14 Où je dis encore «oui».

«Tu penses que Jacques va revenir?

— Je sais pas, je dis ça de même.

— Je te pose la question sérieusement: est-ce que tu t’attends à ce que Jacques revienne?»

Elle portait un veston à col Mao qui lui donnait un air sévère. Dans ses mains, un stylo plume se balançait, comme un métronome, suivant le rythme de mes confessions. Peut-être qu’elle n’aime pas les stylos ordinaires, je ne le lui ai pas demandé.

«Diane?

— C’est pas impossible, ça s’est vu plein de fois.

— Donc t’espères qu’il revienne?

— Sincèrement… oui.

— Pourquoi?

— Parce que ce serait plus simple. Je pense beaucoup aux enfants là-dedans.

— Vos enfants sont partis de la maison.

— Oui, mais Charlotte va probablement revenir, elle vient juste de partir pour ses études. Pis on sait jamais pour les autres, les couples durent pas longtemps aujourd’hui. Ça va leur prendre une place où atterrir en cas de besoin.

— Jacques a pas nécessairement besoin d’être là.

— Ça ferait bizarre que leur père soit pas là, y nous ont toujours vus ensemble, c’est notre maison, je sais pas…

— Tu penses que tes enfants viendront pas si Jacques est pas là?

— Peut-être qu’y oseraient pas.

— Pourquoi?

— Je sais pas.

— Tes parents se sont séparés?

— Quand j’avais vingt ans.

— Tu vivais encore chez tes parents?

— Non, j’étais en appartement.

— Comment ça s’est passé avec eux?

— Plutôt mal.

Haussement de sourcils.

— Explique-moi, Diane.

— Mes parents ont vendu la maison, ma mère s’est retrouvée en appartement, au troisième étage d’un immeuble beige dans un quartier beige. Mon père est reparti à Sherbrooke.

— T’es retournée chez ton père ou ta mère après tes études?

— Chez ma mère, un mois. Le mois le plus triste de ma vie.

— Pourquoi?

— C’était triste… c’était pas chez nous, j’aimais pas ça, y avait aucun souvenir nulle part, pus de voisins, pus d’amis, pus de ruelle, ça sentait pas comme chez nous… quand je me levais, la nuit, je savais pas où j’étais. Quand je voyais le stationnement par la fenêtre, j’avais juste envie de brailler.

— Ça te faisait pas ça en appartement?

— Non, c’était pas chez nous, je vivais avec des colocs, je savais que c’était juste pour un temps. Chez nous, c’était chez ma mère. Mais j’arrivais pas à me sentir bien chez elle. J’avais même pas de chambre. Je dormais sur un divan-lit dans le salon, la télé restait allumée toute la journée pour faire de la compagnie. Ma mère était tellement heureuse d’être là: “C’est ben moins d’entretien, ça m’en fait moins grand à torcher.” Pour moi, c’était triste, juste triste.

— Hum. Est-ce que ça t’arrive d’envisager qu’y revienne pas?»

C’était un exercice fabuleusement difficile que j’évitais encore.

— Je sais que ce serait bien que je dise oui, mais non, j’y arrive pas encore.

— Qu’est-ce que tu ferais si y revenait?

Oh boy!… je sais pas. Faudrait en tout cas qu’il m’achète une nouvelle bague, une maudite grosse bague!

— Grosse comme quoi?

— Grosse comme son gâchis.

— Tu pourrais lui pardonner?»

Je m’étais posé la question un million de fois. Mon pardon prenait plutôt la forme d’un long chemin de croix par lequel il rachetait ma peine. Je voulais qu’il souffre, qu’il s’accuse, qu’il rampe, qu’il me supplie, m’implore, se décompose à mes pieds.

«Peut-être, oui.

— Tu l’aimes encore?

— …

— Diane?

— Oui.»

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