L’éléphant

Les parents mirent leurs habits du dimanche et, avant de quitter la maison, dirent aux deux petites :

— On ne vous emmène pas voir votre oncle Alfred, parce qu’il pleut trop fort. Profitez-en pour bien apprendre vos leçons.

— Je les sais déjà, dit Marinette, je les ai apprises hier soir.

— Moi aussi, dit Delphine.

— Alors, amusez-vous gentiment, et, surtout, ne laissez entrer personne chez nous.

Les parents s’éloignèrent, et les petites, le nez au carreau de la fenêtre, les suivirent longtemps du regard. La pluie tombait si serrée qu’elles ne regrettaient presque pas de ne pas aller voir leur oncle Alfred. Elles parlaient de jouer au loto, lorsqu’elles virent le dindon traverser la cour en courant. Il se mit à l’abri sous le hangar, secoua ses plumes mouillées et essuya son grand cou dans le duvet de son jabot.

— C’est un mauvais temps pour les dindons, fit observer Delphine, et pour les autres bêtes aussi. Heureusement, ça ne dure jamais longtemps. Mais s’il pleuvait pendant quarante jours et quarante nuits ?

— Il n’y a pas de raison, dit Marinette. Pourquoi veux-tu qu’il pleuve pendant quarante jours et quarante nuits ?

— Bien sûr. Mais je pensais qu’au Heu de jouer au loto, on pourrait peut-être jouer à l’Arche de Noé.

Marinette trouva l’idée très bonne et pensa que la cuisine ferait un excellent bateau. Quant aux bêtes, les petites ne furent pas embarrassées pour les trouver.

Elles allèrent à l’écurie et à la basse-cour et décidèrent facilement le bœuf, la vache, le cheval, le mouton, le coq, la poule, à les suivre dans la cuisine. La plupart étaient très contents de jouer à l’Arche de Noé. Il y eut bien quelques grincheux, comme le dindon et le cochon, pour protester qu’ils ne voulaient pas être dérangés, mais Marinette leur déclara sans rire :

— C’est le déluge. Il va pleuvoir pendant quarante jours et quarante nuits. Si vous ne voulez pas venir dans l’Arche, tant pis pour vous. La terre sera couverte par les eaux, et vous serez noyés.

Les grincheux ne se le firent pas dire deux fois et se bousculèrent pour entrer à la cuisine. Pour les poules, il n’y eut pas besoin de leur faire peur. Elles voulaient toutes venir jouer, et Delphine, après en avoir choisi une, fut obligée d’écarter les autres.

— Vous comprenez, je ne peux prendre qu’une poule. Autrement, ce ne serait pas le jeu.

En moins d’un quart d’heure, toutes les bêtes de la ferme furent représentées dans la cuisine. On craignait que le bœuf ne pût passer par la porte, à cause de ses grandes cornes, mais en penchant la tête de côté, il entra très bien, et la vache aussi. L’Arche se trouva si pleine qu’il fallut loger sur la table la poule, le coq, la dinde, le dindon et le chat. Il n’y eut pourtant aucun désordre et les bêtes se montrèrent tout à fait raisonnables. D’ailleurs, elles étaient un peu intimidées d’être dans la cuisine, où, sauf le chat, et peut-être la poule, elles n’avaient jamais pénétré. Le cheval, qui se trouvait auprès de l’horloge, regardait tantôt le cadran, tantôt le balancier, et l’inquiétude faisait bouger ses oreilles pointues. La vache n’était pas moins curieuse de tout ce qu’elle apercevait derrière les vitres du buffet. Surtout, elle ne pouvait détacher son regard d’un fromage et d’un pot de lait, qui lui firent murmurer à plusieurs reprises : « Je comprends maintenant, je comprends… »

Au bout d’un moment, les bêtes commencèrent à prendre peur. Même celles qui savaient que c’était pour jouer, en venaient à se demander s’il s’agissait vraiment d’un jeu. En effet, Delphine, assise sur la fenêtre de la cuisine, au poste de commandement, regardait au-dehors et annonçait d’une voix anxieuse :

— Il pleut toujours… les eaux montent…, on ne voit déjà plus le jardin… Le vent est toujours violent… Barre à droite !

Marinette, qui était le pilote, tournait la clé de la cuisinière à droite, ce qui faisait fumer un peu.

— Il pleut encore…, l’eau vient d’atteindre les premières branches du pommier… Attention aux rochers ! Barre à gauche !

Marinette donna un coup de clé à gauche, et la cuisinière fuma moins.

— Il pleut toujours…, on aperçoit encore la cime des plus hauts arbres, mais les eaux montent… C’est fini, on ne voit plus rien.

Alors, on entendit un grand sanglot. C’était le cochon qui ne pouvait plus contenir son chagrin de quitter la ferme.

— Silence à bord ! cria Delphine, je ne veux pas de panique. Prenez modèle sur le chat. Voyez comme il ronronne, lui.

En effet, le chat ronronnait comme si de rien n’était, sachant très bien que le déluge n’était pas sérieux.

— Si encore tout ça devait bientôt finir, geignit le cochon.

— Il faut compter un peu plus d’un an, déclara Marinette, mais nos provisions sont faites, personne n’aura faim, soyez tranquilles.

Le pauvre cochon s’effondra en pleurant tout bas. Il pensait que le voyage serait peut-être beaucoup plus long que les petites ne l’avaient prévu et que les vivres manqueraient un jour. Comme il était gros, il avait une grande peur d’être mangé. Pendant qu’il se morfondait, une petite poule blanche, toute recroquevillée sous la pluie, était grimpée sur le rebord extérieur de la fenêtre. Elle frappa du bec au carreau et dit à Delphine :

— Je voudrais bien jouer aussi, moi.

— Mais, pauvre poule blanche, tu vois bien que ce n’est pas possible. Il y a déjà une poule.

— Surtout que l’Arche est pleine, fit observer Marinette, qui s’était approchée.

La poule blanche parut si contrariée que les deux petites en furent peinées. Marinette dit à Delphine :

— Tout de même, il nous manque un éléphant. La poule blanche pourrait faire l’éléphant…

— C’est vrai, l’Arche aurait besoin d’un éléphant…

Delphine ouvrit la fenêtre, prit la petite poule dans ses mains et lui annonça qu’elle serait l’éléphant.

— Ah ! je suis bien contente, dit la poule blanche. Mais comment est-ce fait un éléphant ? Je n’en ai jamais vu.

Les petites essayèrent de lui expliquer ce qu’est un éléphant, mais sans y parvenir. Delphine se souvint alors d’un livre d’images en couleurs, que son oncle Alfred lui avait donné. Il se trouvait dans la pièce voisine qui était la chambre des parents.

Laissant à Marinette, la surveillance de l’Arche, Delphine emporta la poule blanche dans la chambre, ouvrit le livre devant elle, à la page où était représenté l’éléphant, et donna encore quelques explications. La poule blanche regarda l’image avec beaucoup d’attention et de bonne volonté, car elle avait très envie de faire l’éléphant.

— Je te laisse un moment dans la chambre, lui dit Delphine. Il faut que je retourne dans l’Arche. Mais en attendant que je revienne te chercher, regarde bien ton modèle.

La petite poule blanche prit son rôle si à cœur qu’elle devint un véritable éléphant, ce qu’elle n’avait pas osé espérer. La chose arriva si vite qu’elle ne comprit pas tout de suite le changement qui venait de s’opérer. Elle croyait qu’elle était encore une petite poule, perchée très haut, tout près du plafond. Enfin, elle prit connaissance de sa trompe, de ses défenses en ivoire, de ses quatre pieds massifs, de sa peau épaisse et rugueuse qui portait encore quelques plumes blanches. Elle était un peu étonnée, mais très satisfaite. Ce qui lui fit le plus de plaisir, ce fut de posséder d’immenses oreilles, elle qui n’en avait, auparavant, pour ainsi dire point. « Le cochon, qui était si fier des siennes, le sera peut-être moins en voyant celles-ci », pensa-t-elle.

Dans la cuisine, les petites avaient complètement oublié la poule blanche qui préparait si bien son rôle de l’autre côté de la porte. Après avoir annoncé que le vent était tombé et que l’Arche voguait en eau calme, elles se préparaient à passer la revue des animaux pris en charge, Marinette se munit d’un carnet pour inscrire les réclamations des passagers, et Delphine déclara :

— Mes chers amis, nous sommes aujourd’hui à notre quarante-cinquième jour de mer…

— Heureusement, soupira le cochon, le temps passe plus vite que je n’aurais cru !

— Silence ! cochon… Mes chers amis, comme vous le voyez, vous n’avez pas à regretter d’être venus dans l’Arche. Maintenant que le plus dur est fait, nous avons la certitude de retrouver la terre dans une dizaine de mois. Je peux bien vous le dire à présent, mais jusqu’à ces derniers jours, nous avons été souvent en danger de mort, et c’est grâce au pilote que nous avons pu nous en tirer.

Les bêtes remercièrent le pilote avec amitié. Marinette devint toute rouge de plaisir et dit en montrant sa sœur :

— C’est grâce au capitaine aussi… il ne faudrait pas oublier le capitaine…

— Bien sûr, approuvèrent les bêtes, bien sûr sans le capitaine…

— Vous êtes bien gentils, leur dit Delphine. Vous n’imaginez pas combien votre confiance nous donne de courage… C’est qu’il nous en faut encore. La traversée est loin d’être finie, quoique nos plus gros ennuis soient passés… Mais j’ai voulu vous parler et savoir si vous n’aviez pas de réclamations à faire. Commençons par le chat. N’as-tu rien à demander, chat ?

— Justement, répondit le chat. J’aimerais bien avoir un bol de lait.

— Inscrivez : un bol de lait pour le chat.

Tandis que Marinette notait sur son carnet la réclamation du chat, l’éléphant entrouvrit tout doucement la porte avec sa trompe et jeta un coup d’œil dans l’Arche. Ce qu’il aperçut le réjouit et il eut hâte de se mêler à ces jeux. Delphine et Marinette lui tournaient le dos et, pour l’instant, nul ne regardait de son côté. Il pensa avec plaisir à l’étonnement des petites quand elles le découvriraient. Bientôt, la revue des passagers fut presque terminée, et, comme elles arrivaient auprès de la vache qui ne cessait pas d’examiner le contenu du buffet, il ouvrit largement la porte et dit, avec une grande voix qu’il ne connaissait pas :

— Me voilà…

Les petites n’en croyaient pas leurs yeux. De stupéfaction, Delphine demeura muette un moment, et Marinette laissa échapper son carnet. Elles doutaient maintenant que l’Arche fût un jeu et étaient bien près de croire au déluge.

— Eh ! oui, dit l’éléphant, c’est moi… Est-ce que je ne suis pas un bel éléphant ?

Delphine se retint de courir à la fenêtre, parce qu’elle était tout de même le capitaine et qu’il ne lui convenait pas de laisser paraître son affolement. Elle se pencha sur Marinette et la pria tout bas d’aller voir si le jardin n’avait pas disparu sous les eaux. Marinette s’éloigna vers la fenêtre et murmura au retour :

— Non, tout est bien en place. C’est à peine s’il y a quelques flaques d’eau dans la cour.

Cependant, les bêtes s’inquiétaient un peu à la vue de l’éléphant qui leur était inconnu. Le cochon se mit à pousser des hurlements qui menaçaient de semer la panique parmi ses compagnons. Delphine prononça sévèrement :

— Si le cochon ne se tait pas immédiatement, je le fais jeter à la mer… Bon. Et maintenant, je dois dire que j’ai oublié de vous parler de l’éléphant qui voyage avec nous. Veuillez bien vous serrer encore un peu et lui faire une place dans l’Arche.

Intimidé par la fermeté du capitaine, le cochon avait aussitôt cessé ses cris. Toutes les bêtes se tassèrent les unes sur les autres, afin de laisser le plus de place possible à leur nouveau compagnon de voyage. Mais quand l’éléphant voulut entrer dans la cuisine, il s’aperçut que la porte n’était ni assez haute ni assez large pour lui permettre le passage, il s’en fallait d’au moins une fois et demie.

— Je n’ose pas forcer, dit-il, j’aurais peur d’emporter le mur avec moi. C’est que je suis fort…, je suis même très fort…

— Non, non, s’écrièrent les petits, ne forcez pas ! vous jouerez depuis la chambre.

Elles n’avaient pas encore pensé que la porte était trop petite et c’était une nouvelle complication qui avait de quoi les effrayer. Si l’éléphant avait pu sortir, les parents auraient été assez surpris de le voir rôder autour de la maison, car cette espèce d’animal n’existait pas au village. Mais enfin, ils n’auraient eu aucune raison de soupçonner les petites. Le lendemain, la mère aurait peut-être découvert qu’il lui manquait une petite poule blanche et l’affaire en restait là. Au contraire, quand ils trouveraient un éléphant dans leur chambre, ils n’allaient pas manquer de poser des questions et il faudrait bien avouer que l’on avait réuni toutes les bêtes dans la cuisine pour jouer à l’Arche de Noé.

— Eux qui nous avaient si bien recommandé de ne laisser entrer personne à la cuisine ! soupira Marinette.

— Peut-être que l’éléphant redeviendra une petite poule blanche, murmura Delphine. Après tout, c’est pour jouer qu’il est éléphant. Quand le jeu de l’Arche sera fini, il n’aura plus de raison de rester éléphant.

— Peut-être bien. Alors dépêchons-nous de jouer.

Marinette reprit le gouvernail du bateau et Delphine son poste de commandement.

— La traversée continue !

— Allons, tant mieux, dit l’éléphant, on va pouvoir jouer.

— Nous sommes en mer depuis quatre-vingt-dix jours, reprit Delphine. Il n’y a rien à signaler.

— On dirait pourtant que ça fume, fit observer le cochon.

En effet, Marinette était si émue par la présence de l’éléphant qu’elle tournait la clé de la cuisinière sans y penser.

— Cent soixante-douzième jour de mer ! annonça le capitaine. Il n’y a rien à signaler.

En général, les bêtes paraissaient assez satisfaites que le temps s’écoulât aussi vite, mais l’éléphant ne pouvait pas s’empêcher de trouver la traversée un peu monotone et il en fit la réflexion, ajoutant d’un air boudeur :

— C’est bien joli, mais moi, qu’est-ce que je fais là-dedans ?

— Vous faites l’éléphant, répondit Marinette et vous attendez que les eaux se retirent. Je crois que vous n’avez pas à vous plaindre…

— Ah ! bon, puisqu’il s’agit d’attendre…

— Deux cent trente-septième jour de mer ! Le vent souffle, on dirait que le niveau de l’eau commence à baisser…, il baisse !

A cette nouvelle, le cochon fut si content qu’il se roula par terre en poussant des cris de joie.

— Silence donc, cochon ! ou je vous fais manger par l’éléphant, déclara Delphine.

— Ah ! oui, dit l’éléphant, j’ai bien envie de le manger !

Et il ajouta en clignant un œil vers Marinette :

— C’est tout de même amusant…

— Trois cent soixante-cinquième jour de mer ! On aperçoit le jardin, préparons-nous à sortir, et en ordre ! Le déluge est fini.

Marinette alla ouvrir la porte qui donnait sur la cour. Le cochon, dans sa frayeur d’être mangé par l’éléphant, faillit la renverser, tant il mit de hâte à sortir. Il trouva que le sol n’était pas trop détrempé et fila sous la pluie, jusque dans sa soue. Les autres bêtes quittèrent la cuisine sans bousculade et regagnèrent leurs places à l’étable ou à la basse-cour. Seul, l’éléphant demeura auprès des deux petites, il ne paraissait pas pressé de s’en aller. Delphine s’avança vers lui et dit en tapant dans ses mains :

— Allons, petite poule blanche, allons…, le jeu est fini…, il faut retourner au poulailler…

— Petite poule blanche…, petite poule blanche…, appelait Marinette en offrant une poignée de graines.

Mais elles eurent beau le prier, l’éléphant ne voulut jamais redevenir une petite poule blanche.

— Ce n’est pas pour vous contrarier, disait-il, mais je trouve bien plus drôle d’être en éléphant.

Les parents furent de retour vers la fin de l’après-midi, très contents d’avoir vu l’oncle Alfred. Leurs pèlerines étaient trempées et la pluie avait pénétré jusque dans leurs sabots.

— Ah ! quel mauvais temps, dirent-ils en ouvrant la porte, nous avons bien fait de ne pas vous emmener.

— Et comment va notre oncle Alfred ? demandèrent les petites qui étaient un peu rouges.

— On vous le dira tout à l’heure. Mais laissez-nous d’abord aller nous déshabiller dans la chambre.

Les parents se dirigeaient déjà vers la porte de la chambre. Ils avaient traversé la moitié de la cuisine et les petites étaient toutes tremblantes de peur. Le cœur leur battait si fort qu’il leur fallait appuyer dessus avec les deux mains.

— Vos pèlerines sont bien mouillées, dit Delphine d’une petite voix étranglée. Il vaudrait peut-être mieux les ôter ici. Je les mettrai à sécher devant la cuisinière.

— Tiens, dirent les parents, c’est une bonne idée. Nous n’y avions pas pensé.

Les parents ôtèrent leurs pèlerines d’où l’eau dégouttait encore et les étendirent auprès du fourneau.

— Je voudrais bien savoir comment va l’oncle Alfred, soupira Marinette. Est-ce qu’il a encore son rhumatisme à la jambe ?

— Son rhumatisme ne va pas mal… Mais patientez un moment, le temps de changer nos habits du dimanche contre nos habits des jours, et vous saurez tout.

Les parents marchèrent vers la porte de la chambre.

Ils n’en étaient plus qu’à deux pas, mais Delphine se mit devant eux et murmura :

— Avant de changer d’habits, vous feriez peut-être bien d’ôter vos sabots. Vous allez porter de la boue partout, et salir le plancher de la chambre.

— En effet, oui, c’est une bonne idée. Nous n’y avions pas pensé, dirent les parents.

Ils revinrent auprès du fourneau et ôtèrent leurs sabots, mais cela ne demanda pas plus d’une minute, Marinette prononça encore le nom de l’oncle Alfred, mais si bas qu’ils ne l’entendirent même pas. Les petites virent leurs parents se diriger vers la chambre, et la peur leur glaça les joues, le nez, et jusqu’aux oreilles. Déjà ils touchaient le bouton de la porte, lorsqu’ils entendirent un sanglot derrière eux. C’était Marinette qui ne pouvait plus retenir ses larmes, tant elle avait de frayeur et de remords aussi.

— Mais pourquoi pleures-tu ? demandèrent les parents. Est-ce que tu as mal ? Est-ce que le chat t’a griffée ? Voyons, dis-nous pourquoi tu pleures.

— C’est à cause de l’élé… A cause de l’élé…, bégaya Marinette, mais les sanglots l’empêchaient d’aller plus loin.

— C’est parce qu’elle voit que vous avez les pieds mouillés, se hâta de dire Delphine. Elle a sûrement peur que vous n’attrapiez un rhume. Elle pensait que vous alliez vous asseoir devant le fourneau pour sécher vos chaussons. Justement, elle avait préparé les chaises.

Les parents caressèrent les cheveux blonds de Marinette et lui dirent qu’ils étaient très contents d’avoir une si bonne petite fille, mais qu’elle n’avait pas à craindre de les voir s’enrhumer. Et ils promirent de venir se chauffer les pieds aussitôt qu’ils auraient changé d’habits.

— Il vaudrait peut-être mieux vous chauffer d’abord, insista Delphine. Un mauvais rhume est si vite attrapé !

— Peuh ! nous en avons vu bien d’autres… Ce n’est pas la première fois que l’eau entre dans nos sabots et nous n’avons jamais eu un rhume.

— Ce que j’en dis est pour tranquilliser Marinette. Surtout qu’elle est un peu inquiète de la santé de l’oncle Alfred.

— Mais l’oncle Alfred va très bien !.. Il ne s’est jamais aussi bien porté, rassurez-vous. Dans cinq minutes, vous aurez des détails. On vous racontera.

Delphine ne trouva plus rien à dire. En souriant à Marinette, les parents firent un pas vers la chambre, mais le chat, qui se trouvait caché sous le fourneau, mit sa queue dans le cendrier et l’agita si furieusement qu’en passant auprès de lui, un nuage de fine cendre leur monta au nez et les fit éternuer à plusieurs reprises.

— Vous voyez bien, s’écrièrent les petites. Il n’y a pas une minute à perdre, il faut vous chauffer les pieds. Venez vite vous asseoir.

Un peu confus, ils durent avouer que Marinette avait eu raison et allèrent s’asseoir sur les chaises. Les pieds sur la plaque du fourneau, ils regardaient fumer leurs chaussons et bâillaient presque sans arrêt. Fatigués par la longue marche qu’ils venaient de faire sous la pluie dans les chemins défoncés, ils semblaient prêts à s’endormir, et les petites n’osaient plus respirer.

Tout à coup, ils sursautèrent. On entendait comme le bruit d’un pas lourd ; la vaisselle en tremblait dans le buffet.

— Ah çà… mais on marche dans la maison… On dirait même…

— Ce n’est rien, dit Delphine. C’est le chat qui court après les souris au grenier. Déjà, cet après-midi, il a fait le même bruit.

— Ce n’est pas possible ! Tu t’es sûrement trompée. Comment veux-tu que le chat fasse trembler le buffet ? Tu t’es sûrement trompée.

— Mais non, c’est lui-même qui me l’a dit tout à l’heure.

— Ah ? Eh bien ! je n’aurais jamais cru qu’un chat pouvait faire autant de bruit. Mais puisqu’il te l’a dit, c’est bon.

Sous le fourneau, le chat se faisait tout petit. Le bruit avait cessé presque aussitôt, mais les parents n’avaient plus envie de dormir et, en attendant que leurs chaussons fussent tout à fait secs, ils commencèrent à raconter leur visite à l’oncle Alfred.

— L’oncle nous attendait sur le pas de la porte. En voyant le mauvais temps, il avait bien pensé que vous ne viendriez pas. Ah ! il a regretté de ne pas vous voir, et il nous a chargés… Allons, bon, voilà que ça recommence ! Ma parole, les murs en sont ébranlés !

— Alors, l’oncle Alfred vous a dit quelque chose pour nous ?

— Oui, il nous a dit… Ah ! cette fois, vous ne me direz pas que c’est le chat ! On croirait que la maison va s’écrouler !

Le chat se faisait de plus en plus petit sous le fourneau, mais il n’avait pas pensé que le bout de sa queue dépassait, il s’en avisa trop tard. Les parents l’aperçurent au moment précis où il cherchait à la ramener entre ses pattes.

— Maintenant, dirent-ils, vous ne pouvez plus accuser le chat, puisque le voilà sous le fourneau !

Ils se disposaient à quitter leurs chaises pour aller voir d’où provenait le bruit de ces pas énormes qui faisaient danser le fourneau. Alors, le chat sortit de sa cachette, s’étira des quatre pattes, comme s’il venait de s’éveiller, et déclara d’une voix furieuse :

— C’est tout de même malheureux qu’on ne puisse même plus dormir tranquillement ! Je ne sais pas ce qu’a le cheval depuis ce matin, mais à chaque instant, il donne des coups de pied dans le mur et dans les bat-flancs. J’avais cru qu’à la cuisine je n’entendrais plus tout ce vacarme, mais c’est encore pire au grenier. Je me demande ce que peut bien avoir le cheval à s’agiter si fort.

— En effet, dirent les parents, il faut que cette bête soit malade ou qu’elle ait une contrariété. Nous irons voir tout à l’heure.

Pendant qu’ils parlaient du cheval, le chat regardait les petites en hochant la tête, comme pour leur dire que toutes ses paroles ne servaient à rien et qu’il valait mieux ne pas s’entêter. A quoi bon, en effet ? Elles n’empêcheraient pas les parents d’entrer dans la chambre. Cinq minutes plus tôt ou plus tard, cela ne faisait rien à l’affaire. Les petites étaient à peu près de l’avis du chat, mais elles pensaient que cinq minutes plus tard valaient mieux que cinq minutes plus tôt.

Delphine toussa pour affermir sa voix et demanda encore :

— Vous étiez en train de nous dire que l’oncle Alfred vous avait chargés pour nous…

— Ah ! oui, l’oncle Alfred… Il a très bien compris qu’il ne faisait pas un temps à sortir des enfants. C’est qu’il pleuvait fort, vous savez, surtout quand nous sommes arrivés. C’était un vrai déluge… Heureusement, ça ne durera pas, on dirait déjà qu’il pleut moins, n’est-ce pas ?

Les parents jetèrent un coup d’œil par la fenêtre et poussèrent un cri d’étonnement à la vue du cheval qui se promenait dans la cour.

— Par exemple ! Voilà le cheval qui se promène ! Il a si bien fait qu’il a réussi à se détacher et qu’il est venu prendre l’air dans la cour. Ma foi, c’est tant mieux pour lui. Il sera plus calme tout à l’heure, et au moins nous ne l’entendrons plus ruer dans l’écurie.

Au même instant, les pas se firent entendre de nouveau, mais encore plus lourds que les précédents.

Les planchers craquaient, la maison gémissait du haut en bas. La table se dressa sur deux pieds et les parents se sentirent vaciller sur leurs chaises.

— Pour le coup, s’écrièrent-ils, ce ne peut être le cheval, puisqu’il est encore dans la cour ! N’est-ce pas, chat, ce ne peut être le cheval ?

— Bien sûr, répondit le chat, bien sûr… Il faut que ce soient les bœufs qui s’impatientent dans l’étable…

— Qu’est-ce que tu racontes, chat ? On n’a jamais vu des bœufs s’impatienter d’être au repos.

— Alors, c’est le mouton qui aura cherché querelle à la vache.

— Le mouton chercher une querelle ? Hum !.. Nous sentons là-dessous… Hum !.. Quelque chose qui n’est pas clair…

Les petites se mirent à trembler si fort que les deux têtes blondes en étaient toutes secouées, ce qui fit croire aux parents, qu’elles se défendaient de leur avoir désobéi. Ils se mirent à grommeler avec, peut-être, un reste de soupçon :

— Ah ! bon… Parce que si vous aviez laissé entrer quelqu’un dans la maison… Ah ! si vous aviez laissé entrer quelqu’un… Petites malheureuses ! Il vaudrait mieux pour vous… Il vaudrait mieux je ne sais pas quoi.

Delphine et Marinette n’osaient même pas regarder les parents qui fronçaient les sourcils avec un air terrible. Le chat lui-même était effrayé et ne savait plus quelle contenance prendre.

— Ce qui est certain, murmuraient les parents, c’est que ce bruit de pas semblait tout proche. Il ne venait sûrement pas de l’écurie… On aurait plutôt dit qu’on marchait dans la chambre à côté… oui, dans la chambre… D’ailleurs, nous allons bien voir.

Leurs chaussons étaient tout à fait secs. Sans quitter du regard la porte de la chambre, ils se levèrent de leurs chaises. Derrière eux, Delphine et Marinette s’étaient donné la main, et à mesure qu’ils avançaient, elles se serraient l’une contre l’autre. Le chat frottait son poil sur leurs mollets pour montrer qu’il restait un ami et les encourager un peu, mais c’était affreux quand même. Elles croyaient que leur cœur allait éclater. Les parents, l’oreille collée contre la porte, écoutaient d’un air méfiant. Enfin, la poignée tourna, la porte s’ouvrit en grinçant et il y eut un instant de silence. Delphine et Marinette, qui tremblaient de tous leurs membres, jetèrent un coup d’œil vers la chambre.

Alors, elles virent une petite poule blanche se glisser furtivement entre les jambes des parents et traverser sans bruit la cuisine pour aller se blottir sous l’horloge.

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