Dix

C’était comme sur la grande roue du jardin des Tuileries : on monte, on monte, on finit par presque tout voir de l’horizon que déjà on est happé en bas et qu’il faut redescendre. C’est sûr qu’on voudrait que ça s’arrête pour pouvoir rester un petit moment suspendu en haut, les épaules levées comme celles d’un griffon agrippé à la barre, à attraper dans sa gueule des morceaux de nuage, des souvenirs, des riens qui aident un tant soit peu à tenir, des petites choses admissibles sur soi-même et sur autrui, mais non, c’est déjà parti à redescendre dans l’odeur des frites et du pop-corn et les claquements de carabines. Il faudrait un courage infini pour recommencer encore une fois tout ce cirque, pour remonter. Je n’en avais plus assez, de courage. Je tenais le couvercle de la malle ouvert. De l’autre main, j’ai fouillé partout avec la lumière de ma torche sans toucher à rien. Sans le moindre doute, la mort de Franck était effective et constante, comme l’écrivent les légistes dans leurs rapports. Il ne portait plus que sa chemise, son pantalon de complet et une chaussure sur deux. Il était en aussi mauvais état que ses vêtements et donnait l’impression d’avoir été ramassé de plein fouet par un camion, mais un camion met moins de sadisme et de minutie à vous esquinter. Du sang frais lui empesait le bas de la figure et pour ce que j’en voyais, je lui trouvais la gueule de travers. Il avait les yeux grands ouverts. C’est plus souvent qu’on le croit que les morts restent à regarder ce qui a cessé de les concerner. Je lui ai touché le poignet. Pas de rigidité. Il était encore souple et chaud.

J’ai pensé à une solution, tellement j’étais fatigué et rebuté par ce qui allait suivre, une solution lâche et sans gloire. Personne d’autre que moi n’avait pu capter l’appel du Mickey, du moins le pensais-je. Je pouvais me débarrasser de l’enfant : il suffisait pour cela que je referme le coffre, que je m’installe au volant et que je démarre. On avait laissé les clés sur le neiman. Il suffisait de passer la Seine et d’abandonner la voiture quelque part, dans un endroit tranquille dont la ville ne manque pas, sur le ressort d’une autre Division, là où on ne la trouverait pas avant le jour. La rue était vide, de même que la place à côté et les suivantes. Peut-être la ville entière était-elle déserte et inhabitée, dans ces petites heures qui n’appartiennent à personne en particulier, pas plus au jour qu’à la nuit, et font comme un lit immobile et profond à nos mémoires inquiètes. Je le reconnais, j’y ai pensé, à me débarrasser de toute cette merde, seulement le cadeau m’était destiné en propre et j’étais encore flic. Même moi, je ne pouvais pas être lâche au point de botter en touche un meurtre indiscutable. Bien sûr que j’allais être emmerdé et qu’il me faudrait donner des explications qui ne plairaient à personne — et surtout pas à moi. J’étais arrivé au bout de la route et de mes conneries. J’ai refermé la malle, j’ai allumé une Camel.

Dans un instant, Franck serait livré aux enquêteurs. Je voyais d’ici le foutoir, les lumières et les flashs des types de l’identité judiciaire, les allées et venues de voitures, et tous ces gens rameutés, le patron de permanence sur le secteur, le magistrat de service, les collègues du Groupe criminel de la Division et peut-être ceux du 36, quai des Orfèvres, je les voyais grouiller comme des cafards sur du pain de mie moisi dans le trafic radio. Je pressentais les questions. Beaucoup de questions.

J’ai fumé ma cigarette de bout en bout, puis je l’ai écrasée sous le talon et je suis retourné téléphoner. J’ai avisé l’Étage des morts et dans les cinq minutes qui ont suivi, Mauser, qui était le substitut de permanence au parquet, m’a rappelé. J’ai servi une nouvelle fois mon boniment. Pendant ce temps, Léon est rentrée dans le bureau, puis elle est ressortie et revenue.

Mauser me disait :

— Un appel anonyme. Mâle ou femelle ?

— Aucune idée.

— Oui. Mort depuis combien de temps ?

— Une heure ou deux.

— Qu’est-ce qui vous rend si précis ?

— À deux heures, il était encore vivant. Il m’a appelé.

— Pourquoi ?

— Pour me donner rendez-vous.

— Vous y êtes allé.

— Non.

— Pourquoi ?

Je connaissais Mauser depuis six ou sept ans. Je l’avais vu arriver bleu-bite de sa faculté de droit, avec moins de certitudes que d’autres, des idées moins préfabriquées que certains de ses confrères sur le bien et le mal et beaucoup moins d’illusions sur son utilité sociale. Je l’avais soupçonné d’emblée d’honnêteté et tout ce qu’il avait décidé quand je dirigeais mon Unité de recherche était allé dans ce sens. Je ne pouvais pas mieux tomber qu’avec lui, je ne pouvais pas tout lui dire non plus. Je ne voulais pas couler Franck, même dans son état. Peut-être voulais-je aussi me ménager un peu, qui sait ? Léon m’observait. Je ne lui avais pas prêté attention. J’avais trop tendance à la considérer comme mon ombre. Ses yeux étaient secs et vides et sa face livide. Mauser m’a dit :

— J’arrive.

Nous avons raccroché ensemble. Léon est allée à la fenêtre. Je ne pouvais pas deviner à quel point elle souffrait. Je lui avais dit d’aller faire garder la voiture. Elle avait obéi. En ouvrant le coffre, elle avait ramassé le même coup de pied dans le ventre que moi, pour des raisons un peu différentes mais tout aussi valables que les miennes, et depuis elle se déplaçait à la façon d’un zombie avec ses grandes mains sans vie qui lui pendaient à mi-cuisses, ouvertes et inemployées comme tout ce qui n’appartient plus à personne. Sans tourner le dos, elle m’a demandé :

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Affaire privée, Léon.

— Il est mort.

— Complètement.

Moll a surgi alors que je ne l’attendais pas, avec dans son sillage le patron adjoint de la Division. Ils avaient l’air aussi mécontent l’un que l’autre, Moll caparaçonné dans sa morgue habituelle, l’autre plein de la dignité ombrageuse qui lui donnait l’air d’un sénateur romain de l’époque décadente, tous deux bien emmerdés. Vauthier, l’adjoint, m’a jeté comme à un chien :

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

J’ai retroussé les babines et Léon s’est retournée d’un bloc. Sa grimace a été féroce, presque autant que la mienne. J’ai dit :

— Je n’aime pas le terme de bordel.

Vauthier m’a fixé d’un air qui se voulait terrible sans parvenir tout à fait à cacher son inquiétude. Il lui fallait garder la face. Il a dit lentement :

— Je me fous de ce que vous aimez ou pas. Pour moi, vous êtes un rigolo et un branleur. Je repose la question…

— Appel téléphonique reçu à cinq heures.

— Vous êtes monté et Novae était dans le coffre de sa voiture.

— Correct.

— Vous avez carillonné partout.

— Correct.

— Quoi d’autre ?

— Rien d’autre.

Vauthier m’a laissé allumer une cigarette. Il m’a regardé droit dans les yeux, puis Léon. Peut-être en avait-il fini avec la phase d’intimidation, peut-être l’inquiétude se dissipait-elle un peu dans son esprit. Il m’a demandé d’un ton de calcul :

— Vous connaissiez Novae depuis combien de temps ?

— Trente ans.

— Vous l’aviez revu, ces derniers temps ?

— Oui. Une fois.

Léon aussi a allumé une cigarette. Moll se taisait, appuyé de la nuque à l’armoire métallique, mais il ne perdait rien de ce qui se passait dans la pièce. Peut-être voyait-il beaucoup plus juste que moi, surtout en ce qui concernait Léon. Lui aussi calculait les retombées. Vauthier a pris une cigarette dans mon paquet et il se l’est allumée sans que je bouge. Il avait été flic, et un bon flic, avant de passer commissaire. Il ne m’aimait pas pour des raisons qui lui étaient propres, je ne m’aimais pas non plus, à ce point de vue nous étions quittes. Il n’aimait pas l’homme, mais il savait reconnaître un autre bon flic lorsqu’il en rencontrait un. Il m’a prévenu avec bon sens :

— Ne me cachez rien.

J’ai remué les épaules. Tout était bien en place à présent. Il me revenait à procéder aux constatations sur la voiture et le corps, à examiner Franck avant de l’envoyer à l’institut médico-légal pour autopsie, à appréhender ses effets et tous objets utiles à l’enquête. Pour cela, je devais attendre que l’identité judiciaire soit passée. Rendre compte à Mauser. Vauthier s’est tourné vers Moll et ils se sont consultés du regard sans mot dire, puis Moll s’est secoué avec une grimace sceptique. Il m’a indiqué qu’il voulait me voir à part et je l’ai suivi dans le bureau voisin. Il a fermé la porte derrière nous. Lui aussi avait connu Franck. Il avait servi sous ses ordres lorsque Franck dirigeait un groupe à la Douze et Franck lui avait presque tout appris. Moll a regardé ma cigarette avec ressentiment. Il est allé lui aussi jusqu’à la fenêtre devant laquelle il s’est planté les mains dans le dos, il a contemplé le patio une bonne minute, puis il a regretté :

— Il a encore fallu que ce soit à toi que ça arrive.

Moll ne m’avait pas tutoyé depuis des années. Depuis des années, il avait cessé de me témoigner la moindre amitié. C’était une autre façon de procéder que celle de Vauthier ; elle n’avait pas plus de chances d’aboutir. J’étais trop loin et Franck aussi. Et brusquement, sans que je m’y attende, j’ai senti la colère monter et j’ai compris ce que j’allais faire, malgré ma fatigue et le peu d’intérêt que je portais aux choses. J’allais retrouver l’enculé qui m’avait envoyé son cadeau. Et lorsque je l’aurais trouvé, même si ça devait être le dernier acte de ma putain de vie, je le tuerais.

Je ne voulais pas ennuyer Moll avec des états d’âme, parce que les flics ne doivent pas en avoir, mais je le lui ai dit :

J’effacerai le fils de pute qui a fait ça. Écoute-moi bien, Jacques, parce que après je ne dirai plus rien, ni à toi ni à tes chaouches : je buterai l’enfant de salaud qui a eu Franck. À partir de maintenant, je ne dirai plus rien. À personne.

Moll s’est retourné avec l’air ennuyé du type qui vient de se rendre compte qu’il a un frelon dans le calebard. C’est qu’il me voyait jusqu’à présent rincé et sans force, c’est qu’il m’avait clouté trop tôt, déjà ficelé, expédié, classé sans suite. Naze. Il m’a regardé sans entrain.

— Je veux cette ordure.

— Rien du tout. C’est la Criminelle du 36 qui va prendre l’affaire. Tu es marron.

— On se comprend pas. Je veux ce fumier. Tu étais dans tes couches que je faisais déjà ce métier, et Franck aussi. Métier de merde. J’en connais pas de plus beau. Je veux celui qui a démoli Franck.

— Pourquoi ?

Pourquoi, c’est la question qu’on pose lorsqu’on n’a plus rien d’autre à demander, quand on se retrouve sec et sans argument, sans rien de solide et d’habitable, c’est la question aussi qu’un poulet ne pose jamais parce que personne de sensé ne connaît la réponse — la bonne réponse, celle qui permettrait de se défarguer de tout, de ses amertumes comme de ses illusions, de sa propre vie, de ses errances. Non sans justesse, Moll a observé :

— Tu n’auras rien du tout. Il y a longtemps que j’aurais dû alerter le médecin-conseil de l’Usine. Je ne dis pas que tu as fait que des conneries, mais avec la dame Arnoult, c’était limite. C’était déjà limite avant. Il faut que tu te reposes, maintenant. Personne ne peut tenir tout le temps sous 380 volts, Vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Seulement cette fois.

— Non.

— Dehors ou dedans, ça sera pareil.

— Dehors ou dedans de quoi ?

— De l’Usine.

Il a pris une profonde inspiration — nous avions été amis —, il a regardé autour comme Farida à l’accueil, plus tôt dans la nuit avant lui, comme si les lieux et les objets pouvaient l’aider en quoi que ce soit à se décider. J’avais allumé une autre cigarette, il me voyait comme j’étais, c’est-à-dire plus très reluisant, et il m’a demandé :

— Qu’est-ce que tu as à vendre ?

— Rien de dangereux pour toi.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Sûr.

— À cent pour cent ?

— Oui. Je peux arriver à m’entendre avec Mauser.

Il a ri sous cape :

— Personne ne peut s’entendre avec Mauser. Pas même toi. Qu’est-ce que tu lui veux ?

— Seulement l’autopsie. Après je me couche.

Moll m’a observé sous le nez. Nous avions été très amis, ce qui ne l’empêchait pas de rester soupçonneux. Ça ne l’a pas empêché non plus de me taxer une Camel. Il n’avait plus très l’habitude de fumer, ni de parler. C’était une affaire moins simple que d’habitude et il était naturel qu’il garde les cuisses propres. C’est le prix que paient les tauliers pour faire carrière. Pas de creux, pas de vagues. C’était plus empoisonnant qu’un compte rendu d’affaire réussi avec que des biques comme mis en cause, ou des toxicos ou un de ces julots minables qui comptent quand même pour un crâne quand on n’a rien de mieux à se mettre sous la dent, c’était plus dangereux que ces procédures où dans le fond tout le monde est d’accord tout de suite, bien carrées, bien nulles. En tant qu’homme, Moll n’était pas incapable de courage, de même que Vauthier d’une certaine forme d’honnêteté, mais il y avait le galon au bout. Le temps qu’il était bien disposé, j’ai insisté :

— Seulement l’autopsie.

Il m’a fixé :

— Je ne vois pas ce que ça pourrait te rapporter.

— Seulement des emmerdes. Je veux savoir comment et où. Ce qu’on lui a fait.

— Ce qu’on a fait à Franck ?

— Oui.

C’était pour lui comme pour moi quelque chose d’inédit. D’un autre côté, avec tous les gaillards qui avaient obtenu leur mutation pour la province ou ailleurs depuis deux ans, depuis que Moll était là, j’étais certainement à la Division le plus apte à prendre l’affaire — si elle restait à la Division. On en revenait à Mauser. Mauser pouvait saisir un autre service. Moll a regardé la cigarette qu’il avait entre les doigts, puis ma figure, avec aussi peu d’intérêt pour l’une que pour l’autre. On ne pouvait plus s’éterniser. Il a vaguement souri, faute de mieux.

— Tu te démerdes.

C’était une promesse de paix armée, rien de plus. Léon est venue me dire que l’identité judiciaire se trouvait dans les murs et en haut je me suis heurté à Mauser qui arrivait. Il portait un raglan de couleur moutarde, et il m’a tendu sèchement une main de la même teinte. Lui aussi m’a attiré dans un coin mais il n’avait pas l’air, lui, d’avoir un frelon dans le caleçon. Il s’est adressé à moi de manière franche et directe, comme il le faisait toujours :

— Cané, hein ?

— Cané.

— On dirait qu’on l’a balancé d’un avion.

— C’est une manière de voir les choses.

— Vous fumez toujours ces saletés de Camel ?

— Toujours.

— Envoyez.

À un homme comme Mauser, je pouvais donner du feu, pas à un sénateur romain. Mauser m’a remercié d’un coup de front. Il a regardé les gens autour de l’Alfa. Il y avait des hommes en bleu et des civils, et comme je le prévoyais, les éclairs électroniques des flashs qui ne portaient pas bien loin, en somme tout le foutoir habituel. Le chef du Groupe criminel de la Division est venu me voir. Il ne m’a pas demandé grand-chose et je ne lui ai rien appris. Pour ceux du jour, les hommes de la Nuit sont un peu des crétins pas très capables de mener une enquête criminelle. Pour ceux de la Nuit, les hommes du jour sont ceux qui se chargent des finitions. Aucune espèce d’importance de part et d’autre. Mauser m’a pris le bras, familièrement.

— Je vais faire ouvrir une information. Vos autorités souhaitent la présence d’un observateur du 36, quai des Orfèvres. Pour ma part, je n’en vois pas très bien la nécessité. Novae n’était pas en service, nous avons affaire à un homicide classique. Je ne peux pas m’opposer formellement à cette connerie d’observateur. Vos huiles sont très novatrices en matière de procédure pénale. Pour moi, c’est la Douze qui prend. Vous avez un excellent Groupe criminel, à la Douze.

Je savais que Mauser n’aimait ni Moll ni Vauthier, et que ceux-ci, très imbus d’eux-mêmes, le lui rendaient bien. En petits despotes qu’ils sont dans leurs services, les commissaires n’aiment pas beaucoup l’autorité qu’ils subissent du parquet — ils n’aiment à vrai dire aucune autorité et pas plus celle du directeur de la PJ, même s’ils sont obligés de faire bonne figure pour aller à la soupe. En ce qui me concernait, je n’en avais rien à foutre de ces bisbilles. Je n’avais aucun privilège à défendre. Nous avions un excellent Groupe criminel à la Douze. Les patrons n’y étaient ni pires ni meilleurs que dans le reste de Paris. Mauser a remonté son col et m’a observé avec goguenardise.

— Vous prenez. Je veux dire, la Douzième Division. Quand vous aurez fini de maigrir, prévenez. Cancer ?

— Non.

Il a vu Calhoune en même temps que moi. Elle descendait de sa Porsche grise qu’elle avait laissée en plein milieu de la rue. Il a fermé les yeux et serré fortement les paupières et il a soupiré :

— Seigneur ! Le restant de ta colère.

Sans dire quoi que ce soit de particulier, sans la moindre ostentation non plus, elle a tout de suite capté l’attention. La Porsche n’y était pas pour grand-chose, ni sa manière désinvolte de l’abandonner n’importe où et n’importe comment. Tout le monde a regardé Calhoune, et Calhoune seulement. Elle était vêtue d’un tailleur sombre sans défaut, avec un chemisier blanc et une cravate en soie nouée rêveusement sous le cou. Ses talons ont fait juste ce qu’il fallait de bruit et leur rythme tenait de la valse lente et lui aussi du rêve. Tout le monde un jour ou l’autre, tous ceux qui l’avaient rencontrée en tout cas, tout le monde avait aimé Calhoune, et les autres, j’avais tendance à les considérer comme des malheureux. Elle portait aussi un manteau et un sac dans le genre fourre-tout. Elle s’est penchée sur le coffre sans que son profil délicat en soit altéré le moins du monde, et en se relevant, elle a regardé autour d’elle, comme pour prendre ses marques. Elle a vu Mauser et lui a adressé un signe de tête. Mauser n’a pu s’empêcher de ricaner entre ses dents. Il m’a dit :

— Belle carrière, votre amie. Vous auriez dû prendre sa roue. Elle a un doigt dans le trou du cul de chaque ponte de la PJ. Il y a beaucoup de pontes, chez vous, mais elle a aussi beaucoup de doigts.

Mauser en savait long. Moi aussi. J’ai allumé une cigarette après l’autre en attendant que le photographe ait fini. Je commençais à en avoir marre. Calhoune est venue vers nous, toujours sur un rythme de valse lente, avec sur la bouche un vague sourire qui flottait à distance, quelque part entre elle et nous, un sourire aussi dangereux qu’un chèque en blanc. Elle a salué Mauser, sans un regard pour moi. Elle a sorti un paquet de Dunhill et en a allumé une. Certains de ses gestes la trahissaient encore. Si elle avait plus de courage et d’honnêteté, elle aurait fait une sensationnelle putain au lieu de rester un simple voyou. Elle sortait de la douche et son maquillage était sans reproche, pourtant elle n’a pu empêcher son index de trembler en prenant la cigarette, ni sa bouche de se durcir en s’adressant à Mauser :

— C’est un truc pour la Crim’.

— Non, a décidé Mauser.

Elle a redressé le menton. Trop longtemps qu’elle menait les hommes — certains hommes — à la baguette. Lorsqu’on a trop de types à sa botte, il arrive qu’on perde le sens de la mesure. Calhoune a inspecté le vilain manteau moutarde de confection de haut en bas puis de bas en haut et j’ai remarqué la rage qui montait dans ses yeux, ainsi que l’effort pour tenter de la dissimuler. Mauser ne l’avait pas quittée des yeux. Calhoune a jeté sa cigarette. Drôle de gâchis. Je me suis un peu éloigné. Je ne veux pas être le témoin de certains combats douteux. J’ai tout de même entendu Mauser répéter qu’il attribuait l’affaire à la Division. Il me semble que Calhoune a eu une expression un peu blessante pour lui en particulier et la magistrature en général. Elle avait conservé un vocabulaire de voyou. Le reste de leur conversation a été perdu pour moi, parce que le type de l’identité judiciaire m’a fait signe qu’il en avait fini. Il m’a rendu compte, puis celui qui s’était occupé des empreintes a pris la suite. Ce dernier m’a expliqué :

— Rien d’exploitable. L’auteur du coup devait porter des gants. Aucune trace ou indice. Vous avez touché à quelque chose ?

— Non. Rien.

— On a tout essuyé partout, autrement on aurait trouvé quelque chose.

Peut-être était-ce autre chose dans son esprit qu’une insinuation pas bien agréable pour moi. Je m’en foutais. Il y avait déjà moins de monde. Je savais que Vauthier et Moll tenaient conférence dans leur bureau, et que Mauser et Calhoune ne tarderaient pas à les rejoindre, et sans doute d’autres encore, et qu’il ne resterait plus grand monde avec moi. Léon a écrasé sa cigarette, elle est venue m’aider à sortir Franck. Il ne pesait plus bien lourd. On l’a mis sur la civière et je lui ai enlevé le peu de vêtements qu’il portait encore. Léon les a mis provisoirement dans un sac-poubelle. Elle n’a rien dit ou fait de particulier. Le corps portait deux orifices d’entrée dans le flanc gauche, provoqués tous deux par une arme de petit calibre qui pouvait être du 6,35 comme de la .22. Pas d’orifice de sortie correspondant. Il y avait des hématomes et des contusions sur les mains, les bras et le torse et on lui avait mis la figure en bouillie à coups de quelque chose qui pouvait aussi bien être une clé anglaise qu’un démonte-pneu, ou une matraque ou un tuyau de plomb. Pour faire bonne mesure, on lui avait finalement tiré une balle de gros calibre dans l’oreille gauche. Elle lui avait traversé le crâne et en sortant, elle avait laissé un trou qui faisait presque la surface de ma paume. Drôle de chose, que la balistique. Franck se prêtait à tout de bonne grâce. Les morts, c’est comme tout le monde, c’est seulement en vieillissant que ça devient facilement emmerdant. Léon m’a montré les traces sur son poignet gauche et j’ai trouvé les mêmes sur l’autre, comme si on lui avait mis des menottes avant de le travailler au corps. Il ne pouvait plus rien m’apprendre. J’ai rempli l’ordre d’envoi et les gardiens l’ont chargé dans le fourgon. Il a démarré sans que j’y prête attention. La voiture ne m’a rien appris non plus, ni Mauser en partant.

Je suis encore resté un peu à fumer. Je n’attendais aucune espèce de révélation d’aucune sorte et la moitié de la tête me lançait comme chaque fois que la migraine s’installait pour un bon moment. Les gardiens de la paix aussi sont partis. Il est resté seulement la Porsche en plein milieu, seulement la Porsche, Léon et moi. Léon me regardait, je regardais la Porsche et la Porsche ne regardait personne, puis Léon s’est approchée pas à pas. Il fallait bien qu’elle ait du courage pour deux. Elle m’a pris le coude comme elle le faisait parfois à certaines victimes, elle m’a ramené sur le trottoir. Elle savait à quel point j’avais aimé Franck et peut-être se rendait-elle compte de ma souffrance, puisque la sienne était tellement comparable et tout aussi amère et sans remède. Elle ne m’a fait aucun reproche. C’est elle qui a verrouillé l’Alfa dans mon dos. C’est encore elle qui m’a conduit à la Division. Un semi-remorque commençait à se ranger pour décharger. Un semi de viande.

C’était déjà le jour, d’une certaine façon.

Il me restait du papier à taper.

Du papier et le reste.

Bien du courage, Léon.

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