17

« Les mâles les plus vigoureux, c’est-à-dire ceux qui sont le plus aptes à occuper leur place dans la nature, laissent un plus grand nombre de descendants. Mais, dans bien des cas, la victoire ne dépend pas tant de la vigueur générale de l’individu que de la possession d’armes spéciales ou de moyens de défense. »

Charles Darwin, De l’origine des espèces, 1859.

Zimeysa, c’était nulle part — pas d’histoire, pas de géographie, pas d’habitants. Même son nom n’était qu’un acronyme : Zone Industrielle de MEYrin-SAtigny. Hoffmann roulait entre des bâtiments bas qui ne ressemblaient ni à des immeubles de bureaux ni à des usines, mais à des hybrides des deux. Qu’est-ce qu’on faisait ici ? Qu’est-ce qu’on produisait ? C’était impossible à déterminer. Des grues déployaient leurs bras squelettiques au-dessus de chantiers de construction et d’aires de stationnement de poids lourds désertés pour la nuit. Ça aurait pu se trouver n’importe où dans le monde. L’aéroport était situé à moins d’un kilomètre vers l’est. Les lumières des terminaux projetaient une lueur pâle sur le ciel sombre strié de nuages bas. Chaque fois qu’un avion de ligne traversait l’espace pour atterrir, l’air était secoué par un monstrueux bruit de vague déferlant sur la grève, un épouvantable crescendo qui portait sur les nerfs d’Hoffmann et auquel succédait la plainte du reflux, les feux d’atterrissage sombrant telles des épaves entre les grues et les toits plats.

L’Américain maniait la BMW avec un soin extrême, et conduisait le visage collé au pare-brise. Il y avait plein de travaux sur la chaussée, visiblement pour poser des câbles, ce qui bloquait une voie, puis l’autre, créant des chicanes. La route de Clerval se trouvait sur la droite, juste après un concessionnaire de pièces détachées automobiles — Volvo, Nissan, Honda. Il mit son clignotant. Un peu plus loin, sur la gauche, il y avait une station-service. Il s’arrêta aux pompes et se rendit dans la boutique. Les enregistrements des caméras de surveillance le montrent qui hésite dans les allées, puis se dirige d’un pas décidé vers le rayon des jerricanes : métalliques, rouges, de bonne qualité, 35 francs pièce. La vidéo est en accéléré, ce qui donne aux mouvements d’Hoffmann un côté saccadé, comme ceux d’une marionnette. Il achète cinq bidons et règle en liquide. La caméra placée au-dessus de la caisse montre clairement la blessure sur le sommet de son crâne. Les vendeurs le décriraient par la suite comme très agité. Il avait le visage et les vêtements maculés de cambouis et de saleté, et du sang séché dans les cheveux.

— Qu’est-ce que c’est que tous ces travaux ? demanda-t-il en produisant un sourire épouvantable.

— Ça fait des mois que ça dure, monsieur. Ils posent le câble à fibre optique.

Hoffmann sortit avec les jerricanes. Il lui fallut deux voyages pour les porter à la pompe la plus proche. Il entreprit alors de les remplir les uns après les autres. Il n’y avait pas d’autre client et il se sentait terriblement exposé, seul sous les néons. Il voyait bien que les employés de la station l’observaient. Juste au-dessus d’eux, un nouvel avion de ligne s’apprêta à atterrir, et l’air trembla tout autour. Hoffmann eut l’impression que ses entrailles allaient sortir de son corps. Il acheva de remplir le dernier bidon, ouvrit la portière arrière de la BMW et le fourra tout au fond, le long de la banquette, avant de disposer les autres en rang, à sa suite. Il retourna à la boutique, paya 178 francs d’essence plus 25 francs pour une lampe de poche, deux briquets et trois chiffons de nettoyage. Cette fois encore, il régla en liquide. Puis il quitta la station sans un regard en arrière.

*

Leclerc avait procédé à une inspection rapide du corps dans la cage d’ascenseur. Il n’y avait pas grand-chose à voir. Cela lui rappela un suicide qu’il avait eu un jour à traiter à la gare de Cornavin. Il n’avait pas trop de mal à supporter ce genre de chose. C’étaient les corps intacts, ceux qui vous regardaient comme s’ils respiraient encore, qui le mettaient dans un sale état. Leurs yeux étaient toujours si pleins de reproches : Où étais-tu quand j’avais besoin de toi ?

Au sous-sol, l’inspecteur s’entretint brièvement avec l’homme d’affaires autrichien à qui Hoffmann avait volé la voiture. L’homme était hors de lui et semblait en vouloir davantage à Leclerc qu’à celui qui l’avait dépouillé — « Je paie mes impôts ici, alors j’attends de la police qu’elle me protège » et ainsi de suite — et l’inspecteur avait dû l’écouter poliment. On avait signalé avec un caractère de priorité absolue le numéro d’immatriculation et une description de l’Américain à tous les agents de police de Genève. Le bâtiment tout entier était à présent fouillé et évacué. Les légistes étaient en route. On avait été chercher Mme Hoffmann chez elle, à Cologny, et on l’amenait ici pour l’interroger. Le bureau du chef de la police avait été averti : le chef lui-même participait à un dîner officiel à Zurich, ce qui représentait un soulagement. Leclerc ne voyait pas ce qu’il pouvait faire de plus.

Pour la seconde fois ce soir-là, il dut monter plusieurs étages à pied et se sentit étourdi par l’effort. Il éprouvait comme un tiraillement dans le bras gauche. Il faudrait qu’il se fasse faire des examens, comme sa femme ne cessait de le lui répéter. Il réfléchit à Hoffmann et se demanda s’il avait tué son collègue comme il avait tué l’Allemand dans la chambre d’hôtel. Tout portait à croire que c’était impossible : le dispositif de sécurité de l’ascenseur était de toute évidence en panne. Mais, en même temps, il fallait reconnaître que c’était une coïncidence incroyable qu’un homme puisse avoir été témoin de deux morts en l’espace de quelques heures.

Arrivé au cinquième étage, il s’arrêta pour reprendre sa respiration. L’accès aux bureaux du fonds d’investissement était ouvert ; un jeune gendarme montait la garde. Leclerc le salua en passant devant lui. Dans la salle des marchés, l’ambiance n’était pas seulement à la consternation — il s’y serait attendu, après la perte d’un collègue —, mais frôlait aussi l’hystérie. Les employés, qu’il avait trouvés jusque-là tellement silencieux, s’étaient rassemblés en petits groupes et parlaient avec animation. L’Anglais, Quarry, courut presque à sa rencontre. Sur les écrans, les chiffres ne cessaient de changer.

— Des nouvelles d’Alex ? questionna Quarry.

— Il semble qu’il ait obligé un conducteur à descendre de voiture pour la lui voler. Nous le recherchons.

— C’est inconcevable…, commença Quarry.

— Pardon, monsieur *, l’interrompit Leclerc, mais pourrais-je voir le bureau du docteur Hoffmann, je vous prie ?

Quarry prit aussitôt un air fuyant.

— Je ne suis pas sûr que cela soit possible. Peut-être faudrait-il que j’appelle d’abord notre avocat…

— Je suis certain qu’il vous conseillerait de coopérer pleinement, assura Leclerc d’un ton ferme.

Il se demandait ce que le financier essayait de dissimuler.

Quarry obtempéra immédiatement.

— Oui, bien entendu.

Dans le bureau d’Hoffmann, le sol était toujours jonché de débris. Le trou béait dans le faux plafond au-dessus du bureau. Leclerc leva un regard effaré vers les dégâts.

— C’est arrivé quand ?

Quarry fit la grimace, aussi gêné que s’il devait confesser l’existence d’un parent aliéné.

— Il y a une heure. Alex a arraché le détecteur de fumée.

— Pourquoi ?

— Il pensait qu’il y avait une caméra à l’intérieur.

— Et il y en avait une ?

— Oui.

— Qui l’avait installée ?

— Notre conseiller en sécurité, Maurice Genoud.

— Sur ordre de qui ?

— Eh bien…, fit Quarry, qui ne trouva pas d’échappatoire. En fait, il s’avère que l’ordre venait d’Alex.

— Hoffmann s’espionnait lui-même ?

— Oui, apparemment. Mais il ne se souvenait absolument pas de l’avoir fait.

— Où est Genoud maintenant ?

— Je crois qu’il est descendu parler à vos hommes quand on a découvert le corps de Gana. Il gère la sécurité de ce bâtiment tout entier.

Leclerc s’assit à la place d’Hoffmann et entreprit d’ouvrir les tiroirs de son bureau.

— Vous n’avez pas besoin d’un mandat pour faire ça ?

— Non.

Leclerc trouva le livre de Darwin et le CD du service de radiologie de l’Hôpital universitaire. Puis il remarqua un ordinateur portable posé sur le canapé. Il s’en approcha et l’ouvrit, examina le portrait d’Hoffmann et entra dans le fichier de ses échanges avec l’Allemand mort, Karp. Il était tellement absorbé qu’il leva à peine les yeux à l’arrivée de Ju-Long.

— Excusez-moi, Hugo, déclara celui-ci, je crois que vous devriez jeter un coup d’œil à ce qui se passe sur les marchés.

Quarry fronça les sourcils, se pencha au-dessus de l’écran et passa d’une fenêtre à une autre. La dégringolade commençait à devenir sérieuse. Le VIX trouait le plafond, l’euro plongeait, les investisseurs laissaient tomber les actions et couraient se réfugier dans l’or et les bons du Trésor à dix ans dont le rapport chutait rapidement. Partout les liquidités venaient à manquer sur le marché — pour les seules futures S&P traitées électroniquement et en l’espace d’à peine plus de quatre-vingt-dix minutes, les liquidités côté acheteurs étaient tombées de 6 milliards de dollars à 2,5 milliards.

C’est parti, pensa-t-il.

— Inspecteur, dit-il, si nous en avons fini, il faut absolument que je retourne travailler. Il y a une grosse vente en cours à New York.

— À quoi ça servirait ? demanda Ju-Long. On ne contrôle plus rien.

La note de désespoir qui perçait dans sa voix attira vivement l’attention de Leclerc.

— Nous avons quelques problèmes techniques, admit Quarry.

Il lisait la suspicion sur le visage de l’inspecteur. Ce serait un cauchemar si l’enquête de police passait de la dépression nerveuse d’Hoffmann à la dépression économique de toute l’entreprise. Les régulateurs seraient tous sur leur dos dès le lendemain matin.

— Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, mais je dois juste m’entretenir avec nos informaticiens…

Il voulut s’écarter du bureau, mais Leclerc l’arrêta d’une voix sans réplique :

— Attendez, je vous prie.

Il regardait en direction de la salle des marchés. Il ne s’était pas encore aperçu que la société elle-même pouvait être en difficulté. Mais il remarquait à présent que, en plus des groupes d’employés inquiets, il y en avait qui s’agitaient dans tous les sens. Ils étaient visiblement paniqués. Il avait au départ attribué cela à la mort de leur collègue et à la disparition de leur patron, mais il comprenait maintenant que c’était encore autre chose, une peur d’ordre plus vaste.

— De quelle sorte de problèmes techniques s’agit-il ? questionna l’inspecteur.

Il y eut un coup bref contre la porte et un gendarme passa la tête dans la pièce.

— Nous avons une piste pour la voiture volée.

Leclerc se retourna vers lui.

— Où est-elle ?

— Un type d’une station essence de Zimeysa vient d’appeler. Quelqu’un correspondant à la description d’Hoffmann et conduisant une BMW noire vient de lui acheter cent litres de carburant.

— Cent litres ! Bon Dieu, jusqu’où il projette d’aller ?

— C’est pour ça que le type a appelé. Il dit qu’il ne les a pas mis dans le réservoir.

*

Le 54, route de Clerval se trouvait tout au bout d’une longue route qui comprenait des équipements de manutention et un centre de retraitement des déchets avant d’aboutir à un cul-de-sac près de la voie ferrée. Le bâtiment formait une tache pâle dans la pénombre, à travers un rideau d’arbres : structure d’acier rectangulaire, haute de deux ou trois étages — il était difficile d’évaluer la hauteur en l’absence de toute fenêtre — et équipée de spots de sécurité tout le long des bords du toit et de caméras de surveillance faisant saillie aux quatre coins. Elles pivotèrent pour suivre le passage d’Hoffmann. Une allée conduisait à un portail métallique. Il y avait un parking vide de l’autre côté. L’ensemble du site était entouré d’une clôture d’acier surmontée de trois rangs de barbelé acéré. Hoffmann devina qu’il s’agissait au départ d’un entrepôt ou d’un centre de distribution. En tout cas, il n’avait sûrement pas été construit exprès : il n’y avait pas eu assez de temps. L’Américain s’arrêta devant les grilles. Près de lui, à hauteur de la vitre, il y avait un clavier et un interphone, et, juste à côté, le minuscule œil d’éléphant rosé d’une caméra infrarouge.

Il se pencha et appuya sur le bouton de l’interphone. Rien ne se passa. Il regarda en direction du bâtiment. Il paraissait en mauvais état. Hoffmann se dit que c’était logique, du point de vue de la machine, et il tapa le plus petit nombre décomposable en la somme de deux cubes par deux manières différentes. Les grilles s’écartèrent aussitôt.

Il traversa le parking au ralenti et longea le côté du bâtiment. Dans son rétroviseur latéral, il voyait la caméra suivre ses mouvements. L’odeur d’essence qui émanait de la banquette arrière le rendait nauséeux. Il tourna à l’angle et se rangea devant un grand rideau de fer, entrée de livraison prévue pour des camions. Une caméra de surveillance installée juste au-dessus était braquée sur lui. Il descendit de voiture et s’approcha de la porte. Comme dans les bureaux du hedge fund, l’ouverture était commandée par un système de reconnaissance faciale. Il se plaça devant la caméra. La réponse fut immédiate : le volet se leva, semblable à un rideau de théâtre, sur une aire de chargement vide. Hoffmann se retourna pour regagner la voiture et remarqua au loin, de l’autre côté de la voie ferrée, un véritable spectacle sons et lumières itinérant, des éclairs rouges et bleus qui filaient à toute allure et des fragments de sirène de police portés par le vent. Il fit rapidement entrer la voiture à l’intérieur, l’arrêta dans un sursaut, coupa le moteur et tendit l’oreille. Il n’entendait plus les sirènes. Cela n’avait sans doute rien à voir avec lui. Il décida, au cas où, de refermer le rideau de fer derrière lui, mais lorsqu’il examina le tableau de contrôle, il ne trouva pas de commande de lumière. Il dut se servir de ses dents pour arracher l’emballage en plastique de la lampe de poche. Il vérifia qu’elle fonctionnait puis appuya sur le bouton qui actionnait la fermeture du volet. Un signal d’avertissement retentit ; un voyant orange s’alluma. L’obscurité descendit avec les lames métalliques. Il ne fallut pas dix secondes au volet pour heurter le sol en ciment, supprimant le dernier filet de lumière extérieure. Hoffmann se sentit très seul dans l’obscurité, et la proie de son imagination. Le silence n’était pas absolu : il percevait quelque chose. Il saisit le pied-de-biche sur le siège passager de la BMW. De la main gauche, il fit courir le faisceau de la lampe sur les murs nus et le plafond, repérant, dans un coin, tout en haut, une nouvelle caméra de surveillance qui le fixait avec malveillance, ou c’est du moins ce qu’il lui sembla. Juste au-dessous, il y avait une porte métallique activée, cette fois encore, par un scanner de reconnaissance faciale. Il fourra la barre de fer sous son bras, éclaira son visage avec la torche et posa avec hésitation la main sur le capteur. Pendant plusieurs secondes, rien ne se produisit, puis — presque, lui sembla-t-il, à contrecœur — la porte s’ouvrit sur un petit escalier en bois qui conduisait à un couloir.

Sa torche lui indiqua une autre porte tout au bout. Il percevait maintenant clairement le ronronnement sourd des unités centrales. Le plafond était bas et l’air glacial, comme dans une chambre froide. Il supposa qu’il devait y avoir un système de ventilation par le sol, comme dans la salle des ordinateurs au CERN. Il avança avec lassitude jusqu’au bout, pressa la paume contre le capteur, et la porte s’ouvrit sur le bruit et la lumière d’une ferme de processeurs. Dans le faisceau étroit de la lampe, les cartes mères étaient disposées sur des étagères en acier qui s’étendaient de tous côtés, exsudant une odeur familière et curieusement douceâtre de poussière brûlée. Une société d’informatique avait collé son étiquette de chaque côté des montants : en cas de problème, appeler ce numéro. Il avança lentement, faisant courir la lumière à droite et à gauche le long des allées, le faisceau se dissolvant dans l’obscurité. Il se demanda qui d’autre avait un droit d’accès. La société responsable de la sécurité, certainement — l’équipe de Genoud ; les services de maintenance et de nettoyage du bâtiment ; les techniciens des fournisseurs de hardware. Si chacun recevait instructions et paiements par mails, le site pouvait certainement fonctionner indépendamment de toute intervention extérieure, en s’appuyant uniquement sur du travail externalisé. Sans avoir besoin d’entretenir la moindre main-d’œuvre sur place. Le modèle par excellence du système nerveux numérique cher à Gates. Hoffmann se rappelait que, à ses débuts, Amazon se présentait comme « une entreprise réelle dans un monde virtuel ». Peut-être s’agissait-il ici d’une avancée logique dans la chaîne de l’évolution : une entreprise virtuelle dans un monde réel.

Il arriva à la porte suivante et répéta la procédure avec sa torche et le capteur de reconnaissance. Lorsque les verrous se furent ouverts, il examina le chambranle de la porte. Il s’aperçut que les murs n’étaient pas porteurs mais qu’il s’agissait de simples cloisons préfabriquées. Il s’était imaginé, en le regardant de l’extérieur, que le bâtiment consisterait en un vaste espace ouvert, mais il se rendait compte à présent qu’il était cloisonné à la façon d’une ruche. Pareil à une colonie d’insectes, il se divisait en multiples cellules. Le physicien franchit la nouvelle porte, entendit un mouvement sur le côté et se retourna au moment où une bandothèque IBM TS3500 fonçait sur lui en glissant sur son monorail. Le robot s’arrêta, sortit une cartouche et repartit. Hoffmann l’observa sans bouger pendant un moment, le temps que les battements de son cœur se calment un peu. Il lui sembla détecter une atmosphère d’urgence. Alors qu’il reprenait son chemin, il repéra quatre autres bandothèques qui s’activaient pour accomplir leurs tâches. Dans le coin opposé, sa torche lui indiqua un escalier métallique sans porte conduisant au niveau supérieur.

La pièce adjacente était plus réduite et semblait être le centre d’arrivée des tubes de communication. Il promena sa lampe sur deux gros câbles noirs, épais comme le poing, qui sortaient d’un boîtier métallique fermé et s’enfonçaient telles des racines tubéreuses dans un boyau qui passait sous ses pieds pour se relier à une sorte de tableau de commutateurs. Les deux côtés de l’allée étaient protégés par des sortes de lourdes cages en métal. Hoffmann savait déjà que les réseaux de fibre optique GVA-1 et GVA-2 passaient tous les deux près de l’aéroport de Genève sur leur parcours entre l’Allemagne et le site d’atterrage de Marseille. Grâce à ces réseaux, les données pouvaient circuler entre New York et Genève aussi rapidement que les particules expédiées dans le Grand Collisionneur de hadrons — soit juste en dessous de la vitesse de la lumière. Le VIXAL disposait donc du moyen de communication le plus rapide d’Europe.

Le faisceau de la lampe suivit d’autres câbles le long du mur, à hauteur d’épaule, en partie protégés par du métal galvanisé et qui surgissaient à côté d’une petite porte. Celle-ci était cadenassée. Il inséra l’extrémité du pied-de-biche dans l’arceau et s’en servit comme levier pour le déboîter. Le métal céda avec un cri perçant et la porte s’ouvrit. Hoffmann éclaira une sorte de réduit de contrôle de l’alimentation électrique — plusieurs compteurs, une boîte à fusibles grosse comme un petit placard et plusieurs disjoncteurs. Une autre caméra de surveillance suivait chacun de ses mouvements. Il coupa rapidement tous les compteurs. Pendant un instant, cela ne changea rien. Puis, quelque part dans le grand bâtiment, un générateur diesel se mit en route et, curieusement, toutes les lumières s’allumèrent. Incapable de contenir sa fureur, le physicien se servit de sa barre de fer comme d’un club de golf et atteignit son persécuteur en plein dans l’œil, le pulvérisant en un nombre satisfaisant de morceaux avant de s’en prendre au panneau de fusibles et de bousiller le boîtier de plastique. Il finit par abandonner quand il fut évident que cela ne servait à rien.

Il éteignit la torche et retourna dans la salle des communications. Tout au bout, il présenta son visage à la caméra, luttant pour conserver une expression neutre. Et la porte s’ouvrit… pas sur une autre antichambre, en fait, mais sur un immense espace, doté d’un haut plafond, d’horloges numériques pour indiquer les différents fuseaux horaires, et d’écrans de télé géants qui reproduisaient la salle des marchés des Eaux-Vives. Il y avait une unité centrale de contrôle consistant en une batterie de six écrans plus des moniteurs séparés qui affichaient sous forme de grilles les images enregistrées par les diverses caméras de surveillance. Devant chaque écran, au lieu d’avoir des gens, il y avait des rangées de cartes mères, qui travaillaient à plein régime à en croire la vitesse à laquelle clignotaient leurs voyants lumineux.

Ce doit être le cortex, songea Hoffmann. Il demeura un instant immobile, émerveillé. Il y avait quelque chose dans la détermination concentrée et indépendante de toute cette scène qu’il trouva curieusement émouvant — un peu, pensat-il, comme un parent peut être ému quand il voit pour la première fois un enfant se débrouiller très naturellement tout seul dans le monde. Que le VIXAL soit purement mécanique et ne soit doué ni de conscience ni d’émotions ; qu’il n’ait pas d’autre but que de continuer à survivre au détriment de tout le reste en accumulant de l’argent ; qu’une fois livré à lui-même, il ne cherche, conformément à la logique darwinienne, qu’à s’étendre au point de dominer la Terre entière… tout cela ne diminuait en rien pour Hoffmann le prodige même de son existence. Il lui pardonna même les épreuves que la machine lui avait fait subir : tout cela n’avait été en fait perpétré que pour servir les objectifs de la science. On ne pouvait pas plus porter sur lui de jugement moral qu’avec un requin. Le VIXAL se comportait tout simplement comme un fonds spéculatif.

Hoffmann en oublia fugitivement qu’il était venu ici pour le détruire et se pencha au-dessus des écrans pour examiner quelles opérations il effectuait. Tout se déroulait en ultra haute fréquence et sur des volumes gigantesques — des millions d’actions détenues pendant quelques fractions de seconde uniquement — une stratégie connue sous le nom de sniffing, technique du « renifleur », ou sniping, du « canardeur », et qui consiste à soumettre des ordres aussitôt annulés dans le simple but de sonder les marchés pour y découvrir des poches cachées de liquidités. Mais il ne l’avait jamais vue appliquer à une telle échelle. Cela ne pouvait dégager que des profits minimes, voire inexistants, et il se demanda ce que visait en réalité le VIXAL. Puis un message d’alerte apparut sur l’écran.

*

Ce même message apparaissait en même temps dans toutes les salles des marchés du monde — à 20 h 30, heure de Genève, à 14 h 30, heure de New York, à 13 h 30, heure de Chicago.

Le CBOE a déclenché le Self-Help contre la NYSE/ARCA à 13 h 30, HAC. La NYSE/ARCA n’entre plus dans le NBBO et les liaisons sont interrompues. Tous les systèmes du CBOE fonctionnent normalement.

Le jargon masquait l’ampleur du problème, lui retirait toute nuance de panique, et c’est bien à cela que sert tout jargon. Mais Hoffmann savait exactement ce que le message signifiait. Le CBOE, c’est le Chicago Board Option Exchange, soit une Bourse où se négocient chaque année environ un milliard de contrats d’options sur des entreprises, des indices boursiers ou des fonds commercialisables — dont le VIX. Le « self-help », parfois traduit pas autoassistance, est un mécanisme par lequel une Bourse américaine est en droit de s’opposer à une autre si celle-ci met plus d’une seconde à répondre aux ordres : les marchés d’actions américains sont en effet contraints par les autorités de coordonner certains affichages de données, et les carnets d’ordres doivent être consolidés en temps réel et rendus publics — c’est-à-dire que, pour chaque titre, les investisseurs doivent connaître à tout moment l’offre la plus haute et la demande la plus basse sur tout le territoire des États-Unis. Ce système est complètement automatisé et fonctionne à la milliseconde près. Pour un professionnel comme Hoffmann, le self-help du CBOE avertissait que la plate-forme électronique ARCA du marché de New York connaissait une sorte de panne de système — une interruption suffisamment grave pour que Chicago cesse de router les ordres en provenance ou en direction de ce marché suivant les règles du meilleur cours acheteur et vendeur national (« NBBO »), même s’il proposait un meilleur prix aux investisseurs que ceux de Chicago.

Cette annonce avait deux conséquences immédiates. Cela signifiait que Chicago devait intervenir pour apporter les liquidités proposées antérieurement par NYSE/ARCA — à un moment où les liquidités venaient déjà à manquer —, ce qui achevait de semer la panique dans un marché déjà très nerveux.

Quand Hoffmann découvrit l’alerte, il ne fit pas aussitôt le lien avec le VIXAL. Mais lorsqu’il leva les yeux avec stupéfaction de l’écran et contempla les lueurs clignotantes des unités centrales, lorsqu’il sentit, presque physiquement, la vitesse et le volume phénoménaux des ordres traités, et lorsqu’il repensa à l’immense pari que le VIXAL prenait sans couverture sur la chute du marché, il comprit à cet instant ce que préparait l’algorithme.

Il chercha sur le pupitre de contrôles les télécommandes des écrans de télévision. Les chaînes affaires s’allumèrent instantanément, projetant des images en direct des émeutiers grecs chargés par la police sur une grande place citadine plongée dans la pénombre. Des tas d’ordures flambaient ; des explosions hors champ ponctuaient le discours des commentateurs. Sur CNBC, un panneau annonçait en bas de l’écran : « FLASH SPÉCIAL : LES MANIFESTANTS ENVAHISSENT LES RUES D’ATHÈNES APRÈS L’ADOPTION DU PLAN D’AUSTÉRITÉ. »

« On voit les forces de police frapper les manifestants à coups de matraque… », disait la présentatrice.

La fenêtre du coin inférieur droit de l’écran indiqua que le Dow Jones avait perdu deux cent soixante points.

Les cartes mères tournaient implacablement. Hoffmann retourna vers l’aire de chargement.

*

À cet instant, un cortège bruyant de huit voitures de la police de Genève s’engouffra sur la route de Clerval déserte, s’immobilisa dans des crissements de freins le long de la clôture du centre informatique et se hérissa sur toute sa longueur d’une bonne douzaine de portières ouvertes. Leclerc se trouvait dans le véhicule de tête avec Quarry, Genoud dans la deuxième. Gabrielle ne venait que quatre voitures plus loin.

La première impression de Leclerc, lorsqu’il mit pied à terre, fut de se tenir devant une forteresse. Il embrassa du regard le solide rempart de métal, le barbelé acéré, les caméras de surveillance, l’aire de stationnement désolée et les parois d’acier brut du bâtiment proprement dit, qui se dressait tel un donjon argenté dans la lumière déclinante. Il devait bien faire quinze mètres de haut. Derrière l’inspecteur, des policiers armés se déversaient des voitures, certains équipés de gilets en Kevlar ou de boucliers pare-balles — tous gonflés à bloc, prêts à foncer. Leclerc songea que, s’il ne se montrait pas très prudent, cela ne pourrait que mal finir.

— Il n’est pas armé, dit-il en passant parmi les hommes qui se déployaient, un talkie-walkie à la main. Gardez ça en tête : il n’a pas d’arme.

— Cent litres d’essence, c’est une arme, rétorqua un gendarme.

— Non, pas du tout. Vous quatre, vous allez vous poster de l’autre côté. Personne ne cherche à entrer sans mon ordre, et absolument personne ne tire — c’est compris ?

Leclerc arriva à la voiture où se trouvait Gabrielle. La portière était ouverte. Elle se tenait encore sur la banquette arrière, visiblement en état de choc, et il se dit que le pire était à venir. Pendant le trajet depuis Genève, il avait continué à lire les échanges de messages sur l’ordinateur portable de l’Allemand tué. Il se demanda ce qu’elle éprouverait quand elle saurait que c’était son mari qui avait invité l’intrus à pénétrer chez eux pour l’agresser.

— Madame Hoffmann, commença-t-il, je sais que ce doit être très pénible pour vous, mais si vous voulez bien…

Il lui tendit la main. Elle le regarda d’un air vide pendant un instant, puis la saisit. Elle s’y accrocha avec force, comme s’il ne l’aidait pas simplement à descendre de voiture, mais l’arrachait à une mer déchaînée qui menaçait de l’engloutir.

La nuit froide sembla la tirer de sa transe, et la stupeur lui fit cligner des yeux lorsqu’elle découvrit les forces en présence.

— Tout ça juste pour Alex ? demanda-t-elle.

— Je suis désolé. C’est la procédure standard pour ce genre de cas. Il faut simplement s’assurer que tout se déroulera dans le calme. Vous voulez bien m’aider ?

— Oui, bien sûr. Tout ce que vous voudrez.

Il la conduisit à l’avant du cortège, où Quarry attendait avec Genoud. Le chef de la sécurité de l’entreprise se mit pratiquement au garde-à-vous en le voyant approcher. Quel fourbe, pensa Leclerc. Il s’efforça néanmoins de se montrer poli ; c’était son style.

— Maurice, dit-il. Si j’ai bien compris, tu connais cet endroit. De quoi s’agit-il exactement ?

— Trois niveaux, séparés par des cloisons avec charpente en bois…

L’empressement de Genoud était presque risible : au matin, il en serait à nier avoir jamais connu Hoffmann.

— … Faux planchers, faux plafonds. C’est une structure modulaire, et chaque module est rempli de matériel informatique, séparé d’une aire de contrôle centralisé. La dernière fois que je suis entré, c’était encore à moitié vide, largement.

— Le haut ?

— Vide.

— Accès ?

— Trois entrées. Dont une grande aire de chargement. Il y a un escalier de secours intérieur qui part du toit.

— Comment déverrouiller les portes ?

— Un code à quatre chiffres, ici. Reconnaissance faciale à l’intérieur.

— Une autre entrée sur la propriété, à part celle-ci ?

— Non.

— Et l’électricité ? On peut la couper ?

Genoud secoua la tête.

— Il y a des générateurs diesel au rez-de chaussée, à l’arrière du bâtiment, avec assez de carburant pour tenir quarante-huit heures.

— Sécurité ?

— Un système d’alarme. Tout est automatisé. Pas de personnel sur les lieux.

— Comment on ouvre les grilles ?

— Le même code que les portes.

— Parfait. Ouvre-les, s’il te plaît.

Il regarda Genoud taper le code. Les grilles ne bougèrent pas. Genoud, la mine sombre, réessaya plusieurs fois, avec le même résultat. Il paraissait incrédule.

— C’est le bon code, je te jure.

Leclerc saisit les barreaux. La grille était d’une solidité à toute épreuve. Elle ne frémit pas. Un camion pourrait sans doute foncer dedans sans la faire céder.

— Alex n’a peut-être pas pu entrer non plus, commenta Quarry. Auquel cas il n’est pas ici.

— Peut-être. Mais il est plus probable qu’il a modifié le code.

Un homme qui fantasmait sur la mort, enfermé dans un bâtiment avec cent litres d’essence ! Leclerc lança à son chauffeur :

— Dites aux pompiers d’apporter de quoi couper le métal. Et mieux vaudrait faire venir une ambulance, pour parer à toute éventualité. Madame Hoffmann, vous voulez bien essayer de parler à votre mari pour lui demander de ne pas faire de bêtise ?

— Je vais essayer. (Elle pressa le bouton de l’interphone.) Alex ? appela-t-elle doucement. Alex ?

Elle garda le doigt sur la touche, priant pour qu’il réponde, appuyant encore et encore.

*

Hoffmann venait de terminer d’arroser d’essence la salle des unités centrales, les bandothèques et la tranchée de la fibre optique quand il entendit sonner l’interphone sur le pupitre de contrôle. Il tenait un jerricane dans chaque main, et le poids lui faisait mal aux bras. Il s’était renversé de l’essence sur ses boots et sur son jean. L’atmosphère se réchauffait sensiblement — il avait dû quand même réussir à couper l’alimentation électrique du système de ventilation — et il transpirait. Sur CNBC, on annonçait à présent : « LE DOW PERD PLUS DE 300 POINTS. » Il posa les bidons près du pupitre et inspecta les moniteurs du système de sécurité. En déplaçant la souris pour cliquer sur les plans individuels, il finit par obtenir l’ensemble de la scène devant les grilles — les gendarmes, Quarry, Leclerc, Genoud et Gabrielle. Elle paraissait effondrée. Il se dit qu’elle avait dû apprendre le pire. Il laissa un instant son doigt en suspens au-dessus de la touche.

— Gaby…

C’était étrange de voir la réaction de sa femme sur l’écran au son de sa voix, de voir son expression de soulagement.

— Dieu merci, Alex. Nous sommes tous tellement inquiets à ton sujet. Qu’est-ce qui se passe, là-dedans ?

Il regarda autour de lui. Il aurait voulu trouver les mots pour tout décrire.

— C’est… incroyable.

— C’est vrai, Alex ? J’imagine. (Elle se tut, puis jeta un coup d’œil de côté avant de se rapprocher tout près de la caméra. Elle se mit à parler à voix basse, comme s’ils n’étaient que tous les deux et qu’elle lui chuchotait une confidence.) Écoute, j’aimerais bien entrer pour parler avec toi. J’aimerais voir, moi aussi, si tu veux bien.

— Moi aussi, j’aimerais bien. Mais, franchement, je ne crois pas que ce soit possible.

— Je viendrais toute seule. Je te le promets. Les autres resteraient ici.

— Tu dis ça, Gaby, mais ça m’étonnerait. Je crois qu’il y a eu beaucoup de malentendus.

— Attends une seconde, Alex.

Puis Gabrielle disparut de l’écran, et Hoffmann ne vit plus que le flanc d’une voiture de police. Il entendit une discussion s’engager, mais Gaby avait posé la main sur la grille du micro et ses mots étaient trop étouffés pour qu’il puisse saisir l’échange. Il coula un regard vers les écrans de télé. Le titre de CBNC était à présent : « LE DOW PERD MAINTENANT 400 POINTS. »

— Je regrette, Gaby, mais je vais devoir y aller.

— Attends ! cria-t-elle.

Le visage de Leclerc apparut soudain à l’écran.

— Docteur Hoffmann, c’est moi — Leclerc. Ouvrez les grilles et laissez entrer votre épouse. Il faut que vous lui parliez. Mes hommes ne bougeront pas, je vous l’assure.

Hoffmann hésita. Il s’aperçut que, curieusement, le policier avait raison. Il avait besoin de parler à sa femme. Ou, s’il ne pouvait pas lui parler, au moins de lui montrer — qu’elle voie tout avant que ce ne soit détruit. Ça expliquerait les choses bien mieux qu’il ne pourrait le faire.

Sur l’écran de la Bourse, il y eut un nouveau message d’alerte :

Le Nasdaq a déclenché le self-help contre la NYSE/ARCA à 14 : 30 : 59, HNE.

Il appuya sur le bouton de l’interphone pour la laisser entrer.

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