« Ça ne pourra pas durer éternellement. Il y a une limite au-delà de laquelle une croissance exponentielle n’est plus soutenable. »
À en croire une note rédigée plus tard par Ganapathi Rajamani, le directeur des risques de la société, le comité des risques d’Hoffmann Investment Technologies se réunit brièvement à 11 h 57. Les cinq membres de la direction figuraient sur la liste des personnes présentes : le docteur Alexander Hoffmann, président de la compagnie ; l’honorable Hugo Quarry, directeur général ; Lin Ju-Long, directeur financier ; Pieter van der Zyl, directeur des opérations ; et Rajamani lui-même.
La réunion ne fut pas aussi formelle que le compte rendu pourrait le laisser entendre. En fait, après coup, lorsque tout le monde comparerait ses souvenirs, on s’accorderait à dire que personne ne prit de siège. Ils se tenaient debout dans le bureau de Quarry, tous sauf Quarry lui-même, qui s’était perché sur le bord de la table pour garder un œil sur son terminal. Hoffmann reprit son poste près de la fenêtre et écartait de temps à autre les lames des stores pour observer la rue en contrebas. C’était l’autre détail dont tous se souviendraient : il paraissait extrêmement distrait.
— Bon, commença Quarry. Ne perdons pas de temps. J’ai 100 milliards de dollars sur pied qui attendent en salle de conférence, et il faut que j’y retourne. Fermez la porte, voulez-vous, LJ ? (Il attendit d’être sûr qu’on ne puisse pas les entendre.) Je suppose que nous avons tous vu ce qui vient de se passer. La première question est de savoir si, en pariant autant sur la baisse de Vista Airways juste avant que les cours s’effondrent, nous risquons de déclencher une enquête officielle. Gana ?
— Pour faire court, la réponse est oui, presque certainement.
Rajamani était un jeune homme soigné et précis, pénétré de sa propre importance. Son travail était de surveiller les niveaux de risque du fonds et de s’assurer de la légalité des opérations. Quarry l’avait débauché de la Financial Services Authority de Londres six mois plus tôt pour leur servir plus ou moins de vitrine.
— Oui ? répéta Quarry. Même s’il était impossible que nous sachions ce qui allait se produire ?
— La procédure est automatique. Les algorithmes des régulateurs auront détecté toute activité anormale autour des titres de la compagnie aérienne juste avant l’effondrement des cours. Ça les conduira directement à nous.
— Mais nous n’avons rien fait d’illégal.
— Non, à moins d’avoir saboté cet avion.
— Mais on ne l’a pas fait, n’est-ce pas ? dit Quarry en parcourant la pièce du regard. Je sais bien que j’encourage les initiatives personnelles…
— Mais ce qu’ils vont vouloir savoir, néanmoins, reprit Rajamani, c’est pourquoi nous avons vendu à découvert douze millions et demi de titres à ce moment précis. Je sais que ça paraît complètement absurde, Alex, mais le VIXAL a-t-il eu un moyen quelconque d’être au courant du crash avant le reste du marché ?
Hoffmann laissa à contrecœur retomber les lamelles du store dans un cliquetis, puis se retourna vers ses collègues.
— Le VIXAL a un accès numérique direct à Reuters — cela lui donne peut-être un avantage d’une seconde ou deux sur un trader humain, mais rien de plus que plein d’autres systèmes algorithmiques.
— On n’aurait pas pu faire grand-chose dans ce laps de temps de toute façon, déclara van der Zyl. Une position de l’ampleur de la nôtre aurait pris des heures à organiser.
— Quand a-t-on commencé à prendre les options ? demanda Quarry.
— Dès l’ouverture des marchés européens, répondit Ju-Long. À 9 heures.
— On ne pourrait pas passer à autre chose ? fit Hoffmann avec irritation. Il ne nous faudra même pas cinq minutes pour montrer au plus borné des régulateurs que la vente de ces titres à découvert faisait partie de tout un ensemble de paris sur la baisse. Ça n’avait rien de particulier. C’était une coïncidence. Point.
— Bon, en me plaçant du point de vue du régulateur borné, dit Rajamani, je dois dire que je suis d’accord avec vous, Alex. C’est l’ensemble qui importe, et c’est bien pour ça, en fait, que je voulais vous parler, plus tôt dans la matinée, si vous vous rappelez.
— Oui, je suis désolé, mais j’étais en retard pour la présentation.
Quarry n’aurait jamais dû engager ce type, songea Hoffmann. Régulateur un jour, régulateur toujours — c’est comme un accent étranger : on n’arrive jamais à dissimuler complètement d’où on vient.
— Ce sur quoi nous devons vraiment nous concentrer, c’est notre niveau de risque si les cours reprennent — Procter & Gamble, Accenture, Exelon, il y en a des dizaines : des dizaines de millions d’options prises depuis mardi soir. Et chaque fois on se retrouve avec des mises gigantesques et personne pour contrer.
— Et puis il y a aussi le problème de notre exposition au VIX, qui m’inquiète depuis plusieurs jours, maintenant, ajouta van der Zyl. Je vous en ai parlé la semaine dernière, Hugo, vous vous rappelez ?
Il avait autrefois enseigné l’ingénierie à l’Université de technologie de Delft et en avait gardé une approche pédagogique des choses.
— Où en sommes-nous sur le VIX ? s’enquit alors Quarry. J’ai été tellement occupé à préparer cette présentation que je n’ai pas vraiment vérifié nos positions depuis un moment.
— La dernière fois que j’ai regardé, nous arrivions à vingt mille contrats.
— Vingt mille ? répéta Quarry en coulant un regard vers Hoffmann.
— Nous avons commencé à accumuler les futures VIX en avril, quand l’indice était à dix-huit, précisa Ju-Long. Si nous avions vendu plus tôt dans la semaine, nous aurions fait une très bonne opération, et je supposais que c’était ce que nous allions faire. Mais, au lieu de suivre la logique et de vendre, nous continuons d’acheter. Encore quatre mille contrats à 25 la nuit dernière. Ça fait un sacré niveau de volatilité implicite.
— Je suis sérieusement inquiet, avoua Rajamani. Franchement. Nos carnets d’ordres ne ressemblent plus à rien. On est longs en or. On est longs en dollars. On est short sur tous les indices de contrats à terme.
Hoffmann les dévisagea tour à tour — Rajamani, puis Ju-Long et van der Zyl — et il eut soudain la certitude qu’ils s’étaient tous arrangés avant la réunion. C’était un guet-apens — un guet-apens de bureaucrates de la finance. Aucun d’entre eux n’était qualifié pour être un quant. Il sentit la colère monter. Il demanda :
— Alors, Gana, qu’est-ce que vous proposez ?
— Je crois qu’on devrait commencer à liquider certaines de ces positions.
— C’est bien la pire connerie que j’aie jamais entendue, répliqua Hoffmann qui, dans son emportement, frappa d’un revers de main les lamelles de store contre la vitre. Putain, Gana, on a fait près de 80 millions de dollars la semaine dernière. On en a engrangé 40 millions rien que ce matin. Et vous voudriez qu’on ne tienne pas compte de l’analyse du VIXAL et qu’on en revienne au trading discrétionnaire ?
— Il ne s’agit pas de ne pas en tenir compte, Alex. Je n’ai jamais dit ça.
— Laisse-le tranquille, Alex, intervint Quarry. Ce n’était qu’une suggestion. C’est son boulot de se préoccuper des risques.
— Non, il n’est pas question que je le laisse tranquille. Il voudrait qu’on renonce à une stratégie qui présente un alpha considérable, et c’est exactement ce genre de réaction insensée et illogique, fondée sur la peur de la réussite, que le VIXAL est conçu pour exploiter ! Et si Gana ne croit pas à la supériorité des algorithmes sur le cerveau humain quand il s’agit de jouer en Bourse, c’est qu’il n’est pas à sa place ici.
Rajamani ne se laissa pas démonter par la tirade du patron de la société. Il avait la réputation de ne jamais rien lâcher et, à la FSA, il s’en était pris carrément à Goldman.
— Je dois vous rappeler, Alex, répliqua-t-il, que dans la brochure de la société, on promet au client une exposition à la volatilité annuelle n’excédant pas 20 %. Si je vois que les limites de risque contractuelles sont sur le point d’être dépassées, je suis obligé d’intervenir.
— Ce qui signifie ?
— Ce qui signifie que si on ne ramène pas notre niveau d’exposition, je devrai en avertir les investisseurs. Ce qui signifie que je dois absolument en référer au conseil d’administration.
— Mais c’est ma boîte.
— Et c’est l’argent des investisseurs. En grande partie.
Dans le silence qui suivit, Hoffmann se massa vigoureusement les tempes du bout des doigts. Il avait à nouveau très mal à la tête et il lui fallait un antalgique.
— Le conseil d’administration ? marmonna-t-il. Je ne suis même pas sûr de savoir qui ça comprend.
C’était en fait une entité juridique purement technique, enregistrée aux îles Caïmans pour raisons fiscales, qui contrôlait l’argent des clients et réglait au fonds de placement ses frais de gestion et ses primes.
— D’accord, dit Quarry, je ne crois pas qu’on en soit encore là, loin s’en faut. Comme on dit à l’armée, du calme et on avance, ajouta-t-il avant de gratifier l’assemblée d’un de ses sourires les plus conquérants.
— Pour des raisons légales, je dois demander que mes réserves soient consignées, dit Rajamani.
— Très bien. Faites un mémo de cette réunion et je le signerai. Mais n’oubliez pas que vous êtes nouveau ici et que c’est la boîte d’Alex — celle d’Alex et la mienne aussi, même si c’est grâce à lui que nous sommes ici tous les deux. Et s’il a confiance dans le VIXAL, alors nous devons avoir confiance aussi — Dieu sait qu’on n’a pas eu à se plaindre de ses performances. Mais je suis d’accord qu’il ne faut pas perdre de vue le niveau de risque — à force d’avoir les yeux rivés sur les cadrans, on peut très bien ne pas voir la montagne arriver si on n’y prend pas garde. Alex, tu es prêt à accepter ça ? Donc, étant donné que la plupart des actions concernées sont américaines, je propose qu’on reprenne ici même à 15 h 30, à l’ouverture des marchés américains, et qu’on fasse le point à ce moment-là.
— Dans ce cas, fit Rajamani d’un ton sinistre, je crois qu’il serait plus prudent de faire venir un juriste.
— Parfait. Je demanderai à Max Gallant de rester après déjeuner. Ça te va, Alex ?
Hoffmann signala son accord par un geste las.
D’après le compte rendu, la réunion se termina à 12 h 08.
— Oh, au fait, Alex, dit Ju-Long en se retournant sur le seuil alors qu’ils sortaient tous. J’ai failli oublier — ce numéro de compte que vous m’avez demandé de vérifier. Il figure bien dans notre système.
— De quel compte s’agit-il ? s’enquit Quarry.
— Oh, rien, éluda Hoffmann. Juste une question que je me posais. Je vous rejoins dans une minute, LJ.
Rajamani en tête, les trois hommes repartirent vers leurs bureaux respectifs. Alors que Quarry les regardait s’éloigner, l’expression de suave conciliation qu’il avait prise pour les congédier se mua en grimace de mépris.
— Quel petit merdeux imbu de lui-même, cracha-t-il avant d’imiter l’anglais précis et impeccable de l’Indien. « Je dois absolument en référer au conseil d’administration ». « Il serait plus prudent de faire venir un juriste. »
Il fit mine de le viser avec un pistolet imaginaire.
— C’est toi qui l’as engagé, rétorqua Hoffmann.
— Oui, c’est vrai, un point pour toi, et ce sera moi qui le virerai, ne t’en fais pas. (Il pressa la détente fictive juste avant que le trio disparaisse hors de vue derrière un angle du couloir et baissa la voix :) On n’a pas de problème, n’est-ce pas, Alexi ? Il ne faut pas que je m’inquiète ? C’est juste que, pendant une seconde, là, j’ai eu le même sentiment que quand j’étais à AmCor et que je vendais des CDO[6].
— Et c’était quoi, ce sentiment ?
— Que j’étais chaque jour un peu plus riche mais sans savoir vraiment comment.
Hoffmann le dévisagea avec surprise. En huit ans, il n’avait jamais entendu Quarry exprimer la moindre inquiétude, et il trouva cela presque aussi choquant que les autres événements qui s’étaient produits durant cette journée.
— Écoute, Hugo, dit-il, on peut procéder à l’annulation du VIXAL cet après-midi, si c’est ce que tu veux. On peut reprendre toutes les positions et rembourser les investisseurs. Si je suis là, c’est en grande partie à cause de toi, tu te souviens ?
— Mais toi, Alex ? le pressa Quarry. Est-ce que tu veux arrêter ? Enfin, on pourrait, tu sais — on a déjà gagné plus qu’il ne nous en faut pour vivre dans l’opulence jusqu’à la fin de nos jours. On n’est pas obligés de continuer à harponner le client.
— Non, je n’ai pas envie d’arrêter. On a les ressources pour faire ici des expériences techniques que personne n’a jamais tentées auparavant. Mais si tu veux arrêter, je te rachète tes parts.
Ce fut à présent le tour de Quarry d’être pris de court, mais il se fendit aussitôt d’un grand sourire.
— Compte là-dessus ! Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement, répliqua-t-il, son sang-froid lui revenant aussi vite qu’il l’avait quitté. Non, non, je suis là tant que ça dure. J’imagine ce que c’est de voir cet avion — ça m’a filé un peu les jetons. Mais si ça va pour toi, ça va pour moi. Bon ? l’invita-t-il en lui faisant signe de passer devant. On retourne à cette bande de psychopathes et criminels estimés qu’on est fiers d’appeler nos clients ?
— Vas-y. Je n’ai plus rien à leur dire. S’ils veulent investir davantage, tant mieux. Sinon, qu’ils aillent se faire foutre.
— Mais c’est toi qu’ils sont venus voir…
— Ouais, eh bien, ils m’ont vu.
— Mais tu viendras au moins au déjeuner ? insista Quarry, la mine catastrophée.
— Hugo, je ne peux vraiment pas supporter ces gens…
Mais Quarry affichait une expression tellement désespérée qu’Hoffmann capitula tout de suite.
— Bon, d’accord, si c’est vraiment si important, je viendrai à ce foutu repas.
— Beau Rivage, 13 heures. (Quarry parut sur le point d’ajouter autre chose, mais il regarda sa montre et poussa un juron :) Merde ! Ils sont tout seuls depuis un quart d’heure. (Il partit vers la salle de conférence.) 13 heures, lança-t-il en se retournant et marchant à reculons. Sois sage, ajouta-t-il en tendant l’index.
Il tenait déjà son portable dans l’autre main et composait un numéro.
Hoffmann tourna les talons et partit dans la direction opposée. Le couloir était désert. Il passa rapidement la tête par la porte de la cuisine commune, avec sa machine à café, son micro-ondes et son frigo géant : déserte elle aussi. À quelques pas de là, le bureau de Ju-Long était fermé, et son assistante n’était pas à son poste. Hoffmann frappa à la porte et la poussa sans attendre de réponse.
C’était comme s’il avait dérangé un groupe d’adolescents branché sur un site pornographique sur l’ordinateur familial. Ju-Long, van der Zyl et Rajamani s’écartèrent précipitamment de l’écran, et Ju-Long cliqua sur la souris pour fermer la fenêtre.
— Nous étions en train de vérifier les marchés monétaires, Alex, déclara van der Zyl.
Le Hollandais avait les traits un peu trop grands pour son visage, ce qui lui donnait l’aspect d’une gargouille lugubre et intelligente.
— Et ?
— L’euro baisse face au dollar.
— C’est bien ce que nous avions anticipé, il me semble. Je ne voudrais pas vous retarder, ajouta-t-il en ouvrant davantage la porte.
— Alex…, commença Rajamani.
— C’est à LJ que je voulais parler… en privé.
Il garda les yeux fixés droit devant lui pendant qu’ils sortaient en file indienne. Lorsque Ju-Long et lui furent seuls, il demanda :
— Donc ce compte figurerait dans notre système ?
— Il apparaît deux fois.
— Vous voulez dire qu’il est à nous… On l’utilise pour des transactions ?
— Non, dit Ju-Long, la perplexité creusant soudain exagérément son front lisse. En fait, j’ai pensé qu’il servait à votre usage personnel.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez demandé à la logistique de transférer 42 millions de dollars dessus.
Hoffmann étudia attentivement son expression pour voir s’il plaisantait. Mais, comme Quarry le faisait souvent remarquer, même si Ju-Long était bourré de qualités admirables, il était totalement dépourvu de sens de l’humour.
— Quand ai-je demandé ce transfert ?
— Il y a onze mois. Je vous ai transféré le mail original pour mémoire.
— D’accord, merci. Je vérifierai ça. Vous parliez de deux transactions ?
— Effectivement. L’argent a été intégralement restitué le mois dernier, avec les intérêts.
— Et vous n’en avez jamais discuté avec moi ?
— Non, Alex, répondit tranquillement le Chinois. Pourquoi l’aurais-je fait ? Comme vous l’avez dit, c’est votre boîte.
— Oui, évidemment. Merci, LJ.
— Pas de souci.
Hoffmann se retourna sur le seuil de la porte.
— Et ce n’est pas de ça que vous parliez avec Gana et Pieter ?
— Non.
Hoffmann se dépêcha de regagner son bureau. 42 millions de dollars ? Il était certain de n’avoir jamais demandé le transfert d’une telle somme. Il n’aurait pas pu oublier. Ce ne pouvait être qu’un détournement de fonds. Il passa devant Marie-Claude, occupée à taper sur son clavier, à son poste de travail, juste devant la porte, et se rendit directement à son terminal. Il se connecta et ouvrit sa boîte de réception. Il y trouva effectivement sa demande de transférer 42 032 127,88 dollars vers la Royal Grand Cayman Bank Limited datée du 17 juin de l’année précédente. Et, juste en dessous, une notification de la banque du hedge fund concernant un remboursement de 43 188 037,09 dollars en provenance du même compte et daté du 3 avril.
Il effectua un rapide calcul dans sa tête. Quel fraudeur remboursait le capital qu’il avait détourné en y ajoutant très exactement 2,75 % d’intérêt ?
Il revint en arrière et examina ce qui était censé être son mail d’origine. Il ne portait ni formule de politesse ni signature, mais simplement l’instruction standard habituelle de transférer le montant X sur le compte Y. LJ avait dû la faire exécuter sans la moindre hésitation, sans douter un instant de la sécurité de leur Intranet protégé par les meilleurs pare-feu disponibles sur le marché, et du fait qu’il y aurait de toute façon, le moment venu, une conciliation électronique des comptes. Si l’argent s’était présenté sous forme de lingots d’or ou de valises de billets, ils se seraient certainement montrés plus attentifs. Or, il ne s’agissait pas à proprement parler d’argent au sens physique du terme, mais de chaînes et suites de caractères lumineux sans plus de substance qu’un protoplasme. C’est comme ça qu’ils trouvaient le sang-froid de faire ce qu’ils faisaient.
Il vérifia l’heure à laquelle il était censé avoir envoyé le mail ordonnant le transfert : minuit pile.
Il se renversa en arrière sur son siège et examina le détecteur de fumée au plafond, au-dessus de la table. Il lui arrivait souvent de travailler tard au bureau, mais jamais jusqu’à minuit. Ce message, s’il était authentique, devait donc forcément provenir de son ordinateur personnel. Y avait-il une possibilité qu’en vérifiant les messages envoyés depuis chez lui il puisse trouver trace de ce mail ainsi que de la commande au bouquiniste hollandais ? Souffrait-il d’une sorte de syndrome à la Jekyll et Hyde qui voulait que la moitié de son cerveau agisse à l’insu de l’autre moitié ?
Pris d’une impulsion soudaine, il ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit le CD et l’inséra dans le lecteur de son ordinateur. Le programme mit un moment à charger, puis l’écran se remplit d’un catalogue de deux cents images monochromes de l’intérieur de son crâne. Il les fit défiler rapidement, cherchant à trouver celle qui avait attiré l’attention de la radiologue, mais c’était sans espoir. Visionné à cette vitesse, son cerveau parut émerger du néant, enfler jusqu’à devenir un nuage de matière grise, puis se contracter à nouveau pour redevenir néant.
Il appela son assistante sur l’interphone.
— Marie-Claude, si vous voulez bien chercher dans mon agenda personnel, vous trouverez les coordonnées du docteur Jeanne Polidori. Vous voulez bien me prendre un rendez-vous avec elle pour demain après-midi ? Dites-lui que c’est urgent.
— Oui, docteur Hoffmann, pour quelle heure ?
— N’importe quelle heure. Et puis je voudrais aller à la galerie où ma femme fait son exposition. Vous connaissez l’adresse ?
— Oui, docteur Hoffmann. Quand voulez-vous partir ?
— Tout de suite. Vous pouvez m’avoir une voiture ?
— Vous avez un chauffeur à disposition à n’importe quelle heure de la journée, maintenant. C’est M. Genoud qui s’en est occupé.
— Oh, oui, c’est vrai, j’avais oublié. Bon, dites-lui que je descends.
Il éjecta le CD et le rangea dans le tiroir, avec le volume de Darwin, puis il prit son imperméable. En traversant la salle des marchés, il jeta un coup d’œil vers la salle de conférence. À un endroit où les stores n’étaient pas complètement tirés, il aperçut à travers les lamelles Elmira Gulzhan et son petit ami avocat penchés au-dessus d’un iPad, sous le regard de Quarry, qui avait les bras croisés. Il paraissait plein de suffisance. Étienne Mussard, qui présentait son dos voûté aux autres, entrait des chiffres sur une grande calculatrice de poche avec une lenteur de vieux monsieur.
Sur le mur d’en face, Bloomberg et CNBC affichaient des colonnes de flèches rouges, toutes en baisse. Les marchés européens avaient déjà perdu leurs gains d’ouverture et commençaient à dévisser. Cela affecterait très certainement l’ouverture des cotations américaines, ce qui aurait pour effet de rendre les positions du hedge fund beaucoup moins exposées dès le milieu de l’après-midi. Hoffmann sentit le soulagement l’envahir. Il éprouva même une bouffée d’orgueil. Une fois de plus, le VIXAL se montrait plus malin que les humains qui l’entouraient.
Sa bonne humeur persista dans l’ascenseur qui l’amena au rez-de-chaussée et lorsqu’il pénétra dans le hall, où une silhouette trapue en costume sombre bas de gamme se leva pour l’accueillir. De toutes les manies des nantis, Hoffmann n’en avait jamais trouvé aucune aussi absurde que celle d’avoir un garde du corps qui vous attende à la sortie d’une réunion ou d’un restaurant ; il s’était souvent demandé de qui les riches avaient aussi peur, sinon, peut-être, de leurs actionnaires ou d’un membre de leur famille. Mais, ce jour-là, il fut heureux de trouver cet homme poli au physique de brute qui l’attendait et lui montra sa carte en se présentant comme étant Olivier Paccard, l’homme de la sécurité *.
— Si vous voulez bien attendre un instant, docteur Hoffmann, demanda Paccard. (Il leva la main afin de réclamer poliment le silence et regarda au-dehors. Il avait un fil relié à son oreille.) C’est bon, dit-il. On peut y aller.
Il s’avança rapidement vers l’entrée et appuya sur le bouton d’ouverture avec le bas de sa paume à l’instant même où une longue Mercedes sombre se garait contre le trottoir, conduite par le même chauffeur qui était venu chercher Hoffmann à l’hôpital. Paccard sortit le premier, ouvrit la portière arrière et fit monter Hoffmann. Il effleura brièvement la nuque du physicien et, avant même qu’Hoffmann fût complètement installé sur la banquette, Paccard s’était déjà assis à l’avant, toutes portières refermées et verrouillées, et la voiture se glissait dans la circulation de midi. L’ensemble de la procédure n’avait pas dû prendre plus de dix secondes.
Ils tournèrent brusquement à gauche, faisant crisser les pneus, et foncèrent dans une petite rue sombre qui débouchait sur le lac et tout un paysage de montagnes lointaines. Le soleil n’avait toujours pas réussi à percer les nuages. La colonne blanche du Jet d’eau dressait ses cent quarante mètres contre le ciel gris pour se dissoudre en son sommet en une pluie glaciale qui retombait en cataracte sur la surface noire du lac. Les flashes des appareils des touristes qui se photographiaient au pied du jet lançaient des éclairs dans la pénombre.
La Mercedes accéléra pour prendre un feu rouge de vitesse, puis opéra un nouveau virage serré vers la gauche, emprunta la rue à quatre voies et se retrouva immobilisée devant le Jardin anglais, coincée par un obstacle invisible. Paccard tendit le cou pour voir ce qui se passait.
C’est là qu’Hoffmann venait parfois courir quand il avait un problème à résoudre — sur un circuit qui allait d’ici au bout du parc des Eaux-Vives et qu’il faisait deux ou trois fois si nécessaire, jusqu’à ce qu’il eût trouvé sa réponse, sans parler à personne, sans rien voir. Il n’avait jamais vraiment regardé autour de lui auparavant, et il découvrait à présent ce quartier faussement familier avec une sorte d’étonnement : l’aire de jeux des enfants avec ses toboggans de plastique bleu, la crêperie * en plein air, sous les arbres, le passage piéton où il devait parfois faire du sur-place en attendant que le feu passe au vert. Pour la deuxième fois de la journée, il eut le sentiment d’être un visiteur de sa propre vie et éprouva le soudain désir de demander au chauffeur d’arrêter la voiture et de le laisser descendre. Mais à peine cette idée lui fut-elle venue que la Mercedes accéléra à nouveau. Ils s’immiscèrent dans la circulation dense au bout du pont du Mont-Blanc et en sortirent à vive allure quelques minutes plus tard pour se faufiler entre les camions et les bus plus lents qui allaient vers l’ouest, en direction des galeries et des boutiques d’antiquaires de la plaine de Plainpalais.