CHAPITRE VII

La nuit est fraîche comme un quart Ricqlès bien frappé. Béru m’informe qu’il a faim et sommeil. Il envisage une saucisse aux lentilles ou un pote-au-feu. Ensuite de quoi il se fera une dorme à grand spectacle dans les bras de sa Berthe.

— Minute, coupé-je, il nous reste encore un petit turbin à exécuter.

— De quoi t’est-ce s’agit-il ?

— Ça me démange d’aller faire une petite visite privée au consulat.

— À ces heures ! tonitrue-t-il ; mais il est fermaga, gars !

— Justement, je l’ouvrirai.

— Tu trouveras personne !

— J’y compte bien.

Il n’est pas convaincable. Sa saucisse lui trotte par la tête avant de lui explorer la boîte à ragoût.

— Je vais encore te dire autre chose, San-A.

— C’est inutile, mais dis-le néanmoins.

— En forçant la porte d’un consulat, tu commets une violation de frontière !

— Je sais, fils !

— Et en plus, comme tu es officier de police, un suppositoire que tu te fasses prendre, ça risquerait de créer un incendie problématique[2] !

Il n’a pas tort. Je me demande même s’il n’a pas raison. Me devinant troublé, il précise son attaque.

— Tu vois pas qu’à cause de toi on ait la guerre avec l’Alabanie, gars ? Ce serait le bouquet. Surtout maintenant qu’on a pris l’habitude de paumer toutes les guerres qu’on entreprend ! Tu vas me dire que l’Alabanie c’est pas très grand ; mais je te fais remarquer qu’au plus le pays avec lequel on se chicorne est petit, en plus vite on perd la guerre. J’ai idée qu’en quarante-huit heures ce sera réglé et que les troupes alabaniennes défileraient sous l’Arc de Triomphe. T’imagines ? L’occupation, les restrictions et tout ! Si encore on aurait notre force de frappe au point, je dis pas ; mais en fait de frappes on ne dispose guère que de celles qui draguent dans Pigalle ! Les Amerlocks seraient une fois de plus bonnards pour venir nous délivrer. La Fayette, ç’a été un drôle de placement, rappelle-toi-z’en !

Le Gros est lancé. Maintenant que le voilà à la tribune, il se croit obligé de jouer « M. Smith au Sénat ».

Et de poursuivre :

— Tu sais pourquoi, quand les Ricains viennent de nous sortir de l’auberge, on écrit « US go home » sur les murs ?

— Pour qu’ils rentrent chez eux, parbleu !

— Natürlich, mais tu sais pourquoi on tient à ce qu’ils rentrent chez eux ?

— Dis voir ?

— C’est pour qu’ils se préparent à venir nous délivrer la fois prochaine. Non, crois-moi, moule tes idées de perquise à la sauvette. Fais-le pour la France, San-A. si tu veux pas le faire pour moi. Elle n’a pas besoin de ça en ce moment !

Mon silence lui donne à croire que sa plaidoirie a porté. Il se mouche avec un bruit de trompette, examine les résultats, les enveloppe, les empoche et déclare :

— Tout compte fait, je me demande si une choucroute serait pas préférable.

Je freine et range ma tire en bordure du trottoir.

— Pourquoi tu stoppes ? s’étonne le Boulimique en regardant autour de soi, il n’y a pas de restaurant à promiscuité !

Il avise alors la hampe du consulat d’Alabanie et se renfrogne.

— Tu feras comme tu veux, mais je sais que moi je ne plongerai pas mon pays dans les z’horreurs de la guerre.

— Aussi ne te demandé-je point de m’accompagner, Saucisse avariée, lancé-je, mais seulement de m’attendre.

Je biche une petite lampe électrique dans ma boîte à gants, je m’assure que mon sésame est dans ma poche et je laisse le Gros à sa délectation morose.


Le porche franchi sans encombre, je me garde bien d’actionner la minuterie. Je me farcis les étages rapidement jusqu’à ce que la large plaque de cuivre du consulat scintille sous mes yeux. La porte est respectable. C’est de l’huis costaud, à deux vantaux. Elle comporte autant de serrures que la soutane d’un curé a de boutons. M’est avis que je vais avoir du turbin pour délourder. Mais, vous le savez sans doute, les grandes tâches ne m’ont jamais rebuté. Je suis le genre d’homme susceptible de réparer la grande muraille de Chine ou de creuser avec une cuillère à thé un canal destiné à amener la Méditerranée sur son évier. Je commence par la serrure du haut. Ça n’est pas la plus coriace ; pourtant la cloison est en iridium pénalisé et la paillette de gorge en opus incertum. Je finis par avoir grain de courge (excusez les fautes de frappe, je voulais écrire gain de cause).

Je passe à la seconde ; puis à la troisième. C’est la trente-sixième qui me fait les plus grosses objections. Il faut dire qu’elle est au pêne après avoir été à l’honneur ! Je mets quatre minutes vingt-neuf à me faire admettre, et puis elle cède à mon charme et je pénètre enfin dans les locaux. Vous l’avez deviné, je n’ai qu’un but : me rendre au plus vite dans le fameux bureau dont la vitre n’a toujours pas été remplacée. J’ai le sens de l’orientation fort développé ; c’est un secret pour Perkings. Je traverse un hall meublé sommairement de banquettes et je gagne une porte à double battant qui me paraît être celle du grand burlingue. Je la pousse, mais elle résiste et il me faut une fois encore faire appel à l’aimable outil qui m’escorte au cours de mes actions d’éclat.

Cette fois, c’est pour lui de la broutille ; une espèce de petite mise en train, comme disent les chefs de gare et les gars de la pédale. Je pénètre dans la pièce sans la moindre difficulté.

Tout de suite je crois m’être gouré. Le bureau qui s’y trouve n’est pas ministre, mais anglais[3]. Il s’agit d’un meuble d’acajou, très élégant. Je regarde sous le bureau et je constate qu’il ne manque pas de moquette. Bref, je ne suis pas dans la bonne pièce. Un regard à la fenêtre, et je renaude : il manque la vitre. Je reviens au bureau et je m’accroupis. La moquette à cet endroit est toute neuve. Elle a été raccordée. Elle possède un moelleux significatif.

J’ai idée que ces braves gens ont eu chaud et qu’ils se sont hâtés de réparer les dégâts. Ils ont dû déménager l’ancien burlingue dans la soirée. J’ouvre les tiroirs du nouveau meuble : vides. Je me rabats alors sur un classeur situé contre le mur. Nouvelle serrure ! Nouvelle victoire de sésame qui en remontrerait à Louis XVI. Des dossiers numérotés, classés, rangés et en couleur s’y empilent.

Je prends le premier venu. En ronde impeccablement calligraphiée s’étale le titre suivant : « Hklövitckaya sproutnzatza intzgog », qu’il est inutile que je vous traduise car vous n’êtes tout de même pas crétins au point de ne pas savoir lire l’alabanien moderne. En effet, ce sont bien les demandes de visas que contient le dossier. À chaque formulaire est épinglée la photo du demandeur, celle de sa femme, de ses enfants, de ses parents, de ses amis, de son percepteur et de ses voisins de palier. On peut lire son nom, son adresse, sa maladresse, sa date de naissance, le numéro de son passeport, celui de son permis de conduire, celui de sa carte de pêche, etc. Un immense tampon rouge barre systématiquement toutes les demandes de visas : « Tuladanlk-Hu », ce qui, rappelons-le tout de même pour les analphabètes (à bon Dieu) veut dire « Refusé ». M’est avis que le touriste doit être rare en Alabanie.

Je compulse d’autres dossiers, c’est partout du kif. Les gens qui sollicitent des visas d’entrée feraient mieux de demander des visas de sortie, ça gagnerait du temps. Ce sont pour la plupart des Alabaniens en exil qui ont le mal du pays et qui veulent aller mourir chez eux ! Mais cette suprême joie leur est refusée, car les balles reviennent trop cher dans ce merveilleux pays ; on les réserve à la population sédentaire. Mon travail d’exploration est fastidieux, mais vous savez à quel point le petit San-Antonio joli est scrupuleux dans le boulot ? J’examine les dossiers, les uns après les autres, matant toutes les photos qu’ils recèlent, lisant toutes les fiches. J’en ai déjà étudié une quarante-troizaine lorsque mes yeux s’écarquillent, ma bouche s’ouvre, mes narines se dilatent, mes muscles se tendent, mes nerfs se nouent, mes veines sont en crue, mes doigts de pied se mettent en botte, mes poils frisent, mes cheveux se hérissent, mes oreilles palpitent, mon cœur s’évertue, mes poumons jouent au typhon, ma langue se goûte, mon estomac se met en berne, et mon branchement déconnexe. Qu’est-ce qui motive ces réactions en chaîne ? Dois-je vous le dire ? J’en doute : vous ne me croiriez point. Vous prétendriez que j’exagère, qu’il y a du mou dans la corde à nœud et que mon thermostat bat de l’aile. Alors je préfère ne pas vous causer de ma découverte. Pardon ? Vous dites que je ne suis pas réglo ? Surveillez vos paroles si vous n’êtes pas capables de surveiller vos bonnes femmes. Je suis toujours partant pour une partie de bourre-pifs, vous savez. Quand on me cherche on me trouve. Pas réglo, moi ! Après tout, vous avez peut-être raison. Eh bien d’accord, je vais vous le dire, mais si j’avise un incrédule je le transforme en pâte dentifrice, vu ? Ce que je viens de trouver, mes fils, c’est la photo de Pinaud. Avouez que ça vous court-circuite la moelle épineuse, non ? Vous ne vous attendiez pas à celle-là ! Et vous savez en compagnie de qui il se trouve, sur la photo, Pinuche ? Non ? Vous cloquez votre langue ? C’est pas qu’elle soit appétissante, notez bien, mais j’accepte. Eh bien, il est aux côtés d’une ravissante jeune fille brune qui a un corsage blanc et des nattes dans le dos ; la bergère s’appelle Yapaksa Danlhavvi ; elle est secrétaire diplômée de la faculté de machine à écrire de Paris.

Je plie mon dossier en quatre et je le glisse dans ma poche. Comme j’achève, une voix murmure :

— S’il vous plaît, levez les bras !

La voix est suave, mais l’invitation a quelque chose d’assez péremptoire. Je me retourne. Un grand type pâle, aux cheveux rares aplatis sur le sommet du crâne, est là, qui brandit deux gros calibres. Lorsqu’un monsieur tient un revolver dans chaque main, croyez-moi, c’est qu’il n’a pas envie de plaisanter et il ne fait pas ça pour vous guérir du hoquet. Le gars est en manches de chemise (une chemise toute fripée) et il a enfilé un futal vite fait sur le gaz. Probable que monsieur dormait dans une pièce voisine, bien que ce consulat ne comporte que des locaux dits commerciaux. Et, manque de peau (comme disait un dermatologue à un brûlé du troisième degré) mais il n’y dormait que d’un œil. Maintenant ce sont les deux yeux de ses pétards qui me regardent. Et quels yeux, mes frères ! Du 11,37 ! Quand on vous crache dessus avec ces mécaniques vous ressemblez aux arènes de Nîmes ! Si mon interlocuteur a une petite contraction d’un index, les historiens pourront s’attarder à ma biographie, tout y sera, y compris le dernier chapitre.

Je lève les bras.

— Je m’excuse de vous avoir réveillé, dis-je.

— Ça n’a pas d’importance, j’ai le sommeil extrêmement léger, répond l’arrivant.

Il appelle soudain à la cantonade :

— Klohtzna !

Un moment s’écoule et la porte donnant sur le hall s’ouvre. Un type d’au moins trente mètres de haut fait une entrée de théâtre. M’est avis qu’il est peuplé, le consulat. Le nouveau venu a des cheveux jusqu’au milieu du dos, un nez camard, d’énormes sourcils et une moustache qui ferait crever de jalousie Vercingétorix en personne.

L’homme aux pétards lui balance un ordre, la mauviette s’approche de moi et son ombre me paraît beaucoup plus imposante que celle de l’Himalaya. Pas tellement sympa, le frangin. Il a le masque, les gars ! Son front, c’est une frange ! Si jamais il éternue, ma boîte crânienne va voler en éclats.

Il fait mieux qu’éternuer : il me virgule une manchette dans le portrait. J’appelle ça une manchette, en réalité il s’agit plutôt d’un coup de coude. J’ai la nette impression qu’une locomotive vient de m’embrasser sur la bouche. Sauf erreur ou omission, ma tronche a dû se propulser dans la pièce voisine. Je tombe sur le plancher. Pourtant, malgré la violence du choc je n’ai pas perdu connaissance. Mon manège à moi s’emballe dans ma petite cervelle. Il tourne, il tourne éperdument. Pas moyen de freiner, les mecs.

Dans un brouillard vertigineux je vois M. Everest se pencher sur moi. Il me ramasse comme vous ramassez une vieille chaussette, il me cloque dans les bras d’un fauteuil et passe sa main monstrueuse dans mes fringues pour délester mes pockets de leur contenu. Il retire mon camarade Tu-Tues et mon larfouillet. Il tend sa prise au mitrailleur. Le manège ralentit enfin sa ronde infernale.

Je recommence à y voir un peu plus clair. Le King-Kong alabanien me surveille derrière ses sourcils de griffon. Ce type-là, vous ne m’enlèverez jamais de l’idée qu’il a dû être élevé au lait Mont-Blanc ! Quand on veut le considérer dans sa totalité, on chope rapidos le torticolis.

Pendant qu’il me tient à l’œil, son camarade qui vient de remiser l’une de ses arquebuses étudie mes fafs. Il constate ma qualité de policier, mais ne paraît pas le moins du monde impressionné. Il s’approche du bureau, tourne vers lui le cadran du bigophone et se met à composer un numéro. La sonnerie d’appel retentit longuement, à l’autre extrémité avant que quelqu’un ne se décide à décrocher. Enfin, une voix ensommeillée et masculine grogne :

— Hallu ! ce qui en alabanien veut dire allô.

L’homme aux pistolets dégoise alors une tirade à mon propos.

Un court silence suit. Et puis l’interlocuteur lointain ordonne quelque chose. Ces messieurs raccrochent. Le gars aux pistolets tend son pétard à l’Himalaya-fait-homme et s’esbigne. Tout cela ressemble à un bath cauchemar. Jusqu’ici aucun des deux hommes n’a pris la peine de m’adresser la parole. Je me dis qu’il serait de bon ton de tenter quelque chose de vigoureux pour sortir de ce bousier, mais avec l’homme-montagne ça n’est guère possible. Au moindre geste, pas même : au plus léger frémissement de mon individu, il me réduira en petites miettes.

Son pote revient, nanti d’une seringue. Oh que j’aime peu ça ! Les piquouzes me sont déjà désagréables lorsque c’est le toubib de la famille qui me les fait ; mais quand c’est un type pareil j’ai les noix qui s’entrechoquent.

Je réalise que le contenu de la seringue c’est pas des vitamines, ni du calcium. On veut m’envoyer promener chez Saint-Pierre en loucedé, sans faire de bruit. Ensuite ces messieurs iront déposer ma carcasse dans une poubelle accueillante. Tant qu’à fiche, je préfère déguster du plomb, c’est plus viril. Mais le King-Kong consulaire a dû prévoir ma décision. Sa poigne formidable me saisit au colbak et me bloque contre le dossier de mon fauteuil.

Je vois le deuxième Alabanien se pencher sur mon cas avec sa garce de seringue. Ça va être ta fête, San-A. Finis les nanas et les calembours. Faut payer l’addition, fils. Je ferme les yeux. Je suis triste. Disparaître à la fleur de l’âge alors qu’il y a encore de part le vaste monde tant de bouteilles à vider et de filles à charmer, c’est vexant ! Enfin, il faut bien faire un peu de place aux générations montantes. Ça n’est pas toujours aux mêmes à tenir le haut du paveton, hein ?

Je sens l’aiguille se planter dans ma viande et j’ai un tressaillement de tout mon être. À cet instant, une gentille mitraillade éclate. Quatre coups de pétoire. Pan-Pan-Pan-Pan ! Le compte y est ? Oui ? Bon ! L’homme à la seringue culbute et s’affale sur mes genoux. La seringue reste plantée toute droite dans ma viande. Le liquide est heureusement encore à l’intérieur. Et King-Kong, messieurs-dames ? Eh bien, King-Kong aussi est out. Il a pris deux pralines dans sa grosse physionomie et il a beau avoir une tronche de pioche, les valdas à Béru lui ont tout de même composté la machine à réfléchir. Car, vous n’en n’avez pas douté une fraction de seconde, je suppose, mais c’est le Gravos qui vient de défourailler. Il est olympien derrière la fumaga de sa rapière.

— Je suis t’arrivé z’à temps une fois de plus, à ce qu’on dirait ? dit-il.

Je me dresse et j’examine mes deux antagonistes. Une tête de veau-vinaigrette, la statue de Jeanne d’Arc, la momie de Ramsès II, une séance du dictionnaire à l’Académie Française sont moins mortes qu’eux.

— Taillons-nous ! lance Béru. Va y avoir du pet. Et moi que je redoutais que tu causasses un incendie problématique, c’est gagné, non !

Il bombe déjà vers l’entrée, la transformant de la sorte en sortie.

J’arrache la seringue de ma viande, je récupère mon feu et mon portefeuille et j’en fais autant. Il commence à y avoir de l’effervescence dans l’immeuble. On a tout juste le temps de s’évacuer avant que les locataires déboulent de leurs clapiers.

Cavalcade jusqu’à la chignole. Démarrage sur les chapeaux de roue. Rallye dans les rues de Pantruche.

— On va chez Lipp ! supplie le Gros, j’ai trop envie d’une choucroute !

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