— Fracture de l’omoplate gauche, fracture de la cheville droite, fracture du pouce droit, luxation du poignet gauche et fêlure du bassin, annonce le toubib de service.
— Ce pauvre Pinaud, c’est un vrai biscuit sec, s’attendrit Béru.
— Il va vous falloir longtemps pour réparer ce monsieur ? je demande à l’interne.
— Il en a pour deux bons mois !
— On peut lui parler ?
— Vous pouvez, on a fini de le cimenter.
Nous pénétrons dans une chambre à quatre lits. Pinuche occupe le pageot du fond. Il ressemble à une borne kilométrique sur laquelle on n’aurait pas encore peint les distances. Il est un peu pâlichon, le cher bonhomme. En nous apercevant, il esquisse un mince sourire à travers sa moustache.
— Vous n’auriez pas trouvé mon râtelier ? siffle-t-il. Je l’ai perdu en tombant et il a dû glisser sur la chaussée.
Quand il jacte, sans ses ratiches-bidon, on dirait qu’on actionne un vaporisateur vide.
— Si le mien t’irait, je te le prêterais, assure cette belle âme bérurienne, mais avec ton museau de rat y te faut sûrement du sur-mesure !
Pinaud proteste faiblement. Il dit qu’il préfère être affligé d’un museau de rat que d’une hure de sanglier. Il remercie Béru pour sa proposition, et lui conseille de se coller son dentier dans un endroit de sa personne qui paraît à première vue inapte à l’héberger.
C’est vous dire si le vieillard est en forme, malgré sa chute.
— Que s’est-il passé, Pinuche ? tranché-je opportunément.
— Tu veux bien me gratter l’oreille ? sollicite le Débris, lequel, je crois utile de vous le rappeler, est momentanément privé de l’usage de ses membres.
Je souscris à sa demande, d’un index compatissant. Apaisé, le Révérend se gratte la gorge.
— Ce qui m’est arrivé, fait-il, je peux pas vous le dire vu que je me suis aperçu de rien.
— Comment cela ?
— J’étais sur cette chaise. Et puis j’ai basculé. Il m’a semblé que la chaise bougeait et pourtant il n’y avait personne auprès de moi.
— Tu étais seul dans la pièce ?
— Non, il y avait un larbin. Mais le gars se trouvait à au moins deux mètres de là.
— Comment t’a-t-on reçu au consulat ?
— Bien. J’ai sonné à la porte de service. Un valet de chambre m’a ouvert. Je lui ai dit que je venais remplacer la vitre…
Il s’arrête, esquisse une grimace et demande :
— Ça vous ennuierait de m’arracher un poil du nez. J’ai envie d’éternuer.
C’est le Gros qui, technicien de la chose, réalise cette délicate ablation. Ses gros doigts fouisseurs écartent les narines de Pinuche. Ses ongles endeuillés s’emparent d’un poil et le ravissent. Béru brandit son trophée dans la pâle lumière de l’hôpital.
— C’était pas çui-là, proteste Pinaud. Enfin, passons…
Avec lui, il faut avoir toutes les patiences avec l’art et la manière de s’en servir. On a toujours besoin d’un tire-bouchon et de vaseline pour accoucher Pinaud.
— Bon, activé-je, tu as dit que tu venais remplacer la vitre, après ?
— Après ? Le domestique m’a fait entrer dans un couloir en me demandant d’attendre. Il est allé causer à un type qui téléphonait dans une pièce voisine. Je pense qu’il s’agissait d’un secrétaire. Le gars causait fort et n’en finissait pas de tartiner. Quand il a raccroché, le valet de chambre l’a mis au courant. Le bonhomme s’est pointé. C’était un jeune gars brun, tout habillé de noir avec une figure pâlotte. Il m’a demandé qui m’avait appelé. Je lui ai répondu ce que tu m’avais dit de dire : que je n’étais qu’un employé et que c’était mon patron qui m’envoyait. « Peut-être que je me suis trompé d’étage ? » ai-je ajouté.
Pinaud se tait encore. Jamais, au grand jamais, il ne sera fichu de débiter un rapport sans faire douze escales.
— Vous seriez gentil de me gratter le front, demande-t-il.
Je le gratte. Béru ricane :
— J’espère que t’as pas des morbachs, gars, autrement je me tire !
— Et ensuite, Pinaud ?
— Le type en noir a paru hésiter, et puis il m’a conduit dans la pièce aux volets fermés.
— Quelle genre d’endroit est-ce ?
— Un bureau. Un grand bureau avec des moulures, des meubles Louis XIX et tout… Il y avait un carton à la place de la vitre brisée.
— Tu as remarqué quelque chose d’insolite ?
— Tout était en ordre ; par exemple, une chose m’a surpris…
— Quoi ?
— Il y avait un châle sur le bureau ministre. Un grand châle brodé avec des franges. Il était étalé sur le meuble… Ça faisait bizarre.
— C’est tout ?
— Non, attends. Toujours sous le bureau, on avait décousu deux ou trois bandes de la moquette et à cet emplacement on voyait le plancher.
— Intéressant, fais-je.
— Tu trouves ? s’étonne Bérurier.
— Et comment ! Suppose un instant qu’un tireur ait craché un chargeur depuis la maison d’en face sur quelqu’un qui se serait tenu au bureau ?
— Eh bien ?
— Il est probable que des balles se seraient fichées dans le bureau. Il est probable aussi que la victime serait tombée de son siège et qu’elle se serait saignée sur la moquette, non ?
— Pas mal raisonné, apprécie l’Obèse, qui ne craint pas de rendre à César ce qui appartient à sa concierge ; pas mal raisonné du tout. T’as pas la matière grise qui fait roue libre aujourd’hui. C’est pas pour te vanter, mais tu m’as l’air en forme.
Cet hommage me va droit au cœur tout en épargnant mon visage.
Nous prenons congé du dear Pinuche au moment où le cher homme commence à éprouver une démangeaison dans le fondement.
Le commissaire est absent, mais son secrétaire nous reçoit avec tous les Edgars dus à notre rang. C’est un petit jeune homme myope et instruit, ça se voit immédiatement aux rayures de sa cravate.
— Ah ! fait-il, l’affaire du vitrier ? Un banal accident qui a causé, hélas ! la mort d’un de nos agents.
— Vous avez interviewé le personnel du consulat d’Alabanie ?
— Du moins le valet de chambre qui se trouvait dans la pièce. Le vitrier était un homme d’un certain âge, assez tatillon. Il était monté sur une chaise délicate pour effectuer la pose de son carreau. Un pied de la chaise a cédé sous son poids et cet imbécile est passé par la fenêtre.
— Vous avez vu la chaise en question ?
— Si fait. Il s’agit d’un siège Napoléon III, en bois tourné noir avec incrustations de nacre. C’était de la folie de se jucher sur un aussi chétif support.
Un brin maniéré, le secrétaire, non ? Il poursuit :
— Généralement, les vitriers se pourvoient d’un escabeau.
— Tandis que lui il s’est pourvu en cassation, rigole le Gros que le verbe et les manières de notre interlocuteur ne laissent pas d’indisposer.
Il me claque l’omoplate.
— Conclusion, c’est bel et bien un accident.
Je fais la moue.
— Elle est un peu trop hâtive, ta conclusion, Béru.
Je m’empare du bigophone et j’appelle l’hôpital où l’on vient de stratifier Pinaud. Une infirmière s’informe de mes désirs et je la supplie d’aller demander à Pinuche à quoi ressemblait la chaise sur laquelle il était monté. Elle paraît surprise, mais ma qualité de poulardin-chef et ma voix de velours ont raison de ses hésitations et elle va au chevet du brisé.
— T’es vraiment comme saint Thomas, ricane l’Affreux.
L’infirmière m’annonce deux minutes plus tard que Pinaud était grimpé sur une chaise de cuisine obligeamment fournie par le larbin du consulat. Satisfait, je raccroche. Béru, qui s’était permis de prendre l’écouteur annexe, fait une bouille qui ressemble à une lessive de pauvre en train de sécher.
— Comment t’as deviné ?
— Pinaud est bien trop tatillon pour confier sa triste carcasse à du Napoléon III, dis-je.
— Ce qui revient à dire ?
— Que les gars du consul l’ont fait basculer et qu’ils ont sacrifié le pied d’une chaise de style pour accréditer la version de l’accident.
Le secrétaire de police qui m’avait laissé le libre usage du bignou réapparaît.
— Quelque chose ne va pas, monsieur le commissaire ?
— Au contraire, fais-je. Tout va on ne peut mieux.
Dans la voiture, Béru me pose la question qui lui chatouille les muqueuses.
— D’accord, gars, c’est de la mise en scène. Mais comment qu’ils ont fait passer le Pinuche par-dessus bord puisque le domestique se trouvait à deux mètres de lui ?
— La chaise se trouvait sur un tapis et le domestique n’a eu qu’à tirer les bords de ce dernier. Ou bien un second personnage s’est amené en douce par-derrière… Les possibilités ne manquent pas.
— Et à ton avis, pourquoi qu’ils ont voulu effacer le père Pinaud ?
— Parce que personne au consulat n’ayant demandé de vitrier, son arrivée a paru plus que suspecte.
Mon explication ne satisfait pas entièrement le Mastar.
— C’était tout de même pas une solution. En le butant, ils ne faisaient que compliquer les choses, réfléchis. Ça renforçait nos soupçons et ça donnait un prétexte officiel à la police pour visiter les lieux.
L’argument me frappe. C’est pas tellement gland ce que dit le Gravos, bien que ce soit lui qui le dise. Après tout, qu’est-ce qu’ils risquaient en laissant remplacer le carreau, ces braves gens ? Beaucoup moins qu’en retuant. Ce calcul de singe me déroute.
— T’es chargé, Gros ?
— J’ai ma poinçonneuse à bidoche, oui. Biscote ?
— Tu vas aller faire un tour officiellement au consulat.
— D’accord. Qu’est-ce que j’y dirai aux Alabaniens ?
— Que tu es flic et chargé d’un complément d’enquête car le vitrier a repris connaissance et déclare qu’on l’a poussé. Tu verras bien comment ils réagiront…
Le Gros se marre.
— D’ac.
— T’as pas le traczir, non ?
Du coup il se fâche, tout violet.
— Dis, San-A., tu m’as déjà vu avoir les flubes ? Laisse-moi seulement usiner et je te prie de croire qu’ils vont m’en raconter de quoi remplir la première page du Parisien Libéré !
— Mollo tout de même, hein, Béru ?
— J’ai du doigté, toutes les dames t’en causeront.
— Et surtout ne leur fais pas d’allusion à la mitraillade fantôme.
— Mais, ma parole, tu me prends pour une patate ! s’indigne le Valeureux. Je te dis que je connais mon métier ; depuis le temps, t’aurais tout de même pu t’en apercevoir !