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« La moindre supériorité que certains individus, à un âge ou pendant une saison quelconque, peuvent avoir sur ceux avec lesquels ils se trouvent en concurrence, ou toute adaptation plus parfaite aux conditions ambiantes, font, dans le cours des temps, pencher la balance en leur faveur. »

Charles Darwin, De l’origine des espèces, 1859.

Dans le secret du cercle très fermé des superriches, on se demandait parfois pourquoi Hoffmann avait fait de Quarry son associé à parts égales dans Hoffmann Investment Technologies : c’étaient bien les algorithmes du physicien qui produisaient les dividendes, et l’enseigne était à son nom. Mais le fait de pouvoir se cacher derrière quelqu’un de plus extraverti convenait parfaitement à Hoffmann. Et il savait en outre que, sans son associé, il n’y aurait pas eu de société. Ce n’était pas seulement que, contrairement à lui, Quarry s’intéressait au système bancaire et possédait l’expérience nécessaire ; l’Anglais avait un autre don auquel Hoffmann n’accéderait jamais, quels que soient ses efforts pour y parvenir : le don de savoir s’y prendre avec les gens.

Il y avait une part de charme, bien sûr. Mais c’était plus que ça. C’était la capacité de pousser les autres vers des objectifs plus vastes. En cas de guerre, Quarry aurait fait l’aide de camp idéal d’un maréchal — poste qu’avaient en fait occupé dans l’armée britannique son arrière et son arrière-arrière-grand-père — pour s’assurer que les ordres étaient bien transmis, apaiser les rancœurs, renvoyer des subordonnés avec un tel tact qu’ils partaient en croyant l’avoir décidé eux-mêmes, réquisitionner les meilleurs châteaux pour les états-majors de campagne et, au terme d’une journée de seize heures, réunir des rivaux jaloux autour d’un dîner dont il aurait lui-même sélectionné les vins. Il était diplômé d’Oxford avec mention très bien en philosophie, politique et économie, avait une ex-femme et trois enfants gardés à l’abri dans un lugubre manoir conçu par Lutyens dans un repli pluvieux du Surrey, un chalet de ski à Chamonix où il se rendait en hiver avec celle qui se trouvait avec lui ce week-end-là parmi une suite interchangeable de filles belles et sous-alimentées qu’il écartait toujours avant que ne se profile le moindre signe annonciateur de gynécologue ou d’avocat à l’horizon. Gabrielle ne pouvait pas le supporter.

Néanmoins, la situation de crise les rendait momentanément alliés. Pendant qu’Hoffmann se faisait recoudre, Quarry alla chercher pour Gabrielle une tasse d’un café ignoble au distributeur du couloir. Il s’installa avec elle dans la salle d’attente étriquée, avec ses chaises en bois inconfortables et sa galaxie d’étoiles en plastique qui brillait au plafond. Il lui tint la main et la serra aux moments appropriés. Il l’écouta raconter ce qui s’était passé et, lorsqu’elle lui énuméra les bizarreries de comportement de son mari, lui assura que tout irait bien :

— Inutile de se voiler la face, Gabs : même quand tout va bien, il n’est jamais à proprement parler normal, si ? Ne t’inquiète pas, on va régler tout ça. Donne-moi dix minutes.

Il appela son assistante et lui dit qu’il avait besoin d’une voiture avec chauffeur pour tout de suite. Il réveilla le responsable de la sécurité de la société, Maurice Genoud, et lui ordonna sur un ton brusque de se rendre à une réunion d’urgence au bureau moins d’une heure plus tard, et d’envoyer quelqu’un chez les Hoffmann. Il obtint ensuite de parler à un certain inspecteur Leclerc, et le persuada d’accepter que le docteur Hoffmann ne soit pas contraint d’aller faire sa déposition dans les locaux de la police dès sa sortie de l’hôpital. Leclerc convint qu’il avait déjà pris des notes suffisamment détaillées pour faire son rapport, et qu’Hoffmann pourrait y apporter les corrections nécessaires et le signer plus tard dans la journée.

Pendant tout ce temps, Gabrielle observa malgré elle Quarry avec admiration. Il était tellement à l’opposé d’Alex. Il était beau et il le savait. Son attitude si typique des Anglais méridionaux portait sur ses nerfs de presbytérienne du Nord. Elle se demandait parfois s’il n’était pas gay, et si tout ce défilé de belles filles n’était pas davantage destiné à la galerie qu’à sa consommation personnelle.

— Hugo, dit-elle d’une voix grave lorsqu’il eut enfin rangé son portable. Je voudrais que tu me rendes un service. Je voudrais que tu lui ordonnes de ne pas aller au bureau aujourd’hui.

— Ma chérie, répliqua-t-il en lui reprenant la main, si je pensais que ça pourrait y changer quoi que ce soit, je le lui dirais. Mais, comme tu le sais au moins aussi bien que moi, une fois qu’il s’est mis en tête de faire quelque chose, il le fait.

— Et c’est vraiment si important que ça, ce qui est prévu aujourd’hui ?

— Oui, tout à fait.

Quarry redressa très légèrement le poignet afin de lire l’heure à sa montre sans lâcher la main de Gabrielle.

— Enfin, rien qui ne puisse être repoussé s’il y allait réellement de sa santé. Mais, pour être franc avec toi, il serait très nettement préférable qu’il soit là. Des gens sont venus de très loin pour le voir.

Elle retira sa main.

— Prends garde de ne pas tuer la poule aux œufs d’or, commenta-t-elle avec amertume. Ce serait franchement mauvais pour les affaires.

— Ne crois pas que je n’en aie pas conscience, assura affablement Quarry. (Son sourire fit naître de petites rides autour de ses yeux d’un bleu profond ; ses cils, comme ses cheveux, avaient une teinte blond vénitien.) Écoute, reprit-il, si j’ai, ne serait-ce qu’un instant, l’impression qu’il joue avec sa santé, je te le renvoie à la maison dans le quart d’heure qui suit pour que maman le mette au lit. Je t’en fais la promesse. Et maintenant, dit-il en regardant par-dessus l’épaule de Gabrielle, voici, si je ne me trompe, venir notre bonne vieille poule, à moitié plumée et ébouriffée. (Il fut aussitôt debout.) Mon cher Al, commença-t-il en le rejoignant à mi-chemin dans le couloir. Comment te sens-tu ? Tu es blême.

— J’irai beaucoup mieux dès que je serai sorti d’ici.

Hoffmann glissa le CD dans la poche de son pardessus pour que Gabrielle ne puisse pas le voir. Puis il embrassa sa femme sur la joue.

— Ça va aller, maintenant.

*

Ils traversèrent le grand hall des admissions. Il était près de 7 h 30 et dehors le jour s’était enfin levé, froid, couvert et réticent. Les épais rouleaux de nuages suspendus au-dessus de l’hôpital étaient du même gris que la matière grise cervicale, ou c’est du moins ce qu’il parut à Hoffmann, qui voyait à présent le scanner où qu’il posât les yeux. Une rafale de vent tourbillonna sur l’esplanade circulaire et plaqua son imperméable contre ses jambes. Un groupe de fumeurs, réduit mais égalitaire, médecins en blouse blanche et patients en peignoir, se tenaient devant la porte d’entrée, rassemblés pour affronter le temps exceptionnellement pourri de ce mois de mai. La fumée de leurs cigarettes tourbillonnait sous les lampes à sodium avant de se dissoudre dans le crachin.

Quarry repéra leur voiture, une grosse Mercedes propriété d’une entreprise de location genevoise fiable et discrète sous contrat avec la société. Elle était garée sur une place réservée aux handicapés. Le chauffeur quitta le siège conducteur en les voyant arriver et leur ouvrit la portière arrière — un type costaud et moustachu : il a déjà conduit pour moi, songea Hoffmann, qui chercha à se rappeler son nom alors qu’ils se rapprochaient.

— Georges ! le salua-t-il avec soulagement. Bonjour, Georges !

— Bonjour, monsieur, rétorqua le chauffeur, qui porta la main à sa casquette en guise de salut tandis que Gabrielle se glissait sur la banquette arrière, suivie par Quarry. Et, monsieur, chuchota-t-il en aparté à Hoffmann, pardonnez-moi mais, pour votre information, je m’appelle Claude.

— Bon, les enfants, dit Quarry, qui, assis entre les Hoffmann, les prit chacun par le genou le plus proche de lui. Où on va ?

— Au bureau, indiqua Hoffmann au moment même où Gabrielle indiquait :

— À la maison.

— Au bureau, insista Hoffmann, et ensuite à la maison, pour ma femme.

Il commençait déjà à y avoir de la circulation à l’approche du centre-ville et, lorsque la Mercedes prit le boulevard de la Cluse, Hoffmann sombra dans son silence habituel. Il se demanda si les autres avaient entendu son erreur. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à dire ça ? Ce n’était pas comme s’il était du genre à remarquer qui était son chauffeur, et encore moins à lui parler : les trajets en voiture s’effectuaient généralement en compagnie de son iPad, à chercher des infos sur Internet ou plus simplement à lire l’édition en ligne du Financial Times ou du Wall Street Journal. Il lui arrivait même rarement de regarder par la vitre. Il trouvait d’ailleurs très bizarre de contempler le paysage qui défilait à présent, puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire, et de remarquer par exemple, pour la première fois depuis des années, les gens qui faisaient la queue à un arrêt de bus, la mine épuisée avant même d’avoir vraiment commencé leur journée ; ou le nombre de jeunes Maghrébins qui traînaient au coin des rues — chose qui ne se voyait pas lorsqu’il était arrivé en Suisse. Et pourquoi ne seraient-ils pas là ? pensa-t-il. Leur présence à Genève découlait tout autant de la mondialisation que la sienne ou celle de Quarry.

La limousine ralentit pour tourner à gauche. Une cloche retentit et un tram arriva à leur hauteur. Hoffmann leva distraitement les yeux sur les visages encadrés par les fenêtres éclairées. Pendant un instant, ils parurent suspendus, immobiles, dans la pénombre matinale, puis ils commencèrent à le dépasser en silence : certains le regard perdu dans le vide, d’autres assoupis, un autre lisant la Tribune de Genève et enfin, dans l’encadrement de la dernière fenêtre, le profil d’un homme d’une bonne cinquantaine d’années au front haut et aux cheveux gris ramenés grossièrement en queue-de-cheval. Il resta un instant au niveau d’Hoffmann, puis le tram accéléra et, dans une décharge d’électricité et une gerbe d’étincelles bleu pâle, l’apparition s’évanouit.

Tout fut tellement rapide et irréel. Hoffmann n’était pas certain de ne pas avoir rêvé. Quarry dut le sentir sursauter ou l’entendre retenir sa respiration.

— Ça va, vieux ? s’enquit-il en se tournant vers lui.

Mais Hoffmann était trop saisi pour lui répondre.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gabrielle en s’étirant pour voir son mari derrière la tête de Quarry.

— Rien, assura Hoffmann, qui s’efforça de retrouver une voix normale. L’anesthésie doit se dissiper. (Il s’abrita les yeux derrière sa main et regarda par la vitre.) Vous voulez bien mettre la radio ?

La voix de la présentatrice se fit entendre, d’une jovialité déconcertante, comme si elle ne savait pas ce qu’elle disait ; elle aurait pu annoncer l’Apocalypse avec le sourire.

« Malgré la mort de trois employés de banque à Athènes, le gouvernement grec a promis hier soir de poursuivre le plan d’austérité. Les trois employés ont été tués alors que des manifestants qui protestaient contre les coupes budgétaires attaquaient la banque avec des bombes artisanales… »

Hoffmann essayait de déterminer s’il était ou non victime d’une hallucination. Si ce n’en était pas une, il devait absolument appeler Leclerc tout de suite et demander au chauffeur de suivre le tram jusqu’à l’arrivée de la police. Mais s’il s’imaginait des choses ? Il reculait mentalement devant l’humiliation qui ne manquerait pas de suivre. Pire encore, cela impliquerait qu’il ne pourrait plus se fier aux signaux que lui envoyait son propre cerveau. Il était prêt à tout supporter à part la démence. Plutôt mourir que de suivre à nouveau ce chemin. Il préféra donc se taire et garda le visage tourné vers la vitre afin que les autres ne voient pas la panique dans ses yeux tandis que la radio continuait de déverser ses informations.

« On s’attend à ce que les marchés financiers ouvrent à la baisse ce matin après avoir dévissé toute la semaine en Europe et aux États-Unis. La crise est alimentée par la crainte qu’un ou plusieurs pays de la zone euro puisse ne plus faire face au remboursement de sa dette publique. Cette nuit, on a assisté encore à de fortes pertes en Extrême-Orient… »

Si mon esprit était un algorithme, songea Hoffmann, je le mettrais en quarantaine. Je le fermerais.

« En Grande-Bretagne, les électeurs se rendent aux urnes aujourd’hui pour élire leur nouveau gouvernement. Après treize années de pouvoir, on s’attend à la défaite du parti travailliste de centre gauche… »

— Tu as voté par correspondance, Gabs ? demanda Quarry avec désinvolture.

— Oui, pas toi ?

— Oh, non. Pourquoi irais-je m’embêter avec ça ? Pour qui as-tu voté ? Non, attends, laisse-moi deviner. Les Verts.

— C’est un scrutin secret, répliqua-t-elle avec raideur, irritée qu’il soit tombé juste.

La société d’Hoffmann était située dans les Eaux-Vives, un quartier au sud du lac aussi solide et assuré que l’homme d’affaires suisse du XIXe siècle qui l’avait bâti : d’imposantes demeures, de larges boulevards d’inspiration parisienne coiffés de câbles de trams, des cerisiers qui jaillissaient des trottoirs pour arroser les pavés gris de pétales blanc sale et roses, des rez-de-chaussée de boutiques et de restaurants imperturbablement surmontés par sept étages de bureaux et d’habitations. Niché au milieu de toute cette respectabilité bourgeoise, Hoffmann Investment Technologies présentait au monde une étroite façade victorienne, facile à manquer si on ne la cherchait pas, signalée simplement par une petite plaque au-dessus d’un interphone. Une rampe fermée par un volet métallique et surveillée par une caméra de sécurité menait à un garage souterrain. Il y avait d’un côté un salon de thé *, de l’autre un supermarché ouvert tard le soir. Au loin, la chaîne du Jura était encore coiffée de neige.

— Tu me promets de faire attention ? demanda Gabrielle alors que la Mercedes se garait.

Hoffmann passa la main derrière Quarry pour serrer l’épaule de sa femme.

— Je me sens de mieux en mieux. Mais toi ? Ça va aller, de retourner à la maison ?

— Genoud envoie quelqu’un, intervint Quarry.

Gabrielle adressa une rapide grimace à Hoffmann — sa tête d’Hugo, qui impliquait de baisser les coins de la bouche en tirant la langue et en levant les yeux au ciel. Malgré tout, il faillit éclater de rire.

— Hugo maîtrise la situation, dit-elle, n’est-ce pas, Hugo ? Comme toujours. (Elle embrassa la main de son mari, restée sur son épaule, avant de reprendre :) De toute façon, je ne reste pas. Je prends juste mes affaires et je file à la galerie.

Le chauffeur ouvrit la portière.

— Écoute, dit Hoffmann, qui n’avait pas envie de la laisser partir. Bonne chance pour ce matin. Je passerai voir comment ça se présente dès que j’ai un moment.

— Ça me ferait plaisir.

Il descendit sur le trottoir. Elle eut soudain la prémonition qu’elle ne le reverrait plus jamais, si vive qu’elle en eut la nausée.

— Tu es sûr qu’on ne devrait pas tout annuler tous les deux pour prendre notre journée ?

— Pas question. Ça va être super.

— Eh bien, salut, très chère, conclut Quarry en faisant glisser son derrière soigné sur la banquette de cuir en direction de la portière ouverte. Tu sais quoi ? ajouta-t-il en sortant. Je crois que je vais venir t’acheter un de tes bidules. Ça ferait très bien dans notre réception, je crois.

La voiture s’éloigna, et Gabrielle les regarda par la lunette arrière. Quarry avait passé son bras gauche autour des épaules d’Alex et l’entraînait vers la porte ; il faisait un geste de la main droite. Elle ne comprit pas ce que le geste signifiait, mais elle savait que Quarry lançait une plaisanterie. Un instant après, ils avaient disparu.

*

Les bureaux d’Hoffmann Investment Technologies se présentaient au visiteur comme les étapes parfaitement orchestrées d’un tour de magie. Tout d’abord, de grosses portes de verre fumé s’ouvraient automatiquement sur une réception étroite, à peine plus large qu’un couloir, et basse de plafond, cernée de murs de granit brun à peine éclairés. Vous deviez ensuite présenter votre visage à une caméra de reconnaissance faciale en 3D. Il fallait moins d’une seconde pour que l’algorithme de géométrie métrique compare vos traits avec ceux enregistrés dans la banque de données (il était important de conserver une expression neutre pendant toute l’opération) ; si vous étiez un visiteur, vous deviez donner votre identité au garde impassible posté à l’entrée. Une fois votre identité établie, vous franchissiez un tourniquet tubulaire métallique, remontiez un autre couloir très court et tourniez à gauche pour vous retrouver devant un immense espace ouvert inondé de lumière naturelle. Ce qui frappait alors, c’était qu’il s’agissait en fait de trois bâtiments réunis en un seul. La paroi du fond avait été démolie et remplacée par une sorte d’à-pic de glacier alpin en verre sur huit niveaux, qui surplombait une cour intérieure centrée sur un jet d’eau et des fougères géantes très graphiques. Deux ascenseurs jumeaux se déplaçaient sans bruit dans leur gangue de verre insonorisée.

Quarry, passé maître dans l’art de la mise en scène et le commercial, avait été stupéfié pas le concept à l’instant même où il avait visité les lieux, neuf mois plus tôt. Hoffmann avait pour sa part été séduit par les systèmes informatisés — l’éclairage qui s’ajustait à la lumière du dehors, les fenêtres qui s’ouvraient automatiquement pour réguler la température, les cheminées d’aération sur le toit qui permettaient de se passer de l’air conditionné dans tous les espaces ouverts, la pompe à chaleur géothermique pour le chauffage, le récupérateur d’eau de pluie avec sa citerne de cent mille litres pour alimenter les chasses d’eau. L’immeuble était présenté comme « une entité holistique entièrement numérisée avec un impact carbone réduit ». En cas d’incendie, les régulateurs de débit du système de ventilation se fermaient pour éviter la propagation de la fumée, et les ascenseurs étaient renvoyés au rez-de-chaussée pour éviter que les gens ne les prennent. Et surtout l’immeuble était relié au très haut débit par fibre optique GV1, le réseau le plus rapide d’Europe. L’affaire était réglée : ils louèrent tout le cinquième étage. Les sociétés locataires des étages supérieurs et inférieurs — DigiSyst, EcoTech, EuroTel — étaient aussi mystérieuses que leurs noms. Aucun membre d’une de ces entreprises ne semblait avoir conscience de l’existence des autres. Les montées et descentes en ascenseur s’effectuaient dans un silence gêné, sauf au moment où les passagers pénétraient dans la cabine et annonçaient leur étage de destination (le système de reconnaissance vocale parvenait à distinguer les accents régionaux de vingt-quatre langues différentes), et cela n’était pas pour déplaire à Hoffmann, qui était obsédé par sa tranquillité et détestait les bavardages inutiles.

Le cinquième étage constituait un royaume à l’intérieur du royaume. Une paroi de verre bullé opaque de couleur turquoise masquait l’accès aux ascenseurs. Comme en bas, il fallait pour entrer présenter un visage détendu à une caméra reliée à un scanner. La reconnaissance faciale déclenchait l’ouverture d’un panneau coulissant, le verre vibrant à peine tandis qu’il s’écartait pour révéler la réception personnelle d’Hoffmann Investment : des cubes de cuir gris et noir empilés et disposés comme des briques de jeu de construction pour former des sièges et des canapés, une table basse en verre et chrome et des pupitres réglables équipés d’ordinateurs à écran tactile sur lesquels les visiteurs pouvaient consulter Internet en attendant leur rendez-vous. Chaque terminal affichait un écran de veille énonçant le mot d’ordre de la société en lettres rouges sur fond blanc :

L’ENTREPRISE DE L’AVENIR N’UTILISE PAS DE PAPIER
L’ENTREPRISE DE L’AVENIR NE FAIT PAS DE STOCK
L’ENTREPRISE DE L’AVENIR EST ENTIÈREMENT NUMÉRIQUE
L’ENTREPRISE DE L’AVENIR EST LÀ

Il n’y avait ni magazines ni journaux d’aucune sorte dans la salle d’attente : la politique de l’entreprise voulait éviter autant que possible que tout document imprimé ou papier à écrire ne franchisse le seuil de ses bureaux. La règle ne s’appliquait évidemment pas aux invités, mais les employés comme les patrons de la société devaient s’acquitter d’une amende de dix francs suisses et voyaient leur nom figurer sur l’Intranet de la compagnie chaque fois qu’il étaient surpris en possession d’encre et de pulpe de bois au lieu de s’en tenir au silicone et au plastique. Il était étonnant de constater avec quelle rapidité cette simple règle avait modifié les habitudes de chacun, y compris celles de Quarry. Dix ans après que Bill Gates avait commencé à prêcher l’évangile du bureau sans papier dans Le Travail à la vitesse de la pensée, Hoffmann l’avait plus ou moins appliqué. Curieusement, il était presque aussi fier de cela que de toutes ses autres réalisations.

C’était donc très embarrassant pour lui de devoir traverser la réception avec sa première édition de L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux. S’il avait surpris n’importe qui d’autre avec ce livre, il lui aurait fait remarquer qu’on pouvait consulter ce texte en ligne via le Projet Gutenberg ou darwin-online.org et lui aurait demandé sur un ton sarcastique s’il croyait pouvoir lire plus vite que l’algorithme du VIXAL-4 ou s’il s’était entraîné mentalement à faire de la recherche de mots. Il ne trouvait nullement paradoxal de mettre autant de zèle à bannir les livres du bureau qu’à collectionner les premières éditions rares chez lui. Les livres étaient des antiquités, au même titre que n’importe quel objet du passé. Autant reprocher à un collectionneur de candélabres de Venise ou de chaises percées Régence de se servir de la lumière électrique ou de tirer une chasse d’eau. Il glissa néanmoins le volume sous son pardessus et lança un coup d’œil coupable vers l’une des caméras de sécurité miniatures qui surveillaient l’étage.

— On viole ses propres règles, professeur ? se moqua Quarry en desserrant son écharpe. Elle est bien bonne !

— J’avais oublié que je l’avais avec moi.

— Tu parles ! Le tien ou le mien ?

— Je ne sais pas. Ça a une importance ? D’accord, le tien.

Pour arriver au bureau de Quarry, il était nécessaire de traverser la salle des marchés. La Bourse japonaise allait fermer dans un quart d’heure, les marchés européens ouvriraient à 9 heures, et déjà près d’une cinquantaine d’analystes quantitatifs — ou quants, dans le jargon méprisant de la finance — étaient sur le pont. Nul n’élevait la voix au-dessus d’un chuchotement, et la plupart scrutaient leur batterie de six écrans en silence. Des téléviseurs plasma géants retransmettaient CNBC et Bloomberg avec le son coupé, cependant qu’en dessous une bande lumineuse rouge d’horloges numériques égrenait silencieusement le passage du temps à Tokyo, Beijing, Moscou, Genève, Londres et New York. Voilà le bruit que fait l’argent dans la deuxième décennie du XXIe siècle. Le tapotement étouffé des doigts sur les claviers était la seule indication qu’il y avait des humains présents.

Hoffmann porta la main à l’arrière de son crâne et toucha le sourire crispé de sa blessure. Il se demanda si la plaie était très visible. Peut-être devrait-il porter une casquette de base-ball ? Il avait conscience d’être livide et mal rasé, et il évita de croiser des regards, ce qui lui fut assez facile dans la mesure où les quants furent très peu à lever les yeux. Pour des raisons qu’il ne s’expliquait pas vraiment, l’équipe de quants d’Hoffmann était aux neuf dixièmes masculine. Ce n’était pas un choix délibéré. Il semblait simplement que les hommes étaient les seuls à postuler — le plus souvent des réfugiés des deux plaies jumelles de l’université : bas salaires et haut niveau de compétences. Une demi-douzaine d’entre eux venaient du grand collisionneur de particules LHC. Hoffmann n’aurait même pas envisagé d’engager quelqu’un qui ne serait pas au moins titulaire d’un doctorat de mathématiques ou de sciences physiques. On attendait de tous qu’ils aient été classés par leurs pairs dans les meilleurs 15 % de la profession. La nationalité, comme l’aptitude sociale, importait peu, ce qui faisait que le registre du personnel d’Hoffmann Investment faisait parfois penser à une conférence des Nations unies sur le syndrome d’Asperger. Quarry appelait ça « le monde des nerds », ces fondus d’informatique complètement asociaux. L’année dernière, les bonus avaient amené la rémunération moyenne à près d’un demi-million de dollars.

Seuls cinq cadres supérieurs disposaient d’un bureau personnel — les directeurs financiers, des risques et des opérations —, ainsi qu’Hoffmann, qui occupait le poste de président de la société, et Quarry, qui en était le directeur général. Les bureaux en question étaient des cubes de verre insonorisé standard avec stores vénitiens blancs, moquette beige et mobilier scandinave en bois clair et chrome. Les fenêtres de Quarry donnaient sur la rue et, juste en face, sur une banque privée allemande protégée des regards par des voilages impénétrables. L’Anglais se faisait construire un méga yacht de soixante-cinq mètres par Benetti, à Viareggio. Ses murs étaient tapissés d’esquisses et de plans encadrés, et il y avait une maquette du bateau posée sur son bureau. Une rampe de lumières était censée courir tout le long de la coque, juste sous le pont, et il pourrait l’allumer, l’éteindre ou changer la couleur de l’éclairage d’un simple bip de télécommande pendant qu’il dînerait sur le port avec des amis. Il projetait de le baptiser Trade Alpha. Hoffmann, qui se contentait de balades en Hobie Cat, avait craint que leurs clients ne puissent voir dans une telle ostentation la preuve qu’ils gagnaient trop d’argent. Mais, comme d’habitude, Quarry connaissait mieux que lui la psychologie humaine :

— Non, non, ils vont adorer ça. Ils diront à tout le monde : « Vous n’avez pas idée du fric que se font ces types… » Et, crois-moi, ça leur donnera encore plus envie de faire partie du club. Ce sont des gosses. Et ce sont des suiveurs.

Il était à présent installé derrière sa maquette de bateau et regardait par-dessus l’une de ses trois piscines miniatures pour proposer :

— Café ? Petit déj ?

— Juste un café, répondit Hoffmann, qui s’approcha directement de la fenêtre.

Quarry appela son assistante.

— Deux cafés noirs. Tout de suite. Et tu devrais boire de l’eau, suggéra-t-il au dos d’Hoffmann. Il ne faudrait pas que tu te déshydrates.

Hoffmann n’écoutait pas.

— Et de l’eau plate, ma chérie. Et puis je prendrai une banane et un yaourt. Genoud est arrivé ?

— Pas encore, Hugo.

— Envoie-le-moi dès qu’il sera là, dit-il avant de lâcher le bouton. Quelque chose d’intéressant, dehors ?

Hoffmann avait les mains posées sur le rebord de la fenêtre. Il contemplait la rue. Un groupe de piétons attendait pour traverser au coin d’en face que le feu passe au vert alors même qu’il n’y avait pas de circulation. Hoffmann les regarda un moment, puis grommela avec férocité :

— Putains de Suisses complètement coincés…

— Oui, mais pense aux petits 8,8 % d’impôts que ces putains de Suisses complètement coincés nous demandent, et tu te sentiras mieux.

Une jeune femme athlétique et couverte de taches de rousseur, en pull décolleté et coiffée d’une cascade de cheveux roux foncé, entra sans frapper : l’assistante d’Hugo, une Australienne — Hoffmann ne se souvenait pas de son nom. Il la soupçonnait d’être une ex de son associé qui avait dépassé l’âge réglementaire de la retraite pour ce rôle, trente et un ans, et s’était vu offrir des fonctions moins astreignantes. Elle portait un plateau. Un homme attendait derrière elle, en complet sombre et cravate noire, un imperméable fauve plié sur le bras.

— M. Genoud est là, annonça-t-elle avant de demander avec sollicitude : Comment vous sentez-vous, Alex ?

Hoffmann se tourna vers Quarry.

— Tu lui as dit ?

— Oui, je l’ai appelée de l’hôpital. C’est elle qui nous a envoyé une voiture. Quel est le problème ? Ce n’est pas un secret, si ?

— Je préférerais que tout le monde au bureau ne soit pas au courant, si ça ne te dérange pas.

— D’accord, si c’est ce que tu veux. Tu gardes ça pour toi, Amber, d’accord ?

— Bien sûr, Hugo. Pardon, Alex, ajouta-t-elle en regardant Alex sans comprendre.

Hoffmann leva la main en guise de bénédiction. Il prit son café sur le plateau et retourna près de la fenêtre. Les piétons avaient traversé. Un tram s’arrêta en bringuebalant et ouvrit ses portes ; ses passagers se déversèrent sur toute sa longueur, comme si on avait incisé son flanc au couteau pour le vider. Hoffmann s’efforça de distinguer les visages, mais ils étaient trop nombreux et se dispersaient trop rapidement. Il but son café. Quand il se retourna, Genoud se trouvait dans le bureau et la porte s’était refermée. On lui parlait, et il ne s’en était pas rendu compte. Il prit conscience du silence soudain.

— Pardon ?

— Docteur Hoffmann, reprit patiemment Genoud, je disais juste à M. Quarry que j’ai parlé avec plusieurs de mes anciens collègues de la police de Genève. Ils ont sorti un portrait-robot de l’homme. La police scientifique est chez vous en ce moment.

— L’inspecteur chargé de l’affaire s’appelle Leclerc.

— Oui, je le connais. Il est sur le point d’être mis sur la touche, malheureusement. On dirait que cette affaire le dépasse déjà. Je voudrais vous demander, monsieur Hoffmann, poursuivit Genoud avec hésitation : Vous êtes sûr de lui avoir tout dit ?

— Évidemment. Pourquoi ne lui aurais-je pas tout dit ?

Hoffmann se moquait de paraître grossier.

— Je me fiche de ce que pense l’inspecteur Clouseau, intervint Quarry. Ce qui importe, c’est de savoir comment ce dingue a pu franchir le système de sécurité d’Alex. Et s’il l’a franchi une fois, est-ce qu’il peut recommencer ? Et s’il l’a franchi chez lui, est-ce qu’il peut entrer ici, dans nos bureaux ? C’est pour ça qu’on vous paye, non, Pierre ? La sécurité ?

Les joues cireuses de Genoud s’empourprèrent.

— Cet immeuble est l’un des mieux protégés de Genève. Quant au domicile du docteur Hoffmann, la police dit que l’intrus semblait connaître les codes du portail, de la porte d’entrée et peut-être même celui de l’alarme. Aucun système de sécurité au monde ne peut vous protéger contre ça.

— Je vais changer les codes ce soir, annonça Hoffmann. Et, à partir de maintenant, c’est moi qui décide qui les connaîtra.

— Je vous certifie, docteur Hoffmann, que nous ne sommes que deux dans la société à connaître ces combinaisons — moi-même et l’un de mes techniciens. La fuite ne peut pas venir de chez nous.

— C’est ce que vous dites. Mais il a bien fallu qu’il les trouve quelque part.

— D’accord, laissons les codes pour le moment, proposa Quarry. Ce qui compte, c’est que jusqu’à ce qu’on arrête ce type, je veux qu’Alex soit protégé comme il faut. Qu’est-ce que ça suppose ?

— Un garde en permanence dans la maison, certainement — j’ai déjà un homme sur place. Au moins deux autres hommes pour assurer la garde cette nuit — un pour patrouiller dans le jardin, l’autre pour rester en bas, dans la maison. Et quand le docteur Hoffmann doit se déplacer en ville, je propose un chauffeur formé au contre-terrorisme et un garde du corps.

— Armé ?

— C’est vous qui décidez.

— Et toi, professeur, qu’est-ce que tu en dis ?

Une heure plus tôt, Hoffmann aurait décrété que toutes ces précautions étaient absurdes. Mais l’apparition dans le tram l’avait secoué. De petits éclairs de panique semblables à des feux de brousse ne cessaient de se déclencher dans sa tête.

— Je veux une protection pour Gabrielle aussi. Nous n’arrêtons pas de supposer que ce maniaque en avait après moi, mais si c’était après elle qu’il en avait ?

Genoud prenait des notes sur un agenda personnel.

— Oui, nous pouvons arranger ça.

— Simplement jusqu’à ce qu’il soit arrêté, OK ? Ensuite, tout pourra rentrer dans l’ordre.

— Et vous, monsieur Quarry ? s’enquit Genoud. Faut-il que nous prenions des mesures de précaution pour vous aussi ?

Quarry se mit à rire.

— La seule chose qui m’empêche de dormir, c’est l’idée de faire l’objet d’une recherche en paternité.

*

— Bon, fit Quarry dès que Genoud fut sorti, parlons de cette présentation — si tu crois toujours pouvoir la faire.

— Je suis prêt.

— D’accord, et je remercie le ciel pour ça. Neuf investisseurs — tous des clients existants, comme convenu. Quatre institutions, trois très grosses fortunes, deux family offices, et des joujoux par milliers.

— Des joujoux ?

— Bon, d’accord, pas de joujoux. Il n’y a pas de joujoux, je te l’accorde.

Quarry était de très bonne humeur. S’il était aux trois quarts joueur, il était aussi pour un quart un vendeur-né, et il y avait un petit moment que cette part de lui n’avait pas pu s’exprimer.

— Les règles de base sont : primo, qu’ils doivent signer une clause de confidentialité concernant nos logiciels, et secundo, qu’ils sont autorisés à se faire accompagner par un conseiller attitré chacun. Ils doivent débarquer dans une heure et demie. Je suggère que tu prennes une douche et que tu te rases avant qu’ils arrivent : si tu permets, on a besoin que tu aies l’air génial et excentrique et pas complètement dingo. Tu leur exposes les principes généraux. On leur montre le matériel. C’est moi qui fais le boniment. Et puis on les emmène déjeuner au Beau Rivage.

— On cherche à obtenir combien ?

— J’aimerais bien un milliard. Mais je me contenterais de 75 millions.

— Et la commission ? Qu’est-ce qu’on décide ? Est-ce qu’on en reste à deux et vingt ?

— Qu’est-ce que tu en penses ?

— Je ne sais pas. C’est à toi de décider.

— Si on demande plus que le taux en vigueur, on aura l’air trop gourmands. Si on demande moins, on perd leur respect. Avec nos résultats, on a un avantage, mais, même comme ça, je propose qu’on s’en tienne à deux et vingt.

Quarry recula son fauteuil et balança d’un même mouvement fluide ses pieds sur le bureau.

— Ça va être un grand jour pour nous, Alexi. Ça fait un an qu’on attend de leur montrer ça. Et eux sont chauds comme les braises.

Des frais de gestion annuels de 2 % sur un milliard de dollars, ça rapportait 20 millions de dollars, rien qu’en venant au bureau le matin. Une commission de performance de 20 % sur un investissement de un milliard de dollars, en partant d’un rapport de 20 % — modeste selon les standards actuels d’Hoffmann Investment —, produisait encore 40 millions de dollars. Autrement dit, un revenu annuel de 60 millions de dollars pour une demi-matinée de travail et deux heures de bla-bla insoutenable dans un restaurant chic. Hoffmann lui-même était prêt à endurer les pires imbéciles pour ça.

— Qui on a, exactement, ce matin ?

— Oh, tu sais, la faune habituelle.

Et Quarry passa les dix minutes suivantes à décrire les uns et les autres.

— Mais tu n’as pas à t’en faire avec ça. C’est moi qui m’occuperai d’eux. Contente-toi de parler de tes précieux algorithmes. Et maintenant, va donc te reposer un peu.

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