La voix était pâle, flageolante et un rien pleurarde. Je crus tout d’abord que c’était celle de Pinaud.
— Allô ! Je voudrais parler au commissaire San-Antonio.
— C’est moi.
— Dites-moi, monsieur le commissaire, vous avez bien fréquenté le lycée de Saint-Germain-en-Laye, n’est-ce pas ?
Cette allusion à mon brillant passé scolaire me fit dresser l’oreille.
— En effet, pourquoi ?
— Ici c’est Morpion, vous vous souvenez de moi ?
Je restai comme deux ronds de flan. Une bouffée nostalgique de salle de classe me fit frémir les naseaux. Morpion ! Le cher, le doux, le bon Morpion !
— Pas possible ! Comment allez-vous, monsieur le professeur ?
— Mieux, répond-il, d’où je conclus sans grand mérite qu’il venait d’être malade.
— Qu’est-ce qui me vaut la joie de ce coup de fil ?
Il se racla la gorge. C’était un tic. Tous les cinq ou six mots, il produisait un petit couac comique avec son gosier.
— Dites-moi, mon jeune ami…
Mon jeune ami ! Comme jadis, en classe. J’en eus un grand coup de tristesse douceâtre dans le violon.
— Dites-moi, mon jeune ami, est-ce qu’un policier aussi célèbre et occupé que vous l’êtes pourrait consacrer quelques minutes à un vieux bonhomme plus qu’à moitié moisi ?
J’éclatai de rire.
— En voilà une question ! Quand est-ce qu’on se voit ?
— Quand nous voyons-nous ? rectifia-t-il. Vous avez toujours eu un beau style mais un parler déplorable, Antoine !
Puis, revenant à ma question :
— Le plus tôt possible, espéra Morpion.
— Voulez-vous que j’aille chez vous ?
— Je n’osais vous le demander, je rentre de l’hôpital et j’ai les jambes en coton.
— O.K., j’arrive, donnez-moi votre adresse.
Morpion habitait rue de la Pompe. Et pourtant, je vous jure qu’il ne faisait pas Seizième !
— Sixième gauche ! me virgule la concierge, une imposante dame rasée de frais.
Je m’insinue dans l’ascenseur et tout en me laissant hisser je réunis mes souvenirs pour une conférence de presse.
Morpion, ç’a été mon prof de français en seconde et en première.
Je n’ai jamais su d’où lui venait cet irrévérencieux surnom. Des aînés l’avaient baptisé ainsi et je vous parie que s’il professe encore on continue de l’appeler Morpion. Il n’y a pas que les écrits qui perpétuent l’histoire !
Comme je referme la lourde de l’ascenseur, une porte s’entrouvre sur le palier et, dans l’entrebâillement, je découvre le bon vieux Morpion. Les quelque quinze années qui se sont écoulées depuis mon départ du lycée ne lui ont pas fait de cadeau. En l’apercevant, je me rends compte à quel point les enfants font de fausses estimations quant à l’âge des grandes personnes. À l’époque, je le croyais vioque, Morpion. Je le situais dans les croulants. Mais c’est seulement maintenant qu’il a de la boutanche, le pauvre biquet.
Son petit crâne chauve et pointu fait des vagues. Sa couronne de cheveux blonds est devenue grise. Ses paupières se sont alourdies et il a troqué ses lunettes d’or contre des bésicles à monture d’écaille. Il a une tronche comme un poing et il est plus pâle qu’un faire-part de mariage.
Une seule chose n’a pas changé : son accoutrement. À croire qu’il porte le même costar sombre aux revers trop larges, le même col de celluloïd blanc sur une chemise bleue reprisée, la même cravate noire en corde et les mêmes manchettes trop longues qui lui arrivent au ras des ongles.
— Eh bien, mon jeune ami ! fait-il de sa petite voix minutieuse et bêlante, vous avez changé depuis le lycée !
Je serre sa petite main fiévreuse et il me fait entrer dans son castel.
L’appartement n’est pas racontable. Faut vraiment être un vieux pédagogue pour crécher ici. Les meubles croulent sous les livres. Des bouquins jonchent le sol et s’empilent dans le couloir. C’est une sorte de lèpre monstrueuse qui bouffe tout. Des vieilles nippes, du linge sale, de la vaisselle souillée s’accumulent dans les endroits les plus inattendus.
Mais pire que le désordre, ce qui frappe, c’est l’odeur. Une demi-douzaine de greffiers m’en rendent compte. On fait de l’Holiday on ice sur les résidus de ces messieurs.
— Le ménage n’est pas fait, m’avertit Morpion, excusez-moi. Mais je suis rentré ce matin de l’hôpital.
— Qu’aviez-vous ?
— Une glomurite distendue de la membrane perchée, m’explique-t-il.
— C’était douloureux ?
— Au début on ne s’en rend pas compte, mais progressivement les symptômes apparaissent. On commence par faire un foutriquet latent du capuchon et ça évolue très vite, jusqu’à ce qu’on assiste à un affaissement de l’Huhéner. Lorsque le professeur Bhandemhoux m’a opéré, j’étais sur le point de faire un culbutus du croupionus.
Tout en m’expliquant sa maladie, il a débarrassé un fauteuil des livres, des chats et des excréments qui l’encombraient.
— Asseyez-vous, mon jeune ami. Je peux vous offrir un petit quelque chose ?
— Volontiers, accepté-je.
Et je me gondole comme une fête nautique sur le Grand Canal.
— Si je m’étais douté qu’un jour vous me paieriez à boire, dis-je.
— Et moi, riposte Morpion en souriant, si je m’attendais à ce que le plus dissipé de mes garnements devienne un as de la police. Ça vous a pris comment, cette vocation ?
— Pendant les récréations, on jouait beaucoup au gendarme et au voleur et c’était toujours moi qui faisais le voleur, alors j’ai voulu changer…
Il sourit.
— Et c’est un travail, ça ? s’étonne-t-il.
— Pas exactement, mais c’est un joli passe-temps. Un passe-temps dans lequel on risque sa peau…
Morpion déniche deux verres aux parois encroûtées.
— Bast, fait-il, la vie, mon jeune ami, c’est si peu de chose. Elle n’est possible sur cette planète qu’entre moins vingt et plus quarante degrés. Or, le soleil qui nous l’assure dégage une température de cinq millions de degrés ! Rendez-vous compte de notre précarité. Que ce bougre-là fasse un léger écart dans un sens ou dans un autre et notre cher vieux globe devient glace ou cendres.
Il prend une bouteille dans une corbeille recelant pas mal de choses bizarres et emplit nos deux verres.
Je voudrais bien pouvoir essuyer les bords du mien avec mon mouchoir avant de boire, mais Morpion ne m’en laisse pas le temps.
— À votre santé, mon jeune ami.
Nous trinquons. Je goûte et je parviens à réprimer une grimace.
— Pas mauvais, n’est-ce pas ? demande Morpion.
— Excellent, renchéris-je, qu’est-ce que c’est ?
Il tourne le flacon vers moi. Je constate alors qu’il s’agit d’un dépuratif. J’en fais aimablement la remarque à mon ancien prof et celui-ci hausse les épaules.
— Bast, fait-il, ça ne peut pas nous faire du mal.
Et là-dessus il vide son godet. Je commence à me demander pourquoi Morpion a fait appel à moi. Jusqu’ici il ne s’est guère pressé d’éclairer ma lanterne. Comme il ne se décide pas, je lui pose la question. Il a un sourire modeste.
— Je suis un littéraire, mais cependant je n’aime pas le mystère, dit-il.
Il ramasse un bouton de sa chemise qui vient d’affirmer son indépendance en roulant sur le plancher.
— Lorsque je me suis décidé à entrer à l’hôpital, murmure le disséqueur de Pascal, j’ai embarqué mes chats chez une vieille amie, puis j’ai fermé mon appartement et mis la clé dans ma poche…
Il me regarde comme s’il hésitait à poursuivre.
— Et alors ? l’encouragé-je, de plus en plus intrigué.
Son regard triste et myope s’emplit d’une candeur infinie.
— Alors, mon jeune ami, j’ai donc passé deux mois dans cet hôpital pour ne regagner mon logis que ce matin. Auparavant j’ai fait un détour afin d’aller récupérer mes petits compagnons, ajoute-t-il en désignant les greffiers. Nous arrivons tous à la maison, joyeux de nous retrouver chez nous, j’entre, et, aussitôt, quelque chose me surprend…
— Quoi ? croassé-je.
Il lève la main, comme il le faisait jadis pour réclamer le silence.
— Quelque chose d’indéfinissable, qui m’a troublé.
— Quoi ? coassé-je, espérant confusément que ma voix de grenouille serait plus efficace que ma voix de corbeau.
— Un tic-tac, répond-il du tac au tac.
— Une bombe ? espéré-je.
À l’extrémité des manchettes, ses doigts pianotent nerveusement.
— Non : la pendule !
Il me montre une petite pendulette neuchâteloise sur la cheminée.
— Et alors ? béé-je.
Son regard se charge de commisération.
— On fait carrière dans la police et un pareil prodige vous laisse indifférent ? ricane Morpion.
— Mais quel prodige ?
— Cette pendule a besoin d’être remontée tous les huit jours. Mon appartement est resté fermé deux mois. Or la pendule marchait lorsque je suis revenu…
— Vous pensez que quelqu’un s’est introduit chez vous en votre absence ?
— Ça m’en a tout l’air. Vous voyez une autre explication, vous ?
— Peut-être, riposté-je. Supposez que votre pendule se soit arrêtée peu de temps après votre départ, puis qu’à votre retour elle se soit remise en route…
Il hausse ses chétives épaules.
— Mon jeune ami, vous êtes en train de douter de la Suisse, et moi de la police. Ainsi, vous vous figurez que ma jolie pendule cesse de fonctionner dès que j’ai le dos tourné pour se hâter de reprendre sa besogne au moment où je rouvre ma porte ? C’est drôle !
Il me cavale, Morpion, avec son ironie à la graisse de règle à calculer.
— Écoutez, Prof, attaqué-je, il arrive que des horloges s’arrêtent, non ? Supposez que la vôtre ait eu un petit pépin. Elle stoppe. Puis vous rentrez, vos chats qui sont très vadrouilleurs, d’après ce que je vois, la bousculent en rentrant et ce léger choc suffit pour la refaire partir. L’argument est valable !
— Non !
— Non ?
— Non !
— Pourquoi ? comme disent les Anglais lorsqu’ils refusent d’employer le mot because ?
Les petits yeux de Morpion se mettent à friser.
— Parce que la pendule indiquait l’heure exacte, mon jeune ami. Avouez que le hasard pousserait ses fantaisies un peu loin en faisant redémarrer une pendule arrêtée à l’heure juste ?
Ça me cloue le bec.
— Certainement, monsieur le professeur. Alors prenons le problème autrement. Quelqu’un est venu ici en votre absence. La concierge peut-être ?
— Elle n’a pas les clés. Mais je lui ai néanmoins posé la question, ce qui a beaucoup fâché la digne personne. Non, mon jeune ami, ma cerbère n’est point entrée céans.
— Votre porte était-elle forcée ?
— Non.
— Vous a-t-on dérobé quelque chose ?
Il hausse ses maigres épaules.
— Que me volerait-on ? Je ne possède que des livres.
Il me verse une seconde rasade de dépuratif, machinalement je la bois.
— Voyons, monsieur le Professeur, dis-je, réfléchissez : pourquoi diable quelqu’un se serait-il introduit chez vous ? Uniquement pour remonter votre pendule ?
— Mais c’est cela le mystère, justement ! s’égosille brusquement Morpion.
C’est à cause de ce point d’interrogation que j’ai fait appel à vous, mon jeune ami ! Pourquoi est-on venu chez moi en mon absence ? Et pourquoi a-t-on remonté ma pendule ?
Plutôt marrant comme situation, les gars, vous ne trouvez pas ? Un monsieur fait appel à la Rousse et lui dit : « Je veux savoir qui a remonté ma pendule pendant que j’étais à l’hosto ! »
Y a de quoi se l’enfermer dans une cage à oiseaux et se l’exposer quai de la Mégisserie, non ?
— Vous n’avez relevé aucune trace suspecte ? je questionne pour la forme.
Faut avouer que les traces suspectes dans ce capharnaüm passent aussi inaperçues que des gardiens de la paix aux abords de l’Élysée.
— Mais non, sourit Morpion, lequel a suivi sans escale la donnée de ma pensée, mon désordre était intact.
— Avez-vous remonté la pendulette ?
— Oui, pour me rendre compte. Je n’ai eu à donner que quelques tours de remontoir. D’après mon estimation, elle a été remontée voici deux à trois jours.
— Vous me permettez de visiter votre appartement ?
— Faites !
Le palace de Morpion se compose de deux pièces, cuisine, salle de bains. Il y a des livres dans la baignoire, sur la table de la cuistance, dans le porte-pébroques de l’entrée et dans les vouatères. J’ai beau examiner le sol, les murs, le plaftard, je ne dégauchis rien. C’est l’échec, mes frères. Tout à fait entre nous et votre cataplasme de farine de lin, le père Morpion doit rouler sur la jante. Il a toujours été un peu évidé de la noisette, le cher Prof. Je l’ai vu venir plus d’une fois au lycée avec les boutons de braguette pas synchrones. Lorsqu’il voulait remplir son stylo, c’était le grand régal, car l’encrier se renversait immanquablement sur un paquet de copies. À mon avis, tout à l’heure, en revenant de l’hosto, il a remonté sa pendulette distraitement et un instant plus tard, il ne s’en est plus souvenu et s’est mis à croire au prodige ! Sacré Morpion, va ! À son âge, la vie prend une autre dimension.
M’étant assuré que tout était O.K. dans le gourbi du vieux coupeur de montagne-en-quatre, je décide de me prendre par la pogne et de m’emmener promener.
— Je vais réfléchir à votre problème, monsieur le professeur, lui promets-je.
Il a un petit regard sceptique.
— Mon jeune ami, fait-il, je sais très exactement ce qui se passe dans votre tête.
Un léger frisson me remonte des semelles au bulbe rachidien via le fignedé.
— Vraiment ! dis-je piteusement.
Morpion bêle un petit rire d’enfant triste.
— Vous êtes en train de penser que je radote, poursuit Morpion. Vous vous dites que c’est moi qui ai remonté cette pendule sans y prendre garde, n’est-ce pas ?
— Mais pas du tout, protesté-je avec effarement.
— Écoutez, Antoine, fait sévèrement Morpion, vous mentez aussi mal qu’autrefois. L’histoire de la grenouille dans ma serviette, c’était vous, n’est-ce pas ?
— Mais, monsieur le professeur, bégayé-je, retrouvant instantanément ma psychologie idiote d’écolier.
— Il y a prescription, soupire Morpion, alors avouez !
— O.K., Prof, c’était moi.
— Et le fluide glacial sur ma chaise aussi ?
— Peut-être bien, reconnais-je.
— Et le bleu de méthylène dans l’éponge du tableau ?
— Je ne m’en souviens plus, Prof.
— Moi si : j’ai eu un complet gâché.
Il vrille son doigt sur ma poitrine.
— Et maintenant, avouez que vous me prenez pour un bonhomme ramolli ?
— Absolument pas, monsieur le professeur. Je crois seulement que vous êtes distrait. Vous rappelez-vous le jour où vous nous aviez fait un cours de cinquième, ayant complètement oublié que vous vous trouviez dans une classe de seconde ?
— Bien sûr, marmonne Morpion.
— Et la fois que vous aviez mis votre col et vos manchettes à même la peau ?
— Ah oui ?
— Prof, quand on oublie de mettre sa chemise, on peut aussi bien oublier qu’on a remonté sa pendule. Allez, ne soyez pas troublé ; l’essentiel est que rien n’ait disparu de chez vous.
Je lui tends la main.
— Je vous laisse. Si un autre mystère surgissait, n’hésitez pas à m’en avertir. Ça m’a rudement fait plaisir de vous retrouver. À propos, vous exercez toujours ?
Il cligne de l’œil.
— Je suis à la retraite depuis quatre ans, mais je donne des cours dans un internat religieux, histoire de rester dans le bain.
— Un vieil athée comme vous ! m’exclamé-je.
Il me virgule son petit œil malicieux.
— Rassurez-vous, je leur parle beaucoup de Voltaire, de Rousseau et de Karl Marx.
On se sépare et je descends directo chez la concierge. La vaillante dame astique les carreaux de sa loge avec le derme d’un chamois mort. Je l’attaque sec.
— Dites-moi, chère madame, vous savez que le professeur Maupuy s’imagine qu’on s’est introduit dans son appartement pendant son absence ?
— Je sais, répond-elle d’une voix rogue.
— J’aimerais avoir votre opinion sur la question.
— Vous êtes quelqu’un de sa famille ? demande-t-elle.
— Non.
— Alors mon opinion, la voici !
Elle applique son index sur sa tempe et donne deux tours dans le coffrage de sa boîte à couenneries.
— Merci du renseignement, fais-je, fort civilement.
Je sors, heureux de respirer l’air léger de Paname après m’être farci l’atmosphère confinée de Morpion’s house.