Lorsque nous avons éclusé quatre beaujolais dans un petit café de la rue d’Anjou et que mon confrère m’a refilé une bonne adresse pour boire de l’Anjou rue de Beaujolais, je le quitte pour bigophoner à la maison.
C’est ma Félicie qui décroche. Elle paraît toute surexcitée.
— M. Bérurier est ici avec d’autres messieurs, m’avertit-elle. Il y en a deux pleins de sang. Je suis en train de les panser…
— Passe-moi Béru, M’man.
J’exulte. Ainsi le Gravos a réussi dans sa mission.
Son organe graisseux me fait frémir les trompes.
— Ça y est, San-A. Tu parles d’un coup de filet, mon neveu ! J’ai une nouvelle du tonnerre à t’apprendre !
— Quelle nouvelle ? croassé-je.
— J’ai retrouvé M. Morpion.
— Tu fais de l’eau, gars. Nous étions ensemble cette nuit quand…
— Mais non, il y a eu gourance sur la personne. C’est pas lui qui fait trempette dans la chaux vive, c’est le consul !
Je rugis.
— Tu dis !
— La strique vérité, mon pote. Ton prof est sain et sauf. Enfin quand je dis qu’il est sain, je charge un peu, biscotte je le trouve un peu bouffé aux mites, sans compter qu’il a subi des mauvais traitements.
J’explose.
— Mais raconte, tonnerre de Dieu !
— Ils l’ont kidnappé chez lui, comme tu avais pensé. Attends, je vais te l’appeler. C’est pas qu’il soit guilleret, mais il a tout de même la force de te causer.
— Attends, et l’autre zigoto ?
— Le gorille ? Je lui ai mis une tronche au cube vu qu’il a voulu me chercher des patins. Ta maman essaie de le rafistoler, mais faudra un drôle de petit magicien pour le recoudre car il ressemble à un tableau de Picasso.
Il crie à la cantonade :
— Hé ! M’sieur Morpion ! Venez donc causer à vot’ cancre !
Je perçois la voix faible de Morpion qui explique au Gros :
— Mon bon ami, on ne doit pas dire « causer à », c’est incorrect. On parle à quelqu’un et on cause avec quelqu’un…
— Et mon c… ! objecte Béru, est-ce qui vous parle ou si y vous cause ?
Morpion s’empare de l’écouteur en soupirant.
— Mon jeune ami, murmure-t-il, la police châtie les coupables mais pas son langage !
— Hello, Prof, comment vous sentez-vous ?
— Comme un homme qui a reçu une balle dans le gras du bras et qui est resté quarante-huit heures dans un grenier, sans prendre de nourriture et ligoté avec du fil de fer. Maintenant, grâce aux soins éclairés de Madame votre mère, cela va beaucoup mieux. Je vais devoir retourner à l’hôpital, c’est un endroit qui me convient parfaitement à mon âge.
— Racontez-moi un peu ce qui s’est passé.
— Je surveillais vos lascars à la jumelle et ils s’en sont aperçus. Ils m’ont blessé. Je vous ai prévenu. Ils sont arrivés chez moi pour voir où j’en étais et m’ont forcé à les suivre. Tout cela est très banal.
Comme il y va, le pédago ! Il s’habitue à l’aventure, Morpion ! C’est devenu le capitaine Troy en personne, ma parole !
— Bérurier vient de me dire que le consul prenait un bain de chaux vive, comment le sait-il ?
— Parce que je le lui ai appris, mon jeune ami. Que je vous dise : pendant mes deux mois passés à l’hôpital, j’avais pour voisin de lit un sourd-muet. J’ai appris à lire sur les lèvres, grâce à lui. Lorsque les gens du consulat m’ont aperçu, j’étais en train d’assister à une conversation assez édifiante.
— Je vous écoute, Prof…
— Naturellement, avec l’éloignement et ma vue basse je n’ai pas pu tout comprendre. Mais dans les grandes lignes je peux vous dire ceci : ils ont tué le consul depuis chez moi. Ils préparent un attentat contre le ministre des Affaires étrangères d’U.R.S.S. et contre le chef de l’État. D’autre part…
Mais je ne lui laisse pas le temps de poursuivre. J’ai déjà raccroché, je cavale dans le bistrot, je saute sur le chauffeur de l’Ambassade marocaine.
— Sais-tu si l’ambassadeur d’U.R.S.S. assiste à la soirée de l’Élysée ?
— Cette c… erie ! gouaille-t-il, elle est donnée en son honneur !
Je prends un autre jeton à la caisse et je retourne au téléphone. Cette fois c’est le Vieux que je sonne.
— Quoi de neuf, San-Antonio ? Vous ne vous êtes livré à aucune initiative fâcheuse, j’espère ?
— Écoutez-moi, tonnerre de m… ! je hurle. D’une seconde à l’autre on va assassiner le président de la République et le ministre des Affaires étrangères russe.
— Si c’est une plaisanterie, San-Antonio…
— Le drame a peut-être eu lieu à la seconde où je vous parle, Patron. Il faut donner immédiatement des ordres pour qu’on arrête en pleine réception le secrétaire du consulat, lequel représente le consul à la soirée. C’est lui qui doit perpétrer ce vilain coup. Que l’arrestation ait lieu tout de suite, vous m’entendez ? Tout de suite. Et en souplesse !
Je raccroche, épuisé, ruisselant de sueur.
— T’en as une mine, mon pote ! remarque mon « confrère » chauffeur. T’as mangé des moules pas fraîches ou quoi ?
— Servez-moi un scotch ! enjoins-je au garçon. Dans un grand verre, c’est pour un malade !
Une demi-heure plus tard, me voilà dans le poste de garde de l’Élysée. Croyez-moi si vous voudrez, comme proclame Béru, mais le Vieux s’y trouve aussi. Parfaitement, le Tondu s’est déplacé pour la circonstance, vu la gravité du cas. Tiens : il sait donc qu’il existe des rues, des arbres, d’autres gens que des poulets au garde-à-vous !
Il vient à moi, me saisit aux épaules et, théâtralement, devant toute la poulaille, me donne l’accolade.
— Le voici, messieurs, dit-il, celui qui a su éviter le désastre. Mon cher San-Antonio, je peux vous assurer d’ores et déjà que votre nomination au grade de commissaire principal ne saurait tarder. Dès demain, M. le ministre de l’intérieur sera saisi de ma demande et…
Il est gentil de me faire la bise, le Vieux. Je lui raconte pour le calmer de quelle manière je lui ai désobéi. Ça le vexe à peine. Il a frisé la catastrophe, lui qui n’a pas un cheveu sur le dôme et il en frissonne encore.
— Regardez ce qu’on a trouvé sur lui !
Il sort un pistolet mitrailleur chargé jusqu’à la gueule avec des prunes qui guériraient la migraine d’un troupeau d’éléphants.
— Que dit Hétaurdu ?
— Rien. Et il ne parlera pas.
— Et la femme ?
— Elle est ici. C’est la femme du consul. Elle réclame son enfant. Ces terroristes l’ont kidnappé pour faire pression sur elle et l’avoir à merci.
— Rassurez-la, je sais où il est.
— Moi aussi, je sais où il est, dit sentencieusement le Dabuche.
Ne lui faisons pas perdre la face : je retiens le rire sarcastique qui me coince les maxibules.
— Tu paies la croque ? demande Béru.
Il ajoute, un brin jaloux :
— Quand on va z’être promu commissaire principal, on peut se fendre d’un gueuleton envers un suborné.
— O.K., fils, je t’invite au restaurant alabanien de la place Péreire.
— J’en ai soupé de l’Alabanie !
— Tu en as soupé mais pas encore déjeuné, lui dis-je avec une extrême finesse car je suis dans une forme époustouflante.
Il en rit. Béru n’a pas besoin de Vermot pour se dilater la rate ; mes saillies lui suffisent.
Dans l’escalier nous croisons le Vieux.
— Tout va bien, me dit-il, Mme la femme du consul a récupéré son hoir et va rentrer en Alabanie. La blessure du professeur Maupuy est en bonne voie et… il fait soleil. Où allez-vous ?
— Au restaurant alabanien de la place Péreire. Si le cœur vous en dit, Boss ?
— Hélas, je n’ai pas le temps.
C’est fête au village ce matin. Il y a de l’allégresse dans l’air et de la négresse sur les trottoirs de la rue Caumartin.
— Pourquoi t’est-ce que tu tiens à aller là-bas ? s’informe Béru.
Et comme je m’abstiens d’éclairer sa lanterne, il ajoute :
— À cause du décès de la gosse, hein ? Ça te tracasse, reconnais ?
— Je reconnais.
On se commande une jaffe pantagruélique. Béru prend des prépuces de crabe frits à l’ail comme entrée, de la tête d’âne gris aux haricots rouges, comme plat de résistance ; et une soupe gratinée avec du sucre en poudre pour dessert.
— Excuse-moi un moment, Bibendum, lui dis-je ; je vais me laver les pognes.
— Moi z’aussi faut que j’aille pisser ! décide-t-il.
Nous gagnons les toilettes. Béru pénètre dans les toilettes messieurs, vu que sa maman lui a fourni tous les accessoires l’autorisant à y pénétrer. Je l’attends en discutant le bout de gras avec la vestiaireuse. Elle me reconnaît et paraît gênée. C’est un petit être obscur. On se demande comment ça vit, ces trucs-là. Je la fixe intensément, et, plus je la regarde, plus elle se trouble. Plus elle se trouble, plus moi je la regarde, si bien que c’est à se demander si l’un de nous deux va pas faire explosion, comme ce pauvre caméléon qui s’était installé sur un kilt.
J’attaque enfin.
— Ça n’a pas l’air de carburer, douce amie…
— Mais, pourquoi, je…
— Si, si. Et si vous voulez le fond de ma pensée, vous avez la conscience en berne.
Son regard devient humide.
Je revois la scène de l’avant-veille (qui tombait le lendemain du jour d’avant par un hasard extraordinaire).
Tandis que j’enfilais mon imper, la gosse Yapaksa se rendait aux toilettes. À ce moment-là, la dame du vestiaire lui a dit quelque chose… Ç’a été si rapide que je n’y ai pas pris garde.
— Qu’avez-vous dit à la jeune fille ?
J’ai parlé sourdement, en fait c’est presque à moi que j’ai posé la question. Elle pâlit.
— Mais…
— Ne cherchez pas à me pigeonner, sinon vous la sentirez passer…
— Je vous avais reconnu, dit-elle…
— Comment cela, reconnu ?
— J’ai été serveuse au café qui se trouve en face de vos locaux.
— Et alors ?
— J’ai cru que vous filiez la jeune fille. Elle venait quelquefois, nous bavardions ; elle m’était sympathique.
— Continuez…
— Je lui ai dit de prendre garde.
Je respire profondément pour stabiliser mes soufflets oppressés.
— Quelles ont été vos paroles exactes ?
— Je m’excuse, mais…
— Répétez-les, tonnerre de Dieu !
Elle bredouille :
— Je lui ai dit « Faites attention à ce type-là, ça n’est pas du tout qui vous croyez ». Je suis navrée… Franchement, je pensais qu’elle avait fait quelque chose de répréhensible et que vous…
— Vous l’avez tuée, murmuré-je.
— Comment !
— Vous ne pouvez pas comprendre. Elle était cardiaque…
— Mais…
— Et elle savait qui j’étais. En lui affirmant que je n’étais pas cela, elle a cru que j’appartenais à la bande.
Je me tais. Pas besoin de donner d’explications à cette vieille toile d’araignée moisie. Yapaksa avait déjà eu une terrible émotion au début de l’après-midi. Lorsque cette chaussette hors d’usage lui a dit que je n’étais pas qui elle croyait, elle a cru que… Bon voilà que je me répète, excusez-moi : c’est l’émotion. Notez qu’avec un palpitant en sucre elle ne devait pas battre le record du monde détenu par Mathusalem, Yapaksa. Mais tout de même !
Un glorieux bruit de chasse d’eau ! La porte des zinzins s’ouvre. Béru surgit, détendu, sûr de lui, satisfait, conquérant.
— C’est pas que ça enrichisse, dit-il, mais ça soulage !
Tout en mastiquant, le Bonhomme me demande :
— Au fait tu as des explications sur la manière dont auquel ces sagouins s’y sont pris pour buter le consul ?
— Je les ai.
— Alors passe-moi-z’en la moitié, c’est pour faire un cataplasme à ma curiosité.
— Certains des membres du consulat faisaient partie d’un groupement extrémiste chargé de fomenter des troubles en Europe. Leurs vues : la guerre, le chaos !
— Ah, les tantes ! Alors qu’il fait si bon vivre ! meugle l’Obèse en s’étouffant avec une oreille de sa tête d’âne gris aux haricots rouges.
— Ils ont préparé leur coup savamment, de façon à faire croire à la femme du consul et aux membres réguliers du consulat qu’il s’agissait d’un attentat extérieur. Le tueur qui a essayé de buter la môme Danlhavvi s’était introduit chez Morpion à cause de la situation géographique de son appartement qu’il savait vide…
— Et alors ?
— Il a attaché un ruban à la croisée pour indiquer à Wadonk Hétaurdu qu’il était à son poste…
— Et puis ?
— Il y avait réunion dans le burlingue du consul : Madame, le consul son époux, Wadonk et deux autres membres du personnel…
— Et puis ?
— Le tueur a bousillé le consul devant tous ces témoins. Sur-le-champ, Hétaurdu a pris l’initiative des opérations. Il a persuadé les autres qu’il ne fallait pas prévenir la police avant d’en avoir référé à la capitale alabanienne. L’événement était trop grave. Tous ont marché devant le critique de la situation. Ça a permis à Hétaurdu de prendre tout le monde en main et de s’installer au poste. Il a alors mis ses hommes aux leviers de commande, puis quand il a été maître absolu de la situation, il a séquestré Mme la consule. Il en avait besoin pour la soirée d’hier. Elle devait le patronner, comprends-tu ?
— Pas étonnant, puisque c’était sa patronne ! objecte Béru.
Il me semble distrait, le Gros. Je pensais le captiver… Mais sa tronche de bourricot aux flageolets rouquinos le sollicite probable. À certaines heures de la journée, son cerveau, son cœur et son sexe se filent rancart dans son estomac.
— Ce qui a contrecarré ses plans, poursuis-je pourtant (plus à l’intention du lecteur attentif que de Béru) c’est la mitraillade du consulat, puis la mort de son tueur. Privé d’effectifs, il a dû faire appel à la main-d’œuvre étrangère. D’où cette annonce à laquelle j’ai répondu et qui, somme toute, m’a permis de…
Je plante mon couteau rageusement dans le bois de la table.
— Mais, sapristi, Béru, qu’est-ce que tu regardes au lieu de m’écouter !
— Mande pardon, réagit l’Enflure, mais il y a juste derrière toi une de ces petites rouquines que si tu la verrais tu en aurais le vertige. Je me demande si j’aurais pas une touche. Elle ne cesse pas de me regarder, la friponne.
Je file un coup de périscope sur mes arrières. Il me faut trois dixièmes de seconde pour comprendre, à moi qui pige tout si vite ! Il y a une poupée de ma connaissance à la table voisine. Et cette gosse n’est autre que la nurse du petit consul, vous savez, la ravissante demoiselle qui préfère le gigot à l’ail à la saucisse de Toulouse. J’en avale de traviole ma bouchée de Gomulka.
— Pas possible ! bouche pleine-je dis-je. C’est un drôle de phénomène le hasard, admettez !
Elle me sourit gentiment. À la voir on ne dirait pas que les hommes ne l’intéressent que lorsqu’ils portent ses bagages ou viennent réparer le robinet de sa salle de bains.
— Dans le cas présent, dit-elle, le hasard est un grand bonhomme chauve, avec la Légion d’Honneur et une forêt de téléphones devant lui.
Le signalement me décroche l’aorte, me ramollit le bulbe et me stratifié la moelle épinière.
— Le Vieux, je bégaie.
— C’est lui qui m’a dit que vous déjeuniez ici.
Elle vient s’installer à notre table vu qu’elle n’a pas encore commencé de becqueter.
— Vous le connaissez donc ?
— C’EST MON PERE !
Si vous trouviez le troisième étage de la Tour Eiffel dans votre lit au moment de vous zoner, vous ne feriez pas plus curieuse frimousse que moi en ce moment.
— Votre père !
— Tu vois bien que c’est un homme ! murmure le Gros.
Claire rit. Au fait, s’appelle-t-elle Claire ? Oui : elle confirme. Le dabe l’a mise dans la place comme nurse. Il est gonflé, pas vrai ? Il n’a pas peur de prendre des risques. Ça doit être tout de même pour cela qu’il ne voulait rien risquer.
— Je suis venue vous rejoindre afin de dissiper un malentendu, murmure Claire.
— Quel malentendu ?
— À propos de mes… heu… mœurs… Papa m’avait prévenu que vous étiez un Casanova et il m’avait dit de prendre garde à ma vertu. D’après lui, elle était plus exposée que ma vie dans cette histoire. Je lui ai juré de garder mes distances. Et j’ai trouvé ce subterfuge, vous ne m’en voulez pas.
Je secoue bêtement la tête.
— Pas du tout.
Le Gros, radieux, essuie ses lèvres graisseuses avec l’envers de sa cravate qui en a vu d’autres !
— Vous êtes plus liante que votre papa, affirme-t-il.
Mes yeux s’engloutissent dans ceux de la jeune fille. Une douce chaleur monte en moi, j’espère qu’il en va de même pour elle.
— Qu’est-ce que vous faites, cet après-midi ? je croasse.
— La même chose que vous, coasse-t-elle.
Vous me croirez si vous voulez, mais elle a tenu parole !