Sept

Tout le vice professionnel qu’avait Calhoune, c’est moi qui le lui avais appris. Ça faisait du bien de voir qu’elle n’avait rien oublié. Elle n’a pas fait signe de m’empêcher de fumer et rien manifesté quand j’ai attiré près de moi le cendrier à pied, tout en croisant les chevilles, les jambes étendues devant moi. C’était pourtant le genre de manières que je n’aurais pas toléré chez un détenu. Pour ce que je voyais de Calhoune, elle portait une veste de tailleur prune avec de larges revers italiens, un chemisier blanc et ce qui pouvait passer pour une cravate un peu lâche, dans les bleu ardoise. Sur n’importe qui d’autre, l’ensemble aurait fait hommasse, pas sur elle. Calhoune pouvait tout faire à un vêtement, sauf le massacrer, comme Bessie Smith pour une mélodie. Elle portait à l’annulaire gauche une bagouze qui représentait plusieurs années de mon salaire, et elle était toujours fidèle au n° 5 de Chanel, sauf qu’elle n’avait plus à se contenter de l’eau de toilette maintenant.

Je lui ai trouvé les mains maigres. Ses ongles ni courts ni longs étaient passés au vernis incolore. Ils n’avaient pas besoin d’en installer. Ses doigts étaient maigres, mais solides et bien bronzés. Le reste aussi peut-être. Je n’en voyais rien. Elle a allumé une Dunhill.

Elle avait bien gratté, Calhoune. La première chose qu’elle a sortie de mon dossier, ça a été une pochette de disque et elle me l’a montrée recto verso. Elle avait choisi d’attaquer de loin. Je me comportais de la même façon avec les beaux voyous. On ne les prend jamais là où ils s’y attendent — le braquage de l’avant-veille, par exemple, sur lequel on a déjà toutes les billes qu’il faut. On les prend toujours plus avant. Qu’est-ce que vous faisiez dans la nuit du 15 au 17 mars 1984, par exemple… Ou bien, cette môme, vous connaissiez ? Une môme sortie de l’image depuis longtemps et dont on sait très bien que c’était la sienne et qu’elle mange de la terre depuis deux siècles. N’importe quoi pour déstabiliser. Le pire, c’est pas toujours les coups de Bottin sur le côté de la tête, là où ça ne marque pas.

Ce qu’il faut casser tout de suite, c’est le moral.

Le disque était un 33 tours dix-huit centimètres comme on n’en fabriquait plus. J’avais choisi la photographie : on voyait cinq silhouettes debout, très sombres sur un fond gris, sans instrument, sans rien. Cinq hommes promis au peloton d’exécution. On distinguait assez mal leurs traits, on devinait qu’ils étaient jeunes, pas vraiment prospères, esquissés comme des cibles de tir olympique qu’on n’aperçoit que le temps de tirer. Peut-être que pour la photo aussi je m’étais planté, que ça ne pouvait pas plaire. Le groupe s’appelait les Avengers.

Diffusion confidentielle.

Depuis le temps, il y avait prescription.

Derrière, Calhoune a lu mon nom et mon prénom. Guitare solo, vocal et arrangements. J’avais signé les six titres. L’un d’entre eux, le Dead End Blues, disait en gros : « De temps en temps, on gagne. De temps en temps on perd. Tout l’temps on a le cafard… » Je n’avais honte ni des paroles ni de la musique. Avec le recul, c’était évident que ça ne pouvait pas marcher — pas assez gnan-gnan, pas assez cucu, mais au moins je m’étais planté de face et surtout je n’avais jamais récidivé.

En correctionnelle, on en tient compte.

De sa voix un peu rauque, Calhoune a remarqué :

— Deuxième guitare, François « Franck Nitti » Novae.

C’était indiscutablement un cas de complicité — et même de coaction. Enregistrement commis comme un vol qualifié. De nuit, en réunion, mais sans effraction ni port d’arme. Pas sans violence. J’avais tout aimé chez Calhoune, sa voix, sa démarche, son parfum et la manière inimitable qu’elle avait de s’habiller ou pas.

Elle m’a dit, en retournant la pochette en tous sens :

— Tu ne m’avais jamais parlé de ça.

Il y a un tas de choses dont on ne parle jamais — surtout celles qui blessent. C’était avant que je rentre à l’Usine et Franck aussi. On n’aurait pas dû en tenir compte contre nous. On avait payé pour ça. On était rentrés à l’Usine. Je n’avais jamais recommencé, Franck non plus. Il avait vendu sa Stratocaster et moi j’aurais mieux fait de me débarrasser de la Gretsch puisque c’était la dernière preuve qui restait.

Elle m’a laissé finir ma Camel, abîmée dans des pensées qui m’étaient étrangères. Elle a reposé le disque sur la petite table de dactylo où se trouvait déjà une machine à écrire électronique pas plus épaisse que mes deux pouces ensemble et elle a sorti autre chose, une photo très lisible format 21 x 29,7. Elle me l’a montrée bien droite. Elle remontait encore plus loin dans le passé. Elle avait fait correctement son boulot, pas de doute. Comme je ne savais pas où elle avait planqué le magnétophone, j’ai rallumé une cigarette mais je n’ai rien dit.

Nous étions deux plein cadre. Nous portions le même treillis camouflé, Franck et moi, et sans nous tenir bras dessus bras dessous, nous étions fort proches l’un de l’autre. J’avais un automatique .45 sous l’aisselle gauche et des galons neufs. J’étais aussi maigre que maintenant, aussi épuisé, mais j’avais alors toute une vie devant et Franck aussi. Nous venions de donner dans les Aurès et il y avait eu de la casse de part et d’autre, là aussi il y avait prescription. Le sale coup est venu tout de suite après. Elle avait vraiment gratté jusqu’au sang, la salope. Sur la photo, qui avait paru dans Match, on voyait un jeune sous-lieutenant en grand uniforme, figé dans un impeccable garde-à-vous. Le général Challe en personne était en train de lui accrocher la Légion d’honneur du côté gauche.

Calhoune a ricané. Elle m’a demandé :

— Tu reconnais ?

Il n’y avait plus Franck. J’étais seul. C’est pas aux vivants qu’il faut donner la rouge, c’est aux morts — ou alors j’étais déjà mort. J’avais besoin d’un verre, comme chaque fois qu’une saleté me pétait à la gueule. Bien joué, Calhoune. J’ai fait non de la tête, à elle comme à moi, mais ça ne suffisait pas à se débarrasser de tout. Elle a demandé d’une voix suave :

— Tu reconnais pas ? Décidément, tu n’as pas de mémoire.

J’en avais trop, au contraire. Je suis arrivé à desserrer les mâchoires. Je ne la voyais pas, je ne sais pas à quoi elle s’attendait. J’ai trouvé quand même la force d’avoir une phrase de beau mec. J’ai dit d’un trait :

— Je n’ai rien à vous déclarer.

— Tu te reconnais pas ?

J’ai répété la même phrase. Quand on se noie, il faut bien se raccrocher à n’importe quoi. Tout le temps, à chaque question, j’ai répondu la même chose. Que je n’avais rien à déclarer.

Même quand elle a sorti une copie de mon dossier médical.

— Tu as été interné en psychiatrie. Un an de longue durée. Dépression.

Normalement, ce genre de document reste confidentiel, mais pour elle il n’y avait rien de confidentiel. J’avais passé un mois en clinique. Ma mère venait de partir d’un cancer. Elle avait mis deux ans à crever et les deux derniers mois je l’avais veillée presque jour et nuit. On m’avait attribué une bien jolie cellule dont les fenêtres blindées donnaient sur des champs de corbeaux. Malgré ce qu’on m’avait injecté, je n’avais jamais cessé de marcher droit, pas très vite ni hardiment, mais sans me tenir aux mains courantes des couloirs. Je me repérais sur les dalles en plastique, par terre. On m’avait laissé mon walkman et quelques livres. Je n’avais pas été vraiment malheureux.

Cette cellule, où il y avait quand même un chiotte et une petite salle de bains avec une baignoire sabot faite pour les nains, je crois bien que je ne l’ai jamais quittée.

— Rien à vous déclarer.

— Passons. Le médecin-chef de l’Usine t’a réintégré.

Elle a eu un rire sceptique.

Très forte, question guerre psychologique, mais j’avais trop donné pour que même Calhoune me mette en vrille. Je n’étais pas trop fort pour elle, seulement trop seul et trop loin. Je me suis rappelé quand le psychiatre m’avait demandé mes papiers après l’admission et que j’ai fait glisser doucement sur le bureau devant lui ma brème et ma médaille dans le porte-cartes ouvert. C’était pour les mettre au coffre et me les rendre en sortant. En sortant ?

Même si on me les a bien rendus, même si après on m’a rien reconnu apte de nouveau au service actif, je sais maintenant que je ne suis jamais sorti.

Je n’aurais pas dû, mais j’ai eu un rire triste et amer qui ne m’appartenait pas en propre. Roule, Calhoune, roule… Il ne lui restait pas beaucoup de cartes à jouer et sûrement pas les meilleures. Elle s’était trop défaussée d’entrée de jeu. Elle avait affalé ses as trop tôt. Tout occupée de faire de son mieux, elle avait tapé tout de suite trop fort. Les bons tortionnaires le savent, il faut graduer. Passé une certaine dose de souffrance, on ne sent plus rien. Elle aurait dû en tenir compte avec Franck. Peut-être qu’il lui aurait dit ce qu’elle voulait savoir, mais peut-être qu’avec lui aussi il était trop tard.

Elle est retombée dans le triste et le moche. Elle m’a sorti tout un tas de photos, récentes et parfaites celles-là, pour la plupart prises avec un téléobjectif et sur lesquelles on me voyait avec Farida. Bras dessus bras dessous sur les Champs. Moi conduisant son cabriolet Mercedes blanc décapoté, avec le bras de la fille passé autour de mon cou et sa tête sur mon épaule gauche. Farida et moi à Deauville. Un jour de novembre qu’il faisait presque beau. Calhoune a souligné :

— Les planches. On a retrouvé la carte bleue avec laquelle elle a payé. Tu sais comment ça s’appelle ?

— Je n’ai rien à vous déclarer.

— Farida travaille le soir dans le quartier Opéra. Elle coûte entre six et dix mille francs la nuit. Elle fait partie du cheptel à Sam. Son deux pièces à Neuilly, elle lui loue six mille francs mensuels plus les charges.

Une autre photo. On nous voyait rentrer dans le parking en sous-sol. Cette fois Farida conduisait mais j’étais parfaitement reconnaissable sur le siège du passager. Décidément, Calhoune travaillait beaucoup sur photo — une bonne élève. Elle avait utilisé un photographe de grand talent. Il y en a à l’Usine. Il s’était servi d’un appareil qui permet d’incruster sur chaque vue la date et l’heure à laquelle on la prend. Calhoune a insisté :

— Tu sais comment ça s’appelle ?

Comme je ne disais rien, elle a déclaré d’une voix lente, paisible :

— Proxénétisme aggravé.

J’ai laissé dire. Les beaux joueurs savent quand ils sont rincés. J’étais rincé. Après cela, en guise de conclusion, elle m’a sorti les déclarations qu’elle avait recueillies le matin de la grosse au bitos en feutre noir. Il en ressortait clairement que je m’étais comporté comme un fou dangereux. Calhoune a apprécié :

— Une scène de western avec un dialogue de merde. Tu as toujours été un spécialiste des dialogues de merde.

Je n’avais toujours pas vu son visage ni ses yeux, mais je ne pouvais pas douter un seul instant de ses intentions. J’avais trop fumé, j’ai attaqué un nouveau paquet de Camel. C’est alors qu’elle s’est penchée sur la lumière. Putain, elle n’avait jamais été aussi belle, ni aussi bien entretenue. Très bronzée, bien sûr, avec sa crinière acajou signée Alexandre, la bouche à peine passée avec quelque chose de pâle qui ne la rendait pas moins suggestive et prometteuse, mais plus pour moi, les yeux pourtant un peu les mêmes qu’avant. Les yeux, comme le reste, ça trahit. Elle était bel et bien passée de l’autre côté. Elle m’a regardé comme on regarde un poisson mort. Elle a tout ramassé sans me quitter des yeux et tout bien rangé dans son dossier. Elle m’a confié :

— Léon a chanté.

Elle s’est penchée sur un tiroir qui devait être entrouvert. Je suppose qu’elle a dû éteindre le magnétophone, parce qu’ensuite elle s’est accoudée au bord du bureau, elle a joint les doigts sous le menton et m’a encore examiné, avec moins de dégoût, puis d’une voix qui tenait de la gouape elle a sorti sa dernière brème. Elle a déclaré de très loin — peut-être depuis le passé :

— Comme tu es ficelé, tu descends. Farida chantera tout ce qu’on veut. Elle ne peut pas se permettre de perdre son emploi. Pour la grosse, on n’aura aucune peine à faire tenir la faute professionnelle grave en ce qui te concerne. Le cabinet du directeur a été sensibilisé à ton cas. De tous les côtés, tu es marron.

Elle a laissé passer un peu de temps, pas beaucoup. Elle a posé une main sur le dossier de Franck. Il ne devait plus y avoir le magnétophone, parce qu’elle m’a dit froidement :

— Je te fais un deal. Un deal correct. Ta peau contre celle de Franck. Ta peau contre sa combine. Correct, non ?

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