ALLÉES ET VENUES

Ces mecs, pas question que je les abandonne en vue sur le Bosphore. Ils ressemblent à un bas-relief du musée Grévin et vont attirer maints curieux. Et puis, ils ont conservé l’usage de la parole et tu parles comme, nous partis, ils s’en serviront à cœur joie ! Je ne peux pourtant pas leur coller les lèvres. Je me pose des questions, à mesure que nous approchons du motel.

Et puis, mon œil sagace découvre des espèces d’impasses aquatiques, çà et là, autour desquelles on trouve des hangars, des ateliers, des antres d’artisans. En ayant repéré une qui me paraît déserte, je m’y engage. Cela constitue une sorte de chenal qui aboutit à un hangar à moitié délabré et totalement vide. Des monceaux de ferrailles rouillées, inidentifiables, constituent des montagnes surréalistes dans l’eau croupie. Je vais m’embosser entre ces monticules, à l’abri de tout regard. Embosser est un verbe qui m’a fait rêver, jadis, quand je lisais L’lle au trésor ou des bouquins de Jack London. La goélette allait « s’embosser » dans une crique ! Putain, ce panard ! Que la crique me croque !

Je m’amarre tant bien que mal à une carcasse rouillée qui ressemble trop à la flèche d’une grue pour ne pas en être une. Après quoi, nous dégageons, Pépère et moi.


On marche dans le quartier des restaurants à poisson.

— J’ai les crocs, me dit le Gros.

Il ajoute :

— Et pourtant, l’ poissecaille, c’est pas ma tasse de thé. C’est juss’bon à faire des z’hors-d’œuvre. Le plat de résidence, que tu l’veuillasses ou pas, ça reste la potée auvergnate ou le gigot aux flageolets.

Je repère un petit restau enfanfreluché, avec des loupiotes de couleur, des monstres marins naturalisés, aux regards cloaqueux.

— Viens grailler, mec !

— On n’va pas chercher les aut’ ? On est à deux pas, s’étonne l’altruiste.

— N’oublie pas qu’ils ont des prisonniers à garder, nous les relaierons ensuite.

Nous nous installons derrière un aquarium où quatre ou cinq poissons exotiques se font tarter comme à une conférence sur l’économie du Honduras à travers les âges.

Sa Majesté m’observe à la dérobée, avec une sorte de timidité inaccoutumée.

— On a eu chaud aux plumes, soupire-t-il. A propos, quand on a quitté les autres, t’allais au consulat pour téléphoner et tu n’ l’as pas encore fait !

— Je n’en ai plus envie.

— Tu voulais préviendre l’Vieux à propos des assassins du Lord !

— Il attendra.

— D’où t’vient c’t’ revirance ?

— Comme ça, l’instinct…

On passe commande. Dieu soit loué, ils servent aussi de la bidoche dans cette boutique à clape et Bérurier se jette dessus. Il s’agit d’un ragoût servi avec des aubergines frites et des tomates. Ail et oignon à profusion. A ta santé, Pépère ! Comme me le disait une de mes amies dentiste : « Il faut faire mon métier pour savoir à quel point l’ail et l’oignon sont des plantes potagères vulgaires ! »

Il y va d’une première ventrée tandis que je décortique ma sole meunière. Des touristes italiens gazouillent à la table voisine. L’endroit embaume la friture, les épices. Senteurs qui attisent ton appétit lorsque tu as faim, mais qui te donnent envie de réclamer d’urgence l’addition sitôt que tu t’es restauré.

Alexandre-Benoît cesse brusquement de s’alimenter pour roter avec une telle violence que le loufiat se ramène presto en lui demandant ce qu’il veut. Le Gros en profite pour commander une nouvelle boutanche de rouge.

Après quoi, il murmure :

— Prends-moi pas pour un con, Tonio ! Çui qui voudrerait jouer à l’andouille av’c moi s’rait pas prêt d’gagner !

— Qu’est-ce qui t’arrive, ô mon prince des ténèbres ?

— M’arrive qu’tu m’fais des cacheries, mec. C’qu’est pas digne d’not’ amitié.

— Explique-toi !

— V’nir claper ici alors qu’on est à deux pas d’nos potes, r’noncer d’app’ler l’Dabe alors qu’t’avais rien d’plus urgent, faut pas m’berlurer en m’affirmant qu’c’est « comme ça, d’instincte ».

« Comme ça », mon cul, mon Loulou ! J’t’connais trop pour couper dans ces giries. N’en réalité, t’es dans tes p’tites grolles ! Tu t’sens aux aboiements. Tu t’dis qu’c’est pas un n’hasard si les douaniers nous ont agrippés t’t’à l’heure. Et moi, j’pense pareil. On est surveillés continuellement. Et c’est pas s’l’ment par les gonzesses du nonnastère. Y a d’aut’ gens dans l’circuit. M’est avis qu’on a un sacré trèpe su’ les endosses. Tout’ sorte d’monde pas catholique qui s’ connaît même pas entre eux ! Tiens, en c’moment qu’on est là à claper, des yeux nous surveillent, qui n’nous lâchent pas d’une s’melle.

Je lui tends la main, vaincu par l’admiration qu’il m’inspire. Il me propose sa sinistre, la dextre demeurant hors d’usage. (C’est sa dextre qui est sinistrée.) On s’en presse cinq chacun, vaille que vaille.

— Bravo, Gros. Tu as tout compris.

Ce bref instant d’effusion surmonté, Béru soupire :

— C’t’affaire, c’est pire que l’Ovomaltine, question dynamite ! Le genre de conn’rie où qu’on peut tous laisser ses os. Ent’ les Angliches, les Turcs, les Japs, on baigne dans des cagates noires, mon drôlet. Et, d’en plus, y a c’te pension de truands qui pue l’ faisandé à s’en éternuer la cervelle ! On sait plus qui travaille pour qui. Du gonzier qui m’a planté ses ratiches dans le poing, des gueuses pas si nonnettes que ça, des gapians du Phosphore…

Il se tait parce qu’un gamin, vendeur de journaux, vient d’entrer dans le restaurant, passant de table en table. Il vend un baveux en langue anglaise The Little Freed Turkish News. J’y cloque un regard, distrait au départ, mais vachement percuté à l’arrivée. « Etrange assassinat dans une pension britannique d’Istanbul », lis-je.

— Quoi t’est-ce ? s’inquiète Béru devant ma sur-exci-tance.

Je règle le journal et dévore l’article de la Une. Ça dit comme quoi on a retrouvé un pensionnaire du Windsor Lodge dans sa chambre, tué d’un poignard planté dans le cœur. L’homme, un certain Ramono, de nationalité péruvienne, habitait l’hôtel depuis plusieurs semaines. Une photo à sensation montre le mec allongé sur la moquette dans une mare de sang. Avec ses cheveux longs et sa barbe profuse, il ressemble davantage à un singe qu’à un homme. Il tenait un flingue de fort calibre à la main au moment de trépasser, ce qui indique qu’il cherchait à se défendre quand son meurtrier l’a planté.

— Enfin une bonne nouvelle ! me réjouis-je : Carlos est neutralisé à tout jamais.

Etrange oraison funèbre, dont j’ai un peu honte malgré la personnalité de la victime.

Je traduis le papier à Béru.

— Le gars Simon, c’est pas un branque, hé ? apprécie mon compère, admiratif. Quand ça va t’êt’ officiel, y pourra vend’ ses mémoires à France-Soir ! J’voye l’ tit’ d’ici : « Moi qu’ j’aye liquidé Carlos ». Ce circus !


Par mesure de précaution, nous décidons de regagner le motel séparément. Je vais filer le premier en décrivant des méandres destinés à semer d’éventuels anges gardiens. J’ai quelques dons en la matière. Il y faut déployer de la psychologie et de l’adresse. Ça ressemble un peu au bonneteau, à cela près que c’est toi la carte à découvrir. Tu feins d’emprunter une ruelle, mais tu continues tout droit, à l’abri d’un véhicule de passage, par exemple. Question d’opportunité. C’est en utilisant les imprévus de l’instant que tu parviens à flouer le suiveur.

J’aligne du blé au Gros.

— Sirote un gorgeon de mieux, Gros, avant la décarrade. Quand t’auras ciglé la douloureuse, prends tout ton temps. Au besoin va écluser un ou deux rakis dans un bistrot. Donne l’impression d’attendre mon retour dans le quartier.

— Fais-toi pas d’souci, Dugland, j’sais comment s’mer du poiv’ aux rigolos qui veuillent m’filer l’dur.

Je le quitte.


C’est pas beau à voir, un Noir en colère ! Il passe du marron foncé au café au lait clair, ses gros yeux sont jaune pisse et font penser cependant à la mer démontée. Un tressaillement spasmodique crispe et décrispe ses fortes mâchoires que n’aurait pas dédaignées notre camarade Samson. Ses lèvres épaisses comme un king-burger sont plantées d’une bûchette de bois, comme l’écrirait M. Maurice Schuman (s’il savait écrire). Ma brusque survenance l’électrochoque. C’est la forte secousse dans les endosses.

— Enfin quelqu’un ! exhale-t-il. Ah ! vous êtes chiés, les blafards ! Quand on n’a besoin de rien, on peut toujours compter sur vous !

Il me désigne Tommaso et Kelfiott endormis sur un pucier grabataire, enlacés dans l’inconscience comme dans leur vie active.

— Des heures, seul avec ces deux endoffés ! gronde mon ami du Sénégal. A jouer les gardes-malades ! A me faire suer comme un rat ! D’abord toi et Sac-à-merde qui jouez la fille de l’air ! Ensuite Violette et Mathias ! Et qui reste comme un con à la maison, pour surveiller ces crapules endormies ? Le négro, bordel ! Toujours le cher Blanche-Neige qui est de corvée ! Ça ne changera jamais !

Des larmes de rage grosses comme des perles de culture coulent sur sa bouille de brave type.

— Mais ça va changer ! prophétise Jérémie. Le moment arrive où la race noire va prédominer. Notre civilisation à nous prendra le pas sur la vôtre ! La virilité l’emportera sur la mollesse ! Nous vous mangerons tous, les uns après les autres, ce qui ne sera qu’un maigre plaisir, le vrai étant d’avoir à vous déféquer ! Ah ! le jour béni où nous vous chierons ! Quelle suprême délivrance ! Quelle finalité triomphante ! Vous les abominables Blancs, toujours intraitables et pédants, racistes et tyranniques, enfin digérés par nous ! Devenus excréments grâce à nos intestins. Transformés en étrons. Revêtus pour finir de notre couleur qui tant vous exaspérait et excitait vos bas instincts ! Voilà la punition, mon con : le dur châtiment ! Vous serez de la même couleur que nous ; mais nous, nous serons vivants et vous vous serez merdes !

Il baisse le menton sur sa poitrine, kif le papa du Cid après les insultes du futur beau-père de son fils.

— Très belle tirade, fais-je, fort bien venue et que M. Senghor apprécierait, je suis sûr, bien que sa poésie soit d’un autre tonneau. Mais ce courroux n’est motivé que parce que tu poireautes dans un motel ! Ne devrais-tu pas concevoir de l’inquiétude à notre endroit plutôt que de la colère, Dunœud ? Sais-tu à quels dangers nous venons d’échapper, Bérurier et moi ?

— Non, et je m’en fous !

— Merci, excellent ami !

— Ami ! T’es chié, mec ! Sais-tu comment mon grand-père est devenu un héros de la Quatorze-Dix-huit dans les tirailleurs sénégalais ?

« En 1914, des soldats français sont arrivés dans son village. Deux d’entre deux tenaient une longue corde dont ils ont cerné un groupe de nègres. Tous les hommes jeunes du groupe ont été transformés en « engagés volontaires » et envoyés à la riflette après une rapide instruction. A leur tour, ils ont servi d’instructeurs aux troupes françaises en leur apprenant à mourir héroïquement. Alors l’amitié, dans tout ça, va te chier ! »

— D’accord, fais-je, d’accord, seulement on a vacciné les autres, on a partagé Montaigne, Descartes, Pasteur, le catalogue de la Redoute, l’aspirine du Rhône, nos écoles et deux ou trois autres choses encore avec eux ! Et si tu n’as pas compris que tu es devenu mon frère : fous le camp, je ne te retiens pas ! Le raciste, c’est toi ! La mémoire ne doit servir qu’à évoquer le positif ; si c’est le garde-manger des rancœurs, vive l’amnésie !

Il me regarde, sa colère toujours sous pression intacte.

— Je voudrais avoir le talent de ton pourceau de Bérurier pour te donner ma réponse sous forme de pet ! déclare-t-il.

Il ramasse son veston léger et sort.

Me voici donc seulâbre avec les deux tueurs endormis.

Etrange conjoncture. Que sont les autres devenus ? Pourquoi, enfreignant mes directives, se sont-ils égail-lés à travers Istanbul ? Qu’est-ce que ça cache ? Décidément, je ne contrôle plus la situation. Un douloureux sentiment d’impuissance m’étreint.

Je devrais appeler le Vieux. Il y a le bigophone dans ce motel. Puisque par mesure de précaution, je n’ai pu aller lui parler depuis le consulat (quel con, çu-là !) de France comme j’en avais l’intention, rien ne m’empêche de risquer le coup depuis ici, il semblerait que nos « ennemis » n’aient pas encore découvert cette planque passe-partout. Elle est trop simple, comprends-tu ? L’éternelle histoire de la lettre volée !

Pourtant, mon instinct me retient toujours de le faire. Je ne parviens pas à m’expliquer l’objet de cette retenue ; à croire que Pépère en personne représente un danger !

Le biniou d’ici comporte une certaine rudimentarité, si je puis dire. Il faut demander son numéro à ce qui sert de réception. Après avoir balancé, je réclame celui de Pinuche, à tout hasard. Le grossium mène une existence de luxe depuis qu’il lui tombe des dividendes en surabondance. Il vit dans de la mousse parfumée, le Débris : confort et volupté. Sa prostate est mise à rude épreuve.

L’obtenir, depuis ce boui-boui, est une opération aventureuse. Que de fausses manœuvres ! Que de cafouilleries dans la transmission. Pour finir, je suis en ligne avec dame Finette, la frivole. La chaisière éternellement souffrante et dévote est devenue une vieille peau inassouvissable qui se tape force masseurs, visagistes, chauffeurs et gigolos de brasseries pour dames ». Elle fréquente des thés dansants dans la région des Champs-Zé et y lève des sabreurs de momies à la bite d’airain, toujours prêts à goder pour de la fraîche. De ces garçons conformés pour la tringle calamiteuse que deux biftons de cinq cents pions mettent en érection plus rapidement que deux beaux nichons pour des mâles normaux.

Elle glousse en m’identifiant.

— Oh ! c’est vous, délicieux commissaire que je ne fréquente pas suffisamment. Pourquoi ne passeriez-vous pas un week-end prolongé dans notre maison de campagne des bords de Loire ? Venez-y donc pendant que César ira faire sa cure à Quiberon. J’ai là-bas une cuisinière qui éblouira vos papilles. Nous connaîtrions d’exquises soirées, vous et moi, mon délicieux ami. Vous pourriez amener une jeunette et nous batifolerions à trois ; c’est un exercice auquel j’ai pris goût et dans lequel je déploie, m’a-t-on affirmé, des dons exceptionnels. Tout dans la discrétion, Antoine ! Je sais demeurer en retrait, me contentant d’accompagner un échange normal de bifellation qui corse l’intérêt de la chose. Depuis que je suis débarrassée de mon asthme, je puis réaliser de véritables exploits, au point de vue respiration.

La porte s’entrouvre et je vois réapparaître M. Blanc, contrit. Il me sourit penaudement.

Dans l’appareil, la vieille lubrique poursuit :

— Il suffit que les deux partenaires se placent dans une position propice, qui me permette l’accès à leurs sexes. Je passe alors de l’un à l’autre en continu, ce qui les rend fous. J’ai fait prendre des photographies par un artiste chevronné et je puis vous les communiquer si vous le désirez : elles vous permettraient de vous faire une idée de la charmante combinaison.

— Très volontiers, accepté-je, je vais étudier votre proposition avec soin, ma chère. En attendant, puis-je parler à César ?

— Il est absent pour l’instant, s’étant rendu aux funérailles du docteur Chaudelance.

— Quand peut-on espérer son retour ?

Mais, sans attendre la réponse, j’égosille :

— Vous avez dit « le docteur Chaudelance » ?

— C’est vrai que vous le connaissez également, puisqu’il s’agit du médecin légiste.

J’ai un brusque vertigo. Mon regard devient pourpre. Jérémie s’en trouve illuminé comme par les flammes d’un brasier, les murs deviennent rouge sang.

— Il est mort quand ?

— Avant-hier. Vous ne l’avez donc pas appris, mon bel ami ?

— Je suis à l’étranger. Et de quoi est-il mort ?

— D’une overdose de morphine, ce qui a surpris tout le monde car il n’avait pas la réputation d’un homme qui se droguait. Mais enfin, il était veuf, n’est-ce pas. On ne lui connaissait pas de liaison attitrée et son unique fille vivait aux Etats-Unis. Peut-être que la solitude lui pesait trop, par moments. Si nous l’avions fréquenté, j’aurais pu m’occuper de lui car il était assez bel homme…

Je bafouille n’importe quoi et raccroche, atterré.

Un silence épais comme de la fondue au vacherin s’abat dans la chambre.

— Tu vois, finit par murmurer Jérémie, je suis revenu.

— Parce que tu étais parti ?

Il hausse les épaules :

— J’étais gringrin.

Je hausse les épaules.

— Je connais un tas d’autres cons qui le sont aussi.

Il est prêt à tout endurer.

— C’est ça : persifle, Antoine, mais ne m’en veuille pas.

— Pourquoi en voudrais-je à un nègre ?

Il respire en grand.

— O.K. ! ça va, j’ai fait amende honorable, maintenant écrase sinon je te fous un coup de boule dans les dents !

— Avec ton pelage, ça amortirait le choc.

Et il me fout un coup de tête dans la poire. J’ai l’impression que ma mâchoire vient de se briser. Sonné, je flanche des cannes, tombe à genoux sur le plancher et suis obligé d’y prendre appui avec mes deux mains à plat pour ne pas descendre encore plus bas.

Dis, il devient dingue, le Sénégaloche ! Non mais, il démarre pas encore son andropause, l’enfoiré : c’est pas de son âge !

Alors il se place à genoux près de moi et met son bras musculeux sur mon épaule. Il sanglote :

— Je te demande pardon, Antoine. Qu’est-ce qui m’arrive ! Un terrible coup de flou. Pendant que j’étais seul, j’ai appelé pour qu’on me serve à boire. Tu sais quoi ? La serveuse, en m’apportant ma bière, m’a demandé si j’étais « le boy » de ces messieurs-dames touristes ? VOTRE boy !

« Je lui ai répondu que oui. Elle m’a demandé si vous me battiez… Je lui ai dit que oui. Je… »

Ses larmes l’étouffent. Alors je le serre sur mon cœur.

— Pleure plus, Cannibale. Pense à l’avenir tel que tu me l’as décrit : vous nous mangerez et vous nous chierez. Votre esclavage s’achèvera en apothéose !

Il rit plus blanc que blanc.

— Qui est-ce qui est mort ? fait-il en désignant le téléphone.

— Le médecin légiste de Paris.

— De quoi ?

Et ma pomme, dans une pulsion :

— D’avoir autopsié « Cousin frileux ».

Car le fait me paraît évident. Il s’impose à ma sagacité flicardière. Les gars de Londres se sont aperçus qu’on avait charcuté le cadavre de Lord Kouettmoll. Or, ils « savaient » que Sa Grâce trimbalait quelque chose de capital dans ses viscères. Ils ont voulu découvrir ce qu’il était advenu de la capsule. Auprès de qui se tuyauter, sinon en questionnant le praticien ayant effectué l’autopsie ?

— Comment se fait-il que Violette et Mathias aient disparu ?

Blanc hausse les épaules.

— Cette Violette est une infâme pute.

— Infâme me semble exagéré. Tu te l’es faite ?

Sitôt que vous avez été partis, elle s’est mise à nous vamper, le Rouquin et moi. Au bout de dix minutes, on se l’emplâtrait comme deux pourceaux une truie ! Quand je pense que Ramadé est enceinte, de même qu’Angélique, l’épouse de Mathias ! J’ai honte, Antoine. Ça aussi, ça m’a démoli le système ner-veux ! Mais cela dit, quelle belle salope ! Quel art ! Quel sens de l’amour ! Diabolique !

« Vois-tu, commissaire, je ne veux pas revenir sur le sujet, mais tout ça, c’est des dépravations sexuelles de Blancs. Jamais, chez nous, on ne s’est livré à de telles pratiques. Si le père de mon père, qui vit encore, apprenait mon comportement, il réunirait tout le village pour procéder à mon Boko Bani et je — n’aurais plus jamais le droit de toucher à une femme de ma race ! »

— Je te promets de ne pas lui écrire, ricané-je. Et après cette double séance de trous, que s’est-il passé ?

— Du temps s’est écoulé. Violette nous a refait une gâterie ; mais elle commençait à nous pomper l’air en même temps que le reste. Elle l’a compris. Nous nous sommes endormis afin de récupérer un peu : une paire d’heures environ. Elle s’est réveillée la première et, constatant que vous n’étiez pas de retour, a été prise d’inquiétude.

« Après un rapide conciliabule, il a été décidé qu’elle devait appeler le consulat de France pour obtenir de vos nouvelles. Elle est allée à la réception afin de le faire depuis la cabine, sans avoir à demander son numéro, qu’elle devait, d’ailleurs, chercher sur — l’annuaire. Elle en est revenue alarmée, personne ne vous ayant aperçus là-bas. Nous avons réalisé alors qu’il avait dû vous arriver un turbin. N’y tenant plus, Violette s’est décidée à téléphoner au Vieux pour le mettre au courant du dernier développement de la situation.

« Au bout d’un instant, elle est venue dire à Mathias que l’Ancêtre voulait lui parler et le Rouquemoute s’est empressé d’aller au téléphone. La pétasse m’a dit qu’Achille était dans un état de surexcitation inimaginable. Il lui a assuré qu’il allait être contraint à la démission, mais qu’auparavant, il nous licencierait tous avant de quitter le Service. Lorsque Mathias est revenu du téléphone, il était blanc comme un linge, mais n’a pas voulu parler. La monstrueuse colère du Dabe lui avait filé la courante et je pense qu’il avait dû s’oublier dans son calbute. Il a passé plus d’une demi-heure à la salle de bains pour réparer ses désastres intimes.

« L’agitation du Vieux avait gagné Violette. Une pute, certes, mais une femme d’action ! Y a pas que son pétard qu’elle remue, la gueuse. Elle m’a dit que l’inertie ne payait pas et qu’elle devait continuer l’enquête. Pour commencer, elle voulait aller voir à quoi ressemblait cette agence de voyages à qui appartient l’auto dont s’est servi le gars auquel Béru a pulvérisé la gueule.

« Elle partait, malgré que je sois d’un avis contraire et, dehors, je l’ai vue qui croisait Mathias. Ils ont parlementé un instant. Elle est retournée au téléphone en courant, puis elle est revenue et m’a dit, à la volée, depuis la porte, que le Rouquin l’accompagnait. Et pour moi, ça, c’était la pire insulte, Antoine. Tu te rends compte que cette conne pleine de fesses et de nichons a choisi pour l’escorter au danger, ce mulot de laboratoire au lieu de moi qui suis inspecteur de police chevronné. Quand je te disais que je les ai toutes eues, ce matin ! »

— Fais taire ton amertume, ô mon superbe guerrier dont la lance miroite au soleil d’Afrique. Si elle t’a préféré Mathias, c’est parce que, précisément, elle avait besoin d’un mulot de laboratoire. Cette fille m’a déjà administré les preuves de ses capacités.

Je m’assois, épuisé, devant la méchante table de bois mal verni. J’installe mes coudes écartés sur le plateau au centre duquel un gros nœud me fait de l’œil.

Incohérence !

Tout s’effiloche. Cette histoire devient de plus en plus saugrenue, improbable et confuse. Mélo, mélo ! Les tueurs pédés, au lourd sommeil artificiel, ont quelque chose d’infiniment fragile, tout à coup. Ils sont « jetés » dans l’inconscience comme des enfants. Tous les hommes, fussent-ils saints ou vilains, bons ou cruels, retrouvent l’innocence du cocon originel dans le sommeil. Ils retrouvent les pâquerettes, les nuages et les ruisseaux, les oiseaux et les parfums, la mélodie du silence et la grandeur des horizons. Ils retrouvent l’innocence.

Jérémie s’est assis en face de moi, dans la même attitude. Etranges serre-livres, nous voilà. Bien que nous soyons de coloration différente, nous nous contemplons l’un dans l’autre.

— On est des petits garçons, soupiré-je.

— Et ça ne date pas d’aujourd’hui, renchérit M. Blanc.

J’avance une main sur la sienne.

— Les nègres ont la peau froide, hein ? murmure-t-il.

Je ne réponds pas parce que je perçois un glissement dans la pièce voisine.

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