« La masse de fuite est produite par la menace. Elle implique que tout le monde fuit ; tout le monde est entraîné. Le danger qui menace est le même pour tous. […] On prend la fuite ensemble parce qu’on fuit mieux ainsi. L’émotion est la même : l’énergie des uns accroît celle des autres ; les gens se poussent mutuellement dans la même direction. Tant que l’on est groupé, on sent le danger divisé. »
La peur se propageait sur les marchés américains, les algorithmes se reniflant et se canardant les uns les autres via leurs tunnels de fibre optique pour trouver des liquidités. Le volume d’échanges approchait donc dix fois le niveau normal : on achetait et vendait cent millions d’actions à la minute. Mais les chiffres étaient trompeurs. Les positions n’étaient tenues que pendant quelques fractions de seconde avant d’être cédées — ce qu’on appellerait dans l’enquête qui s’ensuivrait un effet « patate chaude ». Ce niveau d’activité anormale devenait en soit un facteur critique de la panique galopante.
À 20 h 32, heure de Genève, un algorithme initia un programme de vente de soixante-quinze mille contrats E-minis — contrats à terme S&P 500 traités sur le marché électronique —, valorisés à 4,1 milliards de dollars pour le compte de l’Ivy Asset Strategy Fund. Afin de limiter l’impact sur les prix d’une vente aussi massive, l’algorithme avait été programmé pour cibler le taux d’exécution à 9 % du volume du marché total de la minute précédente : habituellement, l’opération aurait pris entre trois et quatre heures. Mais avec un volume d’échanges dix fois supérieur à la normale, l’algorithme s’ajusta et exécuta la vente en dix-neuf minutes.
Dès que l’ouverture fut assez large, Gabrielle se glissa de l’autre côté de la grille et traversa le parking. Elle n’avait fait que quelques pas quand elle entendit des cris derrière elle. Elle se retourna et vit Quarry qui se détachait du groupe et marchait vers elle. Leclerc lui hurlait de revenir, mais, pour toute réponse, l’Anglais leva le bras en un mouvement dédaigneux et continua son chemin.
— Je ne vais pas te laisser y aller seule, Gabs, dit-il en la rattrapant. Tout ça, c’est ma faute, pas la tienne. C’est moi qui l’ai attiré là-dedans.
— Putain, Hugo, mais c’est la faute de personne, dit-elle sans même le regarder. Il est malade.
— Quand même… ça ne te dérange pas si je m’incruste ?
Elle grinça des dents. Si je m’incruste… Comme s’ils partaient en balade.
— C’est toi qui vois.
Mais quand ils franchirent le coin du bâtiment et qu’elle vit son mari qui attendait devant l’entrée ouverte de l’aire de chargement, elle fut heureuse d’avoir quelqu’un à ses côtés, même si c’était Quarry, parce que Alex tenait une barre de fer dans une main et un gros jerricane rouge dans l’autre, et qu’il présentait un aspect proprement inquiétant et psychotique — dans sa façon de rester parfaitement immobile, du sang et du cambouis sur le visage, sur les cheveux et le devant de ses vêtements, dans son expression figée et apeurée, dans la puanteur d’essence qu’il dégageait.
— Vite, dit-il, venez, ça a vraiment commencé.
Et avant qu’ils ne puissent même l’atteindre, il avait disparu à l’intérieur du bâtiment. Ils s’empressèrent de le suivre, laissant derrière eux la BMW sur l’aire de chargement, les cartes mères et les bandothèques. Il faisait très chaud. L’essence s’évaporait et rendait l’air irrespirable. Gabrielle dut se couvrir le nez avec un pan de sa veste. Devant eux, on entendait des hurlements dignes d’une maison de fou.
Alex, pensa-t-elle, Alex, Alex…
— Bon Dieu, Alex, s’écria Quarry, paniqué. Ça pourrait exploser…
Ils émergèrent dans une salle beaucoup plus vaste pleine de cris de panique. Hoffmann avait monté le son des grands écrans de télé. En marge de ces cris, une voix masculine monologuait à toute vitesse, évoquant un commentateur sportif dans la dernière ligne droite d’une course importante. Gabrielle ne savait pas ce dont il s’agissait, mais Quarry si : la retransmission en direct du parquet du S&P 500, à Chicago.
« Et c’est reparti à la vente ! Échanges à neuf et demi maintenant, échanges à vingt, échanges à parité maintenant, échanges à huit et demi aussi. Encore une fois — offre à huit sept ! Offre à sept tout rond… »
Des gens hurlaient en arrière-fond comme s’ils assistaient à une catastrophe. Sur l’un des écrans de télévision, Gabrielle lut : « LE DOW, S&P 500 ET LE NASDAQ CONNAISSENT LEURS PLUS GROSSES BAISSES EN UN JOUR DEPUIS PLUS D’UN AN. »
Un autre commentateur parlait sur des images d’émeutes nocturnes : « Les fonds spéculatifs vont chercher à briser l’Italie, ils vont chercher à briser l’Espagne. Il n’y a pas de résolution… »
L’inscription changea : « NOUVELLE HAUSSE DE 30 % DU VIX. » Gabrielle n’avait aucune idée de ce que cela voulait dire. Alors qu’elle regardait, un nouveau message apparut : « LE DOW PERD PLUS DE 500 POINTS. »
Quarry était cloué sur place.
— Ne me dis pas que c’est nous qui faisons ça.
Hoffmann était en train de renverser le gros jerricane pour en répandre le contenu sur les unités centrales.
— On a été le point de départ. On a attaqué New York. On a déclenché l’avalanche.
« C’est pas vrai ! s’exclamait la voix américaine. On est à soixante-quatre mouvements à la baisse depuis ce matin… »
19,4 milliards d’actions ont été échangées à la Bourse de New York ce jour-là : plus qu’il n’en avait été échangé pendant toutes les années soixante. L’enchaînement des événements s’exprimait en millisecondes, bien au-delà de la compréhension humaine. On n’a pu le reconstituer que par la suite, une fois que les ordinateurs eurent livré leurs secrets.
À 20 h 42 min 43 s et 67 centièmes, heure de Genève, d’après un rapport de Nanex, société de diffusion de flux de données, « le taux de cotations pour l’ensemble des titres du NYSE, du NYSE/ARCA et du Nasdaq a atteint des niveaux de saturation en moins de 75 millisecondes ». Quatre cents millisecondes plus tard, l’algorithme de l’Ivy Asset Strategy Fund a vendu encore une autre tranche d’une valeur globale de 125 millions de dollars d’E-minis, sans tenir compte de la chute du cours. Vingt-cinq millisecondes plus tard, 100 millions de dollars de contrats à terme supplémentaires ont été vendus par voie électronique par un autre algorithme. Le Dow avait déjà perdu 630 points. Une seconde plus tard, il était à moins 720. Quarry, hypnotisé par les chiffres en mouvement, fut témoin de toute la scène. Il raconterait par la suite que cela faisait penser à ces dessins animés où l’un des personnages continue de courir alors qu’il a franchi le bord de la falaise et reste suspendu dans les airs jusqu’au moment où il baisse les yeux… et plonge.
À l’extérieur, trois camions de la caserne des sapeurs-pompiers de Genève se garèrent près des voitures de police. Profusion d’hommes ; profusion de lumières. Leclerc leur demanda de commencer. Dès qu’elles furent mises en place, les mâchoires de la pince hydraulique lui rappelèrent des mandibules géantes et coupèrent les épais barreaux métalliques un par un, comme de simples brins d’herbe.
Gabrielle suppliait son mari :
— Viens, Alex, je t’en prie. Laisse ça maintenant et partons.
Hoffmann termina de vider le dernier bidon et le laissa tomber. Avec ses dents, il déchira le paquet de chiffons de nettoyage.
— Il faut juste que je finisse, répliqua-t-il en craquant un bout de plastique. Allez-y tous les deux. Je vous suis.
Il la regarda et, pour la première fois, elle retrouva l’Alex qu’elle connaissait.
— Je t’aime. Pars maintenant. (Il passa un chiffon dans l’essence accumulée sur le boîtier d’une carte mère afin de l’imbiber complètement. De l’autre main, il tenait un briquet.) Vas-y, répéta-t-il, et il y avait une telle rage désespérée dans sa voix que la jeune femme se mit à reculer.
Sur CNBC, le commentateur disait : « On est en pleine capitulation, un cas classique de capitulation. La peur s’est emparée des marchés — regardez le VIX, il s’envole littéralement aujourd’hui… »
Devant l’écran des échanges, Quarry avait peine à croire à ce qu’il voyait. En quelques secondes, le Dow venait de passer de moins 800 à moins 900. Le VIX avait déjà grimpé de 40 % — nom de Dieu, c’était un demi-milliard de dollars de profit qu’il contemplait là, sur cette position. Le VIXAL exerçait déjà ses options sur les titres vendus à découvert, les rachetant à des prix si bas que c’en était ahurissant — P&G, Accenture, Wynn Resorts, Exelon, 3-M…
La voix hystérique en provenance du parquet de Chicago continuait sa litanie, un sanglot dans la gorge : « … tout de suite une offre à soixante-quinze tout rond, une vente à soixante-dix tout rond, et voilà Morgan Stanley qui vient à la vente »…
Quarry entendit un woumf ! et vit du feu jaillir des doigts d’Hoffmann. Pas maintenant, pensa-t-il, ne le fais pas tout de suite — pas avant que le VIXAL n’ait terminé ses transactions. Gabrielle hurla près de lui :
— Alex !
Quarry se jeta vers la porte. Le feu quitta la main d’Hoffmann, sembla danser un instant dans les airs, puis se dilata en une supernova lumineuse.
La deuxième crise de liquidités décisive de ce flash crash de sept minutes avait commencé au moment où Hoffmann laissait tomber son jerricane vide, à 20 h 45, heure de Genève. Partout dans le monde, les investisseurs avaient les yeux rivés sur leurs écrans et soit cessaient toute transaction, soit vendaient tout. D’après les rapports officiels, « Comme la chute des cours touchait simultanément toutes sortes de titres, ils ont redouté un événement cataclysmique dont ils n’auraient pas eu encore connaissance et que leurs systèmes n’étaient pas conçus pour gérer… un nombre significatif d’opérateurs se sont tout simplement retirés des marchés ».
En l’espace de quinze secondes, à partir de 20 h 45 min 13 s, des programmes algorithmiques à haute fréquence ont échangé vingt-sept mille contrats E-minis — 49 % du volume global des transactions — mais seulement deux cents d’entre eux ont été effectivement vendus ; tout cela n’était en fait qu’un jeu de « patates chaudes », et il n’y avait pas de vrais acheteurs. Les liquidités sont tombées à un pour cent de leur niveau précédent. À 20 h 45 min 27 s, en l’espace de cinq cents millisecondes et à l’instant même où Hoffmann allumait son briquet, les vendeurs successifs se sont bousculés sur le marché, et le prix des E-minis est tombé de 1 070 à 1 062, puis à 1 059 et enfin à 1 056. La volatilité excessive des titres a alors déclenché automatiquement une suspension de cinq secondes de toutes les transactions sur le marché des futures du Chicago S&P, afin de permettre un retour de liquidités sur le marché.
Le Dow avait à présent perdu près de un millier de points.
Les enregistrements timecodés des fréquences ouvertes des radios de police établissent que, au moment précis où la Bourse de Chicago s’est interrompue — à 20 h 45 min 28 s —, une explosion a retenti à l’intérieur des installations de traitements de données. Leclerc courait vers le bâtiment, à la traîne derrière les gendarmes, quand le bruit de l’explosion le figea sur place. Il s’accroupit aussitôt, bras ramenés sur la tête — en une posture peu digne d’un inspecteur de police, se dirait-il plus tard, mais tant pis. Certains des plus jeunes, avec une témérité due à l’inexpérience, continuèrent de courir et, le temps que Leclerc se soit relevé, revenaient déjà au pas de course de derrière le coin du bâtiment, tirant Quarry et Gabrielle avec eux.
— Où est Hoffmann ? cria Leclerc.
Un rugissement leur parvint de l’intérieur du bâtiment.
Peur de l’intrus pendant la nuit. Peur de l’agression et de l’infraction. Peur de la maladie. Peur de la folie. Peur de la solitude. Peur de se retrouver piégé dans un bâtiment en feu…
Les caméras filment sans passion, scientifiquement, Hoffmann lorsqu’il reprend conscience dans la vaste salle centrale. Les écrans ont tous explosé. Les cartes mères sont mortes et le VIXAL éteint. Il n’y a aucun bruit sauf le rugissement des flammes qui avancent de pièce en pièce en s’emparant des cloisons de bois, des faux planchers et des faux plafonds, des kilomètres de câble plastifié, des composants plastiques des unités centrales.
Hoffmann se met à quatre pattes, se redresse sur les genoux et se lève péniblement. Il vacille. Il arrache sa veste et se la plaque sur le visage pour se protéger avant de foncer dans le brasier de la salle de fibre optique, passe devant les bandothèques fumantes et immobiles, traverse la ferme de processeurs et arrive sur l’aire de chargement. Le rideau de fer est baissé. Comment est-ce possible ? Il frappe le bouton d’ouverture avec le talon de sa main. Il n’y a aucune réaction. Il répète frénétiquement le mouvement, comme s’il voulait enfoncer le bouton dans le mur. Toujours rien. Les lumières sont toutes éteintes. Le feu a dû couper les circuits électriques. Il se retourne et son regard se porte sur la caméra qui l’observe. On peut y lire tout un tumulte d’émotions — il y a de la rage, une sorte de triomphe démentiel aussi, et de la peur, bien sûr.
Lorsque la crainte croît graduellement jusqu’à l’angoisse de la terreur, nous rencontrons, comme pour toutes les émotions violentes, des phénomènes multiples.
Hoffmann se trouvait confronté à une alternative. Soit il pouvait rester où il était et risquer d’être piégé par le feu. Soit il pouvait essayer de retourner dans le brasier pour atteindre l’escalier de secours, dans le coin de la salle des bandothèques robotisées. Le calcul, dans ses yeux…
Il opte pour la seconde solution. La chaleur s’est considérablement intensifiée au cours des dernières secondes. Les flammes projettent une lueur vive. Les boîtiers en Plexiglas des bandothèques sont en train de fondre. L’un des robots s’est enflammé et sa partie centrale commence elle aussi à fondre, de sorte que, au moment où Hoffmann passe à côté, l’automate se plie en deux en une furieuse révérence, puis s’écroule derrière lui sur le plancher.
La rampe de l’escalier est trop brûlante pour qu’il puisse la toucher. Il perçoit la chaleur du métal à travers la semelle de ses souliers. L’escalier ne monte pas jusqu’au toit mais seulement jusqu’à l’étage supérieur, qui est plongé dans l’obscurité. À la lueur rougeoyante du feu derrière lui, Hoffmann parvient à distinguer un grand espace avec trois portes. Un bruit qui fait penser à une tempête de vent dans un grenier se déchaîne à cet étage. Hoffmann n’arrive pas à déterminer si cela vient de sa gauche ou de sa droite. Quelque part au loin, il entend qu’une partie du plancher s’écroule. Il place son visage devant le capteur pour déverrouiller la première porte. Comme celle-ci ne s’ouvre pas, il s’essuie la figure sur ses manches : il est tellement couvert de sueur et de crasse que le scanner n’arrive peut-être pas à le reconnaître. Mais, même avec des traits plus identifiables, la porte reste close. La deuxième réagit de même. La troisième s’ouvre, et il s’enfonce dans une obscurité complète. Les caméras à vision nocturne le prennent marchant à tâtons en suivant les murs pour trouver la sortie suivante, et cela se reproduit de pièce en pièce alors qu’Hoffmann cherche à fuir le labyrinthe du bâtiment, jusqu’au moment où, enfin, au bout d’un petit couloir, il ouvre une porte sur une fournaise. Pareille à une créature vivante et affamée, une langue de feu se précipite vers ce nouvel apport d’oxygène. Hoffmann fait volte-face et se met à courir. Les flammes le poursuivent, éclairant devant elles le métal rutilant d’un escalier. Il sort du champ des caméras. Une seconde plus tard, la boule de feu atteint l’objectif de la caméra. L’enregistrement s’achève.
Pour tous ceux qui le voient de l’extérieur, le centre de traitement de données ressemble à une cocotte-minute. Aucune flamme n’apparaît, il n’y a que de la fumée qui sort par tous les joints et bouches d’aération du bâtiment, accompagnée par ce rugissement incessant. Les pompiers projettent de l’eau sur les murs à partir de trois points différents pour tenter de les refroidir. Comme le commandant des pompiers sur place l’explique à Leclerc, le problème qui se pose est que, en découpant les portes, ils ne feront qu’attiser l’incendie en laissant s’engouffrer l’oxygène. Même ainsi, les équipements infrarouges continuent de détecter à l’intérieur de la structure des poches noires qui se déplacent, où la chaleur est moins intense et où quelqu’un a pu trouver refuge. Une équipe revêtue de grosses combinaisons protectrices s’apprête à entrer.
Gabrielle et Quarry ont été repoussés contre la clôture. Quelqu’un a mis une couverture sur les épaules de la jeune femme. Ils observent tous les deux la scène. Soudain, du toit plat du bâtiment, un jet de flammes orange fuse dans le ciel nocturne. Cela fait penser, par la forme sinon par la couleur, au panache de feu qu’on aperçoit au-dessus des raffineries et qui sert à brûler les déchets gazeux. Quelque chose se détache de sa base. Ils ne comprennent pas tout de suite qu’il s’agit du contour enflammé d’un homme. Celui-ci court jusqu’au bord du toit, bras écartés, puis plonge dans le vide, tel Icare.