Les idées puériles de Claudine avaient fini par germer jusqu’à se transformer en une sorte de jeu de rôle qui m’occupait l’esprit. Son plan fonctionnait. J’avais même échafaudé une série de scénarios fabuleusement gnagna, dignes des plus mauvais soaps, où je finissais par embrasser Ji-Pi:
Par pur hasard, je me retrouvais avec Jean-Paul dans le local des photocopieurs, je fermais la porte et l’embrassais sans rencontrer aucune résistance.
L’ascenseur tombait en panne – nous n’étions que tous les deux, évidemment –, il s’approchait de moi par réflexe de protection et finissait, sans transition, par m’embrasser, ce à quoi je ne m’opposais pas.
Je prenais l’escalier pour faire un peu de sport, avant d’aller m’asseoir pour la journée, et je l’y rencontrais – pur hasard qu’il se mette au sport en même temps que moi! –, ce qui se terminait inévitablement par un gros french impromptu.
Etc.
Ma banque de scénarios comptait aussi quelques catastrophes qui arrivaient presque à m’émouvoir:
Nous devions évacuer l’immeuble à cause d’un appel à la bombe et, dans la panique de l’évacuation, nous nous retrouvions isolés à quelques rues du bureau, enlacés, collés par la bouche, afin de mieux survivre à la haine du monde.
La panne d’électricité classique, la noirceur, la peur, la moiteur, des hasards bien faits, des mains, des bouches mêlées, dans cet ordre ou dans le désordre.
Je m’évanouissais dans le couloir qui mène à la salle de conférences et Ji-Pi, dans un élan d’héroïsme olympique, m’attrapait juste avant que ma tête ne se fracasse sur le béton du bâtiment certifié LEED (m’évitant du coup un éclatement de cervelle et un difficile lavage de dalle de béton). Il était si heureux de me voir revenir à la vie qu’il ne pouvait s’empêcher de m’embrasser goulûment.
Etc.
D’autres fois, je poussais la catastrophe jusqu’à des sommets d’invraisemblance qu’on me pardonnera de ne pas reproduire ici. Dans le meilleur de ces pires cas, nous étions les deux seuls survivants de l’anéantissement de la Terre et nous nous embrassions pour nous soustraire à l’angoissante attente de notre inéluctable fin. Bref, le monde allait mal, mais moi, je frenchais.
Dans la réalité, Ji-Pi travaillait au service des finances, au quatrième étage, et moi, aux ressources matérielles, un étage plus haut. Les chances d’être réunis, seuls, dans un ascenseur ou un boisé environnant en feu étaient à peu près nulles. J’allais peut-être devoir m’aider un peu.
Je me suis donc mise à multiplier les allées et venues entre le rez-de-chaussée et le cinquième pour, statistiquement parlant, augmenter mes chances de le croiser. Fallait bien commencer quelque part, se rendre au petit tremplin. Je prenais les escaliers pour descendre, l’ascenseur pour monter – je ne tenais pas à tout gâcher en suant –, prétextant un changement de rythme de vie pour expliquer la multiplication de mes marches santé pendant les pauses et l’heure du dîner. Dans ma situation, tout le monde comprenait ce besoin de nouveauté. J’allais plus souvent que nécessaire faire des vérifications d’usage au quatrième (en réalité, j’allais aux toilettes faire semblant de me moucher). Évidemment, j’oubliais souvent ceci, cela, ce qui me donnait encore quelques occasions de forcer le hasard qui, j’étais bien obligée de le reconnaître, était plus coopératif dans mes rêves que dans la réalité.
Quand je me retrouvais avec Ji-Pi et tout un tas de chaperons dans l’ascenseur, je le regardais intensément pour lui faire des suggestions mentales; elles traversent beaucoup mieux la boîte crânienne quand on est en présence de la personne, dit-on. Je fixais donc sa tête avec insistance et lui donnais l’ordre suivant, très simple, très clair: «Embrasse-moi.» Mais il ne m’entendait pas. Les gens sortaient de l’ascenseur comme ils y étaient entrés, saluant poliment de la tête avant de fixer le tableau de commande qui s’allumait par intermittence. Plus je le regardais, plus je le trouvais beau, et plus il me semblait invraisemblable qu’on en vienne un jour à coller nos bouches.
«Mais c’est n’importe quoi, ça! C’est du vaudou, ton affaire. Y faut que tu fasses quelque chose pour vrai, que t’ailles le voir, que tu y paies un café, tu pourras jamais l’embrasser si tu l’approches pas. Voyons, des suggestions mentales! Dis-moi pas que t’as lu ça dans Le secret, je t’étripe.
— C’était dans une revue.
— Donne-moi pas le titre. Bon, viens me voir tantôt, tu me feras une petite commission.»
Naïvement, après la pause, je suis retournée voir Claudine qui a dit bien fort, pour que tout le monde l’entende: «Ah! Diane, tu descends à la comptabilité? Pourrais-tu donner ça à Ji-Pi pour moi, s’il te plaît?»
Après avoir pris les deux dossiers déjà classés qu’elle me tendait, je me suis rendue au quatrième et j’ai marché d’un pas décidé jusqu’au bureau de Jean-Paul. Comme la porte était ouverte, je suis entrée. Des piles de dossiers bien rangés attendaient des mains bienveillantes à côté d’un verre en faux cristal plein de crayons tous semblables: des Pilot Hi-Tecpoint V7 Grip (j’ai fait une minigrimace, je déteste les grosses mines). Quelques pouces plus loin, un petit berger en porcelaine, souriant comme si les loups n’existaient pas, surveillait ses moutons imaginaires. Pas de photo, seulement un lys de la paix apparemment très heureux d’être là. Ce qui ne veut rien dire, les lys de la paix sont heureux partout. Sa secrétaire s’est empressée de m’accueillir.
«Allô, Diane!
— Ah! Allô, Josy!
— Tu cherches Jean-Paul?»
À l’exception de sa secrétaire, personne ne l’appelait Jean-Paul, question de hiérarchie peut-être. Lui-même ne se présentait que sous le nom de Ji-Pi. Depuis le téléroman Les dames de cœur, Jean-Paul était un nom un peu moins populaire.
«Euh… oui.
— T’as des dossiers pour lui?
— Euh… non, mais oui, en fait, c’est Claudine qui m’a chargée de lui donner ça, j’aimerais mieux les lui remettre moi-même.
— Inquiète-toi pas, je vais les lui donner. Y devrait pas tarder.
— Y est parti où?
— Prendre un café au deuxième, y se sont payé une machine expresso.
— Oh wow!
— Ça boit pas du café comme tout le monde, la gang de la traduction.
— Je vais m’arranger pour le trouver là-bas. J’ai des petites choses à lui expliquer.
— C’est beau ce que tu portes.
— Oh! Merci… c’est gentil.»
Si j’avais été aveugle, j’aurais peut-être pu lui retourner le compliment. Quand je l’ai vue se diriger vers son bureau sur ses échasses de quatre pouces, d’un blanc lumineux, j’ai ressenti pour elle une forme de pitié. Elle m’a saluée en bougeant ses doigts sertis de faux ongles blancs, sanglés de bagues aux perles blanches parfaitement assorties aux boucles d’oreilles, bracelets, peigne décoratif et ombre à paupières blancs, comme son tailleur. Depuis son arrivée dans la boîte, elle traînait une réputation de fouine qu’elle honorait de belle façon chaque fois que l’occasion se présentait. Si j’avais eu une telle secrétaire, j’aurais probablement, moi aussi, poussé mes explorations du territoire jusqu’à trouver, sur un étage éloigné, une machine à café.
Je suis passée par les escaliers, le temps de retrouver mon courage. En arrivant au deuxième étage, j’ai vu Ji-Pi qui entrait dans l’ascenseur avec sa foulée énergique d’homme splendidement en forme. Je me suis précipitée pour le rejoindre, mais la porte s’est refermée au moment où je disais «Jiii-Piiii!» C’est sorti comme ça, ridiculement étiré. Je suis restée là, mes documents bidon à la main. La porte s’est presque aussitôt rouverte sur un Ji-Pi tout sourire, curieux de savoir ce que je lui voulais tant.
«Ah… euh… tiens, c’est Claudine qui m’a demandé de te remettre ça. C’est parce que j’avais affaire au quatrième, fait que… je passais par là…
— Mais t’es venue jusqu’au deuxième, ça doit être important?
— Non non, c’est à cause de la machine à café.
— C’est quoi, ces dossiers-là?
— Euh… aucune idée.
— Ah bon… hum hum… me semble les avoir déjà approuvés la semaine passée…
— Elle s’est peut-être trompée.
— Oui. Bizarre, quand même. Tu montes?
— Euh… oui.
— Tu voulais pas un café?
— Ah! Oui, nounoune, j’oubliais.
— OK. Merci pour les dossiers, je vais les revoir tout de suite, y doit y avoir quelque chose qui marche pas.
— Oui…
— Bonne journée!
— Oui…»
Fermeture feutrée de porte sur nounoune déconfite. J’ai laissé tomber le café et j’ai repris l’escalier, au petit trot, pour pouvoir digérer ma déconvenue en paix.
Je suis entrée dans le bureau de Claudine et me suis affalée dans la chaise des plaintes. C’est la chaise la plus usée de tout l’édifice.
«C’est n’importe quoi, ton histoire de frenchage. J’ai eu l’air conne, je m’haïs, pis Ji-Pi, franchement…
— Ji-Pi est un excellent petit tremplin.
— Y est ben trop beau.
— Y est indépendant, tête un peu forte, l’air trop solide pour l’être vraiment, c’t’un parfait candidat pour le frenchage.
— Pis y a une femme, ou mieux, une blonde!
— Mais tu t’en fous! Tant mieux, même. Tu veux pas le marier, tu veux même pas coucher avec, tu veux juste le frencher. Après ça, qu’y retourne à sa vie.
— Tu veux que je me venge de Jacques?
— Pantoute. C’est pas de la vengeance, c’est de l’égoïsme pur. En ce moment, faut que tu penses à toi, pis toi, t’as besoin de deux choses: faire passer le temps pis retrouver un peu de confiance en toi.
— Oh boy! Grosse réussite!
— Ça fait combien de jours que tu passes tes temps libres à rêver à Ji-Pi?
— Pantoute.
— Fais-moi pas accroire que ça t’a pas divertie un peu.
— À peine.
— Pis fais-moi pas accroire que tu te forces pas un peu plus le matin quand tu t’habilles.
— Un peu.
— Voilà. Ça sert à ça, les projets de frenchage. C’est inoffensif comme une tasse d’eau chaude au citron, mais ça fait du bien. Ça fait des mois que je t’ai pas vue en forme de même.»
Quand je suis revenue à mon bureau, j’avais un message de Jean-Paul Boisvert sur mon répondeur. J’ai secoué la tête comme un hochet: Ji-Pi m’avait appelée, moi. Le Tom Brady du département de la comptabilité avait composé MON numéro de poste.
«… écoute Diane… eee… si tu peux passer me voir quand t’auras une minute. Rien de pressant ni d’important. Quand t’auras une minute.»
«De même, c’est tout?
— Ben oui.
— Quin! Madame, j’ai eu l’air conne…
— Mais là, qu’est-ce que je fais?
— J’imagine que c’est pas une vraie question.
— Mais je vais avoir l’air conne!
— C’est sûr, mais tu vas y aller quand même.
— Garde-moi le siège des plaintes bien au chaud, je reviens.»
La porte de son bureau était fermée – rempart contre les risques d’éblouissement spontané. Après l’avoir averti au téléphone, Josy a tenu à m’ouvrir elle-même, comme un majordome un peu zélé, avec un mouvement de bras à la The Price Is Right. Ji-Pi était concentré sur son écran, les sourcils froncés, plus beau que jamais. La contrariété l’embellissait, lui donnait cette touche de sagesse qui manque aux hommes des revues. Ses cheveux étaient si drus qu’ils ne devaient pas laisser passer une main, même une fine main de femme. Ceux de Jacques avaient déserté doucement le navire jusqu’à ne lui laisser qu’une couronne de prêtre autour de la tête. Mais puisque les rides enjolivent le visage de l’homme, un simple rasage du caillou avait suffi à lui soustraire une bonne dizaine d’années et à le faire entrer dans la clique des hommes mûrs qui portent bien le coco. Il m’était quelquefois arrivé de sentir que j’étais victime d’un pernicieux transfert dans ce foutu mariage: je prenais en double les années qui passaient, les miennes et les siennes.
«Oh! Bonjour, Diane. Merci, Josy. Tu peux refermer derrière toi.
— Veux-tu que je prenne les appels pour que vous ne soyez pas dérangés?
— Non non, tu me les passeras, pas de problème.
— Ah! C’est un rendez-vous informel?
— Non, professionnel. Merci, Josy.»
Une fois la porte refermée, Ji-Pi a roulé sa chaise jusqu’à moi, de l’autre côté du bureau, et s’est mis à me parler sur le ton de la confidence: «Écoute, Diane, ça me met un peu mal à l’aise de te demander ça, en fait, c’est même franchement gênant, mais j’ai pas pu m’empêcher de remarquer tantôt…»
Les autres mots, sur le coup, je ne les ai pas entendus. J’ai bien vu que sa bouche remuait en suivant ses mains, mais ce qu’il m’a dit m’a complètement échappé, pendant de longues secondes. Silence radio. Ses mains, sa bouche, qu’il avait belles, m’hypnotisaient. C’est tout ce dont j’avais besoin. Qu’il s’en serve pour faire autre chose que m’embrasser ne me faisait pas de peine. Quand ses lèvres ont cessé de bouger, il a doucement posé ses mains sur le bureau en écarquillant les yeux pour me signifier que c’était à mon tour de parler.
«Euh…
— Excuse-moi. Je pense que c’est indiscret. Je suis désolé.
— Non! Non non. J’ai… euh… j’ai… J’ai juste pas entendu. J’ai pas entendu ce que t’as dit.
— Ah?
— J’étais dans la lune. Excuse-moi.»
Avoir l’air conne, c’est ce que je disais.
«OK. Euh… je te demandais où t’as acheté les bottes que tu portes, je les trouve belles pis c’est bientôt l’anniversaire de ma femme…
— T’es marié?
— Oui.
— Ah. C’est drôle, je t’imaginais pas marié. C’est plus rare, votre génération.
— Euh… je pense qu’on a… à peu près le même âge.
— Ah oui? T’as quel âge?
— Quarante-quatre.
— Nan!
— Oui.
— Ben non!
— Ben oui.
— Ça se peut pas!»
Il en faisait à peine trente-cinq. Je l’aurais frappé, lui et ses jolies pattes-d’oie. Derrière lui, par-delà la vitre de la grande baie mal lavée se dessinait une partie des plaines d’Abraham, chargées de leur beauté historique, piétinées par une faune bigarrée venue se jouer une petite scène campagnarde avant de retourner à sa cage en béton armé. En me défenestrant en pensée, sans cligner des yeux, j’ai presque réussi à sentir l’herbe sous mes pieds. J’ai soudainement eu très envie de courir.
«Elle chausse du combien, ta femme?
— Du huit.
— Ça tombe bien.»
Je me suis levée et, en m’appuyant sur le coin de son bureau, j’ai retiré mes bottes avant de les lui laisser sur la pile de dossiers bien rangés qui attendait devant lui. Il a bien essayé de m’arrêter, de me convaincre de les reprendre, mais je lui ai assuré qu’elles étaient neuves, qu’il n’en trouverait nulle part et qu’elles me nuisaient.
«Mais je veux pas tes bottes, c’est super généreux, mais je les veux pas, je voulais juste savoir où tu les avais prises, c’est complètement insensé, je peux pas les prendre, voyons donc, Diane, voyons, tu peux pas partir de même…
— Tu viens de me faire réaliser quelque chose: je veux qu’on regarde mes yeux finalement, pas mes pieds.
— OK, je t’ai choquée, je m’excuse, tes bottes sont belles, c’est juste que là…»
Je lui ai tourné le dos, j’ai ouvert la porte – pas de Josy, super! – et couru en pieds de bas dans les couloirs du quatrième, dans les escaliers de béton glacial et dans tous les couloirs du cinquième. J’ai couru les bras à angle droit comme Wonder Woman. J’étais chargée à bloc, comme au son de la cloche quand j’étais au primaire. Ça me faisait un bien fou, tout paraissait moins lourd, moins bureaucratique, moins assommant. À ceux que je croisais sur mon chemin, je faisais le signe du diable pour leur faire comprendre qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que je traversais seulement un moment de folie passagère. Ils pouvaient retourner crever d’ennui sur leurs formulaires, moi, j’avais besoin de courir. Et je courais. Dans ma tête, j’étais Lola, Forest, Alexis le Trotteur. J’ai atterri sur la porte close de la salle de conférences, le souffle court, les dessous de bras noircis par la sueur, les bas brunis par la crasse.
Claudine est venue me trouver, catastrophée. Je lui ai souri de toutes mes dents devenues beiges à force d’ingurgiter des milliers de litres de café et de vin rouge. J’allais bien, ça se voyait.
«Tu devrais vraiment essayer ça, c’est tripant!»
Et je suis repartie dans les escaliers en riant comme une fille pas de bottes, pas de raison, pas de mari.
J’ai demandé au chauffeur de taxi de me conduire au magasin de course à pied le plus près. Ça se voyait de partout que j’avais besoin de souliers.
Quand j’ai débarqué dans la boutique de sport en pieds de bas archisales, les deux jeunes vendeurs se sont dirigés vers moi armés de leurs sourcils inquiets. Ça pouvait se comprendre: dans l’état où j’étais, je devais ressembler à une clocharde venue quêter quelque chose à se mettre dans les pieds. L’un d’eux m’a tout de même souri. La vue de mon sac à main en cuir italien a dû le rassurer.
«Je voudrais me mettre à la course.
— Vous avez perdu vos souliers, madame?
— Non non, je les ai donnés à quelqu’un qui en avait besoin.
— Bon, on va arranger ça.»
Il m’a montré ses belles dents blanches de gars qui ne devait pas boire de café et nous nous sommes dirigés vers le fond de la boutique où des centaines d’espadrilles aux couleurs éclatantes formaient une étourdissante mosaïque d’ingéniosités techniques et futuristes. Je me suis assise sur un banc pour m’empêcher d’avoir le tournis.
J’ai jeté mes bas pour mettre ceux que le gentil «Karim à votre service» m’a tendus. Des bas que tous les wannabees coureurs enfilaient pour faire des essayages, des bas hypothétiquement pleins de champignons, comme aurait dit Jacques qui avait une peur irrationnelle des maladies de pieds. Je les ai enfilés avec bonheur. Ça me plaisait de vivre dangereusement.
«Venez avec moi, on va aller faire un essai de course.
— Un essai de course?
— Faut que je vous regarde courir pour savoir ce que ça vous prend comme chaussure.
— Mais je veux juste des chaussures de course ordinaires.
— Oui, mais faut que je connaisse votre foulée si vous voulez une chaussure adaptée, sinon vous pourriez vous faire mal.
— Oh! C’est sérieux!»
J’ai donc pris place sur le tapis de course intérieur et j’ai fait quelques allers-retours sous les yeux attentifs d’un jeune homme accroupi pour mieux évaluer ma foulée, ce qui le condamnait du coup à voir l’attirail de chair molle qui surmontait mes pieds. C’était une journée d’autosabotage, je pouvais en prendre. Et je faisais ainsi œuvre de bonté: il trouverait sa blonde plus belle que jamais en la retrouvant le soir. Sa blonde, son chum, peu importe.
J’ai finalement appris que je souffre d’une pronation assez marquée, appelée surpronation; j’étais venue m’acheter des souliers de course, je repartais avec un diagnostic médical. Et sur les centaines de chaussures exposées, il n’y en avait donc que trois paires possibles pour moi. Toutes trois d’une inouïe laideur, mélanges inélégants de couleur fluo et de lignes suggérant l’aérodynamisme. Le retour de la mode des années quatre-vingt est l’une de mes hantises, c’est presque une phobie; c’est dire le plaisir que j’ai eu à faire un choix.
J’ai aussi été forcée de renoncer à mon habituelle fierté pour l’achat des vêtements.
«Est-ce que ça va pour la taille du soutien-gorge, madame?
— Ben… je pense que oui, j’ai la poitrine un peu comprimée…
— C’est normal, ça écrase un peu les seins, c’est pour le soutien.»
Mes seins n’étaient pas comprimés, ils formaient une galette plate complètement informe; j’aurais très bien pu avoir trois ou quatre seins, on ne l’aurait pas su. Mes mamelons ne pourraient jamais pointer, même par grand froid, à moins de s’essayer par le dos.
«Sautez sur place, madame, c’est comme ça qu’on va savoir si le maintien est bon.»
Au point où j’en étais, pourquoi pas. Les gonds et le loquet de la porte de la cabine d’essayage ont tressailli au rythme de mes sauts, même légers. Le miroir faisait ce qu’il pouvait. J’aurais eu besoin d’un tournevis. Le ridicule n’a pas de limite. J’étais sur le point de me mettre à rire quand j’ai pensé qu’il y avait peut-être une caméra cachée quelque part. Me voir en train de faire ces singeries sur YouTube m’achèverait pour de bon.
Suivant les conseils de Karim, j’ai choisi quelques vêtements adaptés, faits de tissus en microfibres high-tech, dont un caleçon long Shock Absorber, et même des bobettes «scientifiquement éprouvées» pour le confort. Je suis une cible facile pour le marketing sportif: sous le couvert de la science, on peut tout me vendre.
«Ce qui est bien avec ce sous-vêtement-là, madame, c’est qu’il a des mailles d’insertion de ventilation antimicrobienne aux endroits stratégiques.»
En clair, me disait-il en me regardant dans les yeux, j’aurais besoin d’un échangeur d’air pour empêcher que ne pullule, dans mon entrejambe et ma craque de fesses, une faune microbienne indésirable.
«Vous pouvez aussi choisir le type de maintien fessier que vous voulez. Regardez ici, on a de tous les types…
— Oh boy!
— Je vous conseille pas le string, c’est plus pour des questions de look, les jeunes filles aiment ça…
— Les femmes de mon âge prennent quoi, habituellement?
— Le soutien Firm-control X-treme.»
J’aurais aimé avoir le courage de lui demander si ce type de bobettes écrasait autant les fesses que le soutien-gorge, les seins, auquel cas je n’aurais littéralement plus eu de craque de fesses à ventiler, mais j’ai eu peur qu’il ne me demande de sauter sur place pour évaluer le ballottement de ma fesse.
Après avoir ainsi discuté de mes parties les plus intimes avec un parfait étranger, je suis ressortie de la boutique allégée de 427$. J’allais devoir en courir tout un coup pour ne pas le regretter. Charlotte a raison, courir ne coûte rien, une fois fait l’investissement de quelques centaines de dollars.
Plus tard, dans mon lit – celui de la chambre d’amis –, j’ai ri aux larmes en repensant à la tête de Ji-Pi quand il me tendait désespérément mes bottes, comme s’il tenait une patate chaude. J’ai ensuite ouvert mon ordinateur pour me commander une nouveauté made in Italy un peu moins tape-à-l’œil. Il fallait que je donne une chance à mes yeux.