CHAPITRE XV

Je passe par Saint-Cloud afin de me déloquer. M’man ouvre de grands yeux en me voyant radiner dans cette tenue de chauffeur.

— Antoine, mon grand, soupire-t-elle, tu es obligé d’en faire, des choses !

Je l’embrasse.

— C’est rigolo comme tout, M’man.

Je la regarde tendrement. Elle a un peu vieilli ces derniers temps, Félicie. Les rides se sont un peu creusées autour des yeux, de même que ses tempes. Ses cheveux sont plus gris. Son regard est un peu triste. J’ai le cœur qui me remonte dans le gosier. Je me dis qu’elle vieillit dans les affres. Elle passe sa vie à trembler pour son sacré rejeton. Un jour elle disparaîtra et je charrierai un éternel remords, celui de l’avoir privée de ma présence.

— Je t’aime drôlement fort, tu sais, M’man.

Elle a un petit sourire heureux. En guise de réponse elle me caresse la joue du bout des doigts.

— Écoute, M’man, je sais bien que je te le promets souvent et que je ne tiens pas beaucoup mes promesses, mais c’est décidé. Dès que j’ai achevé mon enquête en cours, on fiche le camp quinze jours à la campagne tous les deux.

Elle n’en croit pas une broque, mais elle fait semblant.

— Mais oui, Antoine.

— Je suis à la bourre de vacances. Si je prenais tous les congés qui me sont dus, j’aurais droit à la retraite anticipée ! On ira dans un coin, pas loin. La distance ne fait rien à la chose. Du côté de Fécamp, tu veux ? On cherchera une auberge sans téléphone et on bouffera de la langouste à tous les repas. Tu peux déjà préparer nos valises, c’est du peu au jus.


Je me refringue en civil et je mate the clock. Il est presque neuf heures.

— Tu ne dînes pas à la maison ? s’inquiète la chère femme.

— Si, mais plus tard. Tiens-moi un petit quelque chose tout prêt, je le croquerai en rentrant.

— Je vais regarder la télé, chuchote-t-elle.

Ce qui veut dire, dans le langage de Félicie, qu’elle va m’attendre, m’espérer jusqu’à la fin des programmes et au-delà. Elle aime tant me voir manger ses petits plats mijotés. Elle me verse à boire, me tend le sel ou la moutarde à l’instant précis où j’en ai besoin…

— T’es pas malade, M’man ?

— Mais non, quelle idée, j’ai mauvaise mine ?

— Tu parais lasse.

— Parce que je n’ai pas eu ma femme de ménage aujourd’hui. Figure-toi que sa fille vient d’accoucher, la pauvre avait pris de la thalidomide, et…

Félicie se signe. D’où je conclus que la pauvre Mme Saugrenut, qui décidément les collectionne toutes, est maintenant grand-mère d’une otarie.


Un calme plat (c’est la seule chose qui soit plate dans leur appartement) règne chez les Bérurier. La bonne vient délourder et m’informe qu’en effet, Monsieur est là.

Les décombres ont été balayés. On a mis du grillage au plafond pour que le voisin du dessus qui risquerait de ne pas s’entendre tomber reste chez lui, et recollé ce qui était recollable.

Berthe, affalée sur un canapé, regarde la télé. À ses côtés il y a leur ami le coiffeur. Béru est assis sur une chaise, derrière eux, comme dans l’autobus. On entend le bruit menu et flasque de la jarretelle de la Grosse sur laquelle le coiffeur fait des gammes. À la télé, M. Pierre Sabbagh en personne dans l’homme du XXe siècle. Il pose une question drôlement épineuse, M. Sabbagh : « Quelle était la couleur du cheval d’Henri IV ? » Y a un suspense si épuisant qu’aucune des trois personnes ne daignent me saluer. Je m’assieds aux côtés du gros. La bonne se met sur mes genoux parce que je viens de mobiliser son siège. La minute est angoissante. C’est le match de l’année : M. Balandard contre les gars de Bellenaves (Allier). Le représentant de Bellenaves dit que le cheval d’Henri IV (le roi du Bouillon Kub) était gris pommelé. M. Balandard, lui, affirme qu’il était noir. Zéro point partout ! Et le jeu se poursuit.

Sa Majesté se décide à me tendre deux doigts négligents.

— Quel bon vent ? me demande-t-il, très Régence.

Je presse les deux francforts.

— On peut bavarder un instant ?

— À la fin de l’émission, tranche-t-il. D’ailleurs ça va z’être la dernière question.

— Une question de littérature ! nous précise M. Sabbagh. (C’est maintenant le jeudi le jour du Sabbagh).

Il prend une fiche dans un casier et son visage s’éclaire comme le hall d’un cinéma.

— Qui a écrit « Du Mouron à se faire », demande-t-il, en prenant son petit air narquois qui bouleverse quatre millions cinq cent vingt-six mille téléspectatrices.

M. Balandard répond Shakespeare ; le représentant de Bellenaves dit que c’est San-Antonio, et naturellement il triomphe.

— Je me rappelais plus que c’était de toi, convient Bérurier.

— Parce que ta formation classique laisse à désirer !

La victoire des Beauxnavets est totale. M. Balandard est mystifié. Il gagne tout de même un petit quelque chose, et le droit de serrer la louche à M. Lesage. Y en a qui se sont fait tuer pour moins que ça ! Je m’apprête à saluer la baleine, mais je ne la vois plus. Elle vient de s’abattre sur le canapé. Le coiffeur lui fait le coup du bigoudi investigateur et la Gravosse roucoule comme un torrent.

— Y a des intermèdes chez toi ! chuchoté-je au Gros en lui désignant son cétacé.

Il murmure à mon oreille.

— Je peux rien dire : nous sommes z’en froid. Puis, me montrant son copain le merlan, il ajoute : « Figure-toi que ce tordu vient de divorcer. Nous allons nous le taper tous les soirs à partir de dorénavant. »

Ce pluriel est quelque peu singulier. J’entraîne pudiquement le Gros jusqu’au troquet d’en bas.


Une fois accoudé au bastingage ça va mieux. L’Hénorme retrouve sa sérénité.

— Tu vois, fait-il, depuis notre algarade d’hier, je bourdonne. Ça me fait de la peine de ne plus avoir mon tigre. Enfin je vais le faire naturaliser ; quant à mon Sahara-Bernard il est en clinique ; tu le verrais, plâtré comme il est, tu croirais que c’est sa statue.

— On va le mettre au côté de Pinaud sur un piédestal, rigolé-je.

— À propos de Pinaud, je suis été le voir en fin de journée.

— Comment va-t-il ?

— Toujours ses démangeaisons. Le flic qui le garde passe son temps à le gratter.

— Maintenant, au rapport ! fais-je.

Bérurier vide son verre de beaujolpif.

— Bouscule pas le marin, proteste-t-il.

Il torche ses lèvres d’un puissant revers de manche et fait signe au taulier de pratiquer une nouvelle transfusion.

— Bon, causons. Côté observation, y a rien à dire vu que le consulat a t’été fermaga toute la journée et que personne n’y est venu. Je m’ai fait mal à la tétine de l’œil à force de zieuter depuis chez ton vieux prof avec des jumelles.

— Pas de nouvelles de Morpion ?

— Pas la moindre plus légère. Sa pipelette ne l’a pas vu non plus.

— Bref, tu n’as absolument rien à m’apprendre ?

Le Gros se compose une attitude énigmatique. Il plisse un œil, ouvre tout grand l’autre et se pince le bout du pif entre le pouce et l’index.

— Qui sait…

— Pose pas de charades, Gros, c’est pas dans ton style, tranché-je. Si tu as quelque chose à bonnir, déballe-le sans jouer les Harry Baur.

Ça le vexe.

— Le jour où que tu cesserais de me traiter comme un slip, fait-il, je pavoiserais.

Le nouveau que j’ai à te causer, c’est grâce à mes dons que je l’ai découvert.

Il boit son deuxième verre. Je me retiens de le houspiller. C’est par le silence qu’on a raison de lui. Je chope un journal qui traînait sur le comptoir et je lis le compte rendu du match Monaco-Nice. Le Mastar me l’arrache des mains avec violence.

— Faut pas cherrer, San-A. Je ne suis pas en service. T’es là, tu viens me chercher à mon domicile en pleine télé. Je laisse ma digne épouse se faire calcer par le coiffeur pour te suivre et tout ce que tu trouves c’est de me lire l’Équipe au nez ! Ça se fait pas.

Des larmes d’humiliation noient son regard couleur d’abattoir.

Je lui donne une bourrade.

— Allons, Béru, fais pas ta princesse meurtrie. Raconte…

C’est la bonne pâte à beignet, Bérurier. Toujours partant pour les bons sentiments. Il renifle puissamment et déclare :

— Comme rien ne se passait et que je me faisais tartir chez ton père Morpion, je m’ai mis à investiguer chez lui.

— Et les résultats de tes recherches, cher homme ?

— Voici-voilà, voilà-voici ! annonce-t-il en explorant ses poches.

Il tire une vieille blague à tabac qui sent le port de pêche sous la pluie. Il l’ouvre. La blague contient une photographie pornographique représentant une dame et un monsieur en train de jouer au photographe (c’est la dame qui fait l’appareil), un cure-dents ébréché, une noisette, une pièce de 50 anciens francs, une nouvelle pièce de 50 centimes, une croûte de gruyère et un bouton de braguette. Il continue de gratouiller dans le tabac, et triomphalement, déniche un morceau de ferraille qu’il me tend.

J’identifie une balle écrasée.

— Qué zaco ? lui demandé-je en italien.

— Tu le vois, gars : une prune de 11,37. Elle se trouvait piquée dans le plafond. J’ai cherché à reconstituer la trajectoire et j’y suis z’arrivé. Cette balle a été tirée depuis le consulat. Au passage elle a arraché un morceau du cadre de la fenêtre. Cette fenêtre devait z’être ouverte, vu que les vitres n’ont pas t’été brisées. Peut-être que la valda a traversé ton prof de parent pauvre[7] avant de se planter dans le plafond. Mais entre nous je ne le pense pas car, selon ma destination personnelle, elle eusse t’été déviée.

Je fais sauter le projectile dans le creux de ma paume.

— Question de vie ou de mort, t’a dit Morpion au téléphone ?

— Yes, Monsieur.

— Je commence à comprendre. Il se tenait à sa croisée et surveillait le consulat à la jumelle. Ceux d’en face l’auront repéré et ont voulu se le farcir. Le tireur l’a raté et Morpion n’a eu rien de plus pressé que de me prévenir…

— Moi, affirme le Gravos, c’eût été à Police-Secours que j’eusse téléphoné.

— Morpion est un homme qui n’a pas les réactions de tout le monde. Donc, il m’a appelé. Pendant qu’il téléphonait, ceux d’en face sont venus s’assurer qu’il était bien mort.

— Et ils l’ont trouvé vivant !

— Oui. Alors ils ont changé leur revolver d’épaule et ont préféré embarquer le vioque.

Morpion a voulu me prévenir à sa façon. Ne pouvant me laisser un message, subrepticement, il a décroché le balancier de sa pendule.

— Pourquoi ?

— La pendule est à l’origine de tout. C’est parce qu’elle marchait à son retour de l’hôpital qu’il a compris que quelqu’un était venu chez lui. En l’arrêtant ainsi, il pensait me faire comprendre que rien n’allait plus…

Je gamberge un instant. L’explication me paraît valable. Jusqu’ici je n’avais pas très bien saisi le coup du balancier, mais maintenant je suis certain d’être sur la bonne voie.

— Pourquoi t’est-ce qu’ils l’ont emmené ? demande le Gros.

— Il est plus facile de trimbaler un type qui se tient à la verticale.

— Ils n’avaient qu’à le laisser sur place.

— Probablement qu’ils en ont jugé autrement. D’ailleurs, je crois piger.

— Mets-moi dans le coup, ronchonne l’Obèse.

— Eh bien ! comme Morpion téléphonait à leur arrivée, ils se sont gaffés qu’il venait de prévenir la police. Cela allait faire du vilain pour eux, car vivant, il témoignait et mort, son cadavre confirmait ses dires. L’unique solution, c’était de le faire disparaître en vitesse.

Je médite un peu. Morpion a-t-il été abattu dans un coin discret ? C’est probable, et même certain, car ces bons messieurs ne plaisantent pas. La facilité avec laquelle ils butent leur prochain me rend perplexe. Tout me porte à croire qu’en ce moment un coup bizarre et de grande envergure se prépare. Ça urge et ces messieurs n’ont pas le temps de finasser, voilà pourquoi ils abattent les obstacles à coups de pétard. Ils prennent tous les risques comme ces skieurs d’élite qui font joujou avec leurs os pour gagner quelques centièmes de seconde dans la descente.

— Marrant tout de même, cet aller et retour, conclut sa Rondeur.

— Quel aller et retour ?

— Par les fenêtres ! Un coup on tire de chez Morpion dans le consulat, un autre coup du consulat chez Morpion. C’est du pinge-ponge !

— C’en est, Gros. Ce qu’à la Cour de Sa Majesté Élisabeth II on appellerait une trou-de-balle-party.

Je mate l’heure : dix plombes et du rabe !

— Tu aimes pêcher à la lanterne, Gros ?

— Les écrevisses ?

— Et les requins ! Je t’invite.

— Quand ?

— Tout de suite !

Il essuie un pleur.

— Je ne peux pas : j’ai plus mon matériel : hier si je te disais que la Berthe a découpé mes cuissardes avec des ciseaux.

— Pour le genre de pêche que je te propose, il est préférable de mettre des espadrilles.

— Où est-ce qu’on va ?

— À Rueil-Malmaison.

— En Seine ?

— Non, mon chéri : dans les eaux territoriales alabaniennes.

Il secoue sa grosse tête de veau au risque de faire choir le persil qui en décore les narines.

— Pas question : une fois suffit ! L’espédition de l’autre nuit, je m’en rappelle encore, San-A., figure-toi.

— Parfait, lui dis-je. Alors j’irai donc seul.

Je lance un billet au marchand de boissons fermentées et je prends la tangente avec dignité.

— Attends, proteste l’Enflure. T’emballe pas, ce que je te disais c’était…

Mais j’ai déjà claqué la porte de l’estaminet et je marche à ma voiture.

Comme j’actionne le démarreur, l’autre portière s’ouvre à la volée et une masse importante s’abat sur le siège passager.

— T’as bien dit qu’on pouvait y aller en escadrilles ? demande le Gravos. Parce que moi, comme tu peux le voir, j’sus t’en savates.

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