?

— Pis du patinage artistique, de la gymnastique, de la peinture, du violon, alouette.

— Tabarouette! Pis tu fais pus rien de ça?

— Non.

— Pourquoi?

— J’étais bonne dans rien. J’aurais dû lire Heidegger.»

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