LA PIGE

On achève de déjeuner. Pour m’amorcer, m’man m’a promis une blanquette. Et la voici, onctueuse, de couleur ivoire, avec quelques fines rondelles de cornichon pour parsemer. M’man met toujours un peu de corninche, du citron et beaucoup de crème dans la blanquette. C’est le jaune d’œuf qui lui donne cette patine ivoirine. La viande te fond dans la clape. Je ferme les yeux. Instant royal. Pour le parachever, je bois une gorgée de Côte-rôtie. C’est la félicité totale. La félicité par Félicie ! Toinet a déjà morfilé sa porcif et torche son assiette avec de gros morceaux de pain pour ne rien laisser de la sauce. Il exorbite des lotos !

— Encore ! réclame l’avide.

Heureuse, ma vieille le ressert.

— Ne mange pas si vite, on ne va pas te le prendre ! dit-elle au garnement.

Mais il est déjà en batterie, l’artiste, s’empiffrant comme un sauvage.

— Et l’école, ça carbure ? je lui demande.

Il hausse les épaules :

— Tu croives que c’est l’moment d’causer de ça, Grand, alors qu’on est heureux ?

— Je ne réclame de toi que trois lettres : « oui » ou « non » ?

Il élude en partie :

— C’est médium, comme ils disent dans les restaurants : ni cru, ni trop cuit. Y a du bon, du moins bon, du pas bon.

— C’est quoi, le bon ?

— La gym !

— Le moins bon ?

— Le dessin.

— Et le pas bon ?

— Le reste !

Il avale d’une glottée béruréenne son morceau d’animal mort.

— Tu connais la nouvelle version de Cendrillon, Grand ?

Et sans attendre, il narre :

— C’est Cendrillon qui pleure parce qu’elle voudrait aller rejoindre le Prince Charmant. La fée Marjolaine se pointe, lui file un coup de baguette magique. V’là la môme saboulée de first : collant noir, minijupe, santiags à bouts d’acier. Une Testarossa l’attend devant la lourde. La fée lui dit : « Amuse-toi bien, mais si tu n’es pas rentrée à minuit, ta chatte se transformera en melon. »

— Toinet, voyons ! proteste m’man.

Toinet n’en a cure.

— Ben quoi, c’est la vie ! objecte-t-il. Donc, v’là la môme Cendrillon qui rejoint le Prince. Ils vont dans un restau super-classe. La môme s’efforce de claper sélect pour êt’ à la hauteur. Au dessert, le Prince commande un melon en disant comme quoi, il adore. Fectivement, il oublille ses belles manières et se met à le goinfrer comme un sagouin, en le tenant à pleines mains. Quand il a fini de claper, y demande à Cendrillon

« — Au fait, il faut que vous soyez rentrée à quelle heure ? »

« — Oh ! qu’elle fait, songeuse : vers les quatre, cinq heures du matin ! »

— Toinet ! revient à la charge m’man, tes histoires ne sont pas convenables !

— Une histoire n’a pas besoin d’être convenable, déclare le vaurien, ce qu’il faut, c’est qu’elle soye drôle !

Il a déjà tout pigé, l’artiste.

Et puis voilà qu’on sonne à la grille, Maria, l’Ibérique-de-mon-corps, vient confirmer le fait.

— Allez voir ce que c’est, soupire Félicie. Mais si c’est Monsieur qu’on demande, répondez qu’il est occupé.

Pressentant une couillerie, je me mets à dévorer la blanquette pour profiter de mes derniers instants de liberté. Toinet, ravi que l’on fasse l’impasse sur sa vie scolaire, m’imite.

Retour de l’ancillaire inépilée, porteuse d’un pli.

— C’esté ouna dame ! annonce-t-elle, qu’elle vient dé la part dé vostre director.

Je saisis le message dont l’enveloppe est frappée du sceau d’Achille.

L’éventre.

Lis :

Cher San-Antonio,

Je vous adresse Mlle Violette Lagougne, que vous avez connue à Riquebon. J’ai parachevé moi-même sa formation professionnelle et la juge performante. Prenez-la comme auxiliaire dans la délicate enquête qui vient de vous échoir.

Cordialement.

(signé illisible, mais sur dix centimètres de long)

Un grattouillis me dermifuge de la cave au grenier. Seigneur ! Que m’arrive-t-il ! Violette, l’ancienne contractuelle levée par Bérurier ! Violette, la boulotte, la rouquine, la saute-au-paf tout-terrain qui se fait aussi bien les gonzesses que les mecs ! Violette la violeuse. Elle, mon adjointe ! A moi, si élégant, si racé, si tout !

— Demandez-lui d’attendre dans le petit salon, Maria !

L’Espingote me virgule un long regard passionné, qui, s’il était une langue, me ferait feuille de rose.

Je me carre un nouveau godet de Côte-rôtie, breuvage ineffable de la somptueuse vallée du Rhône.

— La meilleure blanquette de ta vie, m’man ! assuré-je en essuyant mes lèvres.

Elle pâme d’aise.

— Tu me dis cela à chaque fois, Antoine.

— Parce que c’est chaque fois vrai, ma chérie. Tu progresses implacablement.


J’ouvre la porte doucement. Je découvre un tailleur pied-de-poule à col de velours, une paire de jambes admirables, des chaussures Kélian. Quant au visage, il m’est provisoirement dérobé par une édition du Voyage au bout de la nuit illustrée par Tardi.

Je toussote. Le Voyage descend jusqu’aux genoux de la lectrice et mon souffle se met à ressembler à celui d’une vieille machine à vapeur partant à l’assaut de la cordillère des Andes au temps de Pancho Villa.

Violette !

Oui, bien sûr, c’est elle.

Elle, indéniablement. Mais elle, autrement. Elle, moins dix kilogrammes, elle, non plus rousse ardente, mais blonde vénitienne (si je puis dire). Elle, au visage mieux fardé que celui d’une star hollywoodienne. Elle, élégante et dotée de manières exquises.

— Violette…, bafouillé-je-t-il.

Elle dépose le bouquin sur une table basse et me tend la main.

— Je suis ravie de vous revoir, commissaire.

Je lui chipe la dextre, la malaxe en hésitant à m’embarquer dans un baisepogne Grand Siècle.

Ne serait-ce pas de la confiture de roses accordée à une gorette ?

Que non point ! Le Vieux a admirablement joué les Pygmalion et fait du boudin de naguère le plus raffiné des caviars. Le parfum délicat de la donzelle me titille l’olfactif agréablement. Son regard est spirituel, son maintien irréprochable. Je plonge pour la bisouille furtive. Elle-même tient sa pattoune levée gracieusement.

— Quelle somptueuse transformation ! exulté-je. Mes compliments, Violette.

— Merci de l’avoir remarqué, commissaire. Mais le mérite en revient à ce magicien d’Achille qui s’est piqué au jeu pour faire de la grosse gourde dévergondée que j’étais, une femme à peu près convenable.

Elle me vote un éclatant sourire carmin qui décou-vre un somptueux collier à paf.

— Achille m’estime opérationnelle et souhaite que vous m’acceptiez pour collaborer à l’enquête concernant l’assassinat du Lord anglais. Avec son goût pour le romantisme, il a décidé de baptiser cette affaire : « Cousin frileux. »

— Pourquoi « frileux » ?

— C’est la question que je me suis permis de lui poser ; il m’a répondu assez sèchement : « Parce que ».

— C’est toujours la meilleure explication qu’un chef peut fournir à ses subordonnés, ris-je.

Elle décroise ses admirables jambes pour les recroiser dans l’autre sens.

Ah ! comme le Dabe a bien fait les choses ! Elle porte des bas, un porte-jarretelles, une exquise culotte noire festonnée de dentelle rose. Le haut de gamme de l’excitante.

— Vous prendrez bien quelque chose, Violette ?

Le rêve serait qu’elle me répondre « Oui : un coup de bite ! », mais le style a changé.

— Si vous buvez du café après votre repas, j’en accepterais volontiers une tasse, commissaire.

— Appelez-moi Antoine.

— Je préfère pas : ce ne serait pas convenable ; le respect de la hiérarchie conditionne l’efficacité des armées.

Mazette ! Il a fouillé la « formation » de sa protégée, le Chilou. Quel remarquable chef du protocole il aurait fait !

— Vous voyez toujours Alexandre-Benoît ? m’enquiers-je.

Elle crispe un peu des labiales.

— Ce poussah ! Oh ! commissaire, je compte bien me faire des relations plus huppées ! Il appartient à un passé que je vais devoir occulter de ma mémoire. Mais l’oubli est notre principal atout, à nous autres femmes. L’homme s’attarde sur le passé, tandis que la femme se gave du présent. Bon, cela dit, souhaitez-vous que nous commencions à parler de « Cousin frileux » ? Achille m’a communiqué le dossier ce matin et, avant de venir vous trouver, je me suis livrée à quelques investigations.

Elle sort de son sac à main un minuscule bloc de papelard à reliure spirale dont elle a noirci les premiers feuillets. Elle les consulte rapidement, puis déclare d’un ton uni, calme et minutieux :

— « Cousin frileux » avait sur lui son billet d’avion et sa carte d’embarquement. Il allait prendre le vol de 9 heures 5 pour Athènes. La personne qui l’a exécuté a fatalement pris un avion aussi puisqu’elle a perpétré son assassinat dans la zone située après les formalités de police. Si elle ne l’avait pas pris, il y aurait eu des appels puisqu’elle s’était forcément enregistrée et son vol ne serait pas parti sans un contrôle des bagages sur l’aire de départ ; vous connaissez le processus.

Dis donc, elle a l’air d’en avoir dans le cigare, la mère ! Et quand le Vieux la juge « performante », il ne se berlure pas.

Violette poursuit :

— Le tueur de « Cousin frileux » devait avoir hâte de quitter l’aéroport ; voire le territoire français une fois son « contrat » rempli. Il m’est donc venu à l’esprit qu’il s’est embarqué rapidement, non dans l’avion du « Cousin », puisque la mort de celui-ci allait en retarder le départ, mais à bord d’un autre appareil au décollage imminent. Le plus proche départ après l’avion pour Athènes est celui de l’avion pour Istanbul à 9 heures 15. Comme les témoignages sont une denrée de brève consommation, je me suis rendue à l’aéroport et j’ai demandé à parler aux préposés, hommes et femmes, qui, hier matin à 9 heures, assuraient le contrôle des bagages à main et des passagers aux appareils détecteurs de la salle d’embarquement pour Istanbul. Comme la matinée d’hier était ensoleillée, je leur ai demandé s’ils avaient souvenance de passagers nantis de parapluie ou de canne. Evidem-ment, c’est le genre de détail qui ne laisse guère de trace dans la mémoire.

« Toutefois, deux des quatre policiers en service se sont rappelés un religieux à col romain et croix — d’argent qui s’aidait d’une canne pour marcher. L’arceau magnétique a sifflé lorsqu’il est passé. Il a alors tendu sa canne à l’un des flics en lui expliquant que l’embout de celle-ci étant métallique, la chose se produisait à chaque fois. Il a repassé l’arceau sans déclencher d’alarme et on lui a restitué sa canne perturbatrice. Je me suis fait donner un signalement le plus précis possible de l’homme en question. Il portait un costume gris foncé, était âgé d’une cinquantaine d’années, avait de l’embonpoint, surtout dans la région de l’abdomen, des cheveux presque blancs, le nez épaté et une paupière tombante. J’ai aussitôt communiqué ces renseignements à l’Identité judiciaire et ils travaillent dessus. »

Me voilà médusé de haut en bas. Tu parles d’une guerrière ! Non mais, elle va me faire la pige, Violette, si elle continue sur cette lancée.

— Vous irez loin ! ne puis-je m’empêcher de murmurer.

Elle sourit :

— En tout cas, jusqu’à Istanbul, n’est-ce pas ?

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