Mon amie Claudine m’a conseillé, comme on le fait toujours en pareille occasion, de m’accrocher à ce que la séparation m’apportait de positif. À quelque chose malheur est bon. Elle a eu la sagesse d’attendre quelques mois avant de me lancer ses bouées de sauvetage, sachant, pour l’avoir vécu elle-même, que la rage ressentie les premiers temps noie tout, la capacité à raisonner comme le reste.
«Penses-y, t’auras plus besoin de ramasser son linge sale, de laver ses bobettes dégueulasses.
— Jacques se ramassait.
— T’as le lit à toi toute seule maintenant!
— Je déteste ça. Pis je dors dans la chambre d’amis.
— La maison! Tu pourrais vendre ta grosse maison, t’acheter un petit condo en ville, pas d’entretien, à deux pas des beaux petits cafés.
— C’est la maison de mes enfants, toute leur enfance est là. Y ont encore leur chambre.
— Mais c’est plus des enfants, justement…
— Charlotte va revenir l’été.
— Come on! L’été… Prends-toi un condo avec une chambre d’amis, ça va faire l’affaire.
— Pis les petits-enfants, quand y vont venir me voir?
— T’en as pas!
— Pas encore, Antoine pis sa blonde en parlent déjà.
— Antoine? Y arrive pas à s’occuper de lui-même!
— Y est juste un peu désorganisé.
— Prends-toi un condo avec une piscine intérieure, y vont tout le temps vouloir venir te voir. Pis y vont sacrer leur camp le soir.
— J’suis pas prête.
— Sa famille! T’haïs pas ta belle-sœur, toi? La princesse avec ses morveux?
— Oh mon dieu! Je t’ai pas conté ça! Je l’ai revirée de bord sur un moyen temps.
— Pas vrai?
— Oui, une couple de semaines après le départ de Jacques.»
Dans un embrouillamini de conversations, un soir, Jacques avait lancé à sa sœur, qui se plaignait de ne pas avoir de vie, de ne jamais pouvoir s’arrêter, de n’avoir jamais une minute à elle, comme tout le monde, qu’on pourrait lui donner une pause en gardant ses enfants de temps en temps. J’ai le souvenir d’avoir ressenti une forte douleur à la poitrine en entendant sa proposition. Jacinthe, devenue mère par choix, au début de la quarantaine – elle trouvait absurde de gâcher sa jeunesse à élever des enfants avant ça –, avait désormais deux jeunes monstres à qui on n’interdisait jamais rien, qui n’avaient aucun respect des choses, des gens, qui n’avaient jamais attendu pour obtenir quoi que ce soit et qui ne voyaient pas l’utilité de se montrer agréables. Leur statut de dieux incontestés semblait les exempter des règlements et des conséquences qui allaient de pair avec leurs transgressions. Jacinthe n’a pas attendu qu’on confirme la faisabilité de l’affaire: elle s’est pointée, le mercredi suivant, avec un sac bien garni pour la longue soirée des petits. Pour elle: yoga chaud et petit souper avec ses amies dans un pub branché.
Même en l’absence du renouvellement de l’offre, elle s’est pointée tous les mercredis suivants, yoga ou pas, crossfit ou pas. Mon gentil Jacques n’a jamais cru bon de lui dire qu’il n’était pas poli de faire une interprétation libre d’«une fois de temps en temps» pour en arriver à «tous les mercredis sans exception». Nous ne lui avons échappé qu’à deux ou trois reprises, quand j’ai forcé Jacques à venir me rejoindre au restaurant… à 16 h 30. Que je n’aie, moi, jamais même songé à la possibilité de faire une heure d’un quelconque exercice quand mes enfants étaient jeunes semblait lui être totalement sorti de l’esprit quand il me disait, plein de conviction: «Mais elle a besoin d’une pause, c’est pas facile, deux jeunes enfants, rappelle-toi. Pis Georges est presque jamais là.» De toute façon, quand le beau Georges y était, il n’avait pas le temps de «garder» ses propres enfants. J’ai donc respecté l’engagement de Jacques pendant près de deux ans, autant parce que je ne voyais pas comment refuser que parce qu’il y avait quelque chose en moi qui voulait casser ces enfants.
Comme elle était sur la ligne de front quand j’ai lancé ma bombe Facebook, Jacinthe a cru sage de ne pas se pointer le premier mercredi. Sa mère lui avait sûrement enjoint, au nom du Dieu qui m’avait mariée, de ne pas laisser ses enfants à une hystérique qui sabotait les rencontres familiales. Les grands-parents ne les gardaient jamais, ils n’avaient plus la force de courir après eux et de les décrocher des rideaux. La semaine suivante, en se foutant royalement de l’état dans lequel je me trouvais, elle s’est pointée chez moi, à l’heure habituelle, juste avant le repas, bien sûr, avec son sac bien chargé pour les soirées qui s’étirent.
Elle a sonné plusieurs coups d’un doigt enragé, et fondu de bonheur en me voyant ouvrir.
«Ah! Mon Dieu! J’ai eu peur que tu sois pas là. Merci, mon Dieu! LES GARS, ARRÊTEZ DE COURIR PARTOUT, VENEZ ICI, MATANTE DIANE EST LÀ!
— Mais matante Diane est pas ben ben d’humeur à garder aujourd’hui. Avec la patience que j’ai, je risque plus de les étriper qu’autre chose.
— Tu dois quand même commencer à aller mieux, là?
— Non, pas vraiment.
— Pourtant, t’as l’air en forme.
— C’est trompeur.
— OK. Je comprends. Regarde: je fais mon cours, après je prends juste une petite entrée avec les filles, pis je reviens tout de suite. Je resterai même pas pour la soirée.
— Non, pas aujourd’hui, Jacinthe, désolée. Je serai pas capable. T’aurais dû appeler avant.
— Mais j’ai appelé cinquante fois! Tu répondais pas!
— Parce que j’ai pas envie de parler ni d’avoir de visite.
— Bon, OK, c’est plate, ça, c’est vraiment plate. Moi qui étais toute contente d’avoir enfin une soirée à moi, un peu de temps. Des fois, je me demande comment je fais pour pas virer folle. Je cours, je cours, du matin au soir… pis Georges qui est jamais là…
— Ben oui, je comprends, j’suis passée par là, j’ai eu trois enfants, moi. Sauf que j’avais pas de matante pour me les garder toutes les semaines, les miens. Personne s’est jamais offert…
— Je trouve ça vraiment plate que ce soient les enfants qui paient pour votre séparation. Pour eux autres aussi, c’est leur moment de la semaine.
— Mais va voir ton frère! Y est encore en vie, ton frère!»
Elle m’a fait une formidable face de bœuf qui la faisait ressembler à sa mère.
«Bon, pas le choix, on va sauter un autre cours. Avoir su, je me serais pas ruée aussi de bonne heure pour aller les chercher. Super! Pis moi qui ai rien pour souper… OK, LES GARS, ON S’EN VA, MATANTE FILE PAS!
— J’espère que tu vas te trouver quelqu’un de fiable pour garder.
— Quelqu’un de fiable…
— Oui, je pense que j’ai assez donné.
— T’es sérieuse? Tu nous flushes de même? Ben j’ai mon osti de voyage! Madame se sépare, la vie s’arrête, tout est fini, fait que mangez de la marde tout le monde, arrangez-vous!
— Moi, mon osti de voyage, je l’ai en te voyant débarquer ici comme une effrontée, toutes les semaines, pour me refiler TES enfants que TON frère t’avait offert de garder, pas moi, PAS MOI, ce qui m’a pas empêchée de les garder pratiquement TOUTES les semaines pendant deux ans, DEUX ANS!
— J’en reviens pas! Tout ce temps-là, je pensais que t’étais contente de les garder!
— J’étais contente, mais je l’aurais été encore plus si je les avais gardés une fois de temps en temps, comme on te l’avait offert.
— Mais c’est quoi pour toi, une soirée par semaine?
— La même chose que pour toi! La même chose!
— Tes enfants sont partis, toi!
— Ton frère aussi, ses enfants sont partis! Pis y sont deux, eux autres!
— Laisse faire, c’est beau, je vais retourner chez nous, fuck les cours, tant pis, même si je suis sur le bord de péter au frette, c’est pas grave, madame a besoin de toutes ses soirées à elle toute seule…
— HÉ! LA GROSSE ÉPAISSE! C’EST PAS TOI QUI SOUFFRES, C’EST PAS TOI, C’EST MOI! MOI! JE FAIS PAS CHIER PERSONNE, C’EST MOI QUI ME FAIS CHIER, J’ME FAIS CHIER PAR TON FRÈRE, PAR TOI, PAR BEN DU MONDE, OSTI DE NOMBRIL! FAIS COMME TOUT LE MONDE, PAYE-TOI UNE GARDIENNE! LES AS-TU DÉJÀ GARDÉS, MES ENFANTS, DANS LE TEMPS QUE TU LES AVAIS TOUTES, TES SOIRÉES? MAIS NON, JAMAIS, JAMAIS, PAS UNE CRISSE DE FOIS! QU’EST-CE QUE TU FAISAIS DE TOUTES TES SOIRÉES, CRISSE D’ÉGOÏSTE, HEIN?»
«J’aurais pas dû sacrer de même devant les enfants.
— God! J’aurais tellement voulu être là…
— Attends. En claquant la porte, je l’ai entendue marmonner quelque chose comme «Mon pauvre frère, je comprends, là…», dans le genre. J’ai eu une montée de bile.
— La maudite bitch!
— Fait que j’ai rouvert la porte pis j’y ai crié: «Hé! La grosse, t’es trop vieille, pis trop grosse pour porter des leggings! Camel toe!»
— À porte des leggings comme pantalons?
— Yes madame, avec des motifs.
— Ç’a dû te faire du bien?
— Même pas… je me suis écroulée de l’autre bord de la porte pis j’ai braillé toute la soirée.
— C’est les nerfs.
— Je vais m’ennuyer pareil de ces deux petits morveux-là.
— OK, c’est pas positif, ça. On va trouver autre chose.»
Mais les efforts de Claudine ne servaient à rien, le départ de Jacques ne m’aidait pas: il faisait les poubelles, le recyclage, le compost, il cuisinait souvent – mieux que moi d’ailleurs –, pensait aux courses, payait les comptes, se souvenait des rendez-vous importants, n’arrivait jamais en retard, baissait la lunette de la cuvette, aimait le vin, les bonnes bouffes, mes amies et me rapportait, le samedi matin, des muffins aux céréales et aux noix. À l’exception de quelques poils en moins ici et là, je n’avais aucune raison domestique de me réjouir de son absence. «Quelqu’un D’autre» devait être en train de découvrir que son amant était aussi un gentil compagnon multitâche. Elle ne le laisserait jamais s’enfuir. C’est le problème quand on choisit trop bien son mari: il est difficile d’avoir ensuite à le partager.
«Tu devais être écœurée de l’entendre raconter les mêmes histoires, depuis vingt-cinq ans?
— Non. Y avait le tour de conter.
— Y s’habillait mal.
— Non.
— Y ronflait?
— Non.
— Y puait?
— Non.
— Quand y faisait du sport?
— Même pas.
— Y était désorganisé?
— Moins que moi.
— Y t’écoutait pas parler, y faisait semblant que ça l’intéressait?
— Non.
— Y lavait son char le samedi matin dans l’entrée de garage.
— Y a jamais lavé son char lui-même.
— Y mettait des bas dans ses sandales.
— Non.
— Pis y était tout le temps patient?
— Comme si y allait jamais mourir.»
Quand on a eu fini de faire le tour, je me sentais en suspension au-dessus d’un abysse insondable. Chacun de ses non-défauts me révélait un peu plus les miens, finissait par me faire croire que je n’avais jamais été, pendant toutes ces années, à la hauteur de l’homme qui m’avait mariée probablement plus par charité que par amour.
«OK, t’exagères, c’est n’importe quoi. Là, t’es dans la phase où tu magnifies ton ex, tu le prends pour Dieu, pis toi t’es de la marde. C’est normal, fais pas attention, ça va passer. Y était sûrement pas si extraordinaire que ça, ça va te revenir dans ta phase «détachement». On va trouver autre chose en attendant.
— Ça sert à rien…
— Ça fait passer le temps. Parce que ça va t’en prendre, du temps, beaucoup de temps. Pis comme y a pas l’air de s’enligner pour devenir tout de suite un trou de cul…
— Y sera jamais un trou de cul…
— … faudrait peut-être penser aux grands moyens.
— Comme?
— Y a une façon presque infaillible d’inverser les rôles.
— Pfff…
— Mais j’suis sûre que c’est pas ton genre. Je connais plein de gens qui l’ont fait, mais c’est pas ton genre, pis je respecte ça, pis j’suis pas certaine que ça serve autant qu’on le voudrait de toute façon…
— Tu dis n’importe quoi.
— Jacques est peut-être pas juste un gentil mari, ma belle chérie.
— Non, c’est un humain, comme tout le monde, mais y a toujours été un parfait gentleman avec moi.
— Osti de niaisage! Y t’a trompée, y t’a joué dans le dos! Pis y t’a dit que t’étais plate!»
J’avais pourtant cru que les mots, à force de les dire, s’usaient, se délavaient, devenaient comme des savons trop petits qui glissent des mains; ils avaient acquis, au contraire, une fabuleuse force destructrice qui leur permettait de fondre sur moi comme une marée noire. «Plate» comme dans «poignard».
«Cheap shot, vraiment, cheap shot, t’es juste une…
— Une quoi? Enweille! UNE QUOI? Choque-toi! Haïs-moi! Je vais faire ça pour toi! Haïs-moi, mais haïs quelqu’un! Y va pas revenir, ton Jacques, c’est fini, ma belle! Y est parti avec une pitoune de trente ans!
— Tu dis ça parce que tu t’es fait crisser là pis qu’y est jamais revenu, ton Philippe!
— Mais y va pas revenir, ton beau Jacques non plus, t’es dans le déni, ma pauvre, passe à autre chose, ça fait des mois! C’est un trou de cul comme les autres, pis y avait le goût de la chair fraîche, comme les autres.
— Y est dans une passe, une mauvaise passe, c’est un trip de cul…
— NON! Y est parti vivre avec elle! ALLÔ Houston! Y est parti, Diane, allume!
— Mais on est mariés…»
Elle a reculé de deux pas, comme si je venais de lui annoncer que j’avais l’Ebola.
«OK. Là, on va régler quelque chose une fois pour toutes: arrête de dire ça, tout le monde rit de toi pendant le lunch.
— Qui? De quoi?
— Tu finis toujours par parler de mariage quand tu parles de ta séparation.
— Mais ça veut dire quèque chose, être mariés…
— Non, Diane, ça veut rien dire. Quand t’aimes pus, t’aimes pus, mariage ou pas. C’est pas un sort magique, le mariage, ça protège de rien.
— Mais les couples mariés sont plus forts, durent plus longtemps, y a quand même des statistiques!
— Mais les statistiques parlent jamais d’amour, ma belle!
— T’es cynique, Claudine, c’est triste.
— T’es déconnectée, Diane, c’est pathétique.»
Heureusement, quand on est mère, à l’heure où les technologies tirent les ficelles de notre vie et changent au rythme des saisons, le mot «déconnecté» est une insulte qu’on encaisse quotidiennement, au propre comme au figuré. Un coup de couteau dans une livre de beurre mou. Bien peu de chose.
J’ai traîné ma carcasse de femme mariée plate et déconnectée jusqu’au restaurant où m’attendait Charlotte, ma gentille fille, future vétérinaire, presque trop brillante pour être de moi, qui multipliait les visites de compassion depuis le départ de son père. Ma fille est une belle âme dévouée qui voudrait sauver le monde entier. Je la soupçonne d’ailleurs d’avoir choisi la médecine vétérinaire parce que les animaux se laissent faire plus facilement. Du moment qu’on les aime et les soigne un peu, ils s’abandonnent à nous comme les humains vulnérables à des gourous, à cette différence près qu’on ne peut leur soutirer, en contrepartie, que de l’affection.
Contrairement à mon habitude, j’ai demandé au gentil serveur venu m’offrir un apéritif en gambadant de m’apporter un beau grand verre de blanc. J’avais besoin de réintégrer mon corps pour jouer à la mère qui surnageait.
«Allô, maman!
— Allô, ma belle cocotte! Pis, les examens?
— Euh… la session est pas commencée.
— C’est vrai, excuse-moi, j’suis dans la lune. Pis, comment ça va?
— Ça va super bien.
— T’as parlé à ton père?
— Oui.
— Quand?
— Avant-hier, me semble.
— Y va bien?
— Oui, oui. Ça va.
— Tant mieux.»
Je m’étais bâti un ordre du jour que je suivais à la lettre quand je voyais mes enfants: études ou travail, Jacques, les amours, les projets à venir. De cette façon, je n’oubliais rien et donnais l’impression qu’on pouvait parler de tout sans malaise, même de lui. Les premiers temps, je me l’étais même écrit dans la main.
«J’suis passée à la maison avant de venir ici. J’ai vu que t’avais aussi démoli ton lit.
— Je l’ai défait en morceaux pour le sortir, y passait pas par la porte.
— On aurait pu le dévisser.
— Bah, c’est compliqué dévisser tout ça. C’est vite fait avec la masse.
— T’as commandé un autre lit?
— Non, pas tout de suite.
Dans une minuscule case logée très profondément dans mon cerveau, l’idée que je devais attendre de consulter Jacques avant d’en choisir un nouveau vivotait.
«Pourquoi ça pressait tant de le sortir?
— …
— J’ai pensé qu’on pourrait aller magasiner?
— T’as besoin de quelque chose?
— Non, juste pour faire une petite tournée des boutiques. Quand tu voudras.
— OK.
— Ça fait du bien s’acheter quelque chose de neuf quand on file pas, non?
— Ah, tu files pas?
— Maman…
— Tiens, j’ai une idée: je prends congé cet après-midi. T’es libre?»
La jeune fille qui me proposait des jeans portait les siens beaucoup trop serré. Des deux fesses qu’elle devait avoir initialement, il n’en restait plus qu’une, traversée par une couture qui peinait à maintenir endiguée toute cette chair mollassonne. Je ne la jugeais pas, je constatais.
Elle voulait que j’essaie des coupes skinny, une espèce de jeans moulants comme des leggings qui, s’ils ne révélaient pas autant le détail des organes génitaux que des vrais leggings, n’en désavantageaient pas moins la silhouette. Charlotte, derrière la vendeuse, me faisait des timeout avec ses mains quand elle désapprouvait. Mon idéal reposait encore sur le sexy confort que vendaient les publicités de Levis dans les années quatre-vingt. Un brin déconnectée, la petite madame.
Dans le miroir de la cabine d’essayage, sous la cruelle lumière des néons, le regard «lucidifié» par mes deux verres de blanc du dîner, mon corps m’est apparu dans toute sa disgrâce. Malgré le poids perdu dans les dernières semaines, mes jambes me semblaient lourdes, molles, impropres à porter un corps. Sur le renflement de mon ventre tout aussi mou se soulevait ma chemise plissée. Trop petits pour s’imposer ou évoquer la volupté, mes seins reposaient sagement sous le tissu. La platitude se lisait jusque-là, dans chacune de mes formes empâtées, dans mes cheveux sans vie, mes yeux cernés, mes vêtements beiges et mes teintes de maquillage naturelles. Normal qu’un homme comme Jacques ait fini par s’emmerder, l’ennui s’était taillé une niche dans chacune des cellules de mon corps.
Je me suis effondrée par terre, dans la crasse de tous ceux passés là avant moi. Je ne pouvais ni me relever ni parler. La douleur me clouait au sol, comme si la gravité venait tout à coup de tripler. Je voyais les pieds des gens qui continuaient de vivre normalement de l’autre côté. Je les enviais. À défaut d’être originale dans la vie, je pourrais l’être dans la mort: je n’avais jamais entendu parler de quelqu’un foudroyé par sa laideur, retrouvé sans vie au fond d’une cabine d’essayage.
Quand Charlotte s’est rendu compte que je ne ressortais pas ni ne répondais à ses appels, elle s’est glissée sous la porte de la cabine pour venir me rejoindre. Il a presque fallu qu’elle rampe pour ne pas se râper la colonne vertébrale. Elle s’est tapie à côté de moi, m’a prise dans ses grands bras de femme, sans dire un mot. Ma petite Charlotte, mon bébé. J’entendais dans son silence les «ça va aller, maman, ça va aller», «je t’aime, ma petite maman». Elle respirait à peine, comme si elle voulait disparaître, elle aussi. Elle a plongé avec moi dans les sables mouvants, sans rien me demander. Ça m’a donné envie de m’accrocher.
«Ça va pour les grandeurs, ici?
— Super!
— Pis les skinny, finalement?
— Super aussi!»
C’est venu à la même vitesse que l’abattement, je me suis mise à rire comme une folle. Tout mon corps sursautait. Plus j’essayais de contenir mon fou rire, plus il augmentait. Par contagion, Charlotte s’y est mise. Du joli. Deux femmes enlacées, dont une à moitié à poil, en train de pleurer, agenouillées sur le plancher sale d’un magasin. Du joli, vraiment.
«Te rappelles-tu quand t’étais petite, tu t’embarrais toujours sans faire exprès dans les toilettes publiques?
— Pfff… oui!
— Chaque fois, je te disais de pas barrer, mais tu le faisais pareil!
— Je sais, j’arrivais jamais à débarrer, après. Je sais pas pourquoi, ça me stressait trop, je pense.
— Fait que je passais en dessous.
— T’es déjà passée au-dessus, y avait pas assez de place en dessous.
— Ah oui?
— Au Château Laurier. Pis t’étais en robe, t’avais pas trouvé ça drôle.
— Ah mon dieu! Je m’en souviens…»
On est sorties de là au bout d’un quart d’heure, la face barbouillée de vieilles larmes séchées, encore secouées par des rires qui s’alimentaient de toutes les histoires qui nous revenaient. La vendeuse s’obstinait tant à ne pas sourire, qu’on a fini par penser que c’était interdit par la chaîne de magasins. Je la comprends, il n’y a pas de quoi rire quand des jeans fabriqués par des employés exploités au Bangladesh coûtent près de deux cents dollars la paire, assurant ainsi une vie de luxe à une clique de bourgeois à la conscience malade. Pas de quoi rire quand moi, prétextant que je n’ai pas le choix, je les achète.
En voyant que je ne revenais pas en après-midi, Claudine m’a envoyé plusieurs textos. Elle tenait absolument à me dire une chose très importante et voulait que je la rappelle.
«Je m’excuse.
— Moi aussi.
— Mais c’est pas l’affaire importante que je voulais te dire.
— Non, tu voulais me dire comment faire pour que Jacques devienne un trou de cul.
— Ben non, c’est même pas ça.
— Je peux-tu quand même savoir comment faire?
— Je pense pas que c’est une bonne idée…
— Je veux savoir, shoot.
— T’es sûre?
— Oui.
— Détective privé.
— Détective privé? Qu’est-ce que tu veux qu’y m’apprenne, le détective privé? Que mon mari est parti avec une greluche?
— C’est ça que je dis, c’est pas une bonne idée.
— Mais tu voulais quand même me le proposer.
— Oui, parce que, des fois, quand on a envie de s’aider un peu, c’est bon de savoir que tout s’est pas toujours passé comme on pense.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Arrrg… j’aurais dû fermer ma gueule avec ça.
— T’as commencé, enweille!
— Tu penses que Jacques est un saint, mais c’est sûrement pas le cas.
— Pourquoi pas?
— Les statistiques roulent pas pour lui.
— On s’en fout, des statistiques.
— Tiens tiens…
— Enweille!
— Il l’a fréquentée combien de temps avant de sacrer son camp avec la belle Charlène?
— Je pense qu’on a fait le tour de la question à peu près dix fois, Jacques et moi, pis je te l’ai raconté autant de fois.
— Y t’a raconté ce qu’il voulait bien te raconter.
— Mais y est parti avec elle! Qu’est-ce que ça change maintenant?
— Y l’a peut-être fréquentée pendant deux ans avant de se décider à partir!
— Ben non, voyons, c’était nouveau! Relativement nouveau. Charlène était au bureau depuis six mois quand y a sacré son camp.
— OK, admettons que c’était nouveau avec elle, ce qui me surprendrait, mais c’est pas grave, est-ce que ça se pourrait qu’avant elle…
— Quoi?
— Tu penses que c’est sa première histoire de ce genre-là?
— …
— Ça change rien, le détective, c’est juste pour inverser les rôles, pour t’aider à le trouver dégueulasse.
— …
— Diane?
— …
— DIANE?
— Je réfléchis.
— Non, fais pas ça, ça sert à rien. Laisse tomber, on oublie ça.
— Tu sais des affaires que je sais pas.
— Non, je te le jure. C’est juste que ton histoire est tellement classique! Voir si ton beau Jacques, du jour au lendemain… tu sais que j’ai jamais réussi à faire le compte de toutes les étudiantes que Philippe s’est tapées?
— Je me sens tellement conne…
— Mais non, mais non, oublie ça.
— J’imagine que t’as un nom pour moi, quelqu’un de recommandable.
— Veux-tu entendre ce que j’avais de positif pour toi? C’est une superbe idée, c’est pour ça que je t’appelais. C’est pas quelque chose que t’auras plus, c’est quelque chose que t’avais pas, pis que tu vas pouvoir avoir, enfin!
— Hum…
— Quelque chose que tu pouvais pas faire avec Jacques.
— Je vois pas ce que je pouvais pas faire, à part baiser avec d’autres.
— T’oublies une chose importante… tu m’en as souvent parlé…
— Je vois pas.
— Non? Pas de souvenir?
— Enweille.
— C’est pour ça que Cloclo est là!
— OK, la matante, crache.
— Tu vas enfin pouvoir… frencher.
— Frencher? T’es sérieuse? C’est ça, ta grosse affaire? J’en ai rien à foutre, de frencher!
— Ben voyons, tu vas pouvoir frencher! FREN-CHER! Ça fait quoi, vingt-cinq ans que t’as pas frenché? Combien de fois tu m’as dit que ça te manquait, que t’en rêvais, que Jacques frenchait pas!
— Mais c’est pas un projet de vie, ça!
— Mais je te donne pas un projet de vie, je te donne une bonne raison de te botter le cul! T’es intelligente, t’es belle…
— Essaie pas, j’arrive des magasins.
— Personne se trouve beau ou belle dans une cabine d’essayage.
— J’suis molle.
— Aucune importance pour frencher! Mets-toi des bas de compression en attendant de te remettre en forme, pis ça va être diguidou!
— Pfff…
— T’es belle, Diane, j’espère que t’en doutes pas! T’es mauditement belle. Si je t’aimais pas autant, je t’haïrais.
— Mets-en pas trop.
— Nomme-moi un gars que tu frencherais, vite vite, sans penser.
— C’est ridicule, j’ai l’impression d’avoir quatorze ans.
— T’es pas loin de ça si on enlève tes vingt-cinq ans avec Jacques.
— Vingt-huit: on était ensemble depuis trois ans quand on s’est mariés.
— C’est encore pire! Faut que tu commences à quelque part! Le french, c’est un peu comme le tremplin d’un mètre à la piscine: faut que tu te pratiques sur le moins haut avant d’aller sur celui de dix mètres.
— Drôle de comparaison.
— Je sais. Enweille, un nom!
— J’ai pas le goût de frencher personne!
— UN NOM!
— JI-PI!
— Ji-Pi du quatrième, le comptable?
— Oui, pourquoi?
— Je sais pas, tu vises peut-être un peu haut. Pis y est marié, faudrait que je vérifie dans mes dossiers.
— Tu m’as demandé un nom!
— Oui oui! C’est parfait! Excellent! On garde Ji-Pi. C’est ta première idée. Concentre-toi là-dessus. De toute façon, on parle juste de frencher.
— Ben oui, super facile.
— Plus que tu penses. Beaucoup plus que tu penses.
— Ça m’inquiète un peu que tu dises ça de même.
— Pourtant, si tu savais comme j’ai raison.
— Je vais prendre le nom de ton détective.
— Pis j’ai une bonne psy.»
Blottie dans sa grosse couverture de poils, Charlotte écoutait sur son ordinateur un épisode d’une série américaine que je devais «absolument voir». Elle m’avait dit ça une bonne trentaine de fois dans les deux dernières années. J’avais pris un tel retard depuis Six Feet Under que j’avais renoncé à m’y mettre. Oui, déconnectée.
«Pis, les jeans, tu regrettes pas?
— Ben non, ma chouette, j’suis super contente. Si tu me dis que ça me fait bien, je te crois.
— Mais c’est vrai que ça te va bien!
— Hum hum.
— C’est vrai, t’es écœurante pour ton âge!
— Pour mon âge.
— Non, c’est pas vrai, t’es écœurante tout court!
— Hum hum.
— Je te jure.
— T’as parlé à Claudine?
— Claudine? Non. Pourquoi?
— Vous avez le même discours.
— Normal, t’es belle. Tout le monde te trouve belle.
— Ouin…
— Pas ouin, oui.
— Merci, ma belle chouette, t’es fine. Dis-moi donc ce que tu penses du Nautilus?
— Bof, ça coûte les yeux de la tête pis le monde se croit en maudit là-dedans. Tu veux faire du chest-brrrras?
— Ben, faudrait peut-être que je me remette à faire quelque chose. Ça me ferait pas de tort.
— Tu pourrais te mettre au jogging, ça se fait partout, ça coûte rien. Pis c’est la mode.»
Je déteste la mode.