C’était un matin de décembre, un de ces beaux matins froids et venteux qui semblent promettre monts et merveilles et ne tiennent rien du tout. Je suis rentré et je me suis mis un moment sur le balcon. Au-dessus de ma tête, le ciel clair était d’un bleu si profond qu’on pouvait avoir l’idée de s’y noyer. Le vent n’a pas traversé mon blouson, mais il m’a mordu les jambes en rageant comme un chien jaune. Je suis resté tout un grand moment accoudé à la rambarde en fer à fumer en écoutant la lumière de la ville, tous ces bruits que j’avais tant aimés et qui ourdissent la trame des blues et de certaines petites tragédies, j’ai fumé et écouté, l’esprit vide et les mains désœuvrées, et encore fumé. Toute cette petite musique fraîche et pimpante qui montait de partout m’a fait du bien, de même que la lumière calme et saine, le miroitement des toits, l’enchevêtrement des cheminées hérissées d’antennes de télévision et ici ou là les branches nues et grises des arbres, de même que les passants et les pavillons des voitures que je voyais de haut, de même que la Seine qui coulait pont de Bercy, non loin de ces murs qui sentent la mort et où on avait vidé Franck comme un poisson destiné à l’étal. Sur tout cela, j’avais veillé nuit après nuit.
Vers midi, je suis rentré et je me suis fait du vrai café.
Sur ma chaîne sans âge, j’ai mis un de ces enregistrements historiques que je ne sors qu’une ou deux fois par an et qu’il n’est pas utile de passer à tout bout de champ. Sur la vieille pochette grise, quelqu’un a écrit non sans justesse que le Southern Sunset est un air d’une folle nostalgie qui ne peut laisser les yeux secs qu’à ceux qui sont taillés dans le marbre. Personne ne l’est vraiment. L’enregistrement date de 1938 et Sidney « Pops » Bechet reprend deux fois son thème fétiche, la première au bâton noir (clarinette), la seconde au saxophone soprano, et les deux fois c’est un ravissement de justesse, de lyrisme discret et d’émotion, de douceur réfléchie empreinte d’une très rare qualité mélancolique. Je l’ai remis plusieurs fois en sirotant mon café, je me suis imprégné de chaque note, de la moindre inflexion, de la plus infime part de silence et d’amertume sagace et distante qui transparaissait çà et là, sans laquelle le blues n’est rien et une vie pas grand-chose. Tout en écoutant, j’ai bien sûr revu les yeux de Franck — de Franck vivant. Eux aussi étaient vigilants et doux amers. Eux aussi savaient. Naturellement, ils ne pouvaient pas tout prévoir. Personne ne peut tout prévoir, autrement nous serions des espèces de dieux et même la plus tendre mélodie ne pourrait nous être d’aucun secours.
J’ai revu Franck avant sa maladie, comme il était dans son ample manteau sombre avec sa face obstinée et rieuse de faune guilleret, ses chemises de lin et ses complets coûteux. Je l’ai revu avec sa grosse chevalière très comparable à la mienne, avec ce sourire rentré qui lui était propre, ses yeux prestes et vifs de voleur à la tire encagnardés dans tout un lacis de rides précoces comme en ont les loups de mer et ceux qu’on habitue dès leur plus jeune âge à scruter l’horizon et le ciel. J’ai revu Franck au volant de son Alfa. Je l’ai revu défaisant le brêlage de son parachute, lorsque nous venions de sauter. Tout le temps que durait la chute, nous volions de conserve à des deux cents à l’heure et c’est tout juste si nous nous rendions compte que nous tombions. Franck avait chuté rien qu’un tout petit peu de temps avant moi. Il ne me restait qu’à le suivre. Je l’ai revu attisant les braises dans le soir, avec près de lui le visage rude, soucieux, de Léon — il y a longtemps que j’aurais dû comprendre, et à présent ça ne servait plus à rien. Franck avait été un homme dur et vulnérable, assez dur pour survivre, assez vulnérable pour le mériter. Il avait marché sans cesse à la rencontre de quelque chose qui sans cesse reculait et s’effaçait devant ses pas, sans cesse déçu mais non pas découragé. Face à la mort, il n’avait pas trahi. Ma peine était aussi infinie que la sienne.
J’ai éteint l’ampli et enlevé le disque. Il ne pouvait plus faire de bien à personne. J’ai avalé le reste du café et je me suis attaqué au ménage. J’ai ouvert toutes les fenêtres au large et briqué partout, même les trois pièces vides, surtout celle où il y avait la grande verrière carrée dans le plafond, mon Salon de musique, où j’avais décidé d’attendre dans ma tête. J’ai passé un coup de serpillière sur le parquet qui s’est mis à sentir le chien mouillé.
Tout cela m’a pris du temps et à plusieurs reprises je me suis retourné comme s’il venait quelqu’un, mais c’était encore trop tôt, trop tôt pour tout le monde. Il fallait laisser à Mauser le temps de bouger, d’aller aux ordres, laisser le temps aussi aux nouvelles de fuir. Je voyais, sans rancune, sans joie, le barouf, les mines s’allonger… Des téléphones devaient fumer en de nombreux endroits. À quinze heures, je me suis préparé deux œufs sur le plat et j’ai mangé debout en sauçant la poêle. Je me suis refait du café et je suis allé ranger les disques et les livres dans la pièce où je dormais. Il y manquait le coffre de la guitare, soit près des deux tiers de ma vie. Franck Junior n’aurait aucun mal à l’apprivoiser tout seul. Dans certaines familles, le malheur et la môsique font partie des maux héréditaires.
Plus tard, j’ai dévissé à la pointe de mon Buck la petite trappe dans le mur après avoir découpé le journal qui tapisse le mur. On a chacun son petit jardin secret. Le mien contenait un automatique .45 Governement Model en acier gris, le nécessaire d’entretien et une boîte de cartouches en calibre 11,43, ainsi qu’un petit magnétophone de précision qui se déclenche au son et s’alimente à l’aide de piles au cadmium-nickel. Du shit et des papiers sans valeur — sans valeur maintenant. Un coffret avec une décoration à laquelle je n’avais jamais touché. Un jour, un original a ajouté une branche à la croix pattée de gueules du Temple et en a fait la Légion d’honneur. L’original s’était couronné empereur et s’appelait Napoléon. La mienne, je suis allé l’épingler à la porte des chiottes. Il y avait aussi la photo de Calhoune, dans une pose qui n’était ni obscène ni vulgaire, bien qu’elle fût très révélatrice de ses intentions du moment et de ses capacités. Calhoune avait beaucoup d’ingéniosité et une impudeur de gymnaste.
J’avais aussi aimé cette Calhoune, comme on peut aimer un miroir brisé. J’ai remis la trappe en place, pas la photo. Je me suis occupé à démonter et à nettoyer le mécanisme du colt. Les plaques de couche étaient usées et sombres, mais l’arme intacte. Je l’ai remontée comme à l’exercice, j’ai rempli le chargeur à sept cartouches dum-dum et je l’ai enfoncé dans la crosse d’un coup de paume. Pas plus que le reste, ce genre de geste ne s’oublie.
Yellow Dog est rentré en retard. Il a à peine touché à son assiette et il est allé tout de suite s’installer en rond sous la couette. Deux minutes après, il dormait comme un corps mort. J’étais plein de tristesse, d’amertume et d’appréhension. J’aurais voulu en finir vite, maintenant. J’ai contrôlé l’état de marche du magnétophone en comptant lentement de un à dix et en repassant la bande, je n’ai pas aimé ma voix. Elle était trop lente, trop pleine de regrets, trop lasse. Elle ne pouvait plus tromper personne. Même à mon propre égard, elle manquait de cette courtoisie qui rend toute chose possible ou seulement tolérable, même des aveux.
J’ai placé le magnétophone dans la verrière en m’aidant d’un des deux fauteuils dont même les huissiers de justice n’avaient pas voulu. J’ai fait des essais qui m’ont permis d’acquérir la certitude que d’où qu’on parlerait dans la pièce, rien ne manquerait. Peut-être ceux qui écouteraient la bande plus tard n’entendraient-ils que des bruits de pas sur le parquet et deux détonations énormes presque confondues qui empâteraient tout — rien d’autre.
Est-ce qu’on sait jamais ?
Lorsque tout a été bien calé, jusqu’à l’emplacement précis des fauteuils, le mien le dos tourné à la fenêtre du fond, l’autre en face près de la porte, le magnétophone en place dans le plafond sur la position veille, je suis allé me laver et me changer et j’ai remis un peu de quoi manger à Yellow Dog.
On ne sait jamais.
Après, j’ai enfilé mes vieilles bottes comme si j’allais sortir, j’ai pris mes deux derniers paquets de cigarettes et un cendrier en terre, une bouteille d’eau minérale et le bourbon, la bouteille de la grande occasion, et ce recueil de Rilke qui ne m’a jamais quitté. J’avais le colt dans la ceinture au milieu du dos. Je me suis installé dans le fauteuil le dos à la lumière vitreuse, j’ai croisé les chevilles, les jambes étendues devant moi, et j’ai commencé à attendre.
J’avais fini de descendre.
La nuit et le froid m’ont pris. J’ai dû m’assoupir, car c’est le grondement de la rampe qui m’a réveillé. La porte palière n’était jamais verrouillée. Il suffisait de tourner la poignée et de pousser pour entrer. Celui qui montait avait pensé à étouffer ses pas, ne serait-ce que par habitude, mais il ne s’était pas méfié de la rampe. Celui ou celle. Je me suis massé les poignets, puis j’ai saisi le .45 et d’un geste j’ai monté une cartouche dans la chambre. Je l’ai gardé contre la cuisse. Le geste n’avait rien d’hostile.
La devanture au néon du chinois faisait rougeoyer la fenêtre ainsi qu’un vaste morceau de plafond, mais pas jusqu’à la verrière ni au magnétophone. Les pas ont sonné clair sur le palier et on a tapé à la porte, franchement, sans se cacher. Des tas de gens ne se cachent pas, qui n’ont pourtant pas tous de très bonnes intentions. J’avais froid et je me sentais migraineux. Je n’ai pas bougé. J’ai crié d’entrer depuis là où j’étais. Sans bruit, la bande a commencé à tourner.
On est entré. J’ai encore appelé.
Dans la pénombre, une grande silhouette mince et sévère en tailleur sombre est apparue. Elle avait une main devant elle et cette main pouvait tenir une arme dont elle aurait cherché à explorer l’obscurité, mais ce n’était ni une arme, ni celle que j’attendais. C’était un maglite et c’était Léon qui la tenait devant elle.
Quand elle a donné de la lumière, le dur faisceau a rencontré le canon du pistolet braqué sur elle et Léon a dit :
— Holà ! Ho…
Aussitôt, elle a éteint. J’ai posé le .45 en travers des cuisses et allumé une cigarette. Léon s’est déplacée au hasard. Si elle a remarqué le fauteuil, elle n’en a rien laissé paraître. Elle est restée debout à tripoter les lanières de son sac qu’elle avait à l’épaule. Je n’avais jamais vu Léon en tailleur. J’ignorais qu’elle en possédât un. J’avais ignoré tant de choses d’elle qu’un petit peu plus ou un petit peu moins… Elle aussi a allumé une cigarette. Dans la flamme du briquet, son visage avait un modelé doux et pensif, le visage qu’elle devait avoir pour se pencher sur celui de Franck, un visage capable d’une peine bien démesurée puisque lui ne l’avait jamais vraiment aimée. Jamais en tout cas comme elle l’avait aimé. Pour se pencher sur Franck en lui tendant sa bouche. Elle a refermé son briquet — plus de flamme ni de douceur teintée de regret. Elle s’est enlevée du cadre lumineux de la porte et je suppose qu’elle s’est adossée au mur. Elle m’a dit d’une voix qui se voulait amère mais ne parvenait pas à l’être tout à fait :
— Tu veilles les morts ?
— Pas les morts. Un mort.
J’ai vu remuer l’extrémité incandescente de sa cigarette. Ça pouvait vouloir dire n’importe quoi. Dans son sac, elle avait son .357 de service, puisque la veste de tailleur était trop ajustée pour qu’elle le portât sous le bras ou à la ceinture, et Léon ne sortait jamais à poil — à poil, pour les flics, signifie désarmé. Dans la pénombre, j’ai fini par distinguer un peu de son visage, mais rien de ce que contenaient les trous sombres des orbites, gros comme le poing, et qui semblaient manger tout. Elle a dit :
— Tu attends quelqu’un ?
— J’attends quelqu’un.
— Celui qui a séché Franck ?
— Séché, oui. Celui ou celle.
— Tu risques d’attendre longtemps.
— Non.
Non, je ne risquais pas d’attendre longtemps. Je comptais sur la peur, l’impatience et la cupidité, et sur le fait aussi que certaines choses sont bien lourdes à garder pour soi, surtout lorsqu’on n’y est pas habitué. Tuer n’est pas si facile qu’on le croit d’ordinaire et personne n’en sort jamais tout à fait indemne d’un côté comme de l’autre. J’aurais aimé que Léon s’en aille tout de suite et me laisse seul avec mes fantômes. Elle a déclaré sans raison :
— Tu as foutu un beau bordel. L’Usine est à feu et à sang depuis le milieu de l’après-midi. Moll a été appelé chez le directeur. On parle de papiers bien emmerdants pour pas mal de gens. On parle de toi et d’une entente possible, si tu y mets du tien.
— Pas de lézard, Léon. Et pas d’entente.
— Le cabinet du directeur n’est plus très sûr de l’opportunité des sanctions qui te frappent, ni de leur fondement réel.
— Bien sûr, Léon.
— Fumier.
— Oui, Léon.
Elle a eu un rire glacial.
— Franck est venu te voir. Il avait besoin d’un deuxième. Moi, je serais montée derrière lui. Pourquoi il n’est pas venu me voir, moi ?
— Parce qu’il ne t’aimait pas, Léon. Pas à ce point.
J’ai senti le coup au moment où elle le recevait. Je ne lui apprenais rien, en somme, mais c’était dur quand même, pour elle comme pour moi. J’aurais préféré qu’elle m’insulte, comme d’habitude, plutôt que de l’entendre gémir. Je n’avais jamais entendu Léon gémir ni se plaindre. Bien sûr, qu’elle était dure, Léon, mais moins que je le croyais. D’une voix que je ne lui connaissais pas (qu’elle ne devait pas se connaître non plus), elle a murmuré :
— Je sais pas combien il me reste à tirer, mais c’est fini. Je sais pas ce que j’aurais pas fait pour lui. On se voyait tous les tremblements de terre, quand il avait le blues ou envie de tirer un coup…
— Ou besoin d’un rencard.
— Ou besoin d’un rencard. À chaque fois, je me disais que c’était la dernière et à chaque fois j’oubliais de lui redemander sa clé.
Elle s’est rappelé avec douceur :
— Je lui avais donné la clé de mon appartement, celle de la voiture et du box. Je m’étais dit…
— Laisse tomber, Léon. Ça ne sert plus à rien.
— … Un jour je rentrerai et il sera là. On fera des courses chez Ed ensemble, on dînera…
— Laisse tomber, Léon.
Elle avait besoin de parler, mais moi je n’avais pas besoin de l’entendre. Je n’aimais pas cette voix blanche qu’elle avait à se lécher ses blessures au sang. Franck n’était jamais rentré, nulle part. Un autre homme seul dans une autre histoire sans relief. La vie est faite de petites méprises qui prennent parfois le tour de tragédies, et je n’étais pas équipé pour le tragique. Je n’étais équipé pour rien. Je l’ai écouté gémir et il m’a même semblé à un moment qu’elle pleurait, ce qui était plutôt bon signe. À présent, je pense qu’elle ne pleurait pas. Elle respirait fort, comme une bête blessée, mais tout en comprenant ce qui lui restait à faire et comment il lui fallait organiser la fin, à sa manière à elle.
On ne se méfie jamais assez de soi, des autres. Je ne me suis pas méfié. Pendant longtemps encore, par à-coups, elle m’a parlé de lui sans plus jamais prononcer son prénom, seulement en disant il ou nous. J’aurais dû comprendre qu’elle remontait toute sa vie pas à pas, qu’elle déroulait tout à plat, qu’elle s’affermissait dans sa détermination. La souffrance fait dire et faire de bien étranges choses. Sa souffrance, je la sentais dans toute la pièce comme de grandes bouffées d’ondes sombres et maléfiques, des orbes plus sombres et plus vastes que la nuit. Sa douleur était trop grande pour elle. Elle aurait été trop grande pour tout le monde. Ses courtes phrases me faisaient l’effet de brèves rafales de balles tirées à la hanche. Plus d’une finit par me toucher au passage.
Certains mots sont comme des balles perdues qui n’en finissent pas de ricocher avec leur terrible charge de mort.
Pas moyen de les éviter.
Elle a fini par se taire. Elle avait glissé le long du mur et elle était assise sur les talons, les genoux entre les avant-bras. En cognant le parquet, son sac avait rendu un son métallique et sourd. Le genre de bruit que fait une masse métallique en général, un calibre en particulier. J’aurais dû le prendre, mais de quel droit ? Le prendre et aller le déposer au coffre, à la Division, mais ça aurait provoqué une salade. Une salade de plus.
Et puis elle a fini aussi par se redresser. Elle a cherché ses cigarettes et son briquet et tout en allumant une Gitane, elle s’est adressée à moi de sa voix dure et neutre, celle que je préférais, à tout prendre. Elle m’a dit :
— J’ai craqué. Excuse-moi…
— Je te prie de m’excuser…
— Oui. J’ vais te dire…
Elle ne m’a rien dit. Elle était redevenue Léon. Une dure.
J’ai pensé à tort que le gros de l’orage était passé et qu’en somme il valait mieux que ça me soit tombé dessus puisque Léon savait que je ne parlerais pas. Je lui ai demandé :
— Qu’est-ce que tu vas faire, Léon ?
Elle m’a répondu d’un ton rogue et persifleur :
— Rien… Comme tous les mecs. Me bourrer la gueule. Aller au cul. Rien. Tu es sûr qu’il va venir ?
— Il ou elle. Oui.
Elle a tiré deux grandes bouffées de sa Gitane. Je ne voyais ni ses yeux ni sa bouche qu’elle cachait de la main. Elle non plus, je ne la voyais pas en criminelle. Tant qu’à faire d’aller au cul par ces temps de Sida, je lui ai donné l’adresse d’une ou deux boîtes à partouzes connues de tous et même des flics où au moins elle ne risquait rien. En guise de viatique, c’est la dernière chose que je lui ai dite. Elle a ricané :
— Tu es un vrai frère pour moi.
— Pas un frère, Léon, un copain de régiment.
— Adieu, mon pote.
Elle est partie. Pas très loin, mais elle est partie. Le cadran lumineux de mon Oméga marquait trois heures vingt. Je me suis levé pour pisser et je suis allé prendre ma maglite. Si Léon n’était pas venue, je n’y aurais pas pensé. J’ai vérifié que Yellow Dog dormait toujours sur la couette. Il se trouvait en plongée profonde, bien au-delà de l’immersion périscopique qu’est mon sommeil ou celui des êtres apeurés. Yellow Dog n’était pas apeuré. Je suis retourné dans mon fauteuil. J’ai pensé à rembobiner la bande car ce que m’avait confié Léon n’intéressait pas la justice. J’ai pensé vaguement à ce que je ferais le jour même, le lendemain et les jours suivants, maintenant que je n’avais plus de boulot et bientôt plus personne alentour. J’ai pensé aux liasses contenues dans la valise, si nombreuses, si serrées, si bien rangées qu’il eût été dommage de les défaire pour compter. L’étoffe de nos rêves est en chiffon de papier. Avec un peu de temps et de courage… Je me suis essuyé la figure dans le noir.
J’ai pensé à Franck avec ses deux saletés de petites balles dans le ventre. Il savait qu’il était en train de se vider en dedans. En bougeant, il sentait les deux petits noyaux brûlants, peut-être même sans bouger, il sentait aussi le froid venir dans les pieds et les doigts. Il était revenu me voir, me rendre compte peut-être comme à un retour de mission, ou encore m’expliquer…
Seulement, je n’étais pas là et quelqu’un d’autre l’attendait.
Quelqu’un dont il n’avait pas de vraies raisons de se méfier.
Et moi à présent j’attendais ce quelqu’un d’autre.
Il ne me restait plus très longtemps à attendre.
À Léon non plus.
Calhoune portait ses bottes texanes, le vieux blouson flight qu’elle mettait à l’époque où elle grattait au Groupe sous mes ordres, un blouson constellé d’écussons comme en avaient les pilotes de B-17, une chemise kaki et son chèche autour du cou. Elle avait aussi son gros ceinturon avec la boucle d’argent — de vrai argent — bien au milieu, et dans le poing gauche son Smith & Wesson en inox quinze coups. Aux Bœufs, elle n’avait pas dû en avoir besoin souvent. Elle le tenait braqué à mi-distance, comme il se doit lorsqu’on pénètre dans un local inconnu et peu sûr. Si elle avait voulu me faire la surprise, c’était manqué.
Calhoune se trouvait épinglée sur le pas de la porte dans le faisceau de ma torche, la figure de travers. Elle s’était rhabillée en voyou, le voyou qu’elle n’avait jamais cessé d’être. Un beau voyou. Je lui ai dit :
— Je vais éteindre, Calhoune. Si tu veux tirer, fais-le tout de suite.
Je l’ai encore regardée un grand coup. Il fallait être fou pour abîmer un morceau pareil, mais fou aussi pour la laisser continuer. Trop de seins et de hanches, trop de tout finalement, trop de choses entre nous. Calhoune était bien trop vivante pour un homme comme moi.
Ou bien j’étais trop mort pour elle.
Calhoune ne bougeait pas, mais le canon de son Smith, si. Je ne pouvais pas m’empêcher de lui trouver beaucoup de cran. Comme elle me connaissait, elle devait bien savoir qu’elle aussi était braquée, ça ne l’empêchait pas d’aligner sa cible, les paupières serrées, la figure de côté. Elle avait une épaule un peu plus haute que l’autre, les genoux à peine fléchis. Elle a remué sa crinière. Elle a remarqué d’une voix rauque et plaisante :
— À quoi ça sert d’aller au tas tous les deux ?
Ça ne servait à rien.
Comme je n’avais pas éteint, elle a défait la fermeture du blouson et s’est éventé la poitrine, en desserrant le chèche. Le canon du Smith m’avait trouvé et quant à moi, je n’avais qu’à presser sur la queue de détente et la grosse balle lourde et matelassée la frapperait juste au sternum. Ce genre de projectile fait en rentrant un trou à l’emporte-pièce par où passerait à peine un souriceau et laisse en sortant un orifice qui pourrait servir de nid à un rat adulte. Elle ne pouvait pas l’ignorer.
J’aurais dû éteindre.
On en aurait fini plus vite et mieux.
Moins mal.
De toute ma saloperie de vie, je n’ai aimé qu’une femme. Peut-être qu’elle aussi m’a aimé, après tout, à sa manière. Drôle de gâchis, mon pote. Du bout des doigts, Calhoune s’est mise à défaire ses boutons de chemise. Dessous, elle ne portait rien. Dessous, elle n’avait pas changé. Elle était seulement un peu plus bronzée que dans le temps. Pas moins tentante. Elle m’a demandé :
— Qu’est-ce que tu attends pour éteindre ?
Je ne le savais pas. Je savais seulement que ma main droite tremblait à tel point que je n’étais plus tout à fait sûr d’atteindre ma cible, même à si peu de distance. Je tenais la lampe écartée au bout du bras gauche, perpendiculaire au corps de manière à dérouter son tir. Notions théoriques. Le faisceau cru et dur faisait comme le projecteur d’une boîte de strip-tease minable. Jamais Calhoune ne se serait produite dans ce genre de bastringue. J’attendais pour éteindre de voir la suite, jusqu’où elle pourrait aller. Il manquait juste la musique, mais Calhoune l’avait dans sa tête. Peu à peu, je l’ai vue se mettre à remuer doucement, les pieds puis le bassin et les épaules — mais pas le poing qui tenait l’automatique. Elle a déroulé le chèche qui est tombé à ses côtés avec des gestes lents et un peu rêveurs qui paraissaient détachés, pensifs. Elle s’y est prise de manière adroite pour tomber le blouson. Le pistolet est passé sans effort d’une main à l’autre, sans effort il est revenu dans la gauche. Sans effort, il a retrouvé la direction de ma tête.
Elle a encore répété, mais d’une voix moins plaisante :
— Qu’est-ce que tu attends pour éteindre ?
J’ai éteint. Elle était en train d’arracher les pans de chemise de son ceinturon et j’ai éteint. Autant en finir tout de suite. J’ai attendu l’explosion finale, le grand éblouissement qui servirait de conclusion, la balle qui ne pourrait pas me manquer, et j’ai seulement souhaité que Calhoune tire vite et juste, parce que moi je ne la manquerais pas. Il y avait encore dans mes yeux son image et l’expression douloureuse de son visage, c’était la dernière image que je voulais emporter, celle de ses grands cheveux acajou, de sa mâchoire dure, de ses épaules et de sa gorge nue. Calhoune.
Elle n’a pas tiré. Elle m’a dit :
— Je ne peux pas. Bordel de merde. Je ne peux pas.
— Tu as pu, avec Franck. Tu as pu lui cogner dessus à coups de matraque. La main gauche… Tous les doigts de la main gauche. L’un après l’autre. Ça a duré longtemps ?
— Longtemps, a reconnu Calhoune.
Sa voix était comme un écho, pénible et dépourvu de relief.
— La main gauche, parce que tu es gauchère.
— Non, a-t-elle dit d’un ton très doux. Non, à cause de cette saleté de chevalière. Longtemps. Au bout d’un moment, il est parti dans les vapes.
— Tu l’as fait revenir.
— Il n’est pas revenu.
— Tu lui as déchiré la chemise et tu as fourré le canon de ton calibre dans ses blessures. Tu t’imaginais que ça le ferait revenir.
— Il n’est pas revenu.
— Pourquoi, Calhoune ?
Elle a bougé un peu. Je savais ce qu’elle voyait et ce qu’elle entendait. Franck. Longtemps. On tue pour tout un tas de raisons, presque jamais les bonnes. Tu n’étais pas très forte, Calhoune, pas si forte et sauvage que tu le croyais, ni aussi libre, pas assez revenue de tout. J’ai entendu son pas hésiter, comme il y avait très longtemps, sur l’appontement. Je me suis levé. Dans un sursaut, elle a relevé son pistolet. J’aurais pu le prendre. Il ne pouvait plus lui servir. Je l’ai poussée dans le fauteuil, j’ai ramassé son blouson et je lui ai lancé le flight, d’un geste peut-être un peu trop sec, au jugé, parce que j’y voyais mal. La migraine était revenue, fidèle compagne de mes jours et de mes nuits. Calhoune aussi était revenue.
Sa peau était brûlante, mais pas sèche. Pas douce non plus. Elle avait une odeur poivrée que j’aurais pu reconnaître entre mille. Je suis allé jusqu’à la fenêtre du fond, conscient qu’à la clarté de la rue j’offrais une cible parfaite.
Pourquoi, Calhoune ?
Elle était revenue.
Je savais bien pourquoi.
L’argent avait la couleur de nos rêves. Je suis resté un bon moment à regarder les façades et les toits et le ciel laiteux qui n’avait rien à m’apprendre. J’avais glissé mon colt dans la ceinture, dans le dos. Moi non plus, je n’étais pas innocent — personne n’est innocent. Seulement moi, je n’avais plus de rêves. C’est à cela qu’on reconnaît les morts. Je suis retourné m’asseoir, j’ai bu un coup de bourbon qui ne m’a pas fait de bien. J’ai allumé une Camel. La flamme du briquet a suffi pour que je voie ses yeux braqués sur moi. Ils regardaient en dedans un spectacle qu’elle était bien la seule à contempler. Le pistolet lui pendait entre les genoux. Elle n’avait pas refermé sa chemise, mais ça n’était plus un argument de vente, rien qu’un petit oubli triste et le flight était par terre à ses pieds.
Je me suis relevé, je lui ai tendu la bouteille. Elle a bu au goulot sans faire la grimace la valeur d’un bon verre. Je lui ai allumé une Camel et je suis retourné m’asseoir. J’ai rebu. Il aurait mieux valu qu’on tire tout de suite. Au bout d’un moment, Calhoune m’a dit :
— J’étais au courant de la combine de Franck. Tout le monde était au courant, et tout le monde s’est sucré. La dernière fois, j’ai compris où il voulait en venir. Je pensais que tu étais derrière. C’est pour ça que je t’ai attaqué.
— Descendu.
— Si tu veux.
— Tu aurais dû m’achever, Calhoune. Comme tu as achevé Franck.
— Oui. Je ne voulais pas le tuer.
— Tu ne voulais pas. Tu voulais le fric.
— Je ne sais pas. Le fric, oui, certainement. Peut-être pas. Il était couvert de sang. Il était en train de garer sa voiture, en bas. Je ne sais pas s’il m’a vue.
— En bas ?
— En bas de chez toi. Il y avait assez de place pour un quinze tonnes et il n’y arrivait pas. J’ai tapé à la vitre et il l’a descendue. Il m’a reconnue. À ce moment-là, il m’a reconnue et il m’a demandé si c’était toi qui m’envoyais. J’ai dit oui. Je lui ai dit : il n’est pas là, il m’a dit de vous emmener…
— Tu l’as emmené.
— Je l’ai emmené.
— Où ?
— Terrain vague.
J’ai écrasé ma cigarette à tâtons, j’ai bu du bourbon. La migraine ne me quittait pas et la culasse du colt m’entamait la peau du dos. Peu à peu, Calhoune m’a tout raconté. Je savais que la bande du magnétophone tournait sans bruit — une longue bande qui ne me servirait à rien, sinon à entendre sa voix quand elle ne serait plus là. Tout n’était pas très clair dans ce qu’elle disait. Elle se rappelait très bien certaines choses, par à-coups, et beaucoup moins bien d’autres. Elle se rappelait le sang, l’odeur du sang. À plusieurs reprises, elle m’a parlé du bruit écœurant des coups de matraque. Elle s’était servie d’une queue de castor plombée ripouillée dans une perquise quand elle faisait encore partie du groupe. Elle se rappelait que Franck n’avait presque rien dit — rien en tout cas sur l’endroit où il avait planqué le blé.
Calhoune reparlait mal. Elle reparlait comme un flic.
Comme un des mes flics.
Sur la fin, elle m’a avoué, alors que je ne lui demandais plus rien depuis un bon moment :
— J’ vais te dire… Je suis mariée. Robert est un type très chouette. Un homme bien. Très bien. Chaque fois qu’il me touche, tu vois, j’ai envie de hurler. De hurler ! Si je l’écoutais, il me toucherait tout le temps. Tu as déjà eu envie de hurler ?
— Souvent. Pas pour les mêmes raisons.
— Pourquoi, toi ?
Elle m’avait tout dit, ce qui fait que je n’avais plus rien à lui cacher. En outre, je n’avais pas beaucoup dormi les dernières semaines, guère mangé et trop fumé. Les nerfs en avaient pris un coup et je n’avais pas encaissé Franck en pièces détachées. Moi aussi, je m’étais cru trop fort. Un homme seul, dans une histoire sans contours. Pour un peu, si je l’avais pu, j’aurais pleuré sur tous nos petits espoirs bien vains, ces petites occasions manquées, cette triste trame usée de nos vies, sur Calhoune, sur Franck et sur Léon et nos infimes destins croisés, et peut-être bien aussi sur moi, après tout. Pourquoi pas. Je lui ai dit avec le plus de douceur possible :
— J’ai eu envie de hurler chaque fois que je me suis réveillé en sachant que je ne pourrais jamais plus te toucher. J’ai eu envie de hurler des millions de fois depuis le moment que je t’ai perdue.
— Tu ne m’avais jamais gagnée.
— Jamais, je sais.
— Tu n’as jamais voulu me gagner.
— J’aurais pu ?
— Tu aurais pu. Tu le sais.
— Je le sais.
— Tu n’as pas voulu.
— Je n’ai pas voulu.
Elle m’a demandé une cigarette et nous avons fumé en silence. Le jour n’allait plus tarder à se lever. Le vent était tombé, il ne restait plus beaucoup de bourbon dans la bouteille et nous nous le sommes partagé. Calhoune m’a demandé :
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien.
— Même pas me toucher ?
— À quoi ça servirait ?
— À rien, mais ça serait agréable.
— Tu as entendu la conversation avec Farida. Tu es allée chez elle. Elle ne s’est pas méfiée. Elle avait confiance dans la police. Pourquoi elle ?
— Tu allais t’en aller avec.
— Non, Calhoune, je n’allais pas m’en aller. Pas avec elle.
— Tu venais de dire…
— On dit tellement de choses. Difficile, elle ?
D’une voix blanche, Calhoune a dit :
— Pas très difficile. Elle était déjà groggy. Elle allait faire du café. Je lui en avais demandé. Elle est allée dans la cuisine. Il y avait un couteau à pain sur la table près de la fenêtre, des médicaments… Je lui ai pris les cheveux. Un seul coup du côté gauche du cou. Elle est tombée à genoux.
— Jugulaire tranchée net. Elle s’est vidée en rien de temps. Drôle d’idée.
Calhoune s’est penchée. Elle aussi devait être un peu partie pour m’en dire autant avec si peu de réticence. Sans qu’on s’en aperçoive, c’était bien le jour qui était en train de se lever. Je devinais la belle grande bouche sombre de Calhoune, dont l’expression m’avait toujours troublé. De toute ma saloperie de vie, je n’avais jamais aimé qu’une seule femme, c’était elle. Dommage. Elle a soufflé un grand nuage de fumée entre nous deux. Elle a ricané :
— Crime passionnel, hombre.
Je l’ai crue. Tout se tenait, au fond. Rien que des choses tristes avec beaucoup de gâchis pour enjoliver. Je lui ai dit :
— Tu as donné, Calhoune. Tu as donné cher. Dans la valise, il y a six millions. Là-dessus, Hadj se contentera de la moitié pour solde de tout compte, mais tu peux aussi essayer de tenter ta chance. Lorsqu’on fuit, il faut toujours ricocher, mais on peut ricocher pas mal de temps avec autant de monnaie. Tu peux durer. Un peu.
— Comprends pas, a fait Calhoune.
— Tu t’es mouillée, chérie. Toute peine mérite salaire. Seuls les nigauds prétendent que le crime ne paie pas. C’est ce qu’on raconte aux pauvres et aux enfants des écoles, mais pas celles des quartiers chics. Six cents plaques, Calhoune. Rien que des dollars US. Pas de liasses marquées. Pas de plaintifs. Ton jules va morfler, toi aussi au passage. Il te reste une chance. Pas bien épaisse, mais elle mérite d’être tentée.
— Pourquoi tu fais ça, hombre ?
— Ça serait trop long, chérie. Trop dur.
J’ai enlevé ma chevalière et je la lui ai donnée.
Elle avait les doigts aussi glacés que les miens et ils m’ont pris comme des serres. Elle a eu un rire faux, las, incertain.
— Pas de piège, Calhoune. Ce qui est fait est fait.
J’ai retiré mes doigts des siens. Elle a gardé la chevalière. Je lui ai expliqué où il fallait qu’elle se rende et qui gardait la clé. Je savais que la bande tournait toujours. Je lui ai dit de montrer la bague et que l’homme l’aiderait comme il avait aidé Franck et comme il m’aurait aidé. De cette manière, elle touchait au but. Elle m’a dit :
— Viens avec moi, hombre.
— Non, chérie, ça n’irait pas, ensemble.
En restant, je lui gagnais du temps. Complicité par fourniture de moyens. J’aurais tout fait pour elle, mais rien avec. Elle s’est penchée. Elle était très partie.
— Touche-moi, m’a-t-elle supplié pour la dernière fois.
Je n’en ai rien fait. J’ai répondu :
— Ça ne donnerait rien de bon.
— Ni bon, ni mauvais. Agréable.
Elle n’aurait jamais dû faire ce qu’elle a fait après. Elle s’est levée et s’est campée devant moi, les chevilles écartées, tout en bougeant le bassin et en se passant la main dans les cheveux. Langage universel. J’ai retrouvé sa dure chaleur épicée. Calhoune émettait la dure chaleur qui émane des plaques de vitrocéramique qu’on laisse allumées pour rien. J’ai entendu son rire, je me suis souvenu de ce qu’elle m’avait dit sur l’appontement : « La seule idée de la pauvreté me donne envie de hurler. »
C’était avant qu’elle parte.
Juste avant.
Elle s’est mise à tripoter la boucle en argent du ceinturon que je lui avais offerte. Calhoune n’était jamais partie. Elle s’est mise aussi à fredonner entre ses dents un air que je connaissais et que je jouais tout le temps, quand je jouais. J’ai reconnu les premières mesures du Saint Louis Blues, ce vieux standard qui racontait les malheurs de cette femme, avec ses perles de pluie, que j’avais chanté souvent à Calhoune et qu’elle ne semblait pas avoir oublié.
Tout ce long chemin pour rien.
Si je l’avais touchée, peut-être, si je l’avais laissée continuer à se dévêtir, peut-être… Je ne sais pas. Si je ne l’avais pas virée… Quand je lui ai lancé son blouson à travers la figure au lieu de la prendre aux épaules et de la serrer contre moi, elle m’a regardé avec tant de haine que j’en ai eu froid dans le dos. Quand elle a remis son pistolet à l’étui en m’insultant comme je ne l’avais jamais été par personne auparavant et comme personne ne pourra plus le faire maintenant, j’aurais dû comprendre.
Petite sœur de misère.
Il y avait autre chose que l’argent. Bien autre chose.
Tout un tas de pauvres rêves. Calhoune avait été aussi seule que moi, pas plus innocente mais guère plus coupable. Avec ce que nous avions appris, ni elle ni moi ne croyions plus à la justice des hommes. Moi aussi, à ma manière, j’avais poussé Franck au tas. Calhoune s’était bornée à donner les derniers tours de vis au cercueil. Elle au moins, c’était pour quelque chose, un ramassis de craintes et d’espoirs, tout un tas de minuscules souffrances, de petites blessures au jour le jour — Calhoune était moins morte que les autres. Beaucoup moins morte que moi. Je voulais qu’elle tente sa chance.
Je l’ai entendue s’en aller. La bouteille était vide et il ne me restait plus la moindre cigarette. En partant, elle avait laissé son odeur derrière elle. Pas la moindre chaleur mais son odeur. C’est à cela qu’on reconnaît la vie — la vie et la femme qu’on aime. Qu’on aimait. Elle avait aussi oublié son chèche par terre. Je l’ai ramassé et pris dans mes mains. Je l’ai pétri et flairé comme j’aurais dû faire avec son corps à elle. Bien sûr, Calhoune, mon amour, que je me serais tu, que je t’aurais laissé le temps de fuir comme un lièvre dans la luzerne, loin, très loin, aussi loin que portent l’espoir et la rage de vivre. Bien sûr que tu ne pouvais pas comprendre. Je devais être sérieusement fait, parce que je lui ai encore parlé à haute voix, si j’en juge par ce qu’il y a sur la bande magnétique soixante-six secondes. Le temps qu’elle descende et sorte dans la rue.
Jusqu’à ce qu’on entende, répercutées d’en bas, cinq détonations bien séparées, comme méditatives, un peu grondantes, mais suffisamment nettes et fortes pour qu’elles soient enregistrées de façon audible, juste avant le cri que j’ai poussé en me ruant à la fenêtre, le cri que Calhoune ne pouvait plus entendre, son vrai prénom que j’ai hurlé pour rien.
Il était trop tard. Elle ne pouvait plus entendre.
Voilà ce que l’enquête a établi et comment les choses se sont passées. Calhoune est descendue. Elle est sortie et s’est rendue à sa voiture. Elle a mis quelques secondes à trouver ses clés et encore quelques secondes à ouvrir la portière, ce qui se comprend dans son état d’imprégnation alcoolique. Elle a eu le temps de s’installer au volant et de mettre la clé de contact, mais pas celui de lancer le moteur.
Quand elle a porté les yeux sur sa gauche, Léon se trouvait à côté, les doigts sur la poignée de portière. Elle était toujours en tailleur sombre. Elle avait planqué dans sa voiture. Elle avait vu Calhoune monter. Léon a ouvert la portière. Ce qu’elles se sont dit tenait en peu de mots. Pour la seconde fois de la nuit, Calhoune a reconnu les faits. C’est parfois comme un besoin, de parler.
Léon a sorti son .357 administratif de son sac. Elle a tiré cinq fois coup sur coup. Elle avait rempli le barillet avec des cartouches calibre .38 à haute vitesse. L’une des balles a déchiré la trachée artère de Calhoune, une autre l’a frappée à la tempe gauche, lui a traversé le crâne et la balistique l’a retrouvée dans le mur d’en face. Toutes deux étaient mortelles. Les trois dernières n’étaient pas réellement indispensables.
La sixième, Léon s’en est servie chez elle deux ou trois heures plus tard. Elle avait mis de l’ordre et s’était étendue, toujours en tailleur sur son lit. Quand elle a entendu la machinerie d’ascenseur se mettre en marche, puis la cabine s’arrêter à l’étage, elle a pressenti que c’était pour elle. C’était bien pour elle. Elle a mis le canon du revolver dans sa bouche et elle a tiré. Je la vois le faire avec calme, à tête reposée.
Quand on a trouvé un serrurier pour fraquer la porte, Léon était déjà tombée dans le coma. Elle ne s’était pas manquée : elle n’en est jamais revenue. De nous quatre, il n’est resté que moi.
La mort, comme certaines femmes et quelques hommes, ne veut pas de ceux qui l’aiment trop.