« La fortune, lorsqu’elle est considérable, tend sans doute à transformer l’homme en un fainéant inutile, mais le nombre de ces fainéants n’est jamais bien grand ; car, là aussi, l’élimination joue un certain rôle. Ne voyons-nous pas chaque jour, en effet, des riches insensés et prodigues dissiper tous leurs biens ? »
La salle de conférence affichait le même caractère impersonnel et professionnel — mêmes parois de verre insonorisées, mêmes stores vénitiens du sol au plafond — que les bureaux des cadres. Un écran géant destiné aux téléconférences occupait la plus grande partie du mur du fond et dominait la grande table ovale scandinave en bois clair. Quand Hoffmann pénétra dans la pièce, tous les sièges, à l’exception d’un seul, étaient occupés par les clients eux-mêmes ou par leurs conseillers ; la dix-huitième et unique place encore libre se trouvait en tête de table, à côté de Quarry. Celui-ci le regarda avec un soulagement évident traverser la salle en longeant le mur.
— Le voilà enfin, annonça-t-il. Mesdames et messieurs, le docteur Alexander Hoffmann, président d’Hoffmann Investment Technologies. Et, comme vous le voyez, il a un cerveau tellement gros qu’on a dû lui élargir un peu la tête pour lui donner de l’espace. Pardon, Alex, je plaisante. En fait, il s’est pris un bon coup, d’où les points de suture, mais il va bien maintenant, n’est-ce pas, Alex ?
Tous le dévisagèrent. Ceux qui se trouvaient le plus près d’Hoffmann se tortillèrent sur leur siège pour mieux le voir. Mais Hoffmann, rouge de confusion, évita d’affronter leur regard. Il prit place à côté de Quarry, croisa les mains devant lui sur la table et contempla fixement ses doigts entrelacés. Il sentit la main de Quarry se poser sur son épaule, et la pression s’intensifia lorsque l’Anglais se leva.
— Bien, nous pouvons enfin commencer. Bienvenue, donc, mes amis, à Genève. Il y a près de huit ans qu’Alex et moi avons lancé la boîte, en nous servant de son intelligence et de mon physique, pour créer ce fonds d’investissement d’un genre très particulier, qui s’appuie exclusivement sur du trading algorithmique. Nous avons commencé avec un tout petit peu plus de 100 millions de dollars d’actifs gérés, dont nous devions une bonne partie à mon vieil ami ici présent, Bill Easterbrook, d’AmCor. Nous avons fait des bénéfices dès la première année, et nous n’avons jamais cessé d’en faire depuis, ce qui explique que nous soyons aujourd’hui cent fois plus gros qu’à nos débuts, avec 10 milliards de dollars d’actifs gérés.
« Je ne vais pas me vanter de nos résultats. J’espère ne pas en avoir besoin. Vous avez tous les relevés trimestriels, et vous savez ce que nous avons accompli ensemble. Je me contenterai de vous donner une statistique. Le 9 octobre 2007, le Dow Jones Industrial Average fermait à 14 164 points. Hier soir — j’ai vérifié avant de quitter mon bureau —, le Dow Jones a fermé à 10 866. Cela représente une perte de près d’un quart en plus de deux ans et demi. Vous imaginez ! Tous ces pauvres naïfs avec leurs plans de retraite et leurs obligations indexées ont perdu 25 % de leurs investissements. Mais en nous faisant confiance pendant la même période, vous avez vu la valeur de votre investissement grimper de 83 %. Mesdames et messieurs, je crois que vous serez d’accord pour admettre que vous n’avez pas à regretter de nous avoir confié votre argent.
Pour la première fois, Hoffmann risqua un rapide coup d’œil autour de la table. L’auditoire de Quarry l’écoutait avec attention. (« Les deux sujets qui passionnent le plus, avait un jour fait remarquer Quarry, sont la vie sexuelle des autres et tout ce qui touche à votre propre fric. ») Ezra Klein lui-même, qui se balançait toujours d’avant en arrière tel un étudiant de madrasa, se tenait momentanément immobile tandis que Mieczyslaw Łukasiński n’arrivait tout simplement pas à effacer le sourire de sa grosse figure de paysan.
Quarry avait toujours sa main droite posée sur l’épaule d’Hoffmann tout en gardant la gauche fourrée négligemment dans sa poche.
— Dans notre jargon, on appelle « alpha » l’écart entre les performances du marché et celles des fonds. Au cours des trois dernières années, Hoffmann a produit un alpha de 112 %. C’est pour cela que nous avons été élus deux fois hedge fund algorithmique de l’année par la presse financière.
« Et maintenant, poursuivit-il, je peux vous assurer que ces performances soutenues ne doivent rien à la chance. Hoffmann Investment Technologies consacre 32 millions de dollars par an à la recherche. Nous employons soixante analystes qui comptent parmi les esprits scientifiques les plus brillants de ce monde — enfin, on m’assure qu’ils sont brillants : moi, je ne comprends pas un traître mot de ce qu’ils font.
Quarry laissa les petits rires s’apaiser. Hoffmann remarqua que le banquier anglais, Iain Mould, gloussait plus fort que les autres, et il le rangea aussitôt dans la catégorie des imbéciles. Quarry lui lâcha l’épaule et sortit l’autre main de sa poche pour s’appuyer sur la table. Il se pencha en avant, l’air soudain sérieux et concentré.
— Il y a dix-huit mois, Alex et son équipe sont parvenus à une avancée technologique importante. Nous avons dû en conséquence nous résoudre à prendre la décision difficile de fermer le fonds aux souscriptions, c’est-à-dire de refuser tout investissement supplémentaire, même de la part de nos clients déjà existants. Or je sais que chacun d’entre vous dans cette pièce — parce que c’est pour cela que nous vous avons invités ici — a été très déçu par cette décision et ne l’a pour le moins pas comprise, et que certains en ont même été très fâchés.
Quarry coula un regard en direction d’Elmira Gulzhan, qui écoutait à l’autre extrémité de la table. Hoffmann savait qu’elle lui avait passé un vrai savon au téléphone lorsqu’il lui avait appris la chose, et qu’elle avait même menacé de retirer l’argent de sa famille du fonds.
— Eh bien, nous nous en excusons, reprit Quarry. Mais nous avons estimé que nous devions nous concentrer sur la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie d’investissement en conservant notre volume d’actifs. Comme vous le savez sans doute déjà, tout fonds, quelle que soit sa forme, présente un risque, et en modifier la taille se traduit forcément par une perte de performance. Nous voulions donc avoir toutes les garanties que cela n’arriverait pas.
« Nous pensons à présent que ce nouveau système, que nous avons baptisé le VIXAL-4, est assez solide pour supporter un élargissement de portefeuille. De fait, l’alpha réalisé au cours de ces six derniers mois s’est révélé nettement plus positif que celui assuré par nos anciens algorithmes. À partir d’aujourd’hui, je peux donc annoncer officiellement qu’Hoffmann Investment passe d’une position de fermeture rigoureuse à une position de fermeture limitée, et est prêt à accepter de nouveaux investissements, mais uniquement de la part de nos anciens clients. (Il s’interrompit et but une gorgée d’eau pour laisser à ses paroles le temps de produire leur effet. Un silence complet régnait dans la pièce.) Réjouissez-vous, les gars, reprit-il sur un ton enjoué. C’est censé être une bonne nouvelle.
Le rire relâcha la tension et, pour la première fois depuis qu’Hoffmann était entré dans la salle, les clients se regardèrent franchement. Ils faisaient désormais partie du même club, songea-t-il : une franc-maçonnerie créée sur un secret partagé. Des sourires complices naquirent autour de la table. La satisfaction d’appartenir au cercle des élus.
— Et maintenant, déclara Quarry d’un air satisfait, je crois que le mieux est de passer la main à Alex, ici présent, qui pourra vous mettre au courant de l’aspect technique des choses. (Il s’assit à moitié puis se releva.) Avec un peu de chance, j’arriverai peut-être à comprendre, moi aussi.
D’autres rires se firent entendre, puis la parole fut à Hoffmann.
Il avait toujours eu du mal à s’exprimer en public. Les quelques cours qu’il avait donnés à Princeton juste avant de quitter les États-Unis avaient constitué une vraie torture tant pour les étudiants que pour leur professeur. Mais il se sentait maintenant animé par une clarté d’esprit et une énergie étranges. Il effleura sa plaie recousue du bout des doigts, respira à fond et se leva.
— Mesdames et messieurs, afin d’éviter de nous faire voler nos idées par nos concurrents, nous ne pouvons trop entrer dans les détails de ce que nous faisons dans cette société, mais le principe général n’a rien de mystérieux. Nous prenons dans les deux cents titres et valeurs, et nous pratiquons un trading sur un cycle de vingt-quatre heures. Les algorithmes programmés sur nos ordinateurs sélectionnent nos positions en s’appuyant sur une analyse détaillée de l’historique des tendances, en prenant principalement les futures sur indices — disons le Dow Jones ou le S&P 500 et les matières premières courantes : pétrole brut Brent, gaz naturel, or, argent, cuivre, blé ou ce que vous voudrez. Nous pratiquons aussi le high frequency trading, où nous ne tenons parfois nos positions que pendant quelques secondes. Ce n’est pas aussi compliqué que ça en a l’air. Même la moyenne des mouvements du S&P sur deux cents jours peut être un bon prédicateur du marché : si l’indice en cours est supérieur à la moyenne précédente, on a toutes les chances d’avoir un marché haussier ; s’il est inférieur, un marché baissier. Ou bien nous pouvons faire une prévision en nous appuyant sur vingt ans de données : par exemple, si le cours de l’étain est à tant, et le yen à tant, il y a alors toutes les chances pour que le DAX affiche tant. Évidemment, nous fonctionnons avec infiniment plus de bases de comparaison — plusieurs millions en fait —, mais le principe se résume à un axiome très simple : le meilleur guide de l’avenir est le passé. Et il suffit que nos prévisions se vérifient dans 55 % des cas pour faire des bénéfices.
« Quand nous avons commencé, très peu de gens auraient pu deviner la place qu’allait occuper le trading algorithmique. Les pionniers dans ce secteur ont souvent été considérés comme des geeks, des nerds et autres tarés de l’informatique — c’était nous, les types avec qui les filles ne voulaient jamais danser dans les fêtes…
— C’est toujours vrai, intervint Quarry.
Hoffmann écarta l’interruption d’un geste.
— C’est possible, mais les succès que nous avons obtenus avec cette société parlent d’eux-mêmes. Hugo a fait remarquer qu’à une époque où le Dow Jones perdait près de 25 %, nous avons progressé de 83 %. Comment y sommes-nous parvenus ? C’est très simple. Les marchés ont connu deux années de panique, et nos algorithmes adorent la panique parce que les êtres humains se comportent toujours de manière très prévisible quand ils ont peur.
Il leva les mains.
— “ L’espace céleste est rempli d’êtres nus qui traversent les airs. Des êtres humains, hommes nus, femmes nues qui arrivent et déclenchent la tempête et les tourmentes de neige. Entendez-vous le bruit qu’ils font ? Ce sont comme les battements d’ailes de grands oiseaux, en haut dans les airs. C’est la peur des êtres nus. C’est la fuite des êtres nus[5]. ”
Il se tut et regarda autour de lui les visages levés de ses clients. Plusieurs avaient la bouche ouverte, comme des oisillons attendant la becquée. Lui-même se sentait la bouche sèche.
— Ce n’est pas de moi. Ce sont les paroles d’un chaman esquimau citées par Elias Canetti dans Masse et puissance : je les avais mises en fond d’écran pendant que je travaillais sur le VIXAL-4. Hugo, je pourrais avoir de l’eau ?
Quarry se pencha pour lui tendre une bouteille d’Évian et un verre. Hoffmann ignora le verre, dévissa le bouchon de plastique et but à même le goulot. Il ne savait pas quel effet il produisait sur son auditoire, et il s’en moquait. Il s’essuya les lèvres d’un revers de main.
— Vers 350 avant J.-C., Aristote a défini l’être humain comme étant un zôon logon échon, « un animal rationnel » ou, plus précisément, « un animal possédant la parole ». Le langage est ce qui nous distingue par-dessus tout des autres créatures terrestres. Le développement du langage nous a délivrés d’un monde d’objets physiques et l’a remplacé par un univers de symboles. Les animaux peuvent eux aussi communiquer entre eux de façon primitive, et il est même possible de leur enseigner le sens de quelques-uns de nos symboles humains — un chien peut apprendre à comprendre « assis » ou « ici » par exemple. Mais pendant peut-être quarante mille ans, les humains ont été les seuls zôon logon échon, les seuls animaux doués de la parole. Et maintenant, pour la première fois, ce n’est plus vrai. Nous partageons notre monde avec l’ordinateur.
« L’ordinateur…, répéta Hoffmann, qui désigna la salle des marchés d’un mouvement de bouteille et répandit sans le vouloir de l’eau sur la table. Il fut un temps où l’on imaginait que les ordinateurs — les robots — se chargeraient des basses tâches, qu’ils mettraient un petit tablier et nous serviraient de domestiques, qu’ils feraient le ménage ou tout ce que vous voudrez pour nous permettre de prendre des loisirs. En fait, c’est l’inverse qui se produit. Nous avons pléthore de main-d’œuvre humaine non spécialisée et interchangeable pour accomplir ces tâches basiques et subalternes, qui prennent le plus souvent de longues heures et sont très mal payées. En revanche, les humains que les ordinateurs remplacent sont ceux qui occupent les postes les plus spécialisés : traducteurs, techniciens de laboratoire, juristes, comptables, opérateurs de marché.
« Les ordinateurs deviennent de plus en plus efficaces dans le domaine de la traduction commerciale et technique. En médecine, ils peuvent enregistrer les symptômes d’un patient, diagnostiquer une maladie et même prescrire un traitement. Dans le secteur juridique, ils sont capables d’examiner en détail et d’évaluer d’énormes quantités de documents complexes pour une fraction du prix que coûtent les services d’experts juridiques. La reconnaissance de la parole permet aux algorithmes d’extraire le sens du discours oral aussi bien que des textes écrits. Les bulletins d’information peuvent être analysés en temps réel.
« Quand Hugo et moi avons créé ce fonds d’investissement, les données dont nous nous sommes servis se limitaient exclusivement à des statistiques financières numérisées : il n’y avait pratiquement rien d’autre. Mais, au cours de ces deux dernières années, c’est toute une nouvelle galaxie d’informations qui est devenue accessible. Et, très bientôt, ce seront toutes les informations de la Terre — la moindre parcelle de connaissance détenue par les humains, le plus infime fragment de pensée jamais conçu par l’homme et jugé digne de traverser les millénaires — qui deviendront numériquement disponibles. Chaque route de cette planète a été cartographiée, chaque bâtiment photographié. Où que nous allions, quoi que nous achetions, quelque site que nous consultions, nous laissons derrière nous une trace numérique aussi visible qu’une traînée de bave d’escargot. Et ces données sont susceptibles d’être lues, triées et analysées par des ordinateurs à des fins que nous ne commençons même pas encore à concevoir.
« La plupart des gens sont à peine conscients de ce qui est en train de se passer. Pourquoi en irait-il autrement ? Si vous sortez de cet immeuble et marchez dans la rue, les choses n’ont pas l’air d’avoir vraiment changé. Un type qui arriverait du début du siècle dernier pourrait se balader dans cette partie de Genève et s’y sentir encore chez lui. Mais derrière la façade physique — derrière la pierre, la brique et le verre — le monde s’est déformé, gauchi, rétréci, comme si la planète était entrée dans une autre dimension. Je vais vous donner un tout petit exemple. En 2007, le gouvernement britannique a perdu les dossiers de vingt-cinq mille personnes — leur numéro de contribuable, le détail de leurs comptes en banque, leur adresse, leur date de naissance. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont perdu deux camions de documents. Il s’agissait juste de deux CD. Et ce n’est rien. Google finira par numériser tous les livres jamais publiés. Il n’y aura plus besoin de bibliothèque. Il vous suffira d’avoir un écran qui tiendra dans votre main.
« Mais voilà, les êtres humains lisent toujours à la même vitesse qu’Aristote en son temps. L’étudiant américain moyen lit quatre cent cinquante mots à la minute. L’étudiant très brillant peut arriver à en déchiffrer huit cents, ce qui donne en gros deux pages à la minute. Or, l’année dernière, IBM a annoncé qu’ils construisaient pour le gouvernement américain un nouvel ordinateur capable d’effectuer vingt mille milliards de calculs par seconde. Il y a une limite à la quantité d’informations que nous, humains appartenant à l’espèce humaine, pouvons absorber, et nous l’avons déjà atteinte. Mais il n’y a pas de limites à ce qu’un ordinateur peut absorber.
« Et le langage — le remplacement de l’objet par des symboles — présente un autre inconvénient de taille pour les humains. Le philosophe grec Épictète en avait déjà conscience il y a deux mille ans, quand il écrivait : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses. Le langage ouvre les portes de l’imaginaire, et avec lui viennent la rumeur, la panique, la peur. » Les algorithmes, eux, sont dépourvus d’imagination. Ils ne paniquent pas. Et c’est pour cela qu’ils conviennent si parfaitement aux opérations sur les marchés financiers.
« Ce que nous avons essayé de faire, avec notre nouvelle génération d’algorithmes VIXAL, c’est isoler, mesurer et intégrer dans nos calculs de marché l’élément de la cote qui dépend directement de schémas prévisibles du comportement humain. Pourquoi, par exemple, un cours qui grimpe dans l’attente d’un résultat positif chute-t-il presque invariablement en dessous de son cours de départ si les résultats se révèlent décevants ? Pourquoi, en certaines occasions, les traders s’accrochent-ils obstinément à des titres même si ceux-ci perdent de leur valeur, et accumulent-ils les pertes alors qu’en d’autres occasions ils vendent des actions très saines qu’ils feraient mieux de garder, simplement parce que le marché est dans son ensemble à la baisse ? L’algorithme capable d’ajuster sa stratégie par rapport à tous ces mystères aura un énorme avantage compétitif. Nous pensons qu’il existe à présent suffisamment de données pour que nous puissions commencer à anticiper ces anomalies pour en tirer profit.
Ezra Klein, qui se balançait d’avant en arrière à un rythme de plus en plus soutenu, ne put se contenir davantage :
— Mais ce n’est rien de plus que de la finance comportementale ! explosa-t-il, comme s’il s’agissait d’une hérésie. Bon, je suis d’accord, l’HEM a du plomb dans l’aile, mais comment arrivez-vous à faire le tri pour vous servir de la FC ?
— Quand on retire l’estimation d’un actif qui fluctue dans le temps, il reste, s’il y a lieu, le biais comportemental.
— Peut-être, mais comment calculez-vous ce qui a déclenché le biais comportemental ? Ça revient carrément à rejouer l’histoire de tout l’univers, là !
— Ezra, je suis d’accord avec vous, répliqua Hoffmann sans se départir de son calme. Quelles que soient les données numériques disponibles et aussi rapides que soient à présent nos machines, nous ne pouvons pas analyser tous les aspects du comportement humain et ce qui l’a déclenché durant les vingt dernières années. Nous avions compris dès le début qu’il nous faudrait resserrer l’objectif. Nous avons choisi de nous concentrer sur une émotion en particulier, pour laquelle nous savions que nous disposions de données substantielles.
— Et vous avez opté pour quoi ?
— La peur.
Il y eut un mouvement dans la salle. Même si Hoffmann avait essayé d’éviter le jargon — il se dit que c’était typique de Klein d’avoir évoqué l’HEM ou Hypothèse d’Efficience du Marché —, il avait senti une certaine confusion s’emparer de son auditoire. Mais il avait à présent regagné toute leur attention. Il poursuivit :
— D’un point de vue historique, la peur est depuis toujours l’émotion la plus influente dans l’histoire de l’économie. Vous vous rappelez Roosevelt pendant la Grande Dépression ? C’est la citation la plus célèbre de l’histoire financière : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. » En fait, la peur est sans doute l’émotion humaine la plus forte, point final. Qui s’est déjà réveillé à 4 heures du matin parce qu’il était heureux ? La peur est tellement forte qu’il a été relativement facile d’éliminer les parasites produits par les autres données émotionnelles pour se concentrer sur ce seul signal. Nous avons par exemple pu établir des corrélations entre les récentes fluctuations du marché et le taux de fréquence des termes liés à la peur employés pas les médias — terreur, inquiétude, panique, désarroi, crainte, alarme, anthrax, nucléaire. Et nous sommes arrivés à la conclusion que la peur gouvernait le monde comme jamais auparavant.
— C’est Al-Qaida, commenta Elmira Gulzhan.
— En partie. Mais pourquoi Al-Qaida susciterait-il plus de peur que la menace de destruction mutuelle que constituait la guerre froide dans les années cinquante et soixante (qui se trouvent avoir été des années de grande croissance et de stabilité du marché) ? Nous sommes arrivés à la conclusion que c’était la numérisation elle-même qui créait une épidémie de peur, et qu’Épictète avait raison : nous vivons dans un monde où ce qui compte n’est pas tant la chose que le jugement que nous portons sur elle. L’augmentation de la volatilité du marché est selon nous un corollaire de la numérisation, qui exagère les changements d’humeur humains par la dissémination sans précédent de l’information via Internet.
— Et nous avons trouvé un moyen d’en tirer de l’argent ! lança joyeusement Quarry avant de faire signe à Hoffmann de continuer.
— Comme la plupart d’entre vous le savent déjà, la Chicago Board Option Exchange a développé un indicateur de volatilité du S&P 500, le VIX. Sous une forme ou sous une autre, cela fait dix-sept ans que cet indice existe. C’est, faute d’un meilleur terme, un baromètre basé sur la moyenne des volatilités des options d’achat et des options de vente sur l’indice S&P 500. Si vous voulez des précisions mathématiques, il est calculé sur la racine carrée de la variance des points de donnée par rapport à la moyenne sur un terme à trente jours, et est ensuite annualisé. Si les maths ne vous disent pas grand-chose, disons juste qu’il exprime la volatilité implicite du marché pour le mois à venir en s’appuyant sur le montant que les investisseurs sont prêts à mettre pour se couvrir. Le VIX varie à la hausse ou à la baisse de minute en minute. Plus l’indice est élevé, plus le marché est incertain. C’est pour cela que les traders l’ont surnommé l’« indice de la peur ». Et, bien sûr, c’est également un produit financier — il y a des contrats à terme et des options VIX négociés en Bourse, et nous les négocions.
« Le VIX constituait donc notre base de départ. Il nous a fourni tout un tas de données utiles remontant à 1993, que nous pouvons associer à nos propres compilations de nouveaux indices comportementaux tout en les intégrant à notre méthodologie existante. Dès le début, le VIX nous a aussi donné le nom de notre prototype de calcul, le VIXAL-1, que nous avons gardé tout au long de nos travaux, même si nous avons laissé le VIX loin derrière. Nous en sommes aujourd’hui à la quatrième itération, que nous avons appelée, avec un manque d’imagination certain, le VIXAL-4.
Klein s’empressa d’intervenir à nouveau :
— La volatilité implicite du VIX peut partir à la hausse aussi bien qu’à la baisse.
— Nous en tenons compte, répliqua Hoffmann. Avec nos indicateurs, on peut mesurer l’optimisme sur une échelle qui part d’une absence totale de peur et va jusqu’à une réaction contre la peur. Il faut garder à l’esprit que la peur ne signifie pas seulement une panique générale du marché et la fuite vers des valeurs refuges. Il y a aussi ce qu’on appelle un effet « crampon » quand on s’accroche à un titre contre toute raison, et un effet « adrénaline » quand un titre décolle fortement. Nous sommes encore en train d’étudier toutes ces diverses catégories pour déterminer leur impact sur le marché et affiner nos modèles.
Easterbrook leva la main.
— Oui, Bill ?
— Cet algorithme est-il déjà opérationnel ?
— Dans la mesure où il s’agit d’une question d’ordre pratique plus que théorique, pourquoi ne pas laisser Hugo vous répondre ?
Quarry s’exécuta :
— L’équipe de Gestation a commencé les back tests sur le VIXAL-1 il y a deux ans et demi, mais il ne s’agissait évidemment que de simulations sur des situations passées, sans véritable contact avec le marché. Nous avons mis le VIXAL-2 en service en mai 2009, avec 100 millions de dollars en argent virtuel. Une fois réglés les problèmes initiaux, nous sommes passés au VIXAL-3 en novembre, en lui donnant accès à un milliard de dollars. La réussite a été telle que nous avons décidé, il y a une semaine, de laisser le VIXAL-4 prendre le contrôle de l’ensemble du fonds.
— Avec quels résultats ?
— Nous vous montrerons les chiffres détaillés à la fin. Mais je peux vous dire en gros que le VIXAL-2 a rapporté 12 millions de dollars en six mois d’exercice. Le VIXAL-3 en a produit 118. Hier soir, le VIXAL-4 était en hausse à 79,7 millions.
Easterbrook plissa le front :
— Je croyais que vous disiez l’avoir mis en route il y a une semaine ?
— Effectivement.
— Mais ça veut dire…
— Ça veut dire, dit Ezra Klein en faisant le calcul dans sa tête et sautant pratiquement de sa chaise, que sur un fonds de placement de 10 milliards de dollars, vous comptez engranger un bénéfice de 4,14 milliards par an.
— Et le VIXAL-4 est un algorithme d’apprentissage automatique, précisa Hoffmann. Plus il aura de données à rassembler et à analyser, plus il est censé devenir efficace.
Des sifflements et des murmures firent le tour de la table. Les deux Chinois se mirent à chuchoter entre eux.
— Vous comprenez maintenant pourquoi nous avons décidé d’élargir les investissements, commenta Quarry avec un sourire satisfait. Il faut qu’on tire tout ce qu’on peut de ce truc avant que quelqu’un ne mette au point une stratégie concurrente. Et maintenant, mesdames et messieurs, il me semble que le moment est venu de vous proposer de jeter un coup d’œil sur le VIXAL à l’œuvre.
À trois kilomètres de là, à Cologny, les experts avaient fini d’examiner le domicile des Hoffmann. Les deux enquêteurs de la police scientifique — un jeune couple qui aurait pu passer pour des étudiants ou des amoureux — avaient ramassé leur matériel et étaient partis. Un gendarme s’ennuyait dans sa voiture, garée dans l’allée.
Gabrielle se trouvait dans son atelier et démontait la représentation d’un fœtus, soulevant chaque plaque de verre de sa rainure, dans le socle de bois, pour l’envelopper dans du papier absorbant puis dans du film à bulles avant de la coucher dans un carton. Elle se surprit à penser à quel point il était étrange que tant d’énergie créatrice ait pu surgir du trou noir de cette tragédie. Elle avait perdu le bébé deux ans plus tôt, à cinq mois et demi. Ce n’était pas sa première grossesse à se terminer par un avortement, mais c’était de loin celle qui avait duré le plus longtemps, et qui l’avait anéantie le plus. L’hôpital lui avait fait passer une IRM lorsqu’ils avaient commencé à s’inquiéter, ce qui était inhabituel. Après la fausse couche, plutôt que de rester seule en Suisse, elle avait accompagné Alex en voyage d’affaires à Oxford. Pendant qu’il faisait passer des entretiens à des titulaires de doctorats au Randolph Hotel, elle était entrée dans un musée et était tombée sur un modèle en 3D de la structure de la pénicilline réalisé sur des plaques de Plexiglas en 1944 par Dorothy Hodgkin, prix Nobel de chimie. Une idée avait alors germé dans son esprit et, de retour à Genève, elle avait essayé la même technique avec les IRM de son ventre, qui étaient tout ce qui lui restait de son enfant.
Il lui avait fallu une semaine de tâtonnements pour déterminer quelles images imprimer parmi les deux cents coupes transversales dont elle disposait, comment les retracer sur le verre, quelle encre utiliser et comment l’empêcher de baver. Elle n’avait cessé de se couper sur les bords acérés des plaques de verre. Mais l’après-midi où elle les avait pour la première fois disposées les unes contre les autres, faisant apparaître une silhouette — les doigts serrés, les orteils recroquevillés — cela avait été un miracle qu’elle n’oublierait jamais. Les fenêtres de l’appartement qu’ils occupaient alors s’étaient assombries pendant qu’elle travaillait ; des éclairs fourchus de lumière jaune s’abattaient sur les montagnes. Personne ne voudrait jamais la croire si elle le racontait. C’était tellement spectaculaire qu’elle avait eu l’impression d’exploiter une force élémentaire : de frayer avec les morts. Quand Alex était rentré du travail et avait découvert le portrait, il était resté assis, stupéfait, pendant dix minutes.
Elle s’était ensuite totalement absorbée dans la possibilité de marier art et science pour produire des images de formes vivantes. Elle s’était surtout servie d’elle-même comme modèle et avait convaincu les radiologues de l’hôpital de prendre des scanners d’elle, de la tête aux pieds. Le cerveau était la partie de l’anatomie la plus difficile à obtenir. Elle dut apprendre quels étaient les meilleurs contours à suivre — l’aqueduc de Sylvius, la cuvette formée par la grande veine de Galien, le tentorium cerebelli de la dure-mère et le bulbe rachidien. La simplicité de la forme était ce qui l’attirait le plus, et les paradoxes que cela impliquait — la clarté et le mystère, l’impersonnel et l’intime, le générique et l’absolument unique. En regardant Alex passer son CAT-scan, ce matin, elle avait eu envie de faire un portrait de lui. Elle se demanda si les médecins lui laisseraient récupérer les images, et s’il lui permettrait de le faire.
Elle enveloppa tendrement les dernières plaques de verre, puis le socle, et referma le carton avec de l’adhésif d’emballage marron. Elle avait eu du mal à se décider d’exposer cette œuvre, entre toutes les autres : si quelqu’un l’achetait, elle savait qu’elle ne la reverrait probablement plus jamais. Et pourtant, il lui avait semblé important de le faire dans la mesure où c’était l’objet même de la création : donner à l’œuvre une existence propre, la laisser prendre son envol.
Elle prit le carton et le porta dans le couloir, comme un paquet-cadeau. Sur la poignée des portes et sur les panneaux de bois eux-mêmes, il y avait des traces de la poudre blanc bleuâtre que l’on avait répandue pour relever les empreintes. On avait nettoyé le sang sur le sol du vestibule. Gabrielle sentit sa peau se hérisser lorsqu’elle franchit l’endroit où elle avait trouvé Alex gisant par terre. Puis la silhouette trapue d’un homme surgit soudain à l’entrée du bureau, et elle poussa un petit cri, manquant lâcher le carton. Mais ce n’était qu’un employé du service de sécurité du hedge fund, que Quarry avait envoyé pour veiller sur elle. Il lui montra sa carte et lui prit le carton des mains pour le porter jusqu’à la Mercedes, qui attendait dehors.
Elle protesta qu’elle voulait prendre sa voiture pour aller jusqu’à la galerie. Mais il insista sur le fait que ce n’était pas prudent — pas tant qu’on n’avait pas arrêté l’homme qui avait agressé son mari — et il se montra d’une intransigeance professionnelle tellement bornée que Gabrielle finit par capituler et monta dans la Mercedes.
— Putain, c’était brillant, murmura Quarry en attrapant Hoffmann par le coude alors qu’ils sortaient de la salle de conférence.
— Tu trouves ? J’ai eu l’impression de les perdre à un moment.
— Ils s’en fichent d’être largués, du moment que tu les ramènes à ce qu’ils sont venus voir, soit le résultat financier. Et un peu de philosophie grecque, ça plaît à tout le monde, dit-il en faisant passer Hoffmann devant lui. Bon Dieu, ce vieil Ezra est laid comme un pou, mais je pourrais l’embrasser pour son petit numéro de calcul mental, à la fin.
Les clients attendaient avec impatience sur le seuil de la salle des marchés, tous sauf le jeune Herxheimer et le Polonais, Łukasiński, qui tournaient le dos aux autres et parlaient à voix basse et animée dans leur téléphone portable. Quarry échangea un regard avec son associé. Hoffmann haussa les épaules. Même s’ils violaient la clause de confidentialité qu’on leur avait fait signer, il n’y avait pas grand-chose à faire. Ces clauses étaient impossibles à faire appliquer sans avoir des preuves de l’infraction, et il était alors trop tard de toute façon.
— Par ici, s’il vous plaît, appela Quarry, qui, le doigt levé façon guide de voyage organisé, les fit avancer en rang par deux dans la grande salle. Herxheimer et Łukasiński s’empressèrent de raccrocher pour rejoindre le groupe. Elmira Gulzhan, les yeux dissimulés derrière de grandes lunettes noires, prit automatiquement la tête de la file. Clarisse Muissard, en cardigan et pantalon informes, traînait sans son sillage, donnant l’impression d’être sa servante. Hoffmann leva instinctivement les yeux vers la barre défilante de CNBC pour voir ce qui se passait sur les marchés européens. La baisse de toute la semaine semblait s’être enfin arrêtée ; le FTSE 100 avait monté de près de 0,5 %.
Ils se rassemblèrent autour d’un écran de l’équipe Exécution. L’un des quants leur laissa son bureau afin qu’ils aient une meilleure vue.
— Voici donc le VIXAL-4 en action, annonça Hoffmann. (Il se recula pour permettre aux investisseurs de se rapprocher du terminal. Il décida de ne pas s’asseoir : cela leur aurait donné une vision directe de la blessure sur son crâne.) L’algorithme sélectionne les opérations. Vous les voyez s’afficher à gauche de l’écran, dans le fichier des ordres en instance. À droite, il y a les ordres déjà exécutés. (Il se rapprocha un peu afin de lire les chiffres.) Ici, par exemple, commença-t-il, nous avons… (Il s’interrompit, surpris par l’ampleur de l’opération. Il crut un instant que la virgule était à la mauvaise place.) Ici, reprit-il, vous voyez, nous avons un million et demi d’options à la vente sur des Accenture à 52 dollars la part.
— Ouah ! s’exclama Easterbrook. C’est un sacré pari sur la baisse. Vous savez quelque chose de spécial sur Accenture ?
— Bénéfices de l’exercice au deuxième trimestre, moins 3 %, récita Klein de mémoire, gain de 60 cents l’action : pas énorme, mais je ne saisis pas la logique de la position.
— Eh bien, il y a forcément une logique à tout ça, ou le VIXAL n’aurait pas pris ces options, intervint Hugo. Alex, pourquoi ne leur montrerais-tu pas d’autres opérations ?
Hoffmann changea l’écran.
— D’accord. Tenez — vous voyez ? — , une autre vente à découvert que nous avons organisée ce matin. Douze millions et demi d’options sur Vista Airways à 7,28 euros la part.
Vista Airways était une compagnie aérienne européenne low cost prospère, et aucune des personnes présentes n’aurait imaginé la voir dans cette situation.
— Douze millions et demi ? répéta Easterbrook. Ça doit faire une sacrée part de marché. Votre machine n’a pas froid aux yeux, il faut lui reconnaître ça.
— Vraiment, Bill, répliqua Quarry, est-ce que c’est si risqué que ça ? Tous les titres de l’aviation sont fragiles en ce moment. Cette prise de position ne me trouble pas le moins du monde.
Mais il semblait sur la défensive, et Hoffmann se douta qu’il avait dû remarquer la remontée des marchés européens. Si un rétablissement technique gagnait l’autre côté de l’Atlantique, ils pourraient se retrouver coincés par la marée montante et finir par devoir vendre les options à perte.
— Vista Airways a observé une croissance de 12 % en nombre de passagers au cours du dernier trimestre, et les prévisions de bénéfices ont été revues à 9 % de hausse, déclara Klein. On vient de leur livrer toute une nouvelle flotte d’appareils. Je ne comprends pas non plus le sens de cette opération.
— Wynn Resorts, lut Hoffmann en faisant apparaître l’écran suivant. 1,2 million en vente à découvert à 124.
Il fronça les sourcils, perplexe. Ces paris énormes sur la baisse ne ressemblaient pas aux schémas complexes habituels des opérations de couverture du VIXAL-4.
— Là, ça m’épate vraiment, reprit Klein, parce qu’ils sont passés au premier trimestre d’une croissance de 7,40 millions à 9,09 millions, avec un dividende de 25 cents la part, et ils viennent de construire ce nouvel hôtel-casino à Macao, qui n’est rien d’autre qu’un permis à faire tourner la planche à billets — ils ont ramassé plus de 20 milliards sur les tables de jeu pour le seul premier trimestre. Je peux ?
Sans attendre la permission, il se pencha devant Hoffmann, s’empara de la souris et se mit à cliquer sur l’historique des opérations. Son costume sentait la blanchisserie, et Hoffmann dut se détourner.
— Procter & Gamble, vente à découvert de 6 millions à 62… Exelon, vente à découvert de 3 millions à 41,50… Plus toutes les options… Bon sang, Hoffmann, il y a une météorite qui va s’écraser sur la Terre ou quoi ?
Il avait le visage pratiquement collé à l’écran. Il sortit un calepin de la poche intérieure de sa veste et se mit à recopier les chiffres, mais Quarry tendit le bras et le lui prit vivement des mains.
— Ce n’est pas bien, Ezra, dit-il. Vous savez que le papier est interdit de séjour dans ces bureaux.
Il arracha le feuillet et le froissa en une boule qu’il mit dans sa poche.
François de Gombart-Tonnelle, le compagnon d’Elmira, demanda :
— Dites-moi, Alex, pour des ventes à découvert aussi importantes que chacune de celles-ci, l’algorithme les met en œuvre tout seul ou bien faut-il une intervention humaine pour les exécuter ?
— C’est un système indépendant, répondit Hoffmann en effaçant le détail des opérations de l’écran. D’abord, l’algorithme détermine les titres qu’il veut traiter. Puis il étudie l’historique de ces titres sur les vingt jours précédents. Il exécute alors les ordres lui-même en faisant en sorte d’éviter d’alerter le marché ou d’affecter les prix.
— Toutes les opérations se font donc en pilotage automatique ? Vos traders sont comme les pilotes d’un gros Jumbo Jet ?
— C’est exactement ça. Notre système s’adresse directement au système du courtier chargé de l’exécution, et puis nous utilisons leur infrastructure pour régler la transaction. Personne n’appelle plus le courtier par téléphone. Pas ici en tout cas.
— Il doit bien y avoir un contrôle humain à un moment, j’espère ? s’enquit Iain Mould.
— Oui, comme dans le cockpit d’un jet — il y a un contrôle constant, mais, habituellement, pas d’intervention, à moins que quelque chose n’aille de travers. Si l’un de nos gars du service Exécution voit passer un ordre qui l’inquiète, il peut naturellement l’interrompre jusqu’à ce qu’Hugo, moi-même ou l’un de nos directeurs puisse le vérifier.
— C’est déjà arrivé ?
— Non. Non, pas avec le VIXAL-4. Pas jusqu’à présent.
— Combien d’ordres le système peut-il gérer par jour ?
— Dans les huit cents, répondit à sa place Quarry.
— Et ils sont tous décidés par algorithme ?
— Oui. Je ne me souviens pas de la dernière fois que j’ai procédé moi-même à une opération.
— Vu les liens qui vous unissent depuis longtemps, je suppose qu’AmCor est votre prime broker ?
— Nous avons plusieurs prime brokers maintenant ; AmCor n’est plus le seul.
— C’est bien dommage, commenta Easterbrook en riant.
— Avec tout le respect que j’ai pour Bill, précisa Quarry, nous voulons éviter qu’une société de courtage ne puisse connaître toutes nos stratégies. En ce moment, nous travaillons avec un mélange de grandes banques et de boîtes de courtage : trois pour les actions, trois pour les matières premières et cinq pour les revenus fixes. Jetons un coup d’œil sur le matériel, voulez-vous ?
Pendant que le groupe avançait, Quarry prit Hoffmann à part.
— Il y a quelque chose qui m’échappe, demanda-t-il à voix basse, ou bien ces prises de position sont vraiment hors normes ?
— Ça paraît un peu plus risqué que la normale, concéda Hoffmann, mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Maintenant que j’y pense, LJ m’a dit que Gana voulait une réunion du Comité des risques. Je lui ai répondu de t’en parler.
— Bon Dieu, c’était ça qu’il voulait ? Je n’ai pas eu le temps de prendre son appel. Merde.
Quarry consulta sa montre puis leva les yeux vers les barres défilantes. Les marchés européens s’accrochaient à leurs gains.
— Bon, on n’aura qu’à prendre cinq minutes pendant qu’ils siroteront leur café. Je vais dire à Gana de nous retrouver dans mon bureau. Va donc les distraire un peu.
Les ordinateurs étaient situés dans une grande pièce dépourvue de fenêtre, à l’autre bout de la salle des marchés et, cette fois, c’était Hoffmann qui jouait le guide. Il se plaça devant la caméra de reconnaissance faciale — ils n’étaient que très peu à avoir accès au saint des saints — et attendit que les verrous s’ouvrent pour pousser la porte. Il s’agissait d’un panneau robuste, ignifugé, constitué d’une épaisseur de verre armé entourée d’un joint à soufflet en caoutchouc qui produisit un léger bruissement lorsque la porte s’ouvrit, le bas balayant le sol carrelé de blanc.
Hoffmann entra le premier ; les autres le suivirent. Comparé au silence relatif qui régnait dans la salle des marchés, le vacarme des ordinateurs paraissait digne d’une usine. Les serveurs étaient empilés sur des rayonnages d’entrepôt. Au bout de la pièce, inséré dans de grands boîtiers en Plexiglas, deux bandothèques IBM TS3500 patrouillaient sur des monorails et tiraient à la vitesse d’un serpent-minute en direction des rangées de serveurs pour stocker ou extraire des données suivant les instructions du VIXAL-4. Il faisait plus froid de quelques degrés que dans le reste de l’immeuble. Le bruit des puissants climatiseurs nécessaires pour empêcher la surchauffe des processeurs, combiné au ronronnement des ventilateurs intégrés, rendait l’ensemble difficile à supporter. Lorsque tout le monde fut entré, Hoffmann dut élever la voix pour se faire entendre des derniers rangs.
— Au cas où tout cela vous paraîtrait impressionnant, je vous ferai remarquer qu’il n’y a là que 4 % de la capacité de la ferme de processeurs du CERN, où j’ai longtemps travaillé. Mais le principe est le même. Nous disposons de près d’un millier de processeurs standard, énonça-t-il en posant fièrement la main sur un rayonnage, chacun composé de deux à quatre cœurs, exactement comme ceux que vous utilisez chez vous, sauf qu’ils n’ont pas le même boîtier et sont reconditionnés pour nous par un fabricant de boîtes blanches. Nous avons trouvé cette solution beaucoup plus fiable et rentable que d’investir dans des superordinateurs, et ils sont plus faciles à remettre à jour, ce que nous faisons tout le temps. J’imagine que vous connaissez la loi de Moore, selon laquelle le nombre de transistors par processeur doublerait tous les dix-huit mois, et les coûts seraient divisés par deux ? Eh bien, la loi de Moore se vérifie depuis 1965 et tient encore aujourd’hui. Dans les années quatre-vingt-dix, au CERN, nous avions un superordinateur Cray X-MP/48 qui avait coûté 15 millions de dollars et était moitié moins puissant qu’une Xbox Microsoft actuelle qui coûte dans les 200 dollars. Vous imaginez ce que ça signifie pour l’avenir.
Elmira Gulzhan serrait ses bras contre elle et frissonnait exagérément.
— Pourquoi faut-il qu’on gèle autant ici ?
— Les processeurs produisent beaucoup de chaleur. Nous devons essayer de les refroidir pour éviter les pannes. Si on coupait l’air conditionné dans cette pièce, la température grimperait d’un degré par minute. Au bout de vingt minutes, ce serait à peine tenable, et en une heure et demie on aurait une panne générale.
— Que se passe-t-il alors, en cas de coupure d’électricité ? questionna Étienne Mussard.
— Pour les coupures brèves, nous nous branchons sur des batteries de voiture. Mais dès que la panne de courant dure au-delà de dix minutes, des groupes électrogènes diesel prennent le relais au sous-sol.
— Que se passerait-il s’il y avait un incendie ? demanda Łukasiński. Ou en cas d’attaque terroriste ?
— Naturellement, nous disposons d’une sauvegarde complète. Nous serions toujours opérationnels. Mais cela n’arrivera pas, ne vous inquiétez pas. Nous n’avons pas lésiné sur la sécurité : système de sprinklers, détecteurs de fumée, pare-feu, vidéosurveillance, gardiens, cyber-protection. Et puis rappelez-vous que, ici, c’est la Suisse.
La plupart esquissèrent un sourire, sauf Łukasiński.
— Votre système de sécurité se trouve-t-il sur place ou bien est-il externalisé ?
— Externalisé, répondit Hoffmann en se demandant pourquoi le Polonais semblait si obsédé par la sécurité : la paranoïa des riches, pensa-t-il. Tout est externalisé — la sécurité, les services juridiques, la comptabilité, les transports, la restauration, les services de nettoyage. Ces bureaux sont en location. Même le mobilier est loué. Notre but est d’être une entreprise qui, en plus de tirer ses bénéfices de l’ère du numérique, soit elle-même complètement numérique. Cela signifie que nous nous efforçons de produire aussi peu de friction que possible, avec un inventaire inexistant.
— Et qu’en est-il de votre sécurité personnelle ? insista Łukasiński. Ces points sur votre tête — vous avez été agressé chez vous la nuit dernière, si j’ai bien compris ?
Hoffmann ressentit une gêne mêlée de culpabilité.
— Comment l’avez-vous appris ?
— On me l’a dit, répondit le Polonais avec désinvolture.
Elmira posa la main sur le bras d’Hoffmann ; ses longs ongles brun-rouge évoquaient des serres d’oiseau.
— Oh, Alex, souffla-t-elle. Ça a dû être affreux.
— Qui ? voulut savoir Hoffmann.
— Si vous me permettez, intervint Quarry, qui les avait rejoints sans se faire remarquer, ce qui est arrivé à Alex n’a absolument rien à voir avec les affaires de la société. Il s’agit d’un dingue qui ne tardera pas à se faire arrêter, j’en suis sûr. Et pour répondre directement à votre question, Mieczyslaw, nous avons déjà pris des mesures pour assurer à Alex une protection supplémentaire jusqu’à ce que cette histoire soit réglée. Maintenant, quelqu’un a-t-il d’autres questions concernant le matériel informatique ?
Il y eut un silence.
— Non ? Alors je suggère que nous sortions d’ici avant d’être gelés jusqu’aux os. Il y a du café dans la salle de conférence pour se réchauffer. Partez devant, nous vous rejoignons tout de suite. J’ai besoin de dire un mot à Alex.
Ils arrivaient au milieu de la salle des marchés et tournaient le dos aux écrans de télévision géants quand l’un des quants poussa une exclamation. Dans une salle où nul ne se permettait plus qu’un chuchotement, ce cri étouffé fit l’effet d’un coup de feu dans une bibliothèque. Hoffmann se figea puis se retourna pour voir la moitié de ses employés se lever, attirés par les images de Bloomberg et de CBNC. Le physicien le plus proche de lui porta la main à sa bouche.
Les deux chaînes satellite passaient la même séquence, visiblement prise avec un portable, montrant un avion de ligne qui s’apprêtait à atterrir sur un aéroport. L’appareil était visiblement en mauvaise posture et descendait beaucoup trop vite en prenant un angle bizarre, avec une aile nettement plus haute que l’autre et de la fumée qui sortait de son flanc.
Quelqu’un prit une télécommande et monta le son.
Le jet disparut derrière une tour de contrôle puis réapparut, effleurant le toit de bâtiments bas couleur de sable — des hangars, peut-être. Il y avait des sapins en arrière-plan. L’avion en toucha visiblement un avec son ventre, en un mouvement presque caressant, puis explosa brusquement en une énorme boule de feu jaune en expansion, qui roulait sur elle-même. Une aile encore équipée d’un moteur jaillit du brasier et effectua une roue gracieuse dans les airs. L’objectif la suivit en tremblotant jusqu’à ce que le son de l’explosion et l’onde de choc atteignent la caméra. Il y eut des cris métalliques et des appels affolés dans une langue qu’Hoffmann n’était pas certain de reconnaître — du russe peut-être —, l’image bougea, puis passa à une image ultérieure, plus stable, montrant une colonne de fumée noire et épaisse, semée de flammes orange et jaune, qui s’élevait au-dessus de l’aéroport.
Sur les images, la voix de la présentatrice américaine annonçait, essoufflée : « Voilà donc la scène qui s’est déroulée il y a quelques minutes à peine à Moscou, alors qu’un avion de ligne de Vista Airways s’écrasait avec ses quatre-vingt-dix-huit passagers à son atterrissage sur l’aéroport de Domodedovo… »
— Vista Airways ? prononça Quarry en se retournant pour faire face à Hoffmann. Elle a bien dit Vista Airways ?
Une dizaine de conversations étouffées s’élevèrent simultanément dans la salle des marchés :
— Bon Dieu, on n’a pas arrêté de vendre ces actions à découvert toute la matinée, fit une voix.
— Ça fait flipper, non ? commenta une autre.
— Vous allez couper le son, oui ? lança Hoffmann.
Comme personne ne bougeait, il s’avança entre les bureaux et arracha la télécommande des mains du malheureux analyste quantitatif. La séquence commençait déjà à repasser en boucle comme elle le ferait sans doute toute la journée, jusqu’au moment où la familiarité finirait par éroder son pouvoir d’attraction. Hoffmann trouva enfin la touche qui coupait le son et la salle retrouva son calme.
— Bien, dit-il, ça suffit. Retournons travailler.
Il lança la télécommande sur le bureau et revint vers ses clients. Easterbrook et Klein, vétérans endurcis des salles des marchés, s’étaient déjà précipités sur le terminal le plus proche et vérifiaient les cours. Les autres restaient pétrifiés, pareils à des paysans crédules qui viendraient d’assister à un événement surnaturel. Hoffmann sentait leurs regards posés sur lui. Clarisse Mussard esquissa même un signe de croix.
— Bon sang, commenta Easterbrook en quittant l’écran des yeux, ça s’est passé il y a moins de cinq minutes, et Vista Airways perd déjà 15 %. Ça s’effondre.
— Ça plonge, ajouta Klein avec un ricanement nerveux.
— Du calme, les gars, demanda Quarry. Il y a des civils, ici. Je me rappelle deux traders de chez Goldman, reprit-il en se tournant vers les clients, qui vendaient à découvert des actions d’assurance aviation le matin du 11 septembre. Ils se sont tapé dans la main en plein milieu de la salle quand le premier avion s’est écrasé. Ils ne pouvaient pas savoir. On ne peut jamais savoir. Le pire peut toujours arriver.
Klein gardait les yeux rivés sur les cours du marché.
— Ouah, murmura-t-il avec admiration. Votre petite boîte noire va rapporter un sacré paquet, Alex.
Hoffmann regarda par-dessus l’épaule de Klein. Les chiffres de la colonne Exécution changeaient rapidement à mesure que le VIXAL exerçait son option de vendre les actions Vista Airways au prix d’avant le crash. Le tableau du compte de résultat, converti en dollars, était un halo de pur profit.
— Je me demande combien vous allez tirer de cette opération, hasarda Easterbrook. 20 millions, 30 millions. Putain, Hugo, les régulateurs vont se précipiter là-dessus comme des fourmis sur un pique-nique.
— Alex, appela Quarry. Il faut vraiment qu’on se parle.
Mais Hoffmann, incapable de détacher les yeux des chiffres qui défilaient sur l’écran, ne l’écoutait pas. La tension était extrême à l’intérieur de son crâne. Il posa les doigts sur sa blessure et suivit les points du bout des doigts. Il avait l’impression qu’ils étaient si tendus qu’ils allaient céder.